Heureusement l'avenue qui menait au château était longue et déserte.

Le vicomte de Lagarde était fort laid, chauve, grêlé, n'ayant pour lui

qu'un oeil brillant et des dents _charmantes_; mot qui semble inventé

pour les femmes, et qu'elles seules savent prononcer. Dans le monde,

il passait pour manquer d'esprit. On l'appelait: _la Barbe-Bleue_,

attendu que sa barbe était rousse; aussi ce n'était point sans quelque

appréhension qu'il avait épousé sa Suzanne, jeune blonde de seize ans,

riche et volontaire. Il convenait qu'elle était trop jolie, et pour

bien faire, il lui passait bien des caprices d'enfant gâté, qui

contrastaient avec le ton grave et sérieux d'un homme de l'âge où l'on

n'est plus jeune. Il n'était donc pas étonné, mais il fut vraiment

malheureux de cette aventure.

Et pourtant, à travers les souvenirs du festin, il cherchait encore à

douter de la fatale scène, croyant à une vision! Ah! vain espoir! ce

qu'il avait vu de ses yeux, l'obsédait sans rémission. Il avait beau

faire, il revoyait cette jeune femme à demi renversée entre les bras

d'un beau jeune homme, ivre d'amour!

--C'était écrit! pensait-il: voici ma femme, à son tour, qui me trahit

pour un autre, et tout est dans l'ordre, hélas!

Puis il continuait, pensant tout haut:

--Où en est la journée? Il est six heures du soir. C'est la fin d'une

heureuse soirée d'automne. Voilà bien mes jeunes allées d'acacias et

de tilleuls, mes bordures de thym qui répandent sur mes pas leur

senteur vulgaire, mes roses éplorées qui s'effeuillent sur les

pelouses, mes longs peupliers qui semblent se pencher l'un vers

l'autre, en se racontant ma triste histoire! A ces parfums, à ces

bruits qui se croisent, à ces murmures confus de la soirée, je

reconnais le signal d'adieu, l'heure d'extase d'un beau jour qui va

finir.

»Au dehors, dans les prairies voisines, les chèvres agitant leurs

sonnettes; le trot des vaches que les petites filles chassent devant

elles; la chanson des jeunes enfants revenant de gros paquets

d'herbes sur la tête, et dans le lointain, le marteau des

forgerons.--Malheureux que je suis! Voilà la nature impitoyable! Elle

nous rend plus sensibles à ses touchants spectacles, quand nous avons

dans l'âme quelque peine secrète au logis.»

En rentrant dans la salle à manger, il fut désagréablement surpris de

retrouver les débris de son déjeuner d'amis. Rien n'avait été dérangé;

l'air de l'appartement gardait encore une odeur de vins éventés, de

poisson, de gibier. Il se prit à sourire, en croisant les bras sur ce

triste champ de bataille, jonché de bouteilles. Il crut voir encore

ses sots convives vantant leurs femmes en s'abreuvant de ses vins;

tandis que la sienne, à lui, la sienne! Ah! Suzanne!...--Allons, se

dit-il, je suis fou; et il marcha droit à l'appartement de sa femme.

Je ne sais quel Elysée annonçait la chambre à coucher de madame de

Lagarde! Il y avait dans chaque pièce une odeur de fleurs d'automne,

et de si beaux meubles! Tout ce luxe frais et fragile d'un jeune

ménage!

Hélas! disait ce triste mari, elle est heureuse!... Et il sentit que

sa colère l'abandonnait.

Il trouva cette enfant dans une posture à demi tragique, égarée,

échevelée, assez disposée à lui donner une scène de désespoir. Elle

avait à ses côtés une arme d'Asie, à égorger un Turc, qu'elle avait

empruntée à l'armoire des curiosités; et sur un guéridon, près d'elle,

croupissait dans un pot de terre un breuvage de couleur grisâtre, un

poison de contrebande qui se fabrique avec de gros sous.

