Cette fois, vous serez délivrés de l'exposition qui explique, du

confident qui raconte, du héros qui dit: _Je suis Agamemnon_, ou bien,

_je suis Oreste_; vous serez délivrés de l'amoureux qui roucoule, et

du récit final, voilà pour le drame antique. Vous n'aurez aucun des

désagréments du drame moderne: le moyen âge, les vers coupés, les

décorations aux vitraux gothiques, les nains, les fous et les varlets,

la bonne dague de Tolède, et les bonds extraordinaires de l'héroïne

qui se roule au cinquième acte, la ceinture défaite, le sein nu,

l'oeil en feu, la voix d'un pathétique enrouement.

L'origine du drame que je raconte remonte à la guerre d'Alger. De

l'Afrique nous sont venus déjà Mithridate, Jugurtha, Monime, et tant

d'autres, sans compter saint Louis, tel que l'a vu M. de

Chateaubriand. Ma nouvelle héroïne est africaine. Outre les trésors de

la Casauba et le mauvais tabac, nous avons encore reçu de nos

conquêtes récentes, la plus belle cargaison de lions, de panthères et

de tigres. Au bruit que faisaient ces gladiateurs hurlant, on se fût

cru aux jeux du Cirque, au commencement d'un nouveau siècle, au

triomphe de César. La guerre d'Afrique nous a mis en provisions de

lions, pour vingt bonnes années. Au jardin des Plantes, on ne les

compte plus. Ils sont chez eux, ils grandissent, ils font leurs dents,

ils répondent en choeur aux folles de la Salpétrière, quand elles

hurlent dans la nuit, par un temps d'orage; ils sont chez eux,

nourris, blanchis, portés, et tout le reste du compte que le valet du

_Joueur_ présente au père de son maître, dans Régnard:

Nourri, logé, servi, désaltéré, porté.

Or, dans ce débordement de bêtes féroces, dans cette invasion du drame

africain, il est arrivé que les gouvernements n'ont pas été les seuls

à s'apercevoir des bienfaits de la conquête. De simples particuliers

ont été traités comme des rois; le désert a jeté à profusion ses

largesses; dans cette grande battue, au milieu des sables brûlants, le

simple citoyen n'a pas été oublié; on a fait des bourriches

particulières de panthères et de chacals: je connais, pour ma part, un

grand orateur de ce temps-ci, qui a reçu une lionne vivante par le

roulage, comme il eût reçu trois lapins et deux perdrix, de la forêt

de Fontainebleau. «A Monsieur Chaix-d'Est-Ange, à Paris.»

Cette lionne était un gage de souvenir auquel mon ami fut sensible. Il

écrivit sur le registre des messageries: _reçu une lionne en bon

état_, comme ce soldat de l'empire écrivant: _reçu un pape_; tant nous

sommes apprivoisés avec les puissances les plus redoutées du monde!

Voilà donc la lionne au milieu de la basse-cour de l'illustre avocat.

La pauvre bête était à bout de ses forces; l'espace étroit de la cage,

la longueur du chemin, la mauvaise nourriture, les regrets du pays

natal, l'avait rendue humble et soumise. Ainsi Coriolan, au foyer du

roi des Volsques.

Cependant la jeune lionne eut bon accueil! Chacun lui fit fête, en

cette maison hospitalière. Le jeune enfant prit la lionne pour le

chien qu'il avait perdu, et la caressa de la main, en l'appelant

_Fidèle_. Remarquez, tous, que mon drame ici commence; ma lionne,

affligée et pleurant la patrie absente, c'est la jeune princesse

captive dans _Rodogune_, qui commence par des larmes, et finit par

empoisonner, ou peu s'en faut, sa belle-mère; mais n'anticipons pas

sur les événements.

Plusieurs jours se passent. La lionne dort et mange, et bondit sous

les yeux de son maître; elle se réjouit au soleil, elle se livre à ces

naïfs et silencieux bâillements de la bête fauve, si jolis et si

gracieux, qui font honte à nos bruyants et stupides bâillements

d'hommes civilisés. La lionne enfin développe ses griffes, elle essaie

ses dents; son coeur bondit, elle se sent lionne. Déjà la passion la

prend comme l'Iphigénie de Racine, elle se sent Iphigénie: un beau

matin, hors d'elle-même, elle rugit! A ce rugissement toute la maison

s'éveille en sursaut.

