»Que d'efforts tentés, pour lire ces chiffons! que de tortures j'ai

subies! Ma main en resta brisée; en vain j'ai mis tous mes muscles à

la torture; à peine ai-je pu tirer quelques sons de mon violon

indocile! Mon archet n'a pas voulu courir, en même temps, là et là!

mon violon s'est cabré! la chanterelle s'est brisée! Hélas! malheureux

que je suis! en vain ai-je interrogé à la fois l'aigu, le grave et le

médium... Mon violon était muet. Maintenant... le croiras-tu? cette

musique de l'autre monde... voilà cet Italien qui la joue, et qui la

jette à mon âme! Comment fait-il? comment fait-il? Vois-tu sa main? Sa

main est-elle partagée en deux, pour atteindre en même temps aux deux

extrémités de cette gamme violente? Ses doigts sont-ils plus longs que

les miens, ses tendons plus nerveux, son âme plus grande? Moi,

pourtant, je suis un grand artiste; j'ai rêvé des instruments qui

embrassaient la terre et le ciel, qui s'adaptaient à tous les modes

connus; mais je n'ai pas inventé ce violon, ce grand violon de la

terre et du ciel! J'ai vu bien des musiciens... je n'ai jamais vu son

pareil. Il est difforme... et superbe! Enfant-géant! tout perclus,

tout puissant! Vois-tu comme il est en colère, et comme il tuerait le

malheureux musicien accompagnateur, qui a manqué sa note d'un

dix-millième de son! Son oeil flamboie, et son violon demande en

pleurant vengeance! O le terrible artiste! Mais le voilà qui finit et

qui salue. Ah! le misérable, il ne sait donc pas ce qu'il vaut, pour

se prosterner... comme il fait, devant ce triste auditoire?--Ah! fi!

Relève toi, génie! et rassure toi! Les gens qui t'écoutent, ne valent

pas un crin de ton archet magique. Oui dà, ce sont de grands

seigneurs, des fils de rois, des représentants de nations! que

t'importe? Il n'y a que moi, dans cette foule, qui sois digne de te

juger. Nous sommes frères! Si tu exécutes mieux que moi, c'est de

droit divin, c'est par un voeu de ta mère. La mienne m'a jeté tout

simplement dans le monde avec le secours d'une vulgaire sage-femme:

j'ai été élevé dans l'innocence et dans les festins: j'ai été heureux

toute ma vie, aimant, buvant, chantant, joyeux conteur, doux convive,

intrépide buveur; et cependant je suis comme toi, un grand artiste!»

Ainsi se parlait Théodore, agité cette fois par la seule passion qu'il

n'eût pas connue encore... l'envie!

Il reprit:--Ce qui prouve, Henri, qu'il y a là-dedans quelque chose de

surnaturel et qui dépasse notre intelligence, c'est que ce violon...

ne sait pas, n'a jamais su, et ne saura jamais une fausse note. Jamais

pensée humaine ne conçut un calcul plus compliqué, jamais doigt humain

ne l'exécuta d'une façon plus précise et plus nette. Henri,

comprends-tu cela? pas un son faux, pas une note hésitante, pas un

calcul trompé! Comment expliquer cela? Ne vois-tu pas que rien existe

et que nous rêvons tous deux? Ah! maudit violon, tu as fait de

Théodore un vil esclave! A tes moindres volontés j'obéissais. J'allais

seulement où tu voulais me conduire et pas plus loin. Misérable!

Insensé que je suis! J'ai été trompé par mon violon, il m'a jeté par

terre. Au lieu de détourner du soleil la tête de mon cheval, comme a

fait Alexandre, j'ai voulu dompter mon cheval comme un écuyer

vulgaire; et me voilà par terre. Alexandre est à cheval. O malheureux!

