oreille attentive. A ses yeux, Rosette a pris tout à coup l'autorité
d'une quasi-sainte. A l'heure où nous voilà, les controverses
religieuses tenaient la place des controverses politiques. Chaque
faction avait ses saints et ses martyrs. L'église était divisée en
deux camps. L'abbé Ledoux, en sa qualité de convulsionnaire,
s'intéresse à Rosette, janséniste et du parti anticonstitutionnaire...
et tout va bien!
Lorsqu'il s'agit du soulagement de leurs frères, tous les gens _du
parti_ sont très-ardents. M. l'abbé Ledoux, qui veut protéger
religieusement Rosette, s'en va chez une de ses pénitentes, une dame
de la _sous-ferme_, dévote de cinquante ans, _qui a eu l'orgueil_
d'abandonner le rouge et les mouches, et s'est mise sous la direction
de notre abbé. Cette dame a suivi très-assidûment les sermons du père
Regnault, qui a choisi, tout exprès, une petite église à l'extrémité
de la ville, afin _d'y faire foule_. C'est à cette inspirée que
s'adresse l'abbé Ledoux pour délivrer Rosette. Il plaide, il persuade;
aussitôt la troupe entière des bigots et bigotes, se met en campagne.
M. Ledoux obtient, par ses amis, ordre de M. le lieutenant de police à
la supérieure d'ouvrir à M. l'abbé la cellule de Rosette. Le soir, le
marquis impatient d'apprendre enfin des nouvelles certaines de la
pauvre fille, _va faire un médiateur_ chez mademoiselle de l'Écluze,
la femme soi-disant d'un officier qui donne à jouer, pour l'amusement
des autres, et pour son profit personnel. Mademoiselle de l'Écluze
tient une de ces maisons décentes _où il ne se passe rien_, mais la
maison est commode, on y voit aisément de jolies femmes, sans
scandale, et sans avoir la réputation de les chercher. Le marquis
imagine alors de se déguiser et d'aller voir Rosette; mademoiselle de
l'Écluze, dont le frère est abbé, lui prête un des habits de son
frère, soutane, manteau long, rabat et le reste de l'ajustement; la
perruque était modeste et arrangée «comme par les mains de la
régularité», la calotte était très-luisante et brillait avec
affectation; enfin, tout l'extérieur du marquis était uni, recherché
et convenable à la représentation d'un directeur, «jeune à la vérité,
mais qui n'en est que plus chéri des bonnes âmes.»
Dans cet équipage, notre ami monte en chaise, et il se rend à
Sainte-Pélagie. A Sainte-Pélagie, on le reçoit comme un docteur en
Sorbonne; toutes les portes lui sont ouvertes: il voit Rosette, il
parle à Rosette, il la console; il entre aussi dans la chambre de la
supérieure, qui veut se confesser à lui; quelle chambre ô ciel! cette
chambre monastique! Tous les récits et les descriptions de monastères
et d'abbayes dans la _Reine de Navarre_, le dix-huitième siècle les a
encore, il est vrai, enjolivés. Le marquis trouva l'abbesse à sa
toilette; les dévotes en ont une moins brillante que les coquettes du
monde, mais plus choisie et mieux composée. Les odeurs les plus
nouvelles répandaient un parfum suave et léger dans cette chambre où
respirait la sensualité d'une dévote.
Que cette supérieure en eût remontré, même à Rosette. Elle avait pour
cellule un boudoir! pour lit, un sopha. Son linge de nuit, garni d'une
dentelle d'Angleterre, était travaillé avec goût; sa robe de perse
blanche, son jupon de satin violet, ses bas fins ainsi que sa
chaussure; enfin tout son déshabillé accompagnait à merveille sa
taille et sa figure; ses yeux étaient tendres, et sa bouche était
rose. En ce beau lieu, sanctifié par les saintes extases, l'aimable
abbesse avait réuni la prière et la volupté, la méditation et le
plaisir.
Bon! ce pastiche enfin me lasse; plus de copie et de _plagiat_ (c'est
le mot), s'il vous plaît, je vous raconterai tout simplement la fin de
l'histoire de Rosette. Rosette a fini par être une honnête femme et
c'était, j'imagine, une bonne fin dont Rosette était digne. Elle était
intelligente autant que jolie. Après avoir suivi la loi commune et
permis au marquis de se ruiner avec elle et pour elle, elle l'avait
aimé toute une heure. Alliance heureuse entre les belles et les
seigneurs; les fils des dieux et les filles de la pauvreté!... deux
mondes bien différents, et qui pourtant se reconnaissaient et se
comprenaient d'un coup d'oeil.
