A ce mot, _fille qui pense bien_, et _convulsions_, l'abbé prête une

oreille attentive. A ses yeux, Rosette a pris tout à coup l'autorité

d'une quasi-sainte. A l'heure où nous voilà, les controverses

religieuses tenaient la place des controverses politiques. Chaque

faction avait ses saints et ses martyrs. L'église était divisée en

deux camps. L'abbé Ledoux, en sa qualité de convulsionnaire,

s'intéresse à Rosette, janséniste et du parti anticonstitutionnaire...

et tout va bien!

Lorsqu'il s'agit du soulagement de leurs frères, tous les gens _du

parti_ sont très-ardents. M. l'abbé Ledoux, qui veut protéger

religieusement Rosette, s'en va chez une de ses pénitentes, une dame

de la _sous-ferme_, dévote de cinquante ans, _qui a eu l'orgueil_

d'abandonner le rouge et les mouches, et s'est mise sous la direction

de notre abbé. Cette dame a suivi très-assidûment les sermons du père

Regnault, qui a choisi, tout exprès, une petite église à l'extrémité

de la ville, afin _d'y faire foule_. C'est à cette inspirée que

s'adresse l'abbé Ledoux pour délivrer Rosette. Il plaide, il persuade;

aussitôt la troupe entière des bigots et bigotes, se met en campagne.

M. Ledoux obtient, par ses amis, ordre de M. le lieutenant de police à

la supérieure d'ouvrir à M. l'abbé la cellule de Rosette. Le soir, le

marquis impatient d'apprendre enfin des nouvelles certaines de la

pauvre fille, _va faire un médiateur_ chez mademoiselle de l'Écluze,

la femme soi-disant d'un officier qui donne à jouer, pour l'amusement

des autres, et pour son profit personnel. Mademoiselle de l'Écluze

tient une de ces maisons décentes _où il ne se passe rien_, mais la

maison est commode, on y voit aisément de jolies femmes, sans

scandale, et sans avoir la réputation de les chercher. Le marquis

imagine alors de se déguiser et d'aller voir Rosette; mademoiselle de

l'Écluze, dont le frère est abbé, lui prête un des habits de son

frère, soutane, manteau long, rabat et le reste de l'ajustement; la

perruque était modeste et arrangée «comme par les mains de la

régularité», la calotte était très-luisante et brillait avec

affectation; enfin, tout l'extérieur du marquis était uni, recherché

et convenable à la représentation d'un directeur, «jeune à la vérité,

mais qui n'en est que plus chéri des bonnes âmes.»

Dans cet équipage, notre ami monte en chaise, et il se rend à

Sainte-Pélagie. A Sainte-Pélagie, on le reçoit comme un docteur en

Sorbonne; toutes les portes lui sont ouvertes: il voit Rosette, il

parle à Rosette, il la console; il entre aussi dans la chambre de la

supérieure, qui veut se confesser à lui; quelle chambre ô ciel! cette

chambre monastique! Tous les récits et les descriptions de monastères

et d'abbayes dans la _Reine de Navarre_, le dix-huitième siècle les a

encore, il est vrai, enjolivés. Le marquis trouva l'abbesse à sa

toilette; les dévotes en ont une moins brillante que les coquettes du

monde, mais plus choisie et mieux composée. Les odeurs les plus

nouvelles répandaient un parfum suave et léger dans cette chambre où

respirait la sensualité d'une dévote.

Que cette supérieure en eût remontré, même à Rosette. Elle avait pour

cellule un boudoir! pour lit, un sopha. Son linge de nuit, garni d'une

dentelle d'Angleterre, était travaillé avec goût; sa robe de perse

blanche, son jupon de satin violet, ses bas fins ainsi que sa

chaussure; enfin tout son déshabillé accompagnait à merveille sa

taille et sa figure; ses yeux étaient tendres, et sa bouche était

rose. En ce beau lieu, sanctifié par les saintes extases, l'aimable

abbesse avait réuni la prière et la volupté, la méditation et le

plaisir.

Bon! ce pastiche enfin me lasse; plus de copie et de _plagiat_ (c'est

le mot), s'il vous plaît, je vous raconterai tout simplement la fin de

l'histoire de Rosette. Rosette a fini par être une honnête femme et

c'était, j'imagine, une bonne fin dont Rosette était digne. Elle était

intelligente autant que jolie. Après avoir suivi la loi commune et

permis au marquis de se ruiner avec elle et pour elle, elle l'avait

aimé toute une heure. Alliance heureuse entre les belles et les

seigneurs; les fils des dieux et les filles de la pauvreté!... deux

mondes bien différents, et qui pourtant se reconnaissaient et se

comprenaient d'un coup d'oeil.