--Choisissez, du fer ou du poison, monsieur!... lui dit-elle à la

façon de madame Dorval.

Il ne put s'empêcher de sourire.

--Ah fi! dit-il, un poignard, du poison! que signifient ces

instruments mélodramatiques? Instruisez-moi; je ne saurais saisir à

moi seul, le sens de tout ceci.

La vicomtesse le regarda d'un air incrédule; c'était la première fois

qu'elle s'arrêtait à le contempler, la première fois qu'elle se

sentait le besoin d'avoir une opinion arrêtée sur le compte de son

mari...

--Je conçois cela, pensa-t-elle, il fait de l'ironie, et tout à

l'heure la colère aura son tour.--Mais enfin, je suis coupable,

monsieur!

--Je vous l'accorde, madame, dit le vicomte.

--Dites, monsieur, dites-le tout de suite, quel sera mon châtiment? Je

sais que le mari prévient la loi, pour rendre sa vengeance plus

terrible et que la loi lui permet...

--Adultère, interrompit Prosper, adultère; cela s'appelle adultère

dans les romans et dans le Code pénal. C'est un mot auquel on

s'apprivoisera difficilement, Suzanne, ajouta-t-il en se plaçant

auprès d'elle sur le canapé; mais non contente de la chose,

voulez-vous m'en imposer le pénible attirail?

Il tenait dans sa main les mains de sa femme. Elle avait ôté ses

bagues, signe dramatique de malheur et de désespoir.

--Hélas! dit-elle en hontoyant, vous voulez me punir à force d'égards,

m'accabler de ma faute, et m'assassiner par des galanteries moqueuses

et des marques d'amour que je ne mérite plus!

--Que vous êtes injuste, répondait Prosper, avec ces tristes

intentions que vous me supposez. Peut-être ne seriez-vous pas

très-fâchée de me voir lever contre vous ce coutelas dont vous avez eu

soin de vous munir. C'est un enfantillage inexcusable, ma chère

Lucrèce. Vous feriez mieux, je vous jure, de me savoir quelque gré de

la façon dont je prends tout ceci; car, enfin, je n'ai pas oublié que,

tout à l'heure, un autre ici, tantôt, mes amis pour témoins, était

assis sur ce canapé, près de vous! Mais où donc est-il le séducteur,

l'infâme, que je le tue, et que je me venge en même temps de vous et

de lui!

Et il marchait dans la chambre le couperet en main; puis, quand il eut

bien fait la grosse voix et les grands yeux, il revint s'asseoir, en

souriant, près de sa femme. Il y avait dans cet acte subit de Prosper

un mouvement de plaisanterie forcée qui fit mal à Suzanne. Il lui

semblait que son mari voulait lui dire:--Voyez, je veux rire de votre

faute, et pourtant vous sentez que j'en plaisante mal, que je n'en

puis rire qu'à demi! Elle était attendrie, et comprenait confusément

que l'intention de son mari était de tout oublier. Mais comment

vivraient-ils désormais?

--Vous me pardonnez? dit-elle à tout hasard, en prenant la main de

Prosper avec un geste adorable; ah! que vous êtes bon.

--Quel mot dites-vous là, ma chère? Pardon! est un mot trop solennel

pour en abuser; un simple mot ne saurait avoir la vertu de rappeler

l'amitié ou l'amour évanouis, ces sentimens si prompts à

s'effaroucher, mais qui reviennent si vite... A demain...

Suzanne resta seule dans son appartement, qui communiquait à celui de

son mari par une porte d'alcôve. Il se garda bien de faire le moindre

bruit, de peur de se nuire à lui-même, intervenant en personne aux

rêveries de sa femme, aux impressions qu'il lui avait laissées.