»O malheureux! Je n'ai pas su dire à l'instrument mal dompté: Te

voilà, marche! obéis! Chante à ma joie, et pleure à mes larmes! Tu vas

me répéter tous ces mystères de mon âme, et tous ces transports de mon

coeur... Et voilà ce misérable Italien qui, pour me narguer, brise à

son violon trois cordes. Plus cruel pour lui-même que l'aréopage à

Sparte, il n'en conserve qu'une seule... une seule corde pour tant de

passion! Une seule pour toute cette âme! Une corde pour ce chant jeté

à profusion!» Et Théodore, haletant, inquiet, bouche béante, écoutait,

riant légèrement avec un sourire de naïve crédulité. Bon Théodore! Il

sortit en courant.

--Trouvez-vous cela beau? lui dis-je.

Il se mit à courir; il allait lentement, il allait vite, il chantait,

il pleurait, il trouvait des airs admirables, il se démenait, il

répétait ses plus beaux drames, puis il se décourageait... à la fin il

se retourne, et répondant, après une heure, à ma question:

--Si c'est beau! si c'est beau! mon Dieu! Il s'animait de plus belle,

il élevait la voix tout à fait, il était tout musique, âme et corps.

Il chantait pour moi seul! Et voilà mon inspiré tour à tour furieux et

tendre, imposant et burlesque. Il est le tyran, la jeune fille et la

grande dame; bonhomme, il gronde, il pleure, il rit, il se désole, il

est tout un drame, un orchestre, un dieu. Que de pleurs il m'a fait

répandre, et que d'émotions il a soulevées dans mon âme! J'ai compris,

le soir dont je parle, ce qu'il y avait d'art et de passion dans ce

brave homme; en même temps je compris pourquoi donc je l'aimais! je

l'aimais pour son génie et pour sa bonté.

Ne sois donc pas mécontent, cher Théodore, d'avoir trouvé ton égal ou

ton maître. Je sais bien que tu ne comprends pas l'alliance étrange de

ces deux mots: art et théâtre, art et grand jour; heureusement il y a

des exceptions à cette règle générale de la poésie et du drame.

Heureux l'artiste qui surmonte cette grande difficulté! Il règne. Il

arrive au milieu des hommes comme une révélation de leur puissance; il

leur apporte des plaisirs inconnus; il leur enseigne la force du beau,

quand il est simple; il les excite par l'émulation du génie; il force

la jeune fille à ne rougir ni de sa passion ni de son talent. Rends

donc grâce à ce hasard qui te force à n'être plus, pour toi seul, un

grand artiste.

Or, comment nous nous sommes retrouvés à la porte du cabaret? Je

l'ignore. L'hôtesse était couchée, et les vastes rideaux entouraient

le lit d'un mur impénétrable; la lampe brûlait encore. A peine entré,

mon Théodore reprit son violon, il monta la corde qui restait, il

chercha son archet... vainement.

--Tu m'apporteras un archet demain, me dit-il.

--Voulez-vous aussi trois cordes, mon ami?

Il reprit:--Apporte un archet.

Puis voyant que je le regardais avec anxiété, cherchant à deviner ce

qui pouvait lui manquer:--Mes amis m'ont perdu, dit-il, par leurs

gâteries. Grâce à vous, méchants, je n'ai pas eu ce qui s'appelle un

instant de malheur; je n'ai pas été pauvre une fois, pas malade; la

santé me tue! Que veux-tu donc que j'invente avec ces joues rebondies

et ce nez rubicond, ces cheveux épais, ce lourd sommeil, cette vaste

poitrine et cet estomac d'autruche? On n'est qu'un pleutre avec tant

de cheveux... Ah! mon cher, le malheur m'a manqué pour être un génie.