Ils faisaient ensemble une alliance de quelques années... elle durait,
tant qu'il y avait richesse d'une part, et de l'autre jeunesse et
beauté; après quoi, si la dernière bougie était éteinte, et la
dernière bouteille de Champagne était vidée: adieu Glycère, adieu
Rosette! Ce pacte de plaisir et d'amour se rompait à l'amiable, et
chacun des deux mondes rentrait dans ses limites naturelles: le jeune
seigneur redorait son écusson et prenait en justice, à la cour, la
place de son père; la jolie fille dépouillait ses habits de princesse
et, laissant sous le seuil de son hôtel d'emprunt, les grâces folâtres
de sa jeunesse, elle redevenait une simple bourgeoise, se mariait à
quelque honnête commis aux gabelles, à quelque honnête procureur au
Châtelet; puis tout rentrait dans l'ordre accoutumé; si bien que deux
ans plus tard, à voir le grand seigneur à la cour, ou le magistrat sur
son siége, on n'eût pas dit que c'était le beau Clitandre; et, dix ans
après, à voir la femme de l'officier aux gabelles, réservée et sage,
économe et janséniste effrénée, élevant sa fille dans la plus austère
vertu, vous n'auriez jamais dit que c'était la Cidalise, aux yeux
charmants que vous aviez connue en falbalas et sans mouchoir, l'âme,
l'esprit, le coeur, la tête et la gorge au vent.
Donc Rosette, après bien des larmes et bien des intrigues, et des
transports de haine et d'amour, quittait la fatale prison; elle est
rendue enfin, grâce à l'abbé, à ses fêtes, à son luxe, à tout ce qui
faisait sa vie... à Paris (L'ai-je assez dit?) La voilà qui se marie!
elle trouve un mari fidèle, honnête et bon, travailleur, un héros, qui
est entré un des cent mille premiers à la Bastille. Notre marquis, de
son côté, pour obéir à son père, s'est marié, après avoir doté
Rosette; il a épousé une jeune et belle fille, une Normande, une
blonde presque anglaise, mademoiselle de Lurzai, qui lui apportait
vingt bonnes mille livres de rente, en fonds de terre! Le père du
marquis, heureux de voir son fils devenu plus grave, l'a grondé
beaucoup moins depuis le jour de son mariage; cependant, il le
grondait encore la veille de sa mort.
Voilà toute ma jolie histoire! Hélas! qui nous rendra ces temps
heureux des belles histoires! ces petits boudoirs pleins de lumière et
d'ombre, ces vastes salons tout dorés, ces soupers de la nuit, ces
conversations du matin, ces abbesses coquettes, ces abbés charmants,
ces conseillers petits-maîtres, ces jolies femmes abandonnées,
rieuses, si patientes dans le chagrin? Qui nous rendra la Bastille,
Saint-Lazare et M. le lieutenant criminel? Qui nous rendra les contes
de Voisenon!
D'ailleurs, si vous êtes d'une morale austère à ce point que vous ne
puissiez pardonner à la folle jeunesse ses heures d'emportement et de
plaisir, j'ai un second dénouement à mon histoire, et vous
pardonnerez à Rosette sa légèreté, au marquis son amour. Cette société
corrompue a payé, vous le savez, la part de sa corruption; ces jolis
petits romans ont été suivis d'une terrible histoire; c'était un
singulier successeur à Voisenon, M. de Robespierre!
Un matin notre marquis, au plus fort de sa sagesse, honoré pour
son courage et pour sa bonté, fut amené devant le tribunal
révolutionnaire! innocent... il fut condamné... il fut exécuté le même
jour.
Le même jour, Rosette, estimable bourgeoise de la ville de Paris,
excellente mère, estimée de ses voisins, l'honneur de son mari, comme
elle avait sauvé son curé proscrit, fut amenée devant le tribunal
révolutionnaire, et condamnée à mort.
Ils moururent tous les deux, le même jour; et, traînés sur la même
charrette, dans un dernier sourire. Il y avait dans ce sourire, une
estime, une pitié, un tendre et doux souvenir.--Expiation! expiation
de leur bonheur, de leurs amours!