Cependant elle se sentait profondément agitée; la conduite de son mari

l'occupait, et bouleversait sa pauvre tête; elle s'était dit dans un

moment d'ennui:

--J'aurai aussi mon jour de faiblesse; et si mon mari surprend mon

séducteur, il me tuera!... Alors elle avait bâti son drame; elle avait

conduit le drame au quatrième acte, jusqu'à la scène de l'adultère

inclusivement; mais à présent la fin du drame n'arrivait pas; son mari

ne l'égorgeait pas sur la place et sa catastrophe lui manquait.

Cependant, elle relevait sur son front ses beaux cheveux; elle

pleurait, et priait Dieu du bout de ses lèvres coupables...

Enfin elle se coucha, abandonnée à l'espérance. Elle sentait qu'elle

avait reçu l'absolution d'un grand péché; elle pleurait, elle

tremblait; car si son mari se fût irrité contre elle, il eût fallu

partir la nuit même, avec un étranger, traverser les froides allées du

parc avec sa pelisse de bal sur ses épaules nues, quitter sa chambre

à coucher qu'elle aimait, ses fleurs, ses vases, son lit de duvet, sa

couche de dentelles. Bientôt un sommeil léger la berça dans ses bras:

elle eut une mauvaise pensée, une vision bizarre... Prosper!...

Frédéric... Sainte Vierge! Elle s'endormit.

Heureusement la journée du lendemain fut belle; et tous deux le mari

et la femme, venus dans le parc de grand matin, se rencontrèrent

devant un _Amour_ en plâtre, et dont les ailes étaient brisées. On eût

dit, à les voir, deux jeunes amants qui venaient prononcer des voeux

aux pieds de quelque statue de la mythologie d'autrefois, du temps

d'Emilie et de M. Demoustier.

Ils parcoururent les allées du parc, l'un à côté de l'autre, et

marchant à petits pas, sans se regarder ni trop ni trop peu, et comme

ils se seraient promenés la veille au matin, s'ils s'étaient promenés.

Ils s'extasiaient de tout ce qu'ils voyaient, remarquant une première

feuille desséchée, un nid abandonné, des plumes d'oiseau, une goutte

de rosée scintillante au buisson. Ils s'arrêtaient à chaque fleur, au

moindre insecte, et quelqu'un qui les eût entendus n'aurait eu rien à

dire, en voyant cet homme au front grisonnant, en contemplation devant

la jeune femme qu'il avait surprise avec son amant! O l'heureux crime

et qui les rapprochait l'un de l'autre: c'était comme un lien tout

nouveau qui les rendait amants, d'époux qu'ils étaient.

Ainsi, pour ces deux coupables, ce qui devait mêler le rire aux larmes

de leur sentiment, c'étaient les fautes de la femme, et les fautes que

le monde a cru défendre en y attachant sa risée... Il y avait dans

les yeux de la dame un regard qui semblait dire: Hélas! c'est vrai! Un

autre était hier à mes genoux; je l'écoutais... C'est toi que j'écoute

aujourd'hui! Un autre fut un instant mon préféré, maintenant son

souvenir seul fait ma honte!... Ils disaient tout cela ces beaux yeux

au trop heureux Lagarde! Et ses yeux répondaient: Oui, tu m'as trahi,

comme dirait le monde; un autre à ma place, et, pour se venger, te

livrerait aux remords, à l'abandon, mais loin de moi ces pensées, ma

Suzanne, puisque je t'aime encore, puisque tu me sembles plus belle et

plus charmante... Oublions, veux-tu, l'heure fatale, et que le rideau

de ta porte soit retombé pour toujours!

Ainsi il parlait, la regardant avec un amour tout nouveau; plus il

pardonnait à Suzanne, et plus il se faisait petit devant elle... Il

l'admirait! Il s'étonnait du courage de cette femme d'un corps si

frêle et d'un nom si chaste, qui avait osé lui faire le dernier

outrage, à lui, vicomte de Lagarde. Elle avait osé tout cela!