Au contraire, l'homme au violon... tout l'a servi; ni père, ni mère,

enfance à l'abandon! jeunesse aventureuse! cet homme a mendié son pain

pour vivre... il a fait pis que mendier, il a donné des leçons de son

art; il a eu des écoliers! Conçois-tu ce martyre, Henri? venir à telle

heure, obéir à quelque idiot, et lui dire: Faites ceci, faites cela!

puis tendre la main. Et cet imbécile, après dix ans, se vantera de son

maître! Il dira: je suis l'élève de Théodore! L'homme au violon a subi

toutes ces tortures, et bien d'autres. Il a connu toutes les misères

au préalable de sa gloire! Il s'est vu envié, calomnié, persécuté!

Comme il est pâle et maigre! il a l'air d'un spectre! Et voilà qu'il

est le premier dans son art, le plus grand, le seul; musicien et

chanteur, pensant et rendant sa pensée, un homme à tuer d'un

souffle... et qui m'a tué d'un coup d'archet.

»Ce n'est qu'en souffrant qu'on devient un génie, Henri!--Le feu

brûle, et consacre.

»A côté de la foudre, est le chef-d'oeuvre aux grandes passions, aux

grandes douleurs!

»Quant à nous, les petits, les viveurs, les fantasques, buvons, rions,

chantons et faisons danser les fillettes, assis sur un tonneau, entre

un clairon qui hurle, et la clarinette qui glapit.»

Il prit un verre:--Honneur à Paganini, le miracle!--A la santé

d'Hoffmann, le ménétrier!

LES DUELLISTES

Nous cherchions la porte Maillot, au bois de Boulogne; je me battais

contre Bernard, mon meilleur ami: il m'avait demandé la réparation

d'une offense, et l'offense était si grande que je ne m'en souviens

plus. Nous allions chacun à sa guise, et faisant craquer sous nos pas

les feuilles tombantes de l'automne; Bernard marchait de l'autre côté

du chemin, les mains derrière le dos. Bernard allait gravement; à

toute force, il voulait me tuer: moi, j'allais sans trop de

réflexions; sur ma foi, je ne voulais pas tuer Bernard, bien que ce

fût moi qui l'avais offensé.

Nos témoins, bonnes gens, nous suivaient à distance et fort tristes;

ils nous aimaient tous deux, et pensaient avec effroi à l'instant

fatal où l'un de nous serait couché par terre, une balle au ventre.

Ils pensaient à nos vieux parents auxquels nous ne pensions guère, à

nos belles soirées de l'automne qui allaient revenir; ils pensaient

même au chagrin d'Augustine et d'Elisa. Nous allions donc, et vraiment

la route est longue! J'ai toujours admiré ceux qui vont se battre en

voiture, le moindre cahot leur jette un frisson. Au contraire, aller à

pied, le sang circule... on s'amuse à contempler, pour la dernière

fois peut-être, le grand soleil, l'espace et le ciel! C'est un voyage

d'agrément au bord de quelque cataracte qu'on espère bien franchir,

c'est le passage du pont du Saint-Esprit.

Arrivés à la porte Maillot, nous fîmes semblant de nous séparer.--Nous

allons chercher un bon endroit, dit le capitaine Reynaud.

--C'est cela, un joli endroit, dit Bernard.

Et nous voilà, nous enfonçant dans les allées, pendant que le bois est

sillonné de toutes parts, chevaux anglais, calèches remplies de

femmes, tilburys légers et favorables au tête-à-tête en public. La

belle invention! Vous êtes seul à côté d'_elle_, serré près d'_elle_,

on la voit, on la touche, on l'aime et, tremblante, son voile et ses

cheveux vous frappent au visage. Le cheval même comprend ce bonheur et

n'en va que plus vite.

J'étais arrivé sur la lisière de l'allée _ombreuse_ qui fait face à la

Muette, et ne songeant plus à ce que j'étais venu faire au bois, je

regardais au loin sous le feuillage, quand je vis passer... ô bonheur!

Elle était seule dans sa berline, la Julietta. Je la devinai plutôt

que je ne la vis; je la devinai à son écharpe, au museau noir de son

petit chien, qui tenait sa tête à la portière, appuyé sur l'écharpe,

et qui regardait l'automne passer.

