faut lever encore ce coin du voile. Aujourd'hui plus que jamais, les
hommes vont sur les brisées des prostituées; ils ont des marchés où
ils vendent à un prix certain leur conscience; ils vendent leur plume
et leur parole; ils ont des prix pour leur soumission, pour leur
respect. Ils font des rois, on les paie; ils défont les rois, on les
paie; ils meurent, on les paie. Les hommes se vendent, sous toutes les
formes, sous toutes les apparences du bien et du mal.. La vénalité les
couvre et les protége de son bras puissant. Les révolutions leur
profitent. La révolution met à flot la barque échouée; elle bâtit sur
les places vides, elle renverse les palais déserts, elle dresse une
stalle au héros de ce matin, des temples aux dieux nouveaux, des
trônes aux rois de la veille; elle fait tout pour les hommes et rien
pour les femmes. 1830 vient d'ôter à ces déshéritées de l'amour et du
hasard leur dernier morceau de pain, aux femmes leur dernière
ressource.
Le monde des courtisanes est au rabais; il se déteint, il passe, il
s'agenouille, il tend la main. Soyez belle et jeune, qu'importe? le
vieillard vous regarde à peine; le jeune homme est un ambitieux qu'un
doux regard ne saurait arrêter; l'artiste est pauvre, et c'en est fait
de lui jusqu'à nouvel ordre.
Autrefois l'on disait: _Jeunesse de prince source des grandes
fortunes_! Allez donc Phryné, ou Laïs, chanter cette gamme à nos
seigneurs de la Chambre des députés.
La pauvre enfant (j'en reviens à mon histoire), la misère la tenait au
corps. La misère horrible et froide, la suivait pas à pas. La misère
froissait sa robe fanée, elle déchirait son mouchoir troué, elle
remplissait son soulier, de neige. C'était la misère qui faisait son
lit avec quatre brins de paille, qui chauffait son poêle avec une once
de charbon; la misère dressait sa table sur son pouce rougi par le
froid! Elle marchait donc suivie et précédée, enveloppée _in extremis_
par ce triste compagnon, la misère!
Ce n'est pas un camarade comme un autre. Ni coeur, âme et sourire;
larmes, pitié, sympathie, espérance, tout lui manque. Un autre
compagnon, quel qu'il soit, même au bagne, s'attache à son compagnon,
et partage avec ce malheureux, son _copin_, son eau fétide et son pain
noir. La misère inintelligente, avide, hébétée avait pris en amitié
cette enfant de seize ans. Elle tenait son âme et son corps. Elle
était sa volonté suprême; elle pesait de tout son poids sur cette
frêle épaule, et quand la fillette passait dans la rue, elle sentait
peser sur ses épaules... la misère! Un jour qu'elles étaient de
compagnie, la fillette s'en vint frapper à la porte d'une horrible
vieille. La vieille femme, horreur des grandes villes, est la servante
des passions humaines. Ces êtres-là ont déshonoré les cheveux blancs;
elles ont des rides hideuses, des grandes mains desséchées dont le
toucher est une souillure. La vieille avait partagé le sort des
jeunes; elle était la veuve du vice, à son tour. Cependant elle avait
encore un fauteuil pour s'asseoir, un pot de terre où se chauffer, un
gros matou pour aimer quelque chose! Du reste, elle était triste; elle
était là, tête basse, et son chat favori se tenait coi.
Mon héroïne, amenée en ce lieu funeste par la misère, attendit que la
vieille, accroupie à ce feu de veuve, à la fin l'interrogeât. En grand
silence, elle attendit l'oracle de sa destinée, et d'un doigt timide
elle lui montrait son compagnon, le dénûment!
Pour peu qu'on ait des yeux, on le voit à droite, à gauche, aigu,
fluet, qui circule comme un vent de bise autour du pauvre! Ah! le
hideux fantôme! ils se connaissaient de longue main, lui et la
vieille, ils avaient fait leurs farces ensemble, et voilà pourquoi la
vieille était dure au malheur d'autrui.