Il fallut que Suzanne lui racontât les moindres détails de ses amours

avec Frédéric, car il s'appelait Frédéric.--Figurez-vous, disait-elle,

la plus plate intrigue de comédie. Un colonel, une femme de chambre et

une échelle sous mes fenêtres. Des billets roses qui vous feraient

rire de pitié, et qui font mal à la tête; des vers entremêlés de

prose, de la prose coupée par des vers. Elle parla de cette fade

intrigue avec le mépris le plus vrai et le mieux senti: elle n'eut pas

assez de sarcasmes pour ce poltron moustachu qui s'en va comme il est

venu, par la fenêtre, furtif amant qui se cache. Ah! qu'elle se

trouvait sotte à l'entendre. Aussi son mari fut complétement rassuré.

En vain il cherchait dans le récit de sa femme un souvenir qu'il

aurait eu le mérite de dompter...

Ainsi la saison qui avait commencé tristement pour les hôtes du

château de Lagarde, se termina en grâce ineffable.

C'était un ménage qui manquait d'équilibre; grâce à _Monsieur

Frédéric_, l'équilibre se rétablit, et le vicomte de Lagarde fut

doublement heureux. Quoi de mieux? il aimait, on l'aimait.

L'hiver les rappelant à la ville, ils revinrent à Paris l'oreille un

peu basse, et bien que Prosper n'eût pas commandé à ses amis du

déjeuner de garder le silence sur son aventure, tout Paris en était

instruit.

Au contraire, il arriva que les hommes voyant Prosper devenu

_l'attentif_ de sa femme, heureux de lui parler à coeur ouvert,

saluèrent le vicomte comme le plus habile des époux, le Talleyrand des

ménages; de leur côté les femmes le proclamèrent homme d'esprit; si

bien que notre héros, à les entendre, devait penser, sentir, aimer,

haïr autrement que tous les maris d'ici-bas.

Il y avait déjà longtemps que M. Frédéric, pour s'être vanté mal à

propos de la conquête _de la petite vicomtesse_, avait reçu du vicomte

un bon coup d'épée qui l'avait tué, pour lui apprendre à vivre.

Et la vicomtesse, jeune et belle, et compromise par cinq témoins et

par un duel, n'eut plus, de ce jour-là, ni poursuivants d'un âge mûr,

ni jeunes poitrinaires attachés à ses pas, ni rivales dangereuses. Les

femmes se jugeaient aisément supérieures à cette _malheureuse_ et

gardaient la conscience de leur vertu. Quant aux hommes, ils portèrent

ailleurs leurs soupirs, et laissèrent le vicomte en repos. Pourquoi

voulez-vous que les hommes se mettent à soupirer quand la plus douce

faveur qu'ils puissent obtenir est déjà divulguée, quand il n'y a plus

ni secret, ni larcin?

Le jeune couple fut donc à la mode tout l'hiver; il se vit accueilli

dans les salons les plus sévères sur les bienséances, les plus fidèles

à la pruderie de l'étiquette. On les reçut comme deux étrangers qui

ignoraient encore nos usages et nos moeurs.

Grâce à cette aimable histoire... on causa... Dieu sait si l'on causa!

Chacun citait aux nouveaux mariés, comme un modèle de félicité

conjugale, un ménage où la femme ne s'était permis qu'une seule

erreur. Plusieurs époux voulurent user du même moyen; mais il se

trouva que leurs femmes avaient déjà pris les devants.

Et ceux-là chantèrent, en guise de _Te Deum_, le: _Gaudeant_, les

_bien nantis_!

HOFFMANN ET PAGANINI

Ce soir-là je me sentis le besoin de te voir, Théodore, ô mon cher

artiste, avide poursuivant du rien, sous toutes ses faces, hardi

champion de la couleur, du son, de la forme, de toutes les manières

d'être un poëte; à la fois brave comme don Quichotte, et sage comme

Sancho, s'entourant à son usage de peintures invisibles, d'harmonies

ineffables, toujours plongé dans un ciel perdu là haut, sous les

astres. J'avais absolument besoin de rencontrer mon ami Théodore, et

je le demandais aux quatre coins du ciel.