Ils faisaient ensemble une alliance de quelques années... elle durait,

tant qu'il y avait richesse d'une part, et de l'autre jeunesse et

beauté; après quoi, si la dernière bougie était éteinte, et la

dernière bouteille de Champagne était vidée: adieu Glycère, adieu

Rosette! Ce pacte de plaisir et d'amour se rompait à l'amiable, et

chacun des deux mondes rentrait dans ses limites naturelles: le jeune

seigneur redorait son écusson et prenait en justice, à la cour, la

place de son père; la jolie fille dépouillait ses habits de princesse

et, laissant sous le seuil de son hôtel d'emprunt, les grâces folâtres

de sa jeunesse, elle redevenait une simple bourgeoise, se mariait à

quelque honnête commis aux gabelles, à quelque honnête procureur au

Châtelet; puis tout rentrait dans l'ordre accoutumé; si bien que deux

ans plus tard, à voir le grand seigneur à la cour, ou le magistrat sur

son siége, on n'eût pas dit que c'était le beau Clitandre; et, dix ans

après, à voir la femme de l'officier aux gabelles, réservée et sage,

économe et janséniste effrénée, élevant sa fille dans la plus austère

vertu, vous n'auriez jamais dit que c'était la Cidalise, aux yeux

charmants que vous aviez connue en falbalas et sans mouchoir, l'âme,

l'esprit, le coeur, la tête et la gorge au vent.

Donc Rosette, après bien des larmes et bien des intrigues, et des

transports de haine et d'amour, quittait la fatale prison; elle est

rendue enfin, grâce à l'abbé, à ses fêtes, à son luxe, à tout ce qui

faisait sa vie... à Paris (L'ai-je assez dit?) La voilà qui se marie!

elle trouve un mari fidèle, honnête et bon, travailleur, un héros, qui

est entré un des cent mille premiers à la Bastille. Notre marquis, de

son côté, pour obéir à son père, s'est marié, après avoir doté

Rosette; il a épousé une jeune et belle fille, une Normande, une

blonde presque anglaise, mademoiselle de Lurzai, qui lui apportait

vingt bonnes mille livres de rente, en fonds de terre! Le père du

marquis, heureux de voir son fils devenu plus grave, l'a grondé

beaucoup moins depuis le jour de son mariage; cependant, il le

grondait encore la veille de sa mort.

Voilà toute ma jolie histoire! Hélas! qui nous rendra ces temps

heureux des belles histoires! ces petits boudoirs pleins de lumière et

d'ombre, ces vastes salons tout dorés, ces soupers de la nuit, ces

conversations du matin, ces abbesses coquettes, ces abbés charmants,

ces conseillers petits-maîtres, ces jolies femmes abandonnées,

rieuses, si patientes dans le chagrin? Qui nous rendra la Bastille,

Saint-Lazare et M. le lieutenant criminel? Qui nous rendra les contes

de Voisenon!

D'ailleurs, si vous êtes d'une morale austère à ce point que vous ne

puissiez pardonner à la folle jeunesse ses heures d'emportement et de

plaisir, j'ai un second dénouement à mon histoire, et vous

pardonnerez à Rosette sa légèreté, au marquis son amour. Cette société

corrompue a payé, vous le savez, la part de sa corruption; ces jolis

petits romans ont été suivis d'une terrible histoire; c'était un

singulier successeur à Voisenon, M. de Robespierre!

Un matin notre marquis, au plus fort de sa sagesse, honoré pour

son courage et pour sa bonté, fut amené devant le tribunal

révolutionnaire! innocent... il fut condamné... il fut exécuté le même

jour.

Le même jour, Rosette, estimable bourgeoise de la ville de Paris,

excellente mère, estimée de ses voisins, l'honneur de son mari, comme

elle avait sauvé son curé proscrit, fut amenée devant le tribunal

révolutionnaire, et condamnée à mort.

Ils moururent tous les deux, le même jour; et, traînés sur la même

charrette, dans un dernier sourire. Il y avait dans ce sourire, une

estime, une pitié, un tendre et doux souvenir.--Expiation! expiation

de leur bonheur, de leurs amours!

