une femme, elle a la grâce et la beauté de sa mère... Elle ne craint
pas plus le tabac et la fumée que moi, son père. Aussi je l'ai élevée
au gré de mon coeur. Quand elle vint au monde, et que sa mère me la
donna d'une main tremblante, il y avait huit nuits et huit jours que
je n'avais fumé; j'étais défait et livide! J'avais prié le bon Dieu,
tremblant comme un moine espagnol qui abjure! Quand j'eus mon enfant,
je repris ma fumée, et je couchai ma fille en son petit
berceau-voyageur. Nous étions en Espagne alors: beau pays! J'envoyai
chercher une nourrice andalouse, une nourrice comme pour un empereur.
Elle arriva la nourrice, grosse mère rebondie, oeil noir, cheveux
noirs, visage idem, mais tout le reste était très-blanc. Je la vois
encore; elle tenait à la bouche un long _cigaretto_ que lui avait
donné quelque muletier en passant sur la route.--Tenez, Maria! prenez
cet enfant. Bien! nourrice, garde ton cigare; je n'ai pas peur de la
fumée, commère; ma femme non plus. Et ma fille se jeta sur le sein de
la nourrice, et comme je m'approchai pour voir comme elle allait s'y
prendre, halte-là, la nourrice l'enveloppa dans un nuage, et moi, je
me fis apporter ma pipe, et je ne quittai plus la nourrice. Je fumai
avec elle aussi bien que j'aurais fumé avec un capitaine de dragons;
aussi vous comprenez quel plaisir c'est pour moi, de savoir que ma
fille aime son père et les plaisirs de son père. Quel bonheur de
pouvoir entrer partout chez soi, sans avoir à redouter certaines
limites. Aussi bien je te promets un mari qui saura fumer comme ton
père, mon enfant; c'est le moyen de n'avoir ni un débauché, ni un
joueur, ni un faiseur d'esprit, ni un moqueur, ni un oisif; mais un
brave homme, aimant sa maison, sa femme et son feu. C'est moi qui te
le promets, Fanny, tu n'épouseras jamais qu'un fumeur.
J'avais pris machinalement la pipe du général, et, l'entendant parler
avec tant de véhémence, j'avais approché le tuyau de ma bouche et
j'étais dans l'attitude d'un homme qui médite ou qui fume, quand le
général, me regardant avec la plus profonde pitié:--Pauvre espèce! et
quelle triste génération! Allez donc en Egypte, ou prenez Moscou avec
des gaillards de ce calibre! A ton âge, morbleu! j'étais un homme de
fer: les femmes, le froid, le chaud, la bataille, le sommeil, le
plaisir, rien n'y faisait; je n'aurais pas reculé d'un pas, devant un
excès quel qu'il fût; c'est qu'alors nous avions des âmes d'une haute
trempe. Vous autres, tout au rebours, vous êtes une race molle et
blafarde, pitoyable à voir. C'est une grande misère ces jambes grêles,
ces mains mignonnes, ces poitrines rétrécies, ces visages pâles, ces
cheveux bouclés, cette barbe qui serpente au hasard, ces voix flûtées,
et de dire que tout cela s'appelle un homme! Un homme, _morbleu_! Un
homme aujourd'hui, sais-tu ce que c'est? C'est quelque chose qui sait
le latin, qui lit des journaux, qui déclame des vers, qui se lève à
huit heures, qui se couche à onze, qui boit de l'eau, et fume des
cigares en papier. Vos hommes portent des gants jaunes, ils ont des
habits étroits, ils affectent de montrer leurs dents et leurs
gencives, ils ont un lorgnon à leur cou parce qu'ils n'y voient pas,
ils parlent beaucoup et toujours; surtout ils parlent de préférence
des choses qu'ils ignorent et des pays qu'ils n'ont pas vus: de
l'Espagne, de l'Alhambra, de l'Orient, où ils ne sont jamais allés, et
des bains turcs, dont ils n'auraient aucune espèce d'idée, même quand
ils seraient allés en Orient.
--Général, lui dis-je, vous revenez aux bains turcs par un long
détour; il serait plus charitable de me dire tout de suite, l'histoire
que vous avez envie de me conter à ce sujet.