C'était une de ces âmes coriaces, qui ont passé à travers toutes les
rugosités de la vie. Ame de boue, tannée, raclée, pelée, toute
plissée, toute ridée, une fange, un chaos.
La vieille, à l'aspect de cette beauté réduite à l'implorer, resta
écrasée un instant dans sa contemplation au fond de sa vilaine âme;
elle releva lentement ses yeux inégaux, et voyant ce frais visage
amaigri par la faim, voyant ces mains qui pouvaient devenir si
blanches, et cet oeil bleu aux longs cils, la vieille poussa du fond
de son atroce poitrine un horrible soupir. Que ce cher visage aux doux
reflets lui rappelait des temps plus heureux! Comme autrefois, elle se
serait plu à parer ce beau corps tout courbé sous le haillon, à
rehausser par la blanche dentelle cette tête enfantine, à protéger
d'un fin tissu ces épaules si fraîches, à couvrir d'un gant glacé ces
mains glacées, à renfermer dans le soulier de Cendrillon ce pied
d'enfant, brisé par cette épaisse chaussure! O Vénus! quel
chef-d'oeuvre elle eût fait de cette pauvre fille, l'infâme vieille!
Un aussi grand miracle, que le miracle de Pygmalion! Et, quand il eût
été fait, ce chef-d'oeuvre, et bien posé sur sa base élégante, bien
réchauffé par le soleil, éclatant de lumière et de bien-être, alors le
Phidias en jupon sale eût appelé autour de sa statue éclatante de tous
les feux du jour, les connaisseurs de la ville et de la cour;
Pygmalion eût mis à l'encan son chef-d'oeuvre, il eût prostitué sa
Galathée à quelque fermier général!... C'étaient là les passe-temps de
la vieille, en ses beaux jours.
A l'aspect de la jeune fille abandonnée à sa merci, cet affreux visage
eut un moment d'intelligence. Elle regarda en connaisseuse le bloc
informe et charmant. Elle était comme l'_artiste_ du bon La Fontaine
devant le marbre de Carrare: _Sera-t-il dieu, table ou cuvette?... Il
sera dieu!_ disait l'artiste, en son premier instant d'enthousiasme...
Il sera dieu! Prends garde, ami, ton dieu resterait sans autels! Au
sortir de sa muette contemplation, la vieille hocha la tête: elle
venait de perdre son dieu!--Ma fille, dit-elle à la pauvre enfant, je
ne puis rien pour vous... Tu viens trop tard. Je meurs de faim, moi
qui vous parle. Il n'y a plus de chalands dans ma boutique; la nuit on
ne frappe plus à ma porte, et le jour c'est en vain que ma porte est
entr'ouverte. Elle caressait le gros chat, qui faisait le gros dos.
Alors l'enfant, qui s'était tenue debout et droite, comme une jeune
personne qui comprend qu'on la regarde, voyant qu'elle n'avait rien à
espérer, s'assit nonchalamment par terre, au foyer de la vieille. Et
celle-ci la regardait d'un regard de regret et de pitié, passant ses
doigts noueux dans cette belle chevelure blonde! Elle _jouait_,
immonde, avec l'ornement le plus rare! elle tripotait ces cheveux de
Bérénice. Ils étaient souples, soyeux, épais, purs de toute essence
corruptrice; c'étaient les beaux cheveux d'une fille oisive, qui se
pare, orgueilleuse de la seule parure qui lui reste. Les boucles
épaisses ruisselaient autour de ce cou frêle et blanc; elles tombaient
en flocons sur ce front poli. La vieille agitait de sa main fétide
cette masse transparente, et le vent agité par ces beaux cheveux fit
jaillir les cendres de la chaufferette sur la longue chevelure
cendrée...--Autrefois, disait la vieille, on eût pris aux filets que
voici deux princes du sang, trois maréchaux de France, un évêque, un
fermier général... Pour une mèche de ces cheveux, M. Dorat eût fait un
poëme... Ah! que les temps sont changés!