C'est donc au premier hurlement de la lionne, que commence l'action de

mon drame. Nous assistons tous, sans nous en douter, aux premières

explications d'Agamemnon avec Clytemnestre. La bête a rugi, sauve qui

peut! La mère de famille a peur, la jeune servante a peur, le

jardinier s'appuie sur sa bêche, prêt à en faire une arme défensive;

le joli enfant lui-même retire, effrayé, sa petite main embarrassée

dans la crinière naissante: voilà la terreur, voilà les passions qui

s'éveillent, l'héroïne va sortir des bornes de la passion. Prenez

garde au poignard, au poison, aux colères de l'amante dédaignée;

prenez garde aux griffes de la bête fauve, et sauve qui peut! Pour ma

part, à l'Hermione de Racine, au cinquième acte, terreur pour terreur,

colère pour colère, je préfère la lionne de Saint-Mandé.

En effet, la scène se passe à Saint-Mandé, au fond du joyeux village,

un jour de foire, et dans une maison pleine d'éloquence, de talent et

de douces vertus domestiques. Le premier mugissement de la bête

africaine a détruit le calme de cette maison. Adieu la sécurité de la

mère! adieu les chansons de la basse-cour! adieu les joies de

l'enfance! adieu les visites des amis! Le rugissement a tout changé;

c'en est fait, il faut que cette terrible hôtesse déguerpisse; il faut

qu'il parte, cet hôte du foyer qui a balayé les cendres de sa tête et

qui parle en Romain; il faut partir. La lionne part; elle s'en va, où

vont tôt ou tard, tous les lions bourgeois, au jardin des Plantes! la

lionne rugit bien haut à cette heure, et le chemin est bien long de

Saint-Mandé, au _jardin du Roi_!

Nous sommes dans le temps du courage civil, le plus beau de tous les

courages. Comment sommes-nous devenus si hardis et si braves, nous

autres bourgeois? je l'ignore, mais c'est un fait irrécusable. La

peste est au loin qui brûle et dévore, on se précipite à qui va

l'étudier de plus près. L'émeute hurlante se promène à travers la

cité, les mains pleines de pavés, le garde national achève son dîner,

il s'habille, et son fusil sous le bras, il va à l'émeute, comme il

irait à l'Opéra. Nous sommes les hommes de l'heure présente; que cette

heure apporte un danger, un plaisir, qu'importe? Allons! Voilà donc un

homme qui est un des premiers du barreau de Paris, rare et brillant

esprit, éloquent, généreux, aimé de tous, qui dit adieu à sa femme, à

ses deux enfants, et qui fait venir un fiacre pour aller de

Saint-Mandé au jardin des Plantes, tête-à-tête avec une lionne qui

rugit!

Le fiacre arrive. Il est semblable au juste d'Horace: sur les débris

du monde il ouvrirait encore sa portière au Chaos, si le Chaos voulait

le prendre, à l'heure.--Montez, madame! Et voilà ma lionne qui monte,

et son maître après elle; ils sont assis l'un et l'autre, et fouette

cocher! Le cocher s'en va, fumant sa pipe aussi tranquillement que

s'il s'agissait encore d'enlever Manon Lescaut, de l'hôpital.

D'abord la voyageuse fut assez calme. Elle se tenait gravement assise:

Sur les coussins poudreux du char numéroté.

Dans ce char, le troisième acte de notre drame s'accomplissait

lentement comme, en général, s'accomplissent tous les troisième acte,

quand on dirait que l'action est finie, et que tout le monde va être

heureux. Mais bientôt l'action change de face; le soleil était vif,

l'air était doux. Les arbres s'agitaient mollement sur la grande

route; le voyageur passait; tout était fête et joie autour du

carrosse; en ce moment, les tendres influences de l'été qui s'en va,

passèrent dans le coeur de la lionne.

Tout à l'heure elle était calme et s'abandonnait à cette heureuse

façon d'aller; après le premier silence, voilà ma lionne qui s'agite,

et se réveille, et secouant sa crinière, elle bondit, elle veut être

libre, et revoir les sables du désert, le soleil, les eaux de la

citerne. Oh! c'était une horrible joie, on l'eût prise pour un long

désespoir. Jamais elle n'avait hurlé ainsi. Son guide cependant la

voyant qui s'échappait l'avait prise corps à corps; il la tenait

embrassée au fond du fiacre, il luttait avait elle jusqu'aux morsures;

il lui frappait la tête contre les parois de la voiture... Elle

mordait! Elle était en furie! Or, les chevaux allaient toujours, et le

cocher réfléchissait à part soi, qu'il n'avait jamais assisté à de

pareils ébats.

