Echos, parfums, rayons! un faux brillant et un feu follet... il
arrive, il entre, il se pose, il rit dans la glace, il s'assied à
table avec vous, il chante, il minaude, il écrit de petits billets, il
aime à la rage les opéras et les belles danseuses, il s'occupe en
minaudant de petite musique et de petits vers, de petites intrigues,
de tout ce qui est mignon, vif, léger, frivole! Ah! vive le joli!
C'est le joli qui a taillé les verres à facettes, inventé la poudre à
poudrer, les mouches et les ballets; il a fixé les amours aux
plafonds, il a jeté son fard à la joue; il enrubanait Voltaire à la
marquise du Châtelet, le roi Stanislas à madame de Boufflers, Dorat à
mademoiselle Fannier, Louis XV à la comtesse Du Barry. Pauvre petit
monstre! il est parti avec M. Voisenon et M. Crébillon fils. Il est
parti; on croyait que le beau allait venir à sa place, il n'est pas
venu, et nous autres, nous sommes restés par terre, entre le beau et
le joli, à peu près comme l'art dramatique entre les deux théâtres
français.
Mais en attendant le beau par excellence, qui nous rendra le joli que
nous avons perdu? La littérature de l'Empire en vivait avec l'art de
M. Demoustiers, de Luce de Lancival, de M. Andrieux, de M. Jouy, de
M. Bouilly, et tant d'autres, messieurs, et tous les autres! Mais, que
dit Montaigne? «L'archer qui outrepasse le but, faute comme celui qui
ne l'atteint pas.» Ces illustres archers, partisans du joli, ont
manqué le but, en l'outrepassant. A force de courir après le joli, ils
sont tombés dans le trop joli: abîme immense dont la littérature de
l'Empire ne se relèvera jamais.
Quoi qu'il en soit, je regrette le joli, comme les amateurs de boston
ou de reversi regrettent le reversi et le boston. Des jeux plus
modernes ont remplacé les jeux de leur enfance, et les jeux qu'on leur
fait jouer, ils les jouent mal, ils les jouent en se rebiffant.
Pauvres bonnes gens! leur histoire est l'histoire de nos faiseurs du
moyen âge, ou de nos fabricants de terreurs révolutionnaires. Ils font
du moyen âge ou de la terreur avec tant de peine et de périls! Le
joli, c'était si tôt fait.
Je lisais, naguères, un joli conte intitulé _Rosette_. Il est gai,
vif, amoureux, charmant, ce petit conte! on le dirait écrit avec la
plume d'_Angola_ ou des _Bijoux indiscrets_. Laissez-moi vous le
redire, et, s'il vous plaît, nous laisserons parler notre heureux
marquis (c'est un marquis!) toutes les fois qu'il voudra parler.
Bien entendu que c'est le héros de mon histoire qui parlera souvent en
son propre et privé nom. Il n'y a pas de meilleure entrée en matière
que celle de Gil Blas: _Je suis né de parents_, etc.
Vous voilà donc face à face avec ce joli petit maître écrivant à l'un
des amis le talon rouge; et de tout ce qui doit s'ensuivre, joli ou
beau, je me lave parfaitement les mains avec de la pâte d'amandes, de
l'eau rose, dans une porcelaine de vieux Sèvres, une dentelle de
Malines, pour essuie-main.
«Enfin, marquis, j'ai possédé la belle Rosette.» Je vous fais
remarquer ce commencement classique en ce temps-là, et ce ton leste,
et cette expression qui va droit au fait: _j'ai possédé!_ Notre
marquis commence positivement comme Desgrieux, comme Saint-Preux et
tant d'autres ont commencé. Mais revenons à cette narration, qui déjà
doit vous intéresser.
«Voici son portrait, marquis (le portrait de Rosette): Elle a de
l'esprit, du _jugement_, de l'imagination, des _talents_; extérieur
_éveillé_, démarche légère, bouche petite, grands yeux, belles dents;
_grâces sur tout le visage_. Rosette _entend au premier coup d'oeil_,
elle part à votre appel, et vous rend aussitôt votre déclaration.
Voilà celle qui a fait mon bonheur.»
Ainsi était faite _Rosette_ au siècle passé. Aujourd'hui Rosette est
pâle, mélancolique et sur elle-même affaissée... un vrai saule
pleureur! Rosette une précieuse, un saule pleureur. Elle _n'entend pas
le coup d'oeil_, et ce n'est qu'au bout de trois cents pages qu'elle
_vous rend votre déclaration_, si encore elle n'est pas noyée ou
pendue dans l'intervalle. Vive la Rosette d'autrefois!