Pauvre Rosette et pauvre marquis! Je ne suis pas sanguinaire, et

pourtant, si vous me dites, ils sont morts innocents, je vous dirai:

ils ne sont morts innocents ni l'un ni l'autre. Ce supplice injuste

expiait les scandales de leur jeunesse; ils avaient abusé, lui de sa

fortune et de sa noblesse, elle de sa jeunesse et de sa beauté; ils

ont poussé de toutes leurs forces à la décomposition de cette société

dont la chute les a entraînés; ils sont coupables, les ruines

amoncelées par eux, retombent sur leur tête, et voilà tout.

Ainsi, jeunes gens de notre époque, je me rétracte; faites vos romans

comme vous l'entendrez. Vos romans sont insipides, c'est bon signe

pour la société dont vous êtes les historiens; vos héros sont plats et

fades, tant mieux pour eux, tant mieux pour vous, c'est que nous

sommes moins pervertis; vos femmes sont sans intérêt, c'est leur

gloire! Elles sont sans intérêt, donc elles sont sans vices et sans

passions. Vous-mêmes vous écrivez mal, au fait vous n'avez rien à

dire: ah! tant mieux encore, nous serons plus vite délivrés de vous!

J'ai acheté sur les quais poudreux, à travers les vieux meubles et les

vieux livres, le portrait de Rosette, au pastel, par un élève de

Latour. Elle est armée à la légère, un teint de brune, éclairé d'un

rayon d'avril; deux beaux yeux, pleins de langueurs; le plus joli nez

du monde, indiquant cent mille choses, et tourné du côté de la

friandise; une grâce, un enjouement, une jeunesse élégante et badine,

la rose au corset, la perle aux dents, la neige au sein.

IPHIGÉNIE

La présente histoire me fut racontée... il y a six mois par l'ami

posthume d'Hoffmann, celui-là même qui le premier est allé chercher

Hoffmann dans son cabaret, qui lui a donné un habit à la française,

et, le prenant par la main, chancelant encore qu'il était, l'aimable

ivrogne! hardiment l'a conduit au milieu de nous, avec ces admirables

histoires d'artiste et de buveur. Il en est résulté pour Adolphe une

ironie agréable et féconde en drames, en causeries, en chansons de

toute espèce. C'est là un des grands fruits de sa longue société avec

Hoffmann: il n'est pas moins Allemand que Français, il est amoureux

passionné et conteur dans les deux langues. Il est jeune; il rit

toujours, même quand il est en colère; il n'est sérieux que par

boutade.

Il m'a donc raconté cette histoire, l'autre jour à l'Opéra sous le

regard de mademoiselle Taglioni, la sylphide; une histoire assez

simple en apparence, mais dont les détails pourraient être charmants

si j'avais vécu avec Hoffmann. Il me l'a donnée, vous dis-je, comme on

donne cinq centimes à un pauvre, et sans attendre qu'il vous réponde:

Merci!

Le héros de notre histoire s'en allait par une belle et calme journée

d'automne, à travers les forêts toutes parisiennes qui entourent la

grande cité; élégantes forêts habillées, parées, fêtées, les cheveux

élégamment noués au sommet de la tête, le pied posé sur des tapis de

mousse, le sourire à la bouche et l'éventail à la main. Une forêt

parisienne, est un véritable salon de dandies et de bas-bleus; c'est

un salon constitutionnel, pêle-mêle, où tous les rangs sont confondus;

tous les âges s'y heurtent, toutes les générations s'y poussent. Le

chêne à tête blanche et chauve, un Montmorency de la forêt, est

dépassé par le fastueux peuplier, parvenu de la veille, le Rotschild

du carrefour. Le vieux hêtre, incorrigible et goguenard, voit pousser

dans un frisson, le bouleau, le tremble, pendant que l'élégante

charmille appuie en frissonnant sa frêle épaule au sapin raboteux. La

forêt, c'est le monde en grand: le buisson stérile étouffe le

chèvrefeuille odorant; le buis, taillé en pyramide, est semblable au

jeune homme échappé de son collége. Le saule pleureur représente, à

s'y méprendre, un poëte élégiaque. Ah! dans le monde et dans la forêt

tant de palpitations, de gaieté, d'horreurs, de menaces, de prières,

de voix confuses, tant de mystères... il ne s'agit que de savoir s'y

connaître un peu.