Autrefois, quand venait le soir, il y avait deux endroits où j'étais

sûr de rencontrer Théodore, à savoir: l'église et le cabaret. Il

aimait les lueurs incertaines de la cathédrale, ses échos prolongés,

son vague parfum, ses grands cierges éteints, ses dômes et l'orgue aux

accents solennels, remplis de peintures et de lumière. Très-souvent

Théodore s'amusait à pleurer dans la vieille église, avant de se

livrer aux folles joies du cabaret.

Mais à présent le temple est profané: plus de saintes bannières, de

vierges aux belles mains, plus de parfums suaves, plus d'orgue au

buffet somptueux, plus de musique et plus rien! Tout est ruine, et

silence, et solitude aux même lieux où s'élevait la cathédrale, et

Théodore en est réduit, chaque soir, à se rendre une heure plus tôt à

son cabaret.

Hâtons-nous, c'est l'heure où notre ami s'enferme en son large

fauteuil, disposant son orchestre et distribuant à chaque musicien sa

partition, son air à chaque chanteur! Prenez, messieurs et mesdames,

duos, quatuors, trios, choisissez; disposez-vous, instrumentistes!

prenez garde au signal, au coup d'archet, allez en mesure; et, quand

ils sont partis en chancelant, en voilà pour toute une nuit d'harmonie

et d'extase.--Il tient, à cette heure, une foule de musiciens à ses

ordres, tout un orchestre, et les plus belles voix fraîches et pures

qui suffiraient à ravir tous les théâtres du monde. Laissez Théodore

se recueillir, laissez-le s'entourer de quelques vieilles bouteilles

de vin du Rhin, et jamais vous ne vous douterez du spectacle et de la

bonne musique et de l'âme de ces chanteurs, de l'enthousiasme

ingénieux de cet orchestre. Théodore est le vrai créateur de la

symphonie invisible.

Il est l'artiste, il est le dieu! Cette table d'auberge, chargée de

brocs, Théodore à sa volonté la change en un vaste théâtre où se

jouent tous les genres, le bouffon et le sérieux, le grave et le

plaisant. Pour ce chef de l'orchestre en train, les bouteilles

surmontées de leurs bouchons goudronnés représentent les forêts et les

bocages; la cruche aux larges flancs devient tour à tour palais ou

chaumière, selon le genre, pastoral ou guerrier. Est-il besoin d'un

volcan, d'un tonnerre? aussitôt le gaz de la bouteille, hors de

contrainte, vous ramène au Vésuve!--Et, maintenant que tout est prêt:

villes, palais, chaumières, vastes forêts, volcans grondeurs, lustre

allumé; à présent que l'orchestre est à son poste, allons! levez la

toile, que la jeune première apparaisse et chante! Et voilà le démon

de Théodore à la fin déchaîné.

Prenez garde, il chante; et prêtez l'oreille, écoutez cet opéra digne

de Mozart. La mélodie est grave et majestueuse tour à tour: tantôt une

marche guerrière tantôt le mouvement vif et gai d'une danse grotesque;

tantôt la basse et tantôt le ténor; récitatif et chant, tout s'y

trouve. Le drame commence, il se complique, il se noue, il se dénoue,

il s'achève aussitôt que le démon de Théodore est parti. Le démon

obéit à Théodore: il ne s'en va, que lorsque Théodore ne peut plus

commander.

Alors seulement tout disparaît: démons, théâtre et musiciens, musique;

et le lustre est éteint. On cherche Théodore, il est tombé jusqu'à

demain, sous son théâtre, il rêve..., il dort.

Donc, hâtons-nous d'arriver avant que Théodore ait élevé son théâtre,

avant qu'il ait dressé sa forêt, préparé son volcan, allumé son lustre

et distribué sa partition aux acteurs.