«Voilà comme ce bonheur me vint, cher marquis. Il y a huit jours, en
allant au Palais-Royal, je vis arriver le président de Mondonville:
_il était pimpant à son ordinaire_, la tête haute et l'air content;
_il s'applaudissait par distraction_, et se trouvait charmant par
habitude. Il badinait avec une boîte d'un nouveau goût; dans cette
boîte, empruntée à son _petit Dunkerque_, il prenait quelques légères
prises de tabac, dont, _avec certaines minauderies_, il se
barbouillait le visage.--Je suis à vous, me dit-il. Ainsi disant, il
_court au méridien_.» Ce dernier trait du président Mondonville est le
seul qui puisse s'appliquer aux présidents de cette époque: régler sa
montre au méridien ou au canon du Palais-Royal est une occupation
convenable à un magistrat; mais _l'air pimpant_, où est-il? Les
_minauderies_, que sont-elles devenues? c'est à peine si nos
magistrats de trente ans osent sourire. Oyons cependant le président
de Mondonville, et son ami le marquis.
«Mon cher marquis, dit le conseiller, voulez-vous une prise d'Espagne?
c'est un marchand arménien, là-bas, sous les arbres, qui me l'a vendu.
Mais! vous voilà beau comme l'amour! on vous prendrait pour lui, si
vous étiez aussi volage. Votre père est à la campagne, eh bien,
divertissons-nous à la ville. Quel désert ce Paris! Il n'y a pas dix
femmes! Aussi bien celles qui veulent se faire examiner ont des yeux à
choisir.» Ainsi parle le grave conseiller à notre marquis.
«Touchez-là, ajoute le conseiller, je vous fais dîner avec trois
jolies filles; nous serons cinq, _le plaisir sera le sixième_; il sera
de la partie puisque vous en êtes. J'ai renvoyé mon équipage, et
Laverdure doit me ramener un carrosse de louage... _en polisson_.»
Ainsi dit le président. Il est, comme vous voyez, un bon vivant, et
prêt à tout; improvisant le plaisir comme Antony improvise un meurtre,
et puis, comme on disait dans ce temps-là: _Il a du génie et de
l'honneur, mais il tient furieusement au plaisir_. Il mène une belle
vie! Au bal toute la nuit, à sept heures du matin au Palais; il n'est
ni pédant en parties fines, ni dissipé à la chambre; charmant à une
toilette, intègre sur les fleurs de lis; sa main joue avec les roses
de Vénus, et tient toujours en équilibre la balance de Thémis. (Je
crois, sans vanité, que j'attrape assez bien le style précieux.)
A la proposition du président: «Amusons-nous! à demain les affaires
sérieuses!» le marquis dit _oui!_ tout aussitôt, et voilà les deux
amis qui sortent gravement du Palais-Royal. Ils traversent la place,
entre Charybde et Scylla, garnies de vestales _parées comme des
mystères;_ ils passent devant le café de la _Régence_, veuf de la
dame, ornement du comptoir, dont la fuite a tant excité la verve des
chansonniers. Au coin de la rue, ils trouvent Laverdure sans livrée,
et son carrosse sans armoiries.--Tout est prêt, dit Laverdure;
mademoiselle Laurette et mademoiselle Argentine vous attendent;
mademoiselle Rosette est indisposée, et vous fait ses excuses.» Quel
malheur! Rosette indisposée! et voilà notre marquis tout pensif.
Cependant ils montent en carrosse; le marquis est muet, le président
ne déparle pas!
«Voyez, dit-il, ce grand Flamand qui passe; il est au-dessus et
au-dessous de nous, de toute la tête! Voyez marcher, à pas comptés, le
sage Damis; à le voir, on le dirait ingénieux et spirituel; sa
physionomie est menteuse, oui dà! cet homme est bon, tout au plus, à
être son propre portrait.» En passant dans la rue Saint-Honoré, devant
la boutique du bijoutier: «Je n'ose, dit-il, regarder la porte
d'Hébert, il me vend toujours mille bagatelles malgré moi; combien de
colifichets avons-nous échangé pour des lingots d'or?» Ainsi,
médisant, et se vantant..., de leur ruine, ils arrivent à la porte de
Laurette et d'Argentine.