Mais Adolphe parcourait ces blondes allées sans songer à regarder ce

monde fantastique, déjà échevelé sous les mains de l'automne. Le matin

même, il avait été surpris par un de ces tendres souvenirs que donne

assez souvent le jeune homme à ses amours d'autrefois. Il s'était levé

content et fier de se trouver encore au fond de l'âme une lueur de

passion: il s'était mis en route avec sa passion, au galop, tantôt

lui donnant de l'éperon dans le flanc, tantôt la laissant marcher à

son aise, jouant avec elle à la façon d'un habile écuyer.

Mais aussi, le moyen, mon cher Adolphe, et chevauchant comme tu

faisais à travers les domaines de ton imagination, de s'arrêter à

regarder les arbres, les buissons, les charmilles, les saules,

pleureurs ou non pleureurs, du grand chemin?

Il allait donc, tantôt haut, tantôt bas, au pas, à la course, et

trouvant que rien n'est beau comme ce second printemps de l'amour, que

rien n'est doux et plaisant comme d'aller dire à une femme une seconde

fois: _Je t'aime!_ Alors, on est délivré des chances formidables d'un

premier aveu. On a toute la nouveauté de la passion, sans avoir aucun

de ses dangers. On est comme Christophe Colomb à son second voyage au

monde qu'il a découvert: à présent il sait ce qui convient à ce

nouveau monde, il sait comment les rendre heureux, ces hommes qu'il a

trouvés sous le ciel et sous la voûte nue. O bonheur! notre amoureux

la reverra toute nouvelle, son amoureuse! Il sait comment il prendra

cette main délicate et blanche, à peine autrefois il osait la toucher.

Il sait comment parler à cette femme dont le premier regard le rendit

confus et muet; il sait comment on l'apaise sans l'irriter, comment on

la fait pleurer, sans lui causer de grandes peines, comment on

l'épouvante d'un seul mot; sous quel jour elle est belle, et quelle

fleur elle préfère; quel accent de voix et quel silence lui vont au

coeur? Il sait tout cela, il confond le passé, le présent, l'avenir;

ses amours d'autrefois tendent la main à ses amours présentes, et se

plaçant au milieu d'elles, comme un frère au milieu de ses deux

soeurs, elles l'entraînent çà et là, pleurantes, échevelées, rieuses:

il n'a plus qu'à se laisser conduire. Elle commande, obéissons.

Vraiment, les amours qu'on se fait, à soi tout seul, sont les vrais

amours: les femmes que l'on voit dans son coeur, sont les femmes

véritables. L'histoire du sculpteur antique n'est pas une fable;

chacun de nous a dans son âme le bloc de marbre d'où Galatée peut

sortir. Il s'agit de trouver Galatée et quand elle est trouvée enfin,

avec quelle joie on s'en empare! avec quels transports on la fait

sienne! Comme on se plaît à la parer, à l'animer, à la voir, à

l'entourer de parfums, de silence et d'amour! Il arrive aussi que

lorsqu'elle est parfaite, la Galatée, alors des ailes lui poussent,

elle s'en va du côté de l'idéal! Adieu donc, ô ma Galatée! adieu mon

cygne aux ailes d'argent, qui chantais, chaque matin, pour la dernière

fois.

Adolphe courait donc après la Galatée de ses beaux jours, le marbre de

Paros qu'il avait animé de son souffle, et sous son coeur de dix-sept

ans.--Elle avait fui bien loin, la cruelle; elle l'avait abandonné

longtemps au milieu des affaires, des plaisirs, des honneurs de tout

le monde. Enfin, sur un blanc rayon de soleil, elle lui était apparue

plus jeune et plus souriante; il l'avait aperçue à travers le prisme

d'automne; et maintenant il courait après elle et la suivait au parfum

de sa robe, à sa démarche de déesse!

Ainsi la suivant toujours, il arriva jusqu'à la maison qu'elle habite,

il frappait à la porte, et la porte s'ouvrit; il la vit, non pas telle

qu'elle était devenue; il la vit épanouie, accorte et bienveillante.

Pendant qu'il était devenu un homme, elle était devenue une femme;

d'enfant qu'elle était, elle était parvenue à l'_adolescence_, et

bientôt--mariée;--elle était mère d'un enfant blond, comme elle était

blonde autrefois; à tout prendre, elle était si peu changée, qu'elle

reconnut Adolphe au premier coup d'oeil.