Vraiment, j'étais venu sans haine dans ce champ clos, je ne sentis

plus que mon amour, et la voyant si près de moi, ma belle

artiste.--Arrêtez, m'écriai-je! attendez-moi, Juliette, et je courais

à sa suite... Bernard me retint de sa grande main, et de son air

solennel:

--Ce n'est pas là qu'il faut aller, me dit-il, mais par là, me

montrant le coin du bois.

--Oh! lui dis-je, un instant de repos, Bernard, je te tuerai tout à

l'heure, ou tu me tueras, peu m'importe; mais que je lui dise une

dernière fois... ce que je lui disais chez elle hier, à Juliette! Elle

a chanté _Don Juan_; tu la connais, tu as soupé avec elle chez moi, il

y a quinze jours, tu l'as accompagnée au piano quand elle a chanté; tu

lui as parlé en italien, en espagnol; tu lui as parlé tout bas, tant

que tu as voulu; laisse-moi aller dire adieu à cette belle. En même

temps le carrosse de Juliette revenait par un détour et s'arrêtait à

mes pieds. Elle écarta de la main son petit chien, et mettant son joli

museau à la portière:

--Bonjour Bernard, bonjour Gabriel, me dit-elle, toujours amis, chers

seigneurs, toujours inséparables; où donc allez-vous? En même temps,

elle me tendait la main avec son charmant sourire de Napolitaine, tout

bruni par le soleil. Comme elle me tendait sa main, Bernard la baisa.

--Signorina, lui dit-il avec une familiarité qui me surprit fort, si

vous voulez faire encore quelques tours dans le bois, nous avons,

Gabriel et moi, quelque affaire à régler ici même, après quoi nous

sommes à vous, et si vous voulez, ce soir nous chanterons ensemble le

duo de _Matilda di Sabran_.

Zerlina-Julietta, en bonne princesse, consentit à se promener encore

un peu; elle me dit adieu en regardant Bernard, et en me donnant sa

main. Pour le coup, je me souvins que j'étais venu pour me battre, et

je dis à Bernard: Marchons!

Nous fîmes un détour à gauche: en me retournant, je vis Bernard qui

suivait de l'oeil le lourd carrosse. Quelque chose était encore à la

portière, qui regardait Bernard; je ne sais pas si c'était l'épagneul

ou Juliette qui regardait Bernard.

Arrivés au milieu du sentier, tout était prêt, calme et silencieux.

Les promeneurs français ont cela de bon, ils sont discrets; ils

respectent un duel, à l'égal d'un rendez-vous d'amour; bien moins que

nous, messieurs nos témoins étaient gens à ne pas reculer; les armes

étaient chargées, les distances étaient arrêtées, chacun se mit en

place, et nous levâmes nos pistolets en l'air...

Bernard me dit de loin (nous étions à vingt-cinq pas):

--Tire le premier! Je dis à Bernard:--Tirons en même temps! Le

capitaine Reynaud donna le signal dans ses deux grosses mains... Un!

deux! trois! j'attendais que Bernard fit feu. Un, deux, trois, rien!

Bernard ne tira pas, moi non plus.--Tu es d'une insigne fausseté, me

dit Bernard. Sans regarder Bernard, je dis au capitaine Reynaud.

--Capitaine, jamais je ne tirerai sur Bernard.

--Eh bien! dit Bernard, à toi, Gabriel.

Il tira... il fit un grand trou à mon chapeau: la balle fit le tour de

la coiffe... et ma foi, il faut que je sois né coiffé.

--Tu n'es pas mort? me dit Bernard.--Non, lui dis-je.--Eh bien, tant

mieux, embrassons-nous. En même temps il vint à moi, me tendant les

bras, et m'embrassa à m'étouffer.

Puis, voyant mon chapeau tout brûlé, et ce grand trou, à deux pouces

du front:

--J'ai bien tiré, dit-il, n'est-ce pas?