Pauvre Rosette et pauvre marquis! Je ne suis pas sanguinaire, et
pourtant, si vous me dites, ils sont morts innocents, je vous dirai:
ils ne sont morts innocents ni l'un ni l'autre. Ce supplice injuste
expiait les scandales de leur jeunesse; ils avaient abusé, lui de sa
fortune et de sa noblesse, elle de sa jeunesse et de sa beauté; ils
ont poussé de toutes leurs forces à la décomposition de cette société
dont la chute les a entraînés; ils sont coupables, les ruines
amoncelées par eux, retombent sur leur tête, et voilà tout.
Ainsi, jeunes gens de notre époque, je me rétracte; faites vos romans
comme vous l'entendrez. Vos romans sont insipides, c'est bon signe
pour la société dont vous êtes les historiens; vos héros sont plats et
fades, tant mieux pour eux, tant mieux pour vous, c'est que nous
sommes moins pervertis; vos femmes sont sans intérêt, c'est leur
gloire! Elles sont sans intérêt, donc elles sont sans vices et sans
passions. Vous-mêmes vous écrivez mal, au fait vous n'avez rien à
dire: ah! tant mieux encore, nous serons plus vite délivrés de vous!
J'ai acheté sur les quais poudreux, à travers les vieux meubles et les
vieux livres, le portrait de Rosette, au pastel, par un élève de
Latour. Elle est armée à la légère, un teint de brune, éclairé d'un
rayon d'avril; deux beaux yeux, pleins de langueurs; le plus joli nez
du monde, indiquant cent mille choses, et tourné du côté de la
friandise; une grâce, un enjouement, une jeunesse élégante et badine,
la rose au corset, la perle aux dents, la neige au sein.
IPHIGÉNIE
La présente histoire me fut racontée... il y a six mois par l'ami
posthume d'Hoffmann, celui-là même qui le premier est allé chercher
Hoffmann dans son cabaret, qui lui a donné un habit à la française,
et, le prenant par la main, chancelant encore qu'il était, l'aimable
ivrogne! hardiment l'a conduit au milieu de nous, avec ces admirables
histoires d'artiste et de buveur. Il en est résulté pour Adolphe une
ironie agréable et féconde en drames, en causeries, en chansons de
toute espèce. C'est là un des grands fruits de sa longue société avec
Hoffmann: il n'est pas moins Allemand que Français, il est amoureux
passionné et conteur dans les deux langues. Il est jeune; il rit
toujours, même quand il est en colère; il n'est sérieux que par
boutade.
Il m'a donc raconté cette histoire, l'autre jour à l'Opéra sous le
regard de mademoiselle Taglioni, la sylphide; une histoire assez
simple en apparence, mais dont les détails pourraient être charmants
si j'avais vécu avec Hoffmann. Il me l'a donnée, vous dis-je, comme on
donne cinq centimes à un pauvre, et sans attendre qu'il vous réponde:
Merci!
Le héros de notre histoire s'en allait par une belle et calme journée
d'automne, à travers les forêts toutes parisiennes qui entourent la
grande cité; élégantes forêts habillées, parées, fêtées, les cheveux
élégamment noués au sommet de la tête, le pied posé sur des tapis de
mousse, le sourire à la bouche et l'éventail à la main. Une forêt
parisienne, est un véritable salon de dandies et de bas-bleus; c'est
un salon constitutionnel, pêle-mêle, où tous les rangs sont confondus;
tous les âges s'y heurtent, toutes les générations s'y poussent. Le
chêne à tête blanche et chauve, un Montmorency de la forêt, est
dépassé par le fastueux peuplier, parvenu de la veille, le Rotschild
du carrefour. Le vieux hêtre, incorrigible et goguenard, voit pousser
dans un frisson, le bouleau, le tremble, pendant que l'élégante
charmille appuie en frissonnant sa frêle épaule au sapin raboteux. La
forêt, c'est le monde en grand: le buisson stérile étouffe le
chèvrefeuille odorant; le buis, taillé en pyramide, est semblable au
jeune homme échappé de son collége. Le saule pleureur représente, à
s'y méprendre, un poëte élégiaque. Ah! dans le monde et dans la forêt
tant de palpitations, de gaieté, d'horreurs, de menaces, de prières,
de voix confuses, tant de mystères... il ne s'agit que de savoir s'y
connaître un peu.