Bien que ces dames ne ressemblent guères à nos héroïnes de romans,
dont chaque mouvement est une mélodie, elles sont cependant dignes
d'intérêt et d'attention. Argentine et Laurette montent en carrosse,
on lève les stores, et puis fouette cocher! jusqu'à la _Glacière_.
A la Glacière est située la petite maison du président; l'extérieur
annonce une cabane... entrez! l'intérieur vous dédommage; au dehors
c'est la forge de Vulcain, au dedans c'est le palais de Vénus.
Ces petites maisons-là sont d'invention diabolique... à la porte est
assis le mystère, le goût les construit, l'élégance en meuble les
cabinets. On ne rencontre en ces taudis charmants que le simple
nécessaire, un nécessaire plus délicieux que tous les superflus. Fi de
la sagesse et du sens commun, «la Glacière» est une fournaise, et le
secret, qui fait sentinelle, ne laisse entrer que le plaisir...
Alors on dîne. Il n'est rien qui se compare au menu de ce dîner, fait
par un cuisinier qui vient de Versailles. Imaginez toutes les
recherches succulentes. Bon repas, aimable causerie et gaieté! Dans
l'intervalle qui sépare la _bisque_ du relevé de potage, on parle en
riant de _Dardanus_. En ce temps-là, parmi les sujets sérieux de
conversation, l'Opéra tenait la première place, et la cour n'avait que
le second rang. Au beau milieu de la causerie, on présente aux
convives deux entrées. La dispute est calmée, tout le monde est remis
_dans son assiette et sur son assiette_.
En notre sotte année de 1832, les romanciers sont prodigues de
portraits, surtout de portraits de femmes. Ils vont vous faire, et
très-facilement, vingt-cinq pages sur une brune, et quarante sur une
blonde. Autrefois, ces belles images se faisaient en deux traits, d'un
crayon net et vif! Déjà vous avez eu celui de Rosette, en trois mots;
écoutez ceux de _Laurette_ et d'_Argentine_. Ah! les belles figures
qui vous suivent et vous provoquent! les doux rires! les lèvres
vermeilles! Dites-moi, ami, si M. Henri Delatouche lui-même, a fait
quelque chose de mieux?
Laurette est jeune encore, un peu moins qu'elle ne le pense; admirez
cette grande fille, à l'oeil noir, à la jambe grêle, une danseuse, et
qui pourrait se faire un voile de ses épais cheveux noirs.
Argentine est une _maman_, la main blanche et potelée; un sourire
excitant, l'oeil fermé à demi, grand pied bien fait et nez retroussé;
toutes deux belles personnes, et chantant le couplet à ravir!... On
chantait beaucoup en ce temps-là.
Quant à l'ajustement de ces dames, le voici tel que je le sais:
Argentine était en robe détroussée de moire citron; Laurette était
parée; elle avait du rouge. Toutes les deux étaient ajustées par la
_Duchapt_.
Tout à coup, à la fin du repas, le vin de Champagne éclatant de sa
riante écume au bruit des bouchons, légère et riante, entre en riant
la belle et vive Rosette, ô bonheur! la voilà! c'est elle! Après un
salut de joie, elle fait le tour de la table et tend aux convives son
front charmant. Est-elle assez jolie! assez piquante, et provocante
avec un petit bruit des lèvres, un appel irrésistible? Ah! Rosette.
Rosette est sans paniers, _avec le plus beau linge du monde_, une
chaussure fine et le plus petit pied qui se puisse voir. Le dessert
arrive; on boit, on casse les bouteilles, et les verres, les
assiettes, on jette un peu les meubles par les fenêtres; ces dames
s'amusent comme des marquises. C'était la mode au départ des officiers
pour l'armée, on cassait les porcelaines, on ébréchait les miroirs; on
brisait le dernier verre où pétillait la santé de ces folles amours.
Cela s'appelait: _faire carillon_.
Quand tout est bu, et tout brisé, on se promène à travers le jardin;
après la promenade, _on fait un médiateur_. Le président joue avec un
bonheur sans égal; Rosette est outrée, et répète à qui veut
l'entendre, qu'elle est en péché mortel, parce qu'elle ne voit pas un
as noir. Ces dames trichent tant qu'elles peuvent; puis, la nuit
venue, on monte en carrosse, et chacune et chacun rentre ou chez
_elle_ ou chez soi. Voilà, je l'espère, un petit roman bien préparé.