--D'où viens-tu? lui dit-il, je t'ai attendu bien longtemps!--Sois le

bien venu, la journée est si belle! Il la dévorait des regards et de

l'âme, et ne put dire que ce mot: _Galatée!_

--Oh! dit-elle, je ne suis plus Galatée, un morceau de marbre sans

souvenirs; je suis une femme qui se souvient et qui t'aime! Galatée

est descendue de son piédestal! Disant ces mots, ses beaux yeux se

couvrirent d'un nuage, et ses longs cils, croisés, projetaient une

ombre légère, sur son regard de feu.

--Et n'as-tu jamais regretté ton piédestal, ma bonne Claire? disait

Adolphe (il lui donnait alors son nom de mortelle), la voyant

descendue de la poésie où il l'avait vue placée.

--Je l'ai regretté souvent, très-souvent, ce piédestal sur lequel tu

t'agenouillais à mes pieds; que de fois tu l'avais baigné de tes

larmes; tu l'avais brûlé de tes baisers! C'est de mon piédestal que

m'est venue la vie; le feu de tes lèvres a passé de mes pieds à mon

coeur, et tu me demandes si je pleure? Mais, n'y pensons plus. En même

temps, elle versait une larme de regret.

--Vous avez raison, madame, lui dit Adolphe, de regretter ce beau

piédestal; à présent que nous sommes de niveau, vous et moi, comment

pourrai-je vous adorer, Galatée? à présent que vous êtes descendue à

ma hauteur, comment pourrai-je m'agenouiller devant vous?

--Tais-toi! tais-toi! fit-elle, et sortons d'ici. Puisque nous sommes

de niveau, marchons ensemble; et si je suis ton égale, au moins,

donne-moi ton bras, ton bras gauche! Et ils sortaient ensemble, quand

la petite fille les suivit:

--Maman, dit-elle, je vais avec toi?

Adolphe se tenait sur le seuil de la porte, quand il vit cet enfant

qui venait. Il baissa la tête en soupirant, Clara le comprit, elle dit

à l'enfant:--Prends ton cerf-volant, ma fille! L'enfant prit son

cerf-volant; Adolphe reprit le bras de Clara, ils entrèrent dans le

jardin.

L'enfant chercha un peu de vent là-haut; Adolphe et Clara cherchèrent

un banc de mousse, un piédestal champêtre.

Et peu à peu, elle devint si tendre, elle trouva tant de souvenirs à

ses ordres, elle parla avec tant de douces paroles, qu'elle reprit

toute sa hauteur; il fut à genoux devant elle, il retrouva sa Galatée

comme elle était, quand il l'anima, par un souffle.

Ne désespérez jamais des femmes; elles ont beau descendre de la

hauteur où la passion les place, elles auront beau devenir comtesses

ou mères de famille; elles sauront toujours, au besoin, se poser

au-dessus de l'homme qu'elles aiment et trouver un piédestal, quel

qu'il soit, bloc de marbre ou banc de gazon.

Mais, cette fois, Clara était trop au niveau du monde, pour que le

monde la laissât libre et tranquille sur ce piédestal fragile. La

passion est entourée de mille exigences; une fois déplacée, elle est

en lutte perpétuelle avec le monde. Aussitôt que la jeune fille

oubliant l'amour se jette dans l'ambition, il faut que l'ambition soit

la plus forte, et voilà ce qui arriva encore ce jour-là. Clara fut

surprise sur son piédestal par le monde pour lequel elle l'avait

abandonné. Le monde est comme ces amants jaloux qui surveillent la

conduite des nouveaux convertis, sauf à leur faire subir le dernier

supplice, s'ils sont renégats. Le monde accourut dans les jardins de

Clara, et croyait y trouver Clara: il y trouva Galatée... Il est si

jaloux, si cruel et si curieux, le monde!

Surprise ainsi, Galatée rougit un peu, comme rougit l'apostat au pied

de l'autel. Adolphe, la voyant honteuse de sa passion, retomba tout

entier dans la vie réelle.--Il redevint un _cavalier accompli_.

--Madame la comtesse est montée sur ce banc, dit-il aux curieux, parce

que le vent dérangeait ses cheveux; notez bien qu'elle avait ses

cheveux en bandeau sur son front, et que le vent eût glissé sur ses

cheveux lisses et polis, sans en déranger un seul.