--Oui, lui dis-je, heureusement c'est mon vieux chapeau que j'ai mis

ce matin, et cela me fâche un peu moins que si c'était le neuf.

--Eh bien, dit Bernard, prends mon chapeau qui est tout neuf, et

donne-moi le tien, que je le garde en souvenir de notre éternelle

amitié.

Les témoins applaudirent beaucoup à la sublime résolution de Bernard.

Moi qui sais que Bernard est plus pauvre que moi, j'étais honteux

d'échanger mon vieux chapeau contre le sien, mais il me dit avec tant

d'empressement:--«Donne-moi ton vieux chapeau!» que je lui donnai mon

chapeau. Il le mit sur sa tête et saluant les témoins, il s'en alla

tout droit devant lui aussi fier, et sa tête aussi droite que s'il eût

gagné la bataille d'Austerlitz.

Nous attendîmes Bernard un quart d'heure, à la lisière du bois, ne

sachant ce qu'il était devenu. Au bout d'un quart d'heure, nous vîmes

passer la voiture de Juliette, et dans le fond du carrosse, à côté

d'elle était Bernard; sur les genoux de Bernard, le chien de la jeune

artiste; et sur les genoux de la dame... ô ciel! que vois-je? le

chapeau troué que m'avait pris Bernard. La voiture passa si rapidement

que j'eus à peine le temps de saluer Juliette avec le chapeau neuf de

Bernard.

Nos témoins n'y comprenaient rien; mais j'étais très-heureux de

comprendre la belle action de Bernard. Il parle de moi, me dis-je, il

raconte à _ma_ chère Juliette le danger que j'ai couru, et sur mon

chapeau troué, il répand de douces larmes. Digne Bernard! J'étais si

content de sa belle action, que j'avais regret qu'il ne m'eût pas

frappé au coeur.

Nous reprîmes tous le chemin de la ville, en chantant les louanges de

Bernard. Nous étions d'une grande gaieté pour plusieurs raisons

différentes: nos témoins n'avaient pas vu couler le sang, j'étais

réconcilié avec Bernard, Bernard plaidait ma cause auprès de Juliette.

Chemin faisant, nos témoins parlèrent de combats singuliers, de duels

à mort, d'offenses lavées dans le sang. Ils racontèrent de longues

histoires, dans lesquelles le pistolet, l'épée et le sabre, y compris

le poignard, jouaient des rôles sanglants.

--Tous ces duels que vous racontez là, dit le capitaine Gaudeffroi,

sont des duels de terre ferme, et ne ressemblent en rien à un duel à

mort, sur le vaisseau _la Belle Normande_, dont j'ai été le témoin,

moi centième, quand j'étais aspirant de marine. Il y a de cela

longtemps: le duel eut lieu entre le capitaine de vaisseau et un

officier anglais. Le capitaine, qui était peu fort sur la discipline,

lui avait promis satisfaction en tel endroit de l'Océan, et l'autre

attendait depuis un mois... Mais l'histoire est longue à raconter, dit

Gaudeffroi, et si vous ne voulez pas vous asseoir sous le bouchon

poudreux de l'estaminet des _Deux Amis_, jamais je n'aurai la force de

vous la raconter jusqu'au bout.

Nous nous assîmes sous le bouchon des _Deux Amis_, à l'ombre grêle et

mince d'un jeune peuplier, qui dépassait déjà la maison de toute la

tête, et le capitaine Gaudeffroi nous raconta, à peu près en ces

termes, mais plus longuement, l'histoire du duel en pleine mer:

«Ils avaient passé la nuit dans le même hamac: le même roulis les

avait bercés dans leur lit comme une mère attentive à son jeune enfant

pour l'endormir. A voir ces deux hommes ainsi rapprochés et réunis,

pas un n'eût pu dire que le lendemain l'un d'eux devait mourir de la

main de l'autre, et telle était pourtant leur destinée; à peine le

vent frais du matin et le cri des gardes qui se relevaient leur eût

annoncé l'aurore, ils se précipitèrent tous les deux, se préparant à

s'égorger avec toute la dignité d'honnêtes gens.