Une idée alors vint à la vieille:
--Veux-tu vendre ta chevelure? dit-elle à l'enfant.
Accroupie qu'elle était sur le pot de terre, le cerveau fasciné par la
faim et par la vapeur du charbon... l'enfant n'entendit rien d'abord:
ce mot: _vendre ses cheveux_, lui parut un rêve; un de ces rêves de la
faim et du froid qui font le sommeil du pauvre. Le rêve emplit le
cerveau des plus chaudes vapeurs... le matin venu, on le regrette: la
faim en rêve, et le froid en rêve: quelle joie! à côté de la réalité!
La vieille, avec le sang-froid d'un commis de boutique, prenant les
beaux cheveux à leur racine, se mit à comparer leur longueur à la
longueur de son bras. L'épaisse chevelure, accouplée à ces vieilles
cordes tendues sous une peau jaunâtre, en prit un reflet plus doux: la
vieille elle-même, frappée à son insu par ce contraste, resta le bras
tendu, regardant tour à tour ce bras mort, et ces cheveux pleins de
vie et de soleil, triple rayon! En même temps une mèche grise et
filandreuse sortant du bonnet crasseux de la vieille, on eût dit que
cet horrible crin mettait le nez à la fenêtre, et regardait, envieux,
la belle chevelure de l'enfant.
--Réponds-moi, vendons tes cheveux? dit la vieille. Ils sont longs
d'une bonne aune, et je te rapporterai quinze francs,--que nous
mangerons.
La jeune fille, jetant les cheveux de côté et d'autre, et les relevant
sur son front avec sa main amaigrie, ouvrit ses yeux humides et se
prit à sourire... Oui, dit-elle... et, sur l'autel de la faim, elle
faisait le sacrifice de ses cheveux.
La vieille alors se baissa jusqu'au panier où dormait le matou. Elle
dérangea le matou doucement, et fourragea dans ce hideux réceptacle de
gueuseries, et de guenilles: vieilles écharpes, jadis roses, à présent
tachées, dont la vieille se faisait des foulards pour sa tête,
collerettes déplissées et trouées dont elle se fabriquait des
mouchoirs de poche; vieux bas chinés, le mollet était en soie, et le
pied était en laine; vieux bas à jour, le mollet était en laine et le
pied était en soie. Elle s'accommodait de ces protervies... tant qu'il
y a de la tige, il y a du talon!
D'une main violente, elle jetait ces loques hors de leur capharnaüm.
Tout volait dans l'appartement, les vieux noeuds de ruban, le casaquin
de basin, les garnitures effeuillées, les taches, les trous, les
broderies filandreuses: l'horrible pêle-mêle d'un luxe avachi se
trouvait dans cette corbeille; au fond de la corbeille une vieille
paire de ciseaux à moucher la chandelle... Or, c'était cette paire de
ciseaux que cherchait la vieille.
Quand elle eut retrouvé ses ciseaux, vieil instrument à faire ses
vieux ongles, elle reprit dans sa main les cheveux de l'enfant, tout à
la racine, à effleurer la peau, elle se mit à couper ou plutôt à scier
cette vaste et flottante nappe aux reflets divins qu'une reine eût
enviée. O malheur! la vieille sciait, les ciseaux gémissaient, la
pauvre enfant accroupie se laissait faire! Pope a fait un long poëme
avec _la boucle de cheveux enlevés_; M. Marmontel a traduit le poëme
de M. Pope; qui donc parmi nos poëtes écrira quelque élégie en
l'honneur de cette chevelure sous la main de l'infâme vieille! Peuple
ignoble que nous sommes!... Après trois quarts d'heure de cet horrible
travail, le sacrifice fut consommée.