Les stores étaient baissés. Du fond de la voiture on entendait ces

sourds rugissemens. La foule s'arrêtait ébahie, et l'oreille

niaisement tendue, elle disait: «C'est quelque poëte qui passe, et qui

déclame à l'avance ses vers tragiques, pour les mieux lire à l'Odéon.»

A la barrière du Trône, on s'arrête: le commis de la barrière, décoré

de juillet, ouvre la porte de la voiture; il aperçoit l'homme et la

lionne, et comme il n'y a pas contrebande, il referme la portière

avec le plus grand sang-froid. O que tu es admirable, honnête courage

civil!

Cependant la lutte devenait à chaque instant plus pénible, et l'homme

se fatiguait à contenir cette bête africaine. Bajazet était vaincu par

Roxane, vaincu, haletant, fatigué, tout prêt à tendre le cou au cordon

fatal. On arrive au jardin des Plantes, par la porte qui donne sur le

pont d'Austerlitz; la sentinelle de cette porte, voyant une voiture,

dit: On n'entre pas! On répond à la sentinelle:--C'est un homme et un

lion! Elle réplique: _On n'entre pas!_ si c'eût été le lion sans

l'homme, à la bonne heure! Cette sentinelle à un haut degré, possédait

le courage civil!

A la fin l'homme à la lionne est à la porte de M. Geoffroy

Saint-Hilaire, ni plus ni moins. C'est donc ici!... le fiacre

s'arrête. Un petit garçon, un gamin de Paris, héros des trois jours,

se précipite à la portière en chantonnant _la Marseillaise_! Ce héros

est curieux avant d'être avide. Un sou lui convient, mais surtout il

veut voir ce qui sortira de cette voiture si bien close! O surprise! à

la portière ouverte, il est nez à nez avec la lionne, l'oeil en feu,

la bouche horrible, et la crinière en désordre. Cet oeil en feu, ces

grincements, ne sauraient étonner un gamin de Paris; qu'il brise un

trône, ou qu'il ouvre un fiacre, il ne recule guère, et le voilà qui

flatte la lionne de la main. Gouvernez donc une ville qui peut jeter

cet intrépide lichen sur les murs, hors des murs, au sommet des toits,

sous les porches des palais, dans les clochers des temples! Après le

lierre qui ronge l'arbre, je ne connais rien de plus tenace que le

gamin de Paris.

Heureusement pour les gouvernants, le gamin de Paris n'est pas

toujours gamin; il prend de l'âge, il s'amende, il devient sage et

tourne au bourgeois: concierge en quelque bonne maison, il se marie,

et marié avec femme, enfants et oiseaux, il devient le plus pacifique

des hommes. Ainsi s'est rencontré le portier de M. Geoffroy

Saint-Hilaire. Ce digne homme, habitué à tant de monstres, a reculé

devant la lionne. Etrange effet de l'habitude! Chaque jour, et par

cette même porte, il voit entrer des enfants à deux têtes, des têtes à

un seul oeil, des colonnes vertébrales à vertèbres recourbées, des

hommes à trois bras, des hommes sans bras, des cochons à six pattes,

des foetus, des géants; beaucoup moins de géants que de foetus. Il n'y

a pas un monstre de ce siècle auquel ce portier n'ait ouvert la porte,

et sans même dire à sa femme enceinte: _sauve-toi!_ Eh bien, cette

lionne de six mois a fait peur à cet homme qui a vu Rita-Christina en

chair et en os, qui a lu distinctement le nom de l'empereur dans les

yeux d'un enfant. Notre homme et notre lion ont donc été forcés de

s'annoncer tout seuls, chez M. Geoffroy Saint-Hilaire. Ils sont entrés

dans son salon, la bête et l'homme, et le domestique est venu pour les

recevoir; il a dit: asseyez-vous. Le fiacre, sa course finie, est allé

chercher quelque noce à conduire, quelque baptême à faire, un voyage à

Bicêtre, ou, mieux encore, une de ces lentes promenades au cimetière

du Père-Lachaise, qui sont si bien payées et fatiguent si peu les

chevaux. Le gamin de Paris restait à la porte, se tenant prêt à aller

chercher une autre voiture, quand la lionne sortira.

Mais la lionne faisait antichambre dans le salon, attendant M.