»L'un de ces hommes n'était rien moins que le capitaine en pleine

force, en pleine vie; on voyait aux regards de cet homme que son

ennemi était mort. Du reste, le sourire était encore sur ses lèvres;

son coup d'oeil parcourait dans leurs moindres détails les moindres

parties de son navire; il alla, comme à son habitude, étudier la

boussole, interroger le pilote; au gaillard d'arrière, au conseil! Il

n'y eut pas un matelot qu'il ne passât en revue, et pas une voile

qu'il ne fît mettre en ordre; enfin c'était le même homme actif,

prévoyant, impérieux, réfléchi: avant une heure, il allait jouer à

pile ou face? ou la vie ou la mort?

»Son adversaire était un simple _gentleman_; son habit marron, sa

cravate élégante annonçait un jeune homme anglais ou parisien, plus

habitué à nos fêtes de chaque jour, qu'au spectacle imposant d'un

vaisseau roulant dans la mer. Ce jeune homme avait l'air soucieux,

mais l'ennui seul faisait son souci; assis sur le pont, il étudiait

d'un regard, qui pouvait être le dernier, ce ciel brumeux entrecoupé

de nuages, ces flots d'un blanc verdâtre dont le soleil paraît sortir,

ce mouvement actif et silencieux d'une armée de matelots; renfermés

dans les flancs d'un navire, ils n'ont plus d'instinct que pour obéir

à la voix d'un seul homme. Ainsi, des deux parts, le combat était

arrêté.

»Quand le capitaine eut donné ses derniers ordres, il vint sur le pont

retrouver son adversaire; à son premier signe, le jeune homme se leva,

et, quoiqu'il fût de moindre stature que son ennemi, il n'était pas

difficile de voir qu'il avait du coeur.

»Justement un calme plat venait d'arrêter le navire, les premiers

rayons du soleil naissant avaient enchaîné tous les vents; la voile

s'était repliée contre le mât; tout le navire assistait à ces jeux

sanglants: on voyait arrêtés sur le pont les plus vieux marins,

véritables enfants de la mer; derrière eux s'étaient rangés les jeunes

aspirants, l'état-major était à côté de son capitaine, une façon de

témoin dans cette circonstance solennelle, et, si vous aviez levé la

tête, vous eussiez aperçu, grimpés sur les cordages, les jeunes

mousses effarés du spectacle imposant qu'ils avaient sous les yeux.

»Cependant le jeune homme était seul de son côté; pas un voeu pour

lui, pas même un moment de doute sur ce qui allait arriver de sa

personne, tant le navire était persuadé que c'était un acte de folie

de se battre sur un vaisseau de l'Etat, contre son capitaine... un

pousse-caillou, pardieu!

»Aussi bien, quand les épées furent tirées, le jeune homme comprit

qu'il n'était pas sur la terme ferme: le roulis du vaisseau faisait

trembler sa main, et c'était un homme mort, si le capitaine,

comprenant ce désavantage, n'eût jeté son épée à la mer, en demandant

ses pistolets. Quand on eut décidé à qui tirerait le premier? un coup

se fit entendre, faible et perdu dans le bruit des flots, à la marée

montante. Cependant, sous ce faible coup, le capitaine venait de

tomber; il était mort comme s'il eût accompli un acte ordinaire de la

vie, en gourmandant un de ses gens dont l'habit était troué.