J'arrivai tout essoufflé au cabaret, je vis Théodore... il était

triste... on l'eût pris pour un bourgeois de Nuremberg! Lèvre inerte

et regard morne... ses cheveux tombaient sur son front; on l'eût pris

plutôt pour un vulgaire moucheur de chandelles, que pour le dieu d'un

Olympe élevé par ses mains. Quand il me vit, chose étrange! il parut

content de me voir, ce qui ne lui arrive guère à ces heures-là.

--O mon très-cher Théodore, lui dis-je, assez inquiet de le trouver

sobre et clairvoyant, d'où vient ce nuage? Avez-vous la fièvre...

êtes-vous mort?

--C'est donc toi, Henri, me dit-il; Henri, mon génie est perdu, ma

tête est vide. Croirais-tu que par cette pluie horrible et dans ce

lieu funeste, je ne trouve pas un chanteur à mes ordres, pas un air

dans mon génie.

»Henri! je n'ai plus d'idées, et je ne trouverais pas trois notes

dignes de Mozart! Mozart, Beethoven! le chevalier Gluck... fumées et

visions... Je ne suis plus ivrogne... enivrons-nous!

--Bon cela, répondis-je... et buvons. A défaut d'art, vous m'avez

appris combien c'est bonne chose une belle ivresse. Cependant, mon

grand Théodore, faut-il donc toujours que vous arrêtiez votre propre

génie, et ne jouirez-vous jamais des chefs-d'oeuvre au delà de votre

esprit? Pardieu! puisque vos musiciens ont pris congé du maître, allez

ensemble entendre un grand joueur de violon, il en sera content, et ça

te reposera.

Il reprit:--Tu parles de violon? J'en ai entendu des violons dans ma

vie, et de fameux violons. Il y a trois jours, par un vieux vin de

France, à cette table, ici, j'ai assisté à un concerto de violons

comme jamais oreille humaine n'en avait entendu. D'ailleurs, moi-même

ne suis-je plus un vrai musicien habile à tirer d'un archet magique

une suite éloquente des plus vives sensations?

D'une main inspirée, il chercha son violon... Le noble instrument

était suspendu au plancher, entre un long chapelet de harengs et une

langue de boeuf fumé qui attendaient le jour de Pâques. Hélas! le

violon de Théodore était en piteux état; deux cordes manquaient, les

deux autres étaient détendues, les toiles de l'araignée avaient

pénétré jusqu'à l'âme: à cet aspect, Théodore honteux courba la

tête... il pleurait!

--Pleurez, lui dis-je, et soyez honteux de vous-même. Autrefois, c'est

vrai, vous étiez un grand artiste, un hardi musicien. Le chant

naissait sous vos doigts inspirés; votre archet ne manquait à aucune

inspiration de votre âme et vous jetiez en dehors les élégies qui

remplissaient votre coeur. C'était votre bon temps; vous ne vous

livriez pas, en égoïste, à ces plaisirs solitaires; le monde entendait

votre génie, il en jouissait, vous touchiez cet instrument en maître

habile; à présent, l'instrument est muet; plus de voix, plus

d'expression, plus d'amour; vous le regardez moins souvent que ces

harengs saurs et cette langue fumée. Ah! que vous avez bien raison de

pleurer... C'est honteux!

A ces mots, Théodore me suivit, inquiet de mes justes reproches, à

l'Opéra.

--Par Castor et Pollux! dit-il au premier coup d'oeil, le sot théâtre

et le misérable orchestre... Henri que t'ai-je fait que tu m'as

entraîné dans cette odieuse caverne? A-t-on jamais réuni plus de gens

à longues oreilles? Des oreilles pour ne rien entendre... et des yeux

pour ne rien voir! Il riait, il se moquait, il triomphait.