Mais Adolphe parcourait ces blondes allées sans songer à regarder ce
monde fantastique, déjà échevelé sous les mains de l'automne. Le matin
même, il avait été surpris par un de ces tendres souvenirs que donne
assez souvent le jeune homme à ses amours d'autrefois. Il s'était levé
content et fier de se trouver encore au fond de l'âme une lueur de
passion: il s'était mis en route avec sa passion, au galop, tantôt
lui donnant de l'éperon dans le flanc, tantôt la laissant marcher à
son aise, jouant avec elle à la façon d'un habile écuyer.
Mais aussi, le moyen, mon cher Adolphe, et chevauchant comme tu
faisais à travers les domaines de ton imagination, de s'arrêter à
regarder les arbres, les buissons, les charmilles, les saules,
pleureurs ou non pleureurs, du grand chemin?
Il allait donc, tantôt haut, tantôt bas, au pas, à la course, et
trouvant que rien n'est beau comme ce second printemps de l'amour, que
rien n'est doux et plaisant comme d'aller dire à une femme une seconde
fois: _Je t'aime!_ Alors, on est délivré des chances formidables d'un
premier aveu. On a toute la nouveauté de la passion, sans avoir aucun
de ses dangers. On est comme Christophe Colomb à son second voyage au
monde qu'il a découvert: à présent il sait ce qui convient à ce
nouveau monde, il sait comment les rendre heureux, ces hommes qu'il a
trouvés sous le ciel et sous la voûte nue. O bonheur! notre amoureux
la reverra toute nouvelle, son amoureuse! Il sait comment il prendra
cette main délicate et blanche, à peine autrefois il osait la toucher.
Il sait comment parler à cette femme dont le premier regard le rendit
confus et muet; il sait comment on l'apaise sans l'irriter, comment on
la fait pleurer, sans lui causer de grandes peines, comment on
l'épouvante d'un seul mot; sous quel jour elle est belle, et quelle
fleur elle préfère; quel accent de voix et quel silence lui vont au
coeur? Il sait tout cela, il confond le passé, le présent, l'avenir;
ses amours d'autrefois tendent la main à ses amours présentes, et se
plaçant au milieu d'elles, comme un frère au milieu de ses deux
soeurs, elles l'entraînent çà et là, pleurantes, échevelées, rieuses:
il n'a plus qu'à se laisser conduire. Elle commande, obéissons.
Vraiment, les amours qu'on se fait, à soi tout seul, sont les vrais
amours: les femmes que l'on voit dans son coeur, sont les femmes
véritables. L'histoire du sculpteur antique n'est pas une fable;
chacun de nous a dans son âme le bloc de marbre d'où Galatée peut
sortir. Il s'agit de trouver Galatée et quand elle est trouvée enfin,
avec quelle joie on s'en empare! avec quels transports on la fait
sienne! Comme on se plaît à la parer, à l'animer, à la voir, à
l'entourer de parfums, de silence et d'amour! Il arrive aussi que
lorsqu'elle est parfaite, la Galatée, alors des ailes lui poussent,
elle s'en va du côté de l'idéal! Adieu donc, ô ma Galatée! adieu mon
cygne aux ailes d'argent, qui chantais, chaque matin, pour la dernière
fois.
Adolphe courait donc après la Galatée de ses beaux jours, le marbre de
Paros qu'il avait animé de son souffle, et sous son coeur de dix-sept
ans.--Elle avait fui bien loin, la cruelle; elle l'avait abandonné
longtemps au milieu des affaires, des plaisirs, des honneurs de tout
le monde. Enfin, sur un blanc rayon de soleil, elle lui était apparue
plus jeune et plus souriante; il l'avait aperçue à travers le prisme
d'automne; et maintenant il courait après elle et la suivait au parfum
de sa robe, à sa démarche de déesse!
Ainsi la suivant toujours, il arriva jusqu'à la maison qu'elle habite,
il frappait à la porte, et la porte s'ouvrit; il la vit, non pas telle
qu'elle était devenue; il la vit épanouie, accorte et bienveillante.
Pendant qu'il était devenu un homme, elle était devenue une femme;
d'enfant qu'elle était, elle était parvenue à l'_adolescence_, et
bientôt--mariée;--elle était mère d'un enfant blond, comme elle était
blonde autrefois; à tout prendre, elle était si peu changée, qu'elle
reconnut Adolphe au premier coup d'oeil.