Quand tout fut fini, la belle dépouille fut enfermée dans un vieux
journal de théâtre, autre débris de l'opulence d'autrefois. La pauvre
enfant tendit la main; elle reçut quatorze francs au lieu de quinze.
Elle partit. Mais le froid était vif; le froid tombait d'aplomb sur ce
front dépouillé de sa douce parure. O crime étrange! invention de
l'enfer! tout à l'heure un simple bonnet suffisait à défendre, à
protéger cette tête charmante... Hélas! plus de couronne et plus
d'ornement, plus de boucles flottantes, plus rien. Il fallut que sur
les quatorze francs, elle en prit quatre pour s'acheter de quoi
couvrir son crâne dépouillé! Jamais froid plus intense et plus
pénétrant. Ah! mes cheveux! mes cheveux! ma parure et mon orgueil!
Son argent dura vingt jours, vingt mortels jours. Elle avait perdu sa
joie et son orgueil, quand, devant un fragment de glace brisée, elle
regardait ses blonds cheveux lui sourire et l'entourer d'une auréole;
quand elle se consolait de n'avoir pas de chapeau en songeant à sa
chevelure. Eh! chaque soir, elle retrouvait encore un moment de
bonheur. Tout cela était perdu!
Puis revint la faim pressante. Revint, plus rapide et silencieuse, la
misère! Il fallut retourner chez la vieille en tenant son front dans
ses deux mains, son pauvre front si nu et si dépouillé!
La vieille était assise, elle ravaudait; en ravaudant, elle murmurait
une chanson bachique; elle avait soif; ce fut à peine si elle regarda
l'enfant quand elle entra.
La vieille lui dit brusquement:--Tout ce que je puis faire,
aujourd'hui, c'est de t'acheter cette dent qui est là, et qui ne te
sert à rien pour ce que tu manges. En même temps, elle appuya son
doigt funeste sur une dent blanche et perlée qui valait un royaume, à
la place où elle était.
La dent qu'elle touchait, la vieille, c'est la première dent qui se
montre au sourire, la première dent qui brille à travers la lèvre
éclatante, la dent qui s'appuie au front de l'amant, la dent qui donne
un accent à ce grand mot: _Je t'aime!_ Elle est l'ornement, elle est
la grâce, elle est la jeunesse, elle est le sourire, elle est la
santé!
La vieille en revendant les cheveux de la pauvre fille avait trouvé le
placement de ce trésor.
--Oui dà, ma fille! Et vous me remercierez de la préférence! Une dent
de plus ou de moins, la belle affaire!
Il y en avait tant à vendre, et de plus belles! n'avait-elle pas déjà
payé ses cheveux bien cher? L'enfant trop pauvre pour songer à être
belle, hélas! l'enfant dit oui. Du même pas, la vieille la mena chez
un dentiste.
Dans la chaîne des êtres médicaux, le dentiste est comme le peintre et
le sculpteur, un artiste de luxe. Il faut qu'on soit heureux et riche
pour acheter un tableau, ou pour payer le dentiste. Depuis la
révolution de juillet, le dentiste et le marchand de couleurs ont
éprouvé bien des désastres. Aussi le dentiste de la vieille, en voyant
une pratique, se mit tout bas à remercier le ciel: il prépare à la
hâte ses instruments il étale hardiment sa trousse. Il visita la
bouche de la jeune fille, mais, la trouvant si saine et si fraîche
(toutes ses dents étaient alignées comme des perles, elles étaient de
ce ton chaud et mat qui annonce la durée)! il devint pâle; assurément
la jeune fille s'était trompée: il ne voyait aucun prétexte à
instrumenter dans cette bouche incomparable... C'était encore une
journée perdue pour lui!
--Je ne vois pas une seule dent à déranger, dit-il à la vieille en
remettant son instrument dans son étui.
--Il faut, dit la vieille, arracher cette dent-là, j'en ai besoin.