Geoffroy Saint-Hilaire. Ces savants naturalistes sont d'étranges

hommes! M. Geoffroy Saint-Hilaire se faisait la barbe, quand la lionne

entra. Si on lui eût dit:--Monsieur, voilà le crâne de Marat; voici

l'embryon d'un crocodile; je vous apporte des bords du Nil la momie

d'un ibis, ou toute autre curiosité; à coup sûr il eût posé son

rasoir, et, laissant sa barbe à moitié faite, il fût accouru: _Où

est-il mon crocodile? Où est-elle ma momie?_ et cette barbe eût

attendu jusqu'au lendemain, le dernier coup de rasoir. Si l'on eût dit

encore à M. Geoffroy Saint-Hilaire:--Monsieur, la maîtresse de Henri

VIII, Anne de Boleyn, est dans le salon, qui vient vous montrer la

fraise rouge qu'elle porte au-dessous du sein droit; Zulietta, la

belle Vénitienne, qui trouva J.-J. Rousseau si poltron devant son

téton borgne et charmant, vous attend, pour vous prouver que

Jean-Jacques Rousseau s'était trompé; à coup sûr notre savant

naturaliste n'eût pas tenu à paraître rasé, même devant ces dames?...

Il se rase pour la lionne! Une lionne bien conformée n'est plus qu'un

solliciteur vulgaire; qu'elle attende! L'homme et la lionne ont

attendu plus d'un quart d'heure; enfin, M. Geoffroy Saint-Hilaire,

rasé de frais, vint à la porte du salon; il indiqua du doigt, la

fenêtre par laquelle il fallait sortir pour mener cette lionne à la

ménagerie du jardin, son dernier gîte... Et tout fut dit.

Vous trouvez que mon drame languit; n'ayez crainte; entendez rugir la

lionne! Quand elle se vit dans ce salon triste et mal meublé en

velours d'Utrecht, elle se débattit de plus belle; il fallut la

traîner dans le jardin, où elle voulait courir tout à son aise. Ici

j'aurais besoin d'un incident qui retardât quelque peu la catastrophe!

Un incident, de grâce! un incident! Je me contenterais du plus

vulgaire, de la lettre de Tancrède ou de Zaïre, ou du canon

d'Adelaïde! Justement, quand l'homme et la lionne étaient à moitié

chemin, se traînant l'un l'autre à travers le jardin, passe un

bourgeois suivi de son chien! Le bourgeois regarde bêtement la bête

qu'on traîne, pendant que la bête traînée regarde le chien du

bourgeois. O bonheur! ce chien sera pour moi la lettre de Zaïre ou de

Tancrède! A l'aspect du caniche innocent, la lionne se renverse, elle

mord, elle arrache le bras de son conducteur, elle déchire tout son

corps de ses ongles. Le jeune homme n'a que le temps de crier au

bourgeois: _Sauvez-vous!_ Le bourgeois prend amoureusement son chien

dans ses bras et se sauve!... Enée emportant son père! A la fin, la

lionne est libre et se promène tranquillement. Son conducteur, épuisé

de fatigue et tout sanglant, tombe par terre, comme s'il eût été percé

par le poignard final!

Ceci dit, le dieu sortira de sa machine. Il y avait dans le jardin la

girafe et son nègre. Aux cris de la lionne, le cornac de la girafe est

accouru. Son bras nerveux a jeté un filet à la bête furieuse... La

lionne est enfermée dans une cage de fer! En même temps, une jeune

femme blanche et jolie est venue, qui a pansé les profondes blessures

de l'homme à la lionne... Elle avait à la lèvre un sourire qui disait:

C'est bien la peine d'avoir trente ans, pour se faire mordre à belles

dents, par une bête fauve de cette espèce-là!

Sur l'entrefaite, passa M. Rousseau, le gardien des bêtes. Il regarda

ce jeune homme qu'on pansait: «Hélas! lui dit il, mon jeune fils a été

encore plus maltraité que vous, monsieur; il a été dévoré à moitié par

l'ours noir, il y a deux jours!»

Le sang arrêté, et son bras en écharpe, notre hardi jouteur rendit

mille grâces à la jeunesse qui l'avait pansé, et il s'en allait à sa

maison des champs rejoindre sa femme et ses enfants, quand, au fond de

la cour, il découvrit notre grand savant, M. Cuvier, cet homme dont la

science égalait le génie; il montait en voiture, le front incliné par

la pensée.--M. le baron, lui dit-il, j'ai eu le bras presque emporté

par une lionne, et j'ai grand'peur d'être enragé!