Moi, j'aime assez ce joli roman, et je continue; il ne va pas plus
loin que le _comme il faut_ le plus strict, et qui que vous soyez,
voire M. Paul de Kock, je vous mets au défi de me citer un conte
humoristique, fantastique ou romantique, plus décent que celui-là.
Le lendemain de cette fête _carillonnée_, le marquis n'a rien de plus
pressé que d'envoyer savoir des nouvelles de Rosette. A midi, étalé
dans son carrosse, il se fait conduire au Luxembourg. Au sortir du
jardin, il monte en grand mystère dans une chaise à porteurs, il
arrive ainsi chez Rosette. Elle est à sa fenêtre, qui le regarde en
souriant d'en haut. Il entre, ô dieux et déesses! Rosette est coiffée
en négligé; elle est vêtue d'_un désespoir couleur de feu_, elle
porte un corset de satin blanc, une robe brodée des Indes. Le second
mot de Rosette est celui-ci:--«Dînez-vous avec moi, marquis?»
Le marquis (le matin il a fait des armes chez Dumouchelle) accepte
hardiment le dîner de Rosette! Ah! ce vieux siècle avait sur le nôtre
un grand avantage, il était grand mangeur et grand buveur, et le
reste!
Après le dîner, il faut bien que Rosette fasse un bout de toilette, et
le marquis se souvient qu'il n'a pas encore salué son père; c'est un
devoir auquel même en l'honneur de Rosette, il ne voudrait pas
manquer; et le voilà qui se rend à son devoir.
Ici (c'est une moralité de cette histoire) on vous fait remarquer la
toute-puissance paternelle très à propos à cette époque. Les héros des
livres et des histoires de ces temps ont toujours leurs parents,
présents à leur pensée. Ils s'inclinent donc tremblants et
respectueux, devant l'autorité paternelle. Héloïse est renversée à
terre, par un coup de poing de son père. Desgrieux est à genoux devant
son père, implorant vainement sa pitié; Faublas est emprisonné par son
père; et que dites-vous du comte de Mirabeau expiant ses amours dans
le donjon de Vincennes? L'autorité paternelle est partout dans ces
livres;--vous ne me citerez pas un roman moderne, à trois ans de date,
où le héros parle de son père ou de sa mère; le seul Antony, par la
très-bonne raison qu'Antony est un bâtard. Ne soyez donc pas si fiers,
romans modernes, de votre moralité. Je reviens à mon marquis.
Le marquis va chez son père. Il fait sa cour. Il lui raconte une foule
d'anecdotes, il l'amuse. A peine s'il se donne le temps d'envoyer _à
Rosette_ une navette d'or, et de lui demander à souper pour le soir.
Rosette, qui aime à faire des noeuds, accepte la navette d'or en
échange du souper. Neuf heures sonnées le marquis donne le bonsoir à
son père en lui baisant la main, puis il se fait conduire en voiture,
derrière l'hôtel de Soubise; derrière l'hôtel, il prend un fiacre qui
fait quelques difficultés pour marcher. Ce fiacre est marqué au no 71
et à la lettre X.
Il y avait alors en France une espèce de jeu fort répandu, qui rendait
souvent un fiacre assez dangereux pour celui qui avait besoin de
l'incognito. Des oisifs, arrêtés à la porte des cafés, jouaient à pair
ou non? sur le chiffre des premiers fiacres qui passaient. Cet
accident, si commun, arriva justement au fiacre du marquis.
Le marquis arrive, entre chez Rosette, où il a fait porter sa robe de
chambre de taffetas. La robe de Rosette de taffetas bleu, _flottait au
souffle des zéphirs_.
Pendant que Rosette en mille grâces se montre, joue avec son chat,
boit des liqueurs à petites gorgées, et se livre à toutes les
folâtreries de sa jeunesse, hélas! un grand danger la menace! Il y va
de sa liberté, de sa vie! Le bruit était, au Marais, d'une méchante
affaire arrivée à un jeune homme de famille, dans une maison de jeu,
et, ce même jour, le père du marquis apprenant que son fils, qui s'est
retiré de si bonne heure, a pris, comme on dit, la clef des champs,
s'inquiète et s'alarme. Où donc est mon fils, le marquis? Un ami de la
maison, nouvelliste de profession, lui apprend qu'on a vu passer,
devant tel café, un fiacre au no 71--X, dans lequel était le marquis.