--Je n'oserai jamais, dit le dentiste.
--Nous irons chez un autre, dit la vieille.
Il réfléchit qu'il était pauvre, et que les temps étaient bien durs!
--Si j'arrachais une des dents de la mâchoire inférieure, dit-il tout
bas à la vieille, cela reviendrait au même, et cela ne se verrait pas.
Alors il procéda à l'opération.
Ce fut long. La dent tenait dans ses plus profondes racines. Le
dentiste était peu sûr de sa main qu'arrêtait le remords. L'enfant
souffrit une horrible torture, enfin la dent céda, elle vint au bout
de l'instrument avec un très-petit morceau de la gencive (c'était un
habile dentiste). L'enfant se trouva mal. On lui fit boire un peu
d'eau, on lui fit rincer sa bouche. La vieille lui donna dix-huit
francs; puis à ces dix-huit francs, elle en ajouta deux autres. Elle
venait de réfléchir que les dents ne repoussent pas comme les cheveux.
La vieille était juste à sa manière. Où se niche la conscience?
La pauvre enfant rentra dans son grenier, avec vingt francs de plus et
sa dent de moins.
Quand elle se revit dans la glace, et qu'elle vit sa bouche ainsi
agrandie, un gouffre ouvert entre ses deux lèvres, quand elle entendit
l'air de ses poumons siffler, quand elle vit la grimace hideuse
remplacer le sourire, quand elle comprit que son hôtelier qu'elle
payait, lui parlait avec moins de compassion, quand elle entendit dans
son âme retentir ce mot funeste:--Ah! laide! tu es laide! elle se
sentit plus pauvre et plus nue que jamais; elle sanglotait, ses yeux
n'avaient pas de larmes. Dans l'excès de sa douleur, elle portait ses
mains à sa tête; ô douleur! trouvant son crâne dépouillé, ses deux
mains reculaient épouvantées comme si elles eussent touché un fer
chaud.
Elle vécut encore vingt jours de cet argent impie, ah! vingt jours
bien tristes et bien sombres, vingt jours sans que personne lui
accordât un regard, une bonne parole. Elle avait perdu les seuls
protecteurs que lui eût donnés la nature, son sourire et ses beaux
cheveux; elle avait vendu les deux amis de sa jeunesse, ornements peu
coûteux et charmants, que rien ne pouvait remplacer; elle avait porté
ses mains sur elle-même, ah! plus à plaindre et plus malheureuse mille
fois, par ce suicide en détail, que toutes les jeunes filles qui
meurent en bloc et tout entières victimes d'un amour malheureux.
Et puis la fatale camarade qui ne s'était éloignée que de l'épaisseur
d'un cheveu et de la largeur d'une dent, la misère revenait sur ses
pas; et revenue elle déployait ses grandes ailes de chauve-souris
autour de la malheureuse; allons! maintenant, comment vivre? Et de
quoi? La misère en riait dans sa barbe, elle était curieuse de savoir
ce que cette fillette allait devenir?
A la fin, chassée de son grenier, et n'emportant que le fragment de
son miroir, comme on emporte un remords, la pauvre fille allait dans
la rue, elle revint chez la vieille, qui mangeait sa soupe dans une
porcelaine ébréchée, un potage odorant, tout garni de légumes et de
morceaux de viande égarés dans la marmite. La pauvre enfant, voyant la
vieille manger, se souvint qu'elle avait faim; mais la vieille n'y
songeait pas, elle jetait la viande et le pain dans sa gueule
horrible! Ah! que c'est bon! disait-elle au chat; elle laissa le fond
de l'écuelle, et le chat se fit prier longtemps pour toucher au
potage, la pauvre fille ne se serait pas tant fait prier.
Quand elle eut essuyé son menton avec son bras, son bras avec sa main,
sa main à la poche de son jupon, la vieille dit à l'enfant:
--Je t'ai trouvé encore quelque chose, mon enfant: puisque tu as du
courage, viens avec moi; je vais te mener chez un jeune homme qui te
payera bien, viens! et surtout ne tremble pas.