M. Cuvier, sortant de sa méditation, mais sans jeter un regard sur cet

homme à demi dévoré, lui répond: _Le lion est un animal qui sue, il

n'y a pas le moindre danger_. Avec cette sentence augurale, il

rentrait dans son carrosse et dans sa méditation.

Or, je vous le demande, cet amateur de monstres qui fait attendre une

lionne dans son salon, ce gardien qui console un blessé en lui parlant

de son fils dévoré la veille, ce grand homme qui n'a pas un regard

pour un bras emporté, pour un lutteur tout sanglant, chose futile! cet

autre riant au nez du nouvel Androclès, ne sont-ce pas là des moeurs à

part et dignes d'étude? Quant à mon drame, il est complet, rien n'y

manque. Il commence dans la joie, il se démène au milieu des tapages,

il finit dans le sang. C'est une tragédie qui se joue à deux comme le

_Philoctète_ du poëte grec, et qui se dénoue de même par

l'intervention d'un Dieu. Quel Dieu grec, en effet, du fond de son

nuage, aurait pu dire ce que disait M. Cuvier?

Bien souvent, dans ses domaines du jardin des Plantes, j'ai revu la

lionne, elle vit, elle est douce et folâtre. On dirait à présent une

jeune première qui a quitté le cothurne et le manteau romain, pour

reprendre la robe d'indienne, le simple chapeau de paille, et le

cachemire Ternaux.

Hélas! nous en sommes revenus au règne animal! L'art dramatique a

laissé l'homme, il s'est recruté dans les forêts, dans les cavernes.

Il a dit au singe:--Fais-moi rire! et le singe l'a fait rire et

pleurer. Il a dit à l'éléphant:--Fais-moi peur! l'éléphant est monté

sur la scène, à la fois terrible et doux, admirable et modeste.

L'homme a disparu du théâtre, la femme est retournée à sa quenouille,

les ménageries ont hurlé à la place des chanteurs. C'est un beau

siècle! un grand siècle roturier et dramatique. Les bêtes parlent,

chantent et jouent; l'homme n'est plus là que pour les admirer, les

flatter et les applaudir.

LA FIN D'AUTOMNE

Rien n'égale en beautés de tous genres la noble habitation du vicomte

de Lagarde. Le château est à huit petites lieues de Paris, dans un

village dont nous tairons le nom par égard pour le curé; maintenons

toujours la paix et la concorde entre les autorités d'une même commune

et ne brouillons pas le château et le presbytère.

Il serait difficile de trouver quelque part, même à Meudon, un parc

mieux ombragé, des allées mieux remplies de soleil et d'ombre.

Portique élégant, vaste écurie où l'écho joyeux des voûtes retentit du

robuste hennissement des chevaux. Dans les cours nettes et spacieuses,

on entend bouillonner la fontaine. Ici des griffons, contemporains des

magots de la cheminée, laissent s'échapper à regret un mince filet

d'eau de leur gueule entr'ouverte; là, des têtes de bronze, ornements

de l'Empire, ami du fer, renvoient l'eau à gros bouillons dans des

cuves de marbre. Il y a de l'eau... même dans la rivière du jardin;

des brochets effilés et des carpes limoneuses y passent de loin en

loin, en furetant. Du reste, point de gibier dans les fourrés du parc,

à peine quelque pigeon échappé de la basse-cour.

_Lagarde_ n'est pas une de ces habitations modernes, construites au

cours de la rente, avec des statues de plâtre, une façade peinte en

jaune, un toit à l'italienne, et précédée de quelques pieds de terrain

disposés en jardin anglais, c'est une maison solide à l'antique

seigneurie. Les murs sont recouverts d'un épais manteau de lierre; les

pierres de taille, grises et cendrées, sont encadrées de mousse; les

pavés des cours ne se refusent pas quelques touffes d'herbe. Le

château est éloigné de la route, et bien posé au milieu de son parc

qui s'ouvre en quelques endroits, sur des chemins écartés, auxquels il

communique par des grilles chargées de rouille. Ces ouvertures sont un

repos dans le chemin. Le voyageur va coller son visage à ces barreaux

complaisants, et regarde le domaine; il sourit de regret en apercevant

une ceinture et un chapeau de paille oubliés sur un banc de mousse, ou

sur le siége de bois à demi vermoulu, qui borde l'allée fleurie, et

bienveillante, dont les flancs seuls se laissent entrevoir.