Sur-le-champ le père appelle un commissaire de police. Le commissaire
qui sait son monde et qu'il a affaire à un homme de la cour, arrive
sur-le-champ. On cherche le fiacre 71; on le trouve, on le saisit, on
l'interroge et le pauvre diable se croit perdu. Après bien des
questions, le cocher sait enfin ce qu'on lui demande. Il monte sur son
siége et il conduit, droit chez Rosette, le commissaire et le père
irrité.
Alors Rosette, à ce bruit du guet entrant chez elle, envahissant ses
chambres dorées, la pauvre enfant, sans défense et sans appui, tremble
et demande à ces tristes envahisseurs ce qu'on veut d'elle? Le père du
marquis lui répond que sa destination est marquée sur un ordre qu'on
lui fait voir. La douleur accable Rosette; elle se roule aux pieds de
son bourreau, à demi nue... elle attendrirait des rochers, mais le
vieux duc est inflexible. Rosette, au désespoir, demande, hélas! mais
en vain, du secours à son ami le marquis; le marquis n'obéit qu'à son
père. Ils se soumettent tous les deux aux plus grands pouvoirs de
cette époque: l'amoureux à son père, l'infortunée Rosette à la lettre
de cachet.
Je vous prie, une fois pour toutes, vous qui faites des romans, de
regretter ce moyen terrible, expéditif, la lettre _du petit cachet du
Roi_, comme on disait alors; la perte des lettres de cachet nous a
ruinés, nous autres romanciers. Le peuple, entrant à la Bastille, a
chassé _la folle du logis_, de son logis le plus commode. Savez-vous,
je vous prie, dans les tragédies grecques, un dieu, quel qu'il soit,
qui intervienne, et plus à propos, que le lieutenant criminel dans les
romans du dix-huitième siècle? Manon Lescaut, ce grand chef-d'oeuvre
où commence (il en faut bien convenir) la Virginie de Bernardin de
Saint-Pierre et l'Atala de M. de Châteaubriand, Manon Lescaut,
protégée et défendue par la liberté des lois modernes, Manon Lescaut
avec un avocat dévoué qui l'arrache à ces violences de la force, y
perdrait ce qui la rend si touchante, à savoir le martyre! Eh! le bon
La Fontaine, à cette suppression de _l'absolu_, perdrait ses plus
beaux vers:
Elle s'en va peupler l'Amérique d'amour.
Voilà donc Rosette en prison, parce qu'elle a donné à souper à un beau
jeune homme. Ah! pauvre Manon! pauvre Rosette! pauvres jolies et
tendres femmes hors la loi, qui obéissiez si facilement, si simplement
au commissaire! allez rejoindre à son couvent, la maîtresse de
Mirabeau!
A la Bastille ordinairement se passe la deuxième et dernière partie
des romans du joli siècle. Le boudoir est l'antichambre de la
Bastille. Au premier chapitre, le héros ou l'héroïne sont occupés
uniquement à se faire mettre en prison. Je ne ferai donc aucun
changement à la marche ordinaire, et, bien plus, fidèle à l'usage,
nous allons employer toutes nos ressources à tirer Rosette de cette
malheureuse position.
Le marquis, soumis à son père, est rentré à l'hôtel tout pensif; ne
pouvant se servir de la force, il emploiera la ruse à sauver sa chère
maîtresse. Dans toutes les grandes maisons de ce temps-là, il y avait
un _directeur_ en titre, un abbé, maître de la maison, qui servait
d'intermédiaire entre le fils et le père, quand ce dernier était
irrité. Assez souvent, cet abbé s'appelle Ledoux; il est gourmand,
dormeur, entêté, vaniteux, accessible à la pitié; pour peu qu'on le
flatte, on est sûr de lui. Le premier soin du marquis, est de faire
appeler M. Ledoux. Il fait entrer M. Ledoux dans sa bibliothèque, il
lui montre en détail ses livres défendus; dans la chambre à coucher,
il lui fait admirer ses miniatures et ses gravures; il en a pour plus
de 200 louis; puis il lui fait accepter plusieurs pots de confitures,
dont M. Ledoux est très-friand. A la fin, quand il voit que l'abbé est
tout disposé à le servir, il lui parle de ses amours et de Rosette. Il
la présente au sensible abbé telle qu'elle était, cette nuit-là,
bondissante, échevelée, agenouillée et les mains jointes! Et voilà M.