--Ma mère, dit la jeune fille, je veux bien vous suivre, mais j'ai
faim; donnez-moi un morceau du pain que je vois là, et je le mangerai
en chemin. Disant cela, elle se jetait avidement sur le pain, mais la
vieille arrêta sa main.--Cela te ferait mal, mon enfant, il est
très-heureux, pour ce que nous allons faire, que tu sois encore à
jeun.
Excellente femme! va!
Elles sortirent.
La vieille, qui ne voulait pas être compromise, dit à la jeune fille
de marcher à distance. La vieille avait des souliers neufs, achetés
avec les cheveux de l'enfant; l'enfant était en pantoufles trouées: la
vieille avait un châle sur les épaules, acheté avec la dent de
l'enfant; l'enfant grelottait sous ses haillons! Toujours la dupe et
la coquine, toujours la victime et le tyran.
Elles arrivèrent à une maison de belle apparence; elles traversèrent
une grande cour, montèrent un petit escalier à gauche: arrivée au
second étage, la vieille sonna, un laquais vint ouvrir, les deux
femmes furent introduites dans la maison.
L'appartement était de bonne apparence. En un coin de l'appartement,
un grand jeune homme, une lancette à la main, s'appliquait à saigner
méthodiquement une feuille de chou; il choisissait de préférence les
veines les plus fugitives de l'innocent légume, et quand il était
parvenu à faire sortir un peu de sang, c'est-à-dire un peu du suc
blanchâtre de la feuille, il poussait un cri de joie. O Dupuytren,
salut! se disait-il.
La vieille, attirant la pauvre fille près de lui.--Monsieur le
docteur, dit-elle au jeune homme, voici la veine que vous m'aviez
demandée. Voyez cela! il y en a à choisir, j'espère! Comme toutes ces
veines se croisent sous cette peau argentée, et que ça va donc vous
décarêmer de vos feuilles de chou.
_Le docteur_ Henri, esculape de vingt ans, médecin depuis quinze
jours, anatomiste de la veille, prit ce bras d'enfant avec un petit
sourire de suffisance, et le regarda... _anatomiquement_.
Il regarda, non pas la pauvre fille pâle et si belle encore, non pas
ce jeune sein qui battait si fort, non pas ce regard bleu de ciel qui
tombait sur lui en suppliant, non pas même cette main tiède qu'il
tenait dans sa main; de tout ce beau corps, il ne regardait qu'une
veine! Une seule veine! et sans mot dire, impassible comme le médecin
qui guérit, sur la veine de la pauvre fille qu'elle lui vendait sans
savoir son prix, il fit son apprentissage de saigneur d'hommes, lui
qui n'avait été que saigneur de choux.
Voilà donc où la science conduit ces Dupuytren en herbe. Ils n'ont
plus de pitié, plus d'amour. Montrez-leur une femme, il faut qu'elle
appartienne à la cour d'assises, pour que l'étudiant en droit s'en
occupe; il faut qu'elle ait une veine à ouvrir, pour que l'étudiant en
médecine la regarde. Et si vous vous étiez trompé de veine, Henri le
docteur? Mais le docteur était sûr de son fait; il avait déjà saigné
tant de feuilles de choux.
Je ne vous dirai pas ce qu'il donna à la pauvre fille pour sa veine,
cela ferait peur à dire: un barbier du vieux siècle aurait eu honte de
prendre si peu pour une saignée. Il est vrai encore qu'il vint peu de
sang de la veine ouverte... Elle en avait si peu!
Henri, tout joyeux de sa première saignée, congédia les deux femmes,
laissant précieusement le sang sur la lancette, afin de dire à ses
soeurs:--Voyez comme je saigne... Ah! fi des feuilles de choux.