Tout à coup, à travers les arbres de la forêt sombre il vit

apparaître... un violon, sous le bras et l'archet à la main, un

homme... un fantôme.... Un phénomène! un bras de ci, un bras de là, le

corps roide et droit, la taille haute, le visage maigre et ridé, le

front vaste, aux cheveux flottants: sourire, pensée, assurance et

mépris, solitude et génie, inspiration... tout est là!--Vois-tu, me

disait Théodore, comme il est fait! J'ai chez moi une antique

tapisserie représentant sainte Thérèse; quand elle va, se pliant, se

repliant sur elle-même, allant, venant, tantôt haut, tantôt bas,

toujours présente, elle ressemble à cet homme: une fantasmagorie; O

là! là! quelle autorité sur les âmes.

--Silence! écoutons! Cet homme!... est un violon et un archet!... Au

même instant, semblable au fléau sur une meule de blé, l'archet se

leva, le violon s'appuya sur une épaule, archet et violon, épaule et

bras, l'âme et le corps du violoniste... ils s'appelaient: _Légion!_

O mon Dieu! que devint Théodore à cette vision! Il écoutait, à la

façon de la sainte Cécile de Raphaël, prêtant l'oreille à ses propres

cantiques! Cette fois, le chant l'entourait de toutes parts, il était

débordé, il se noyait, il plongeait dans l'harmonie; le chant

l'attaquait, le pressait, l'oppressait, vif, lent, moqueur, plaintif;

c'étaient des harmonies étranges et charmantes! c'étaient des rires et

des larmes! un chant divin où tout chante, où tout pleure! un _de

Profundis_ de l'enfer! un _Hosannah!_ venu du ciel! Pauvre

Théodore!... Il était vaincu; il n'était plus le maître d'arrêter

l'orchestre; il avait beau dire: _assez! assez!_ l'archet allait

toujours, comme le balai du sorcier apportant l'eau dans la ballade

allemande. Encore, encore, et toujours, toujours.

Quand le violon et l'archet eurent accompli leur chef-d'oeuvre, alors

le joueur de violon salua l'auditoire.

Il lui fit le salut d'un chambellan à son prince... un salut ventre à

terre.--Ah! le lâche! il se courbe, il se plie, il salue à droite, à

gauche. Voilà un triste salut, dit Théodore.

--Un salut de cuistre, repris-je.

--Un musicien doit saluer en Allemand, dit Théodore. Oh! reprit-il,

quand j'avais mon violon (alors je croyais jouer du violon), quand

j'avais mon violon et que la foule me disait: _Chante!_ je mettais mon

chapeau sur ma tête, et quand le goût m'en venait, je jouais quelque

fantaisie, au hasard; puis au moment où la foule était attentive,

attendant une conclusion, je reprenais mon verre et je m'en allais

brusquement... Une prosternation! qui! moi? saluer ces pleutres? et

les remercier du plaisir que je leur ai fait?... Pas si bête! A ces

idiots, la salutation, la génuflexion? Mais silence, il revient!

Ecoutons, et taisons-nous!

Ici l'homme au violon reparut; il venait jouer l'_adagio_. Il fut

simple et touchant, il fut plein d'expression et de grâce.--Or ça! je

te prends à témoin, me dit Théodore, que je me tire aussi bien que ce

violoniste, de l'_adagio_. Je n'ai pas peur d'un _adagio_ humain écrit

pour des hommes. Je ne recule devant aucune difficulté, tu le sais;

mais j'ai peur de la musique à laquelle on ne peut atteindre; je ne

sais pas courir, tout essoufflé, après des notes impossibles. Te

souvient-il de cette mystérieuse partition qui me fut apportée un jour

par quelque musicien de l'enfer, il me défiait de la déchiffrer. Ce

fut pour moi un pénible travail. Je sentais confusément qu'il y avait

sous ces notes une puissance d'harmonie, et je ne la trouvais pas!

Figure-toi un savant de votre Institut devant les hiéroglyphes du

temps d'Isis: ainsi j'étais en présence de ces sonates mystérieuses.

Contes Fantastiques et Contes Littéraires · 第 9 / 18 段