»Quant à son meurtrier, que devint le meurtrier? Au moins, quand vous

vous trouvez sous les ombrages riants du bois de Boulogne, au milieu

des broussailles de la barrière d'Enfer, une fois que votre ennemi est

tombé et que votre honneur est vengé, on vous entraîne loin du champ

de carnage, et vous laissez aux parrains de la victime le soin de

relever son cadavre... à bord d'un vaisseau, quand tout est mer ou

ciel autour de vous, vous avez sous les yeux votre victime agonisante,

et quand il ne reste sur cette tête vaillante que la douleur d'une

vengeance trompée, il faut assister aux funérailles du marin, il faut

tenir un morceau de la voile qui lui sert de linceul, il faut prêter

main-forte pour jeter dans la mer ce maître, _après Dieu_, de son

navire qui commandait aux vents et à la mer.

»Quelles angoisses pour ce malheureux jeune homme quand il vit les

flots s'entr'ouvrir au cadavre encore chaud qu'on leur jetait, quand

il entendit le canon et les cris de l'équipage qui faisait au mort ses

derniers adieux, quand il vit le vaisseau reprendre sa course à

travers les ondes, et qu'il se retrouva seul au milieu d'un

épouvantable silence et de ce deuil général!»

Ainsi parla le capitaine Gaudeffroi: son récit parut faire une vive

impression sur tous les témoins de notre misérable duel en terre ferme

et moi seul, je trouvai que le digne capitaine parlait beaucoup;

j'étais tout entier à Bernard, tout entier à Juliette.

A la fin, la nuit tomba; chacun s'en fut de son côté, moi je courus

dans tout Paris chercher Juliette et Bernard: aux Bouffes, chez Julie,

chez Cyprien, partout.--Elle et lui on ne les avait vus nulle part. A

la fin, je rentrai chez moi et m'endormis jusqu'au lendemain.

Le lendemain, arriva Bernard.

--Où donc étais-tu? lui dis-je, on t'a cherché hier tout le soir.

--Mais, reprit-il, j'étais à _Mithridate_, au Théâtre-Français, avec

Juliette.

--Et qu'a-t-elle dit de ton chapeau percé, Bernard?

--Elle a dit que tu étais un grand drôle d'avoir tiré si juste sur ton

ami, dit Bernard, et ma foi! elle ne veut plus te revoir, elle a peur

d'un _buveur de sang_, tel que toi.

En effet, depuis cette _horrible_ rencontre, elle ne voulut plus me

voir; elle oublia que c'était moi, qui lui avais présenté Bernard,

elle ne voulut plus que Bernard: elle garda _son_ chapeau troué comme

trophée, et pendant plus d'un mois elle vous le suspendit au chevet de

son lit. Et voilà comme, à ce malheureux duel, je gagnai un chapeau

neuf, et Bernard les bonnes grâces de la dame que j'aimais.

Il est vrai que j'eus par-dessus le marché, l'histoire du capitaine

Gaudeffroi.

VENDUE EN DÉTAIL.

Mon histoire est touchante, il n'y a pas de sacrifice qui soit

comparable à celui que je raconte. Une enfant est, tout ensemble, et

la victime et le grand prêtre de cette abominable tragédie. Ah! la

triste héroïne, et sa vertu l'a perdue. En raison, elle appelait

l'honneur à son aide, elle est dans la fange aujourd'hui; si elle eût

commencé par le vice, elle serait dans la soie et dans l'or: voilà

notre justice!

Hélas! il y a tant de misère! il est si difficile de vivre, même pour

les femmes, qui vivent de si peu! Les hommes n'ayant pas à vivre en

hommes, vivent du travail des femmes. Ils se font couturières et

brodeuses; ils portent la demi-aune, en guise de mousquet; plus d'un

s'est fait marchande à la toilette et vend des fleurs. Que voulez-vous

que devienne une malheureuse en cette ruche, où les rangs sont pressés

comme un essaim d'abeilles?--La place au plus fort, au plus adroit, au

plus vif client! La force est tout; la ruse après la force. Ainsi, le

grand sexe écrase le petit sexe. Que de pauvres êtres meurent de faim,

ou qui se déshonorent dans un coin! Trop heureuses si le déshonneur

même ne leur manque pas!

Contes Fantastiques et Contes Littéraires · 第 10 / 18 段