--D'où viens-tu? lui dit-il, je t'ai attendu bien longtemps!--Sois le
bien venu, la journée est si belle! Il la dévorait des regards et de
l'âme, et ne put dire que ce mot: _Galatée!_
--Oh! dit-elle, je ne suis plus Galatée, un morceau de marbre sans
souvenirs; je suis une femme qui se souvient et qui t'aime! Galatée
est descendue de son piédestal! Disant ces mots, ses beaux yeux se
couvrirent d'un nuage, et ses longs cils, croisés, projetaient une
ombre légère, sur son regard de feu.
--Et n'as-tu jamais regretté ton piédestal, ma bonne Claire? disait
Adolphe (il lui donnait alors son nom de mortelle), la voyant
descendue de la poésie où il l'avait vue placée.
--Je l'ai regretté souvent, très-souvent, ce piédestal sur lequel tu
t'agenouillais à mes pieds; que de fois tu l'avais baigné de tes
larmes; tu l'avais brûlé de tes baisers! C'est de mon piédestal que
m'est venue la vie; le feu de tes lèvres a passé de mes pieds à mon
coeur, et tu me demandes si je pleure? Mais, n'y pensons plus. En même
temps, elle versait une larme de regret.
--Vous avez raison, madame, lui dit Adolphe, de regretter ce beau
piédestal; à présent que nous sommes de niveau, vous et moi, comment
pourrai-je vous adorer, Galatée? à présent que vous êtes descendue à
ma hauteur, comment pourrai-je m'agenouiller devant vous?
--Tais-toi! tais-toi! fit-elle, et sortons d'ici. Puisque nous sommes
de niveau, marchons ensemble; et si je suis ton égale, au moins,
donne-moi ton bras, ton bras gauche! Et ils sortaient ensemble, quand
la petite fille les suivit:
--Maman, dit-elle, je vais avec toi?
Adolphe se tenait sur le seuil de la porte, quand il vit cet enfant
qui venait. Il baissa la tête en soupirant, Clara le comprit, elle dit
à l'enfant:--Prends ton cerf-volant, ma fille! L'enfant prit son
cerf-volant; Adolphe reprit le bras de Clara, ils entrèrent dans le
jardin.
L'enfant chercha un peu de vent là-haut; Adolphe et Clara cherchèrent
un banc de mousse, un piédestal champêtre.
Et peu à peu, elle devint si tendre, elle trouva tant de souvenirs à
ses ordres, elle parla avec tant de douces paroles, qu'elle reprit
toute sa hauteur; il fut à genoux devant elle, il retrouva sa Galatée
comme elle était, quand il l'anima, par un souffle.
Ne désespérez jamais des femmes; elles ont beau descendre de la
hauteur où la passion les place, elles auront beau devenir comtesses
ou mères de famille; elles sauront toujours, au besoin, se poser
au-dessus de l'homme qu'elles aiment et trouver un piédestal, quel
qu'il soit, bloc de marbre ou banc de gazon.
Mais, cette fois, Clara était trop au niveau du monde, pour que le
monde la laissât libre et tranquille sur ce piédestal fragile. La
passion est entourée de mille exigences; une fois déplacée, elle est
en lutte perpétuelle avec le monde. Aussitôt que la jeune fille
oubliant l'amour se jette dans l'ambition, il faut que l'ambition soit
la plus forte, et voilà ce qui arriva encore ce jour-là. Clara fut
surprise sur son piédestal par le monde pour lequel elle l'avait
abandonné. Le monde est comme ces amants jaloux qui surveillent la
conduite des nouveaux convertis, sauf à leur faire subir le dernier
supplice, s'ils sont renégats. Le monde accourut dans les jardins de
Clara, et croyait y trouver Clara: il y trouva Galatée... Il est si
jaloux, si cruel et si curieux, le monde!
Surprise ainsi, Galatée rougit un peu, comme rougit l'apostat au pied
de l'autel. Adolphe, la voyant honteuse de sa passion, retomba tout
entier dans la vie réelle.--Il redevint un _cavalier accompli_.
--Madame la comtesse est montée sur ce banc, dit-il aux curieux, parce
que le vent dérangeait ses cheveux; notez bien qu'elle avait ses
cheveux en bandeau sur son front, et que le vent eût glissé sur ses
cheveux lisses et polis, sans en déranger un seul.