Les curieux se contentèrent des explications d'Adolphe, homme du

monde; il suffisait d'ailleurs, que Galatée redevînt comtesse au

premier ordre; et qu'elle retombât du banc de gazon où elle s'était

placée un instant, pour s'asseoir sur la causeuse de son salon.

Ils en étaient là, tous s'observant du fond de l'âme, quand l'enfant

revint, son cerf-volant à la main: le cerf-volant avait les ailes

basses, l'air triste, humilié.

--Mon cerf-volant ne veut pas voler! ma mère, dit l'enfant: il n'y a

pas le moindre zéphire au jardin.

Pour le coup, la dame eut honte et rougit: surprise dans sa passion,

elle avait été peu déconcertée, surprise dans son excuse, elle se

sentit prête à défaillir.

Adolphe aussi, il se croyait quitte avec les officieux qui veulent

tout savoir; mais cet enfant et ce cerf-volant avaient dérangé toute

son excuse: si le vent n'avait pas soulevé ce frêle morceau de carton

et ses deux ailes, comment pourrait-il déranger cette épaisse

chevelure?

Adolphe avait menti; la dame avait menti! Ils n'étaient plus que des

maladroits. Ce n'était pas _le vent_ qui avait dérangé ces beaux

cheveux.

Adolphe se leva, et partit désespéré d'avoir perdu Galatée, laissant

la femme du monde aux prises avec le monde, et levant la main au ciel,

pour voir d'où le vent venait.

En revenant cette fois avec lui-même, il comprit combien c'était un

rêve fâcheux que le rêve des anciennes amours; comment l'idéal n'a

qu'une heure, comment le piédestal du marbre le plus dur, une fois

brisé, ne peut jamais se reconstruire; et combien c'est chose futile

un amour qu'un cerf-volant peut déranger.

Pauvre homme! il s'abandonna à ce futile désespoir, tant qu'il put

aller! Comment ne s'est-il pas souvenu du siége de Troie, et de

l'enfant d'Agamemnon menacé par Calchas, pour un peu moins de vent,

qu'il n'en fallait au cerf-volant de votre enfant, imprudente et belle

Clara!

STRAFFORD SUR L'AVON

Quand vous avez parcouru la grande route et que vous avez jeté un

regard de mépris sur les maisons de campagne des boutiquiers de

Londres, deux pieds de jardin ensevelis sous la poussière, vous

tournez à gauche, et laissant de côté ces grands haldebras de

carrosses à deux étages où cinquante martyrs de vos aïeux pourraient

tenir, vous arrivez à une petite rivière, cachée dans les herbes, dont

les eaux vertes et profondes reflètent de grands boeufs, et le pâtre

mollement assis sous un saule, comme le berger de Virgile; avec cette

différence: il siffle un air d'ouverture de Covent-Garden, ou dévore

un épais bifteck en contemplant amoureusement ses boeufs.

Ce doux petit village au bord de l'eau, ce sentier de vieux hêtres, et

ce long parc tout rempli de chênes séculaires, levez votre chapeau et

saluez! C'est Strafford; cette petite rivière, c'est l'Avon! Lève-toi,

village; coule, rivière; flots légers, maisons blanches, et ce grand

parc, nous te saluons de l'âme et du coeur, heureuse patrie du grand

Shakespeare! Demandez aux garçons bouchers du pays, ils relèvent

fièrement la tête, ils disent fièrement:--Will, notre compagnon, le

bon Will! voici sa chaumière, milord!

Temple et chaumière! commencement de tant de pitié et de terreur! plus

d'un seigneur eût acheté la maison de Shakespeare pour la placer dans

son parc, vis-à-vis le tombeau de sa chienne favorite; mais le village

n'a pas voulu la vendre; on aurait eu meilleur marché du Parthénon et

des temples de la Grèce. Pour un franc Anglais, Sophocle, Eschyle,

Euripide, ne viennent qu'après Shakespeare. S'il vous plaît, frappez

avec respect, une bonne femme vous ouvrira; vous verrez une humble

porte dont les battants ont été changés bien souvent; un seuil de

pierre! Ici, le sol s'est affaissé sous les pieds des fanatiques _du

roi Lear_ et _d'Otello_, comme autrefois le pied de Jupiter Olympien

sous les voûtes de Saint-Pierre de Rome, Adoration! adoration!

Contes Fantastiques et Contes Littéraires · 第 13 / 18 段