--Laissez ma pipe! laissez ma pipe, monsieur! me cria le général, sans
répondre à ma réponse. Veux-tu bien laisser ma pipe! toute muette
qu'elle est, et toute vide, il y a encore assez de feu dans ses
cendres, assez d'âme en ce corps éteint, pour vous jeter ivre-mort sur
ce tapis jusqu'à demain!--Or ça, bonsoir, mon doux enfant! bonsoir ma
fille! Et il embrassa son joli enfant, et la jeune fille se retira en
me disant, à moi aussi: _Bonsoir!_
Le général la suivit des yeux; la porte du salon se referma, et je
croyais voir encore la charmante apparition. Quand il fut dit que nous
ne la reverrions plus que le lendemain, nous fûmes d'une grande
tristesse son père et moi; il se rejeta dans son fauteuil de
très-mauvaise humeur: et moi, regardant la pendule, tout à l'heure si
rapide, et si lente à présent, je pensai, avec un soupir, qu'il
fallait que cette aiguille fît le tour du cadran, avant de vous
revoir, ma chère Fanny! Il y eut entre le général et moi un silence
qui dura plus d'un quart d'heure, et muets tous les deux, nous eûmes
une de ces longues conversations qui viennent du coeur, si pleines de
choses, et de tendresse et de serments d'amitié; une conversation du
sixième sens, entre un vieillard indulgent et un jeune homme honnête
qui se donnent, sans le savoir, lui un fils de plus, lui un second
père. C'est ainsi que, peu à peu, nous fûmes consolés, pensant tous
les deux au lendemain.
Quand nous eûmes bien épanché notre coeur dans ce silence, et quand
tous nos secrets intimes, de lui à moi, de moi à lui, furent épuisés,
la conversation reprit son cours:
--Fais le thé, me dit-il, charge ma pipe, ranime le feu, et buvons du
thé, puisque aussi bien, pauvre monsieur, le rhum vous monte au
cerveau, comme le tabac. Trop heureux encore si monsieur peut dormir,
quand il aura deux ou trois tasses de thé vert dans le cerveau.
Il se prit à sourire; je découvris la théière, je chargeai la pipe; le
tabac et le thé jetèrent leur arome. Le général se retourna pour
regarder le portrait de sa fille; de sa fille, son regard se porta sur
moi, sur le thé, sur sa pipe: il avait dans cet instant la physionomie
heureuse d'un homme heureux.
--Quand je suis avec toi, me dit-il, une chose me chagrine et me gêne
étrangement; je suis mal à l'aise avec vous autres, jeunes gens d'une
époque où tout est gêne et souffrance. Ah! vous êtes trop sages pour
un vieux comme moi: je n'oserais pas parler plus librement devant
vous, que je parlerais devant ma fille. Enfants! vous n'avez pas vu le
Directoire? Vous n'avez pas assisté à ce moment de plaisirs solennels,
quand toute la France, enfin délivrée de l'échafaud, se ruait dans
toutes les jouissances de la vie et de la jeunesse, à la façon d'un
écolier échappé aux étrivières du pédagogue. Les guerres d'Italie, le
général Bonaparte et l'Egypte marchèrent à ce réveil délirant. J'eus
le bonheur de faire partie de l'Europe active; je fus soldat à la
suite du grand homme, et, quant aux scandales du Directoire, je ne fis
que les entrevoir. Cependant, je m'en souviens encore, et quand ma
fille dort entre ses rideaux blancs, j'aime à parler de tout cela avec
toi, mon enfant.
--Général, répondis-je, il me semble que vous calomniez bien fort la
génération présente. Tant s'en faut qu'elle soit aussi chaste que vous
l'imaginez: elle est née en toute hâte, elle a le sentiment des
grandes passions, elle n'en a pas la force. Il n'y a plus de Lauzun,
il n'y a plus de Cambronne, il y a des rêveurs qui lisent les
_Méditations poétiques_. C'est notre petite santé qui fait nos grandes
vertus, mon général, mais, de grâce, ne le dites à personne, et
surtout n'en parlez pas à votre enfant qui dort!