Ledoux qui s'en va, promettant de s'intéresser à Rosette, et s'y
intéressant déjà du fond de son faible coeur.
Hélas! hélas! pendant ce temps, que fait Rosette? la pauvre fille est
enfermée à Sainte-Pélagie, _par ordre du roi et pour son bien_;
Sainte-Pélagie, un port de salut où les bons exemples ne lui
manqueront pas. A peine arrivée, toutes les religieuses viennent
contempler la belle Rosette. On plaint Rosette; elle pleure, elle est
encore à demi nue, en plein chagrin, ses beaux yeux baignés de larmes,
la coiffure chiffonnée... Elle est si triste! Un beau jour, Laverdure,
le valet de chambre, cherche Rosette, il apprend en quel lieu funeste
elle est enfermée, et, sous les habits d'une femme, il entre au
couvent, il voit la jeune captive.... Il lui donne un louis de la part
du marquis, et s'en revient porteur de bonnes nouvelles. Digne
Laverdure! aujourd'hui le confident est encore un moyen qui nous
manque. Ni laquais, ni soubrette, ah! comment nouer son drame?
Comment remplir, sans le secours de ces acteurs secondaires, les
intervalles que laissent entre ses diverses parties la comédie la
mieux faite? Autrefois, le laquais était un personnage indispensable;
il appartenait au drame, à l'action. Aujourd'hui, c'est à peine si,
dans un roman, l'on se permet un commissionnaire qui porte une lettre
d'un quartier à l'autre: nous dansons sur un fil d'archal sans
balancier, et les deux pieds dans un panier.
Dans la lettre de Rosette à son marquis, il y a nécessairement une
phrase ainsi conçue:--«Faut-il que je sois malheureuse, pour avoir
adoré un homme qui mérite, hélas! toutes mes adorations?... Adieu. Je
vais pleurer mon malheur. Je vous aimerai éternellement! Rosette.» Que
si ce ton de passion subite vous étonne en cette aimable fillette si
réservée et si polie avec son marquis, c'était un des avantages de la
persécution et des cachots appliqués à l'amour. Ils ennoblissaient la
passion la plus vulgaire; ils faisaient d'une malheureuse fille, un
héros, un martyr; ils la mettaient, tout d'un coup, au niveau de son
amant, quel qu'il fût, ils lui donnaient le droit de lui parler de son
amour, et d'un amour _éternel_, encore! Telle qui n'eût pas osé
regarder son amant en face..... une fois en prison, lui parlait
d'égale à égal. J'imagine, encore une fois, que ces pauvres filles ont
beaucoup perdu en considération, en amour, en bonheur même, à la
suppression des lettres de cachet.
Quand le marquis a découvert le couvent... la prison de Rosette, il
invite un matin l'abbé Ledoux à prendre avec lui le chocolat; pour
plaire à M. l'abbé, le jeune marquis lui lira, s'il le faut, _les
Nouvelles ecclésiastiques_, pleines d'injures contre les évêques
constitutionnaires. Le déjeuner fini, le marquis conduit l'abbé chez
M. le président Mondonville. Montés en voiture, M. l'abbé prie
instamment M. le marquis de ne pas aller à toutes brides dans la rue,
ajoutant que les lois ecclésiastiques lui ordonnent à lui, l'abbé,
d'aller au pas. Le marquis enrage et cependant il se résigne à ne pas
brûler le pavé, pendant que plusieurs seigneurs traînés par de mauvais
chevaux, _se font un honneur infini par leur course rapide_. En
passant devant l'Opéra, M. Ledoux fait le signe de la croix; un
ecclésiastique ne manquait jamais à cette formalité; c'était le bon
temps de l'Opéra. A la fin, ils arrivent chez le président
Mondonville. Le président les reçoit d'un air grave, après avoir forcé
M. Ledoux de se rafraîchir, il demande à ces messieurs en quoi il peut
leur être utile? Alors le chevalier parle de Rosette, il se plaint de
la lettre de cachet, il atteste M. Ledoux, en témoignage de ses bonnes
intentions; il a beau dire, à ce discours pathétique, le président
reste impassible.--«Oh! oh! le cas est grave et je n'y peux rien: Dieu
et ma conscience me défendent de me mêler de cette affaire; ne m'en
parlez plus, mon cher marquis.--Il est vrai, ajoute-t-il négligemment,
que cette fille-là pense bien _sur les affaires du temps_; et même
elle a eu des _convulsions_!»