Ce jour-là, vers l'automne (l'oiseau chante encore, l'arbre en est à

sa dernière verdure, et la rose se tient de toutes ses forces pour

rester belle), il y avait grand déjeuner au château de Lagarde;

déjeuner d'hommes mariés, échappés aux piéges décevants de la

jeunesse. Chacun des convives avait vanté son bonheur à l'envi.

Pendant tout le repas, ils criaient au choc joyeux des verres, comme

un choeur d'opéra qui détonne: «Vive le mariage! Il est l'état le plus

heureux du monde! Honte au célibat! L'homme le plus heureux est celui

qui garde en réserve, un raisonnable contingent de désirs à

satisfaire. Or, le mariage peut seul nous maintenir dans cette tiède

et moyenne température de désirs modérés!» Tels étaient les discours

confus, diffus, menteurs.

Chacun des convives décriait le passé, pour avoir le droit de le

regretter tout bas. C'était un torrent de louanges sur la félicité

conjugale, et pour que leur action fût bienséante avec leurs discours,

ils s'étaient arrêtés à cet état de demi-ivresse dans lequel l'esprit

est obligé de veiller de près sur soi-même, crainte de tomber dans une

embûche.

Ils vantaient donc la destinée conjugale avec le fanatisme de nouveaux

convertis.

--Moi, disait l'un, j'apprends à épeler à ma petite fille d'après une

nouvelle méthode, et je lis à ma femme _l'Amour Maternel_ de

Millevoye, pour la mettre au fait de ses devoirs.

--Je suis artiste en peinture, Alphonsine me sert à ravir. Ne me

parlez plus de ces indignes prostituées, les modèles de mes premiers

ouvrages, qui se mettent toutes nues pour un petit écu. Alphonsine me

tient lieu des plus beaux modèles.... Et pour conclure, il avalait un

grand verre de vin de Champagne.

--Moi, messieurs, disait un troisième, ma femme est poëte et païenne

comme Voltaire; Corinne est son nom de baptême! Elle compose des vers

sur les premiers sujets venus, sur la pluie et le beau temps, sur

l'hyménée et sur l'enfance, sur moi-même.

--Certes, messieurs, s'écria Prosper Lagarde, l'amphytrion, impatienté

de tous leurs épithalames, vos tableaux de bonheur domestique sont

d'une séduisante couleur; reste à savoir si le talent de l'artiste n'a

rien déguisé. Amis, que j'ai choisis parmi tous les mortels! s'il

vous plaît, allons aux faits, point de déclamations, venez voir ce que

fait ma femme! Elle est là-bas, au bout de la galerie, au milieu de

ses fleurs; elle fuit le bruit du monde; elle a nom Suzanne, pour vous

servir.

Sans le savoir, M. de Lagarde faisait pour ses amis ce que le roi

Caudale avait fait pour son confident Gygès. Les convives acceptèrent

avec empressement la proposition.

Ils quittèrent la table tant bien que mal, et Prosper commandant la

troupe, ils arrivèrent sur la pointe du pied, par une longue file

d'appartements, à une porte vitrée, à peine protégée par un léger

rideau de soie. Prosper souleva le rideau d'une main légère et d'un

air satisfait, se rangeant poliment pour que tout le monde pût tout

voir; si bien qu'ils purent contempler à loisir la jeune vicomtesse,

en robe du matin, lâche et flottante, assise sur un sofa, sans

prétention; auprès d'elle était assis un jeune homme qui tenait sa

tête près de la sienne, une main passée dans ses cheveux... et leurs

lèvres se touchaient!

Madame de Lagarde! Elle était dans ces heureux moments de passion où

la passion s'oublie, où l'amour rêve éveillé, où la femme adorée ne

voit rien de ce qui l'approche. Cependant, les yeux fixés sur le beau

jeune homme, elle vit fort bien à travers la croisée les convives

l'oeil fixé sur elle. O pitié! Alors elle poussa un grand cri: le

jeune homme s'élança par la croisée et disparut.

Prosper, laissant tomber le coin du rideau, regarda ses cinq amis...

stupéfaits!

Il les reconduisit en silence, jusqu'à la porte de son parc; aucun

d'eux n'osa risquer un mot de consolation; ils se séparèrent.

Les voitures parties, le vicomte ferma lui-même la grille du parc; et

regagna le château.

Contes Fantastiques et Contes Littéraires · 第 8 / 18 段