Les curieux se contentèrent des explications d'Adolphe, homme du
monde; il suffisait d'ailleurs, que Galatée redevînt comtesse au
premier ordre; et qu'elle retombât du banc de gazon où elle s'était
placée un instant, pour s'asseoir sur la causeuse de son salon.
Ils en étaient là, tous s'observant du fond de l'âme, quand l'enfant
revint, son cerf-volant à la main: le cerf-volant avait les ailes
basses, l'air triste, humilié.
--Mon cerf-volant ne veut pas voler! ma mère, dit l'enfant: il n'y a
pas le moindre zéphire au jardin.
Pour le coup, la dame eut honte et rougit: surprise dans sa passion,
elle avait été peu déconcertée, surprise dans son excuse, elle se
sentit prête à défaillir.
Adolphe aussi, il se croyait quitte avec les officieux qui veulent
tout savoir; mais cet enfant et ce cerf-volant avaient dérangé toute
son excuse: si le vent n'avait pas soulevé ce frêle morceau de carton
et ses deux ailes, comment pourrait-il déranger cette épaisse
chevelure?
Adolphe avait menti; la dame avait menti! Ils n'étaient plus que des
maladroits. Ce n'était pas _le vent_ qui avait dérangé ces beaux
cheveux.
Adolphe se leva, et partit désespéré d'avoir perdu Galatée, laissant
la femme du monde aux prises avec le monde, et levant la main au ciel,
pour voir d'où le vent venait.
En revenant cette fois avec lui-même, il comprit combien c'était un
rêve fâcheux que le rêve des anciennes amours; comment l'idéal n'a
qu'une heure, comment le piédestal du marbre le plus dur, une fois
brisé, ne peut jamais se reconstruire; et combien c'est chose futile
un amour qu'un cerf-volant peut déranger.
Pauvre homme! il s'abandonna à ce futile désespoir, tant qu'il put
aller! Comment ne s'est-il pas souvenu du siége de Troie, et de
l'enfant d'Agamemnon menacé par Calchas, pour un peu moins de vent,
qu'il n'en fallait au cerf-volant de votre enfant, imprudente et belle
Clara!
STRAFFORD SUR L'AVON
Quand vous avez parcouru la grande route et que vous avez jeté un
regard de mépris sur les maisons de campagne des boutiquiers de
Londres, deux pieds de jardin ensevelis sous la poussière, vous
tournez à gauche, et laissant de côté ces grands haldebras de
carrosses à deux étages où cinquante martyrs de vos aïeux pourraient
tenir, vous arrivez à une petite rivière, cachée dans les herbes, dont
les eaux vertes et profondes reflètent de grands boeufs, et le pâtre
mollement assis sous un saule, comme le berger de Virgile; avec cette
différence: il siffle un air d'ouverture de Covent-Garden, ou dévore
un épais bifteck en contemplant amoureusement ses boeufs.
Ce doux petit village au bord de l'eau, ce sentier de vieux hêtres, et
ce long parc tout rempli de chênes séculaires, levez votre chapeau et
saluez! C'est Strafford; cette petite rivière, c'est l'Avon! Lève-toi,
village; coule, rivière; flots légers, maisons blanches, et ce grand
parc, nous te saluons de l'âme et du coeur, heureuse patrie du grand
Shakespeare! Demandez aux garçons bouchers du pays, ils relèvent
fièrement la tête, ils disent fièrement:--Will, notre compagnon, le
bon Will! voici sa chaumière, milord!
Temple et chaumière! commencement de tant de pitié et de terreur! plus
d'un seigneur eût acheté la maison de Shakespeare pour la placer dans
son parc, vis-à-vis le tombeau de sa chienne favorite; mais le village
n'a pas voulu la vendre; on aurait eu meilleur marché du Parthénon et
des temples de la Grèce. Pour un franc Anglais, Sophocle, Eschyle,
Euripide, ne viennent qu'après Shakespeare. S'il vous plaît, frappez
avec respect, une bonne femme vous ouvrira; vous verrez une humble
porte dont les battants ont été changés bien souvent; un seuil de
pierre! Ici, le sol s'est affaissé sous les pieds des fanatiques _du
roi Lear_ et _d'Otello_, comme autrefois le pied de Jupiter Olympien
sous les voûtes de Saint-Pierre de Rome, Adoration! adoration!