La vieille mena la jeune au cabaret; elle lui disait en chemin:--Tu
vois bien à présent, ma fille, que j'ai eu raison de t'empêcher de
manger, rien ne fait mal comme une saignée pendant la digestion; mais
à présent, viens boire avec moi. Elles allèrent boire, et si l'on eût
dit à la vieille:--C'est du sang que tu bois, elle eût répondu:--Non,
c'est du vin.
J'avais dessein, en commençant cette histoire, de vous raconter
longuement les ventes partielles de cette pauvre fille, mais j'ai
perdu tout courage, et d'ailleurs j'aurais honte pour nous tous.
Sachez seulement cela, vous autres, elle a tout vendu de son corps,
tout, excepté ce que les femmes vendaient autrefois, sa vertu... Il ne
s'était trouvé personne pour l'acheter. L'innocence aujourd'hui n'est
plus bonne à rien, le vice n'en veut plus. Notre pauvre fille, après
avoir vendu sa veine à un étudiant, a vendu sa tête à un peintre; elle
a posé dans une scène de pestiférés tant elle était pâle; puis on lui
a mis du rouge, elle est devenue une camargo.
Et que n'a-t-elle pas vendu au plus bas prix possible? Elle a vendu sa
gorge au mouleur, le plâtre appliqué a enlevé à jamais le duvet de la
pêche. Elle a vendu son épaule et son pied à un statuaire, et les
bosses de son crâne à un crânologue, et les heures de son sommeil à un
faiseur de somnambulisme; elle a vendu ses rêves à une cuisinière qui
jouait à la loterie.
Un jour que l'on cherchait pour une féerie une fée (il s'agissait
d'enrichir un théâtre du boulevard), la malheureuse accepta l'emploi
d'une sylphide. Elle passait tour à tour du ciel à l'enfer, elle
traversait l'espace et la flamme. Hélas! elle se brûla dans _l'Enfer_,
elle tomba toute en flammes des hauteurs du _Paradis_. On la traîna
mourante à l'hôpital. Elle mourut dans une horrible agonie... elle
mourut pure et chaste, comme un enfant, laissant pour rien, aux rapins
de l'amphithéâtre, les restes malheureux de ce beau corps de seize ans
qu'elle avait vendu en détail!
ROSETTE
J'aime assez les romans, ils allégent la vie heureuse! Ils sont le
rêve éveillé;--mais parlez-moi des petites histoires d'autrefois, des
romans de quelques pages, et non pas de ces inventions sans paix ni
trêve, qui exigent un mois de lecture. Il n'y a rien de plus triste;
on s'y perd, on s'y vieillit. Que si, pour rajeunir son sujet,
l'auteur se fraie un chemin sanglant à travers des meurtres
impossibles, ou bien si, pour animer ses héros, il les conduit en
mauvaise compagnie, à l'avant-dernière bouteille, au dernier couplet,
voilà nos héros sous la table avec nos héroïnes. Quel dommage que nous
ayons perdu le secret des petites histoires amusantes et joviales
d'autrefois!
Autrefois c'était le bon temps pour les petites histoires; le roman en
vingt volumes sales et mal imprimés, délassement des cuisinières, des
crocheteurs et des marquises, eut fait reculer d'horreur les laquais
et les femmes de nos duchesses. Un auteur qui se respectait faisait
paraître son histoire à distance, en plusieurs parties séparées, quand
l'histoire était trop longue. Il fallut dix ans pour la suite de _Gil
Blas_.
_Candide_ était la mesure excellente de ces petits contes. Madame de
Pompadour, qui s'y connaissait, aimait les petits livres qu'on lit
tout bas, dans le creux de la main, d'un coup d'oeil, et qui se
cachent sous le pli d'une dentelle quand arrive en bâillant quelque
roi importun. Littérairement parlant, je pleure encore madame la
marquise de Pompadour; elle a emporté dans sa tombe le secret du joli.