Et maintenant, à présent qu'il est onze heures, que votre pipe est
brillante comme une étoile, que le thé est versé pour nous deux, si
vous me racontiez votre scène dans les bains des femmes turques?
Faisons cette débauche à nous deux, le voulez-vous?
--Oh! reprit-il, ceci est une belle histoire, et je vais te la conter;
aussi bien, depuis sept heures du soir, je suis fatigué de vous
entendre parler de l'Orient comme vous faites; je suis las de vos
vers, de vos descriptions, de vos contes, de vos grands livres à
gravures sur l'Egypte, moi qui ai vu et touché l'Egypte!...
A la fin, il commença brusquement ce récit si longtemps attendu:
«J'étais à bord de _l'Orient_ avec le général Bonaparte; nous allions
en Egypte lui et moi, lui général, moi soldat. Nous sommes entrés à
Malte ensemble; nous avons débarqué ensemble dans la même chaloupe,
suspendus à la même corde, sur le rivage. Il me tendit la main à moi
soldat. Il a tendu ainsi sa main à dix armées; puis nous avons pris
tous les deux l'Alexandrie d'Alexandre le Grand. Il fallut aller au
Caire; traverser le désert et les Arabes: point de verdure, point
d'eau, des puits comblés, et le mirage qui faisait de tous ces sables,
autant de lacs argentés sous un ciel de France! C'était beaucoup
souffrir. Bientôt nous passâmes devant les pyramides. Tout seul,
Desaix passa sans lever son chapeau à tous ces siècles qui nous
saluaient de ces hauteurs. J'étais à l'avant-garde et j'entrai au
Caire un des premiers. Nous avions eu tant de chagrins, de malheurs et
de peines pour arriver jusque-là! Nous avions eu soif si cruellement
et si souvent! Je dis à quelques-uns de nos compagnons:--Mettons-nous
quelque peu sur une hauteur, pour nous reposer, et voir entrer le
général en chef!
»Justement, à l'entrée de la ville, il y avait un petit bâtiment
sombre et sans grâce. Au sommet de la maison, sur le toit, s'étendait
une terrasse au grand air, qu'abritait la muraille d'un palais. Sur
cette terrasse, nous fûmes nous placer, mes amis et moi. Il y avait
six jours que nous n'avions été à l'ombre, six jours que nous n'avions
eu un moment de repos: que cette halte était belle, et nous cinq, sur
un des toits de la ville conquise, étions-nous haletants et curieux!
»Au loin, tout bruissait, tout frissonnait. Le bruit d'une armée en
marche est plus formidable que le tonnerre. Entendez-vous les premiers
pas des soldats républicains, et le pas du général, qui battait plus
haut, à lui seul, que tous les autres réunis: le tambour et la
trompette, le coq gaulois aux ailes déployées qui nage dans les trois
couleurs, l'arc-en-ciel triomphal? Bravo! Nous vîmes entrer tous ces
travaux, tous ces dangers, tous ces Français, tout ce général; il nous
semblait, du haut de ce toit propice, que nous nous voyions passer. En
présence de cette gloire, nous nous levâmes, pénétrés de respect; et,
comme nous avions oubliés d'être chrétiens, nous criâmes en vrais
croyants: _Dieu est grand!_
»Il y a des heures où la religion est un besoin. C'était la première
fois, depuis mon départ, que je m'avisais de croire en Dieu!
»Au moment où nous nous levions tous les cinq, battant des pieds et
des mains et criant: _Dieu est grand!_, le toit fragile vient à
s'enfoncer mollement sous le faix; étonnés, et ne sachant pas ce que
nous devions craindre, nous nous sentîmes descendre au milieu d'une
vapeur odorante, chaude vapeur pleine de volupté et de repos; un
instant nous crûmes au paradis de Mahomet.
»Vous autres de la génération nouvelle, si vous aviez cette histoire à
raconter, vous seriez une heure à décrire ce bain turc, à examiner ces
femmes turques presque nues; vous diriez la blancheur de leur peau, la
beauté de leurs lèvres, la petitesse de leurs pieds, la finesse de
leur taille, la couleur de leur prunelle et la longueur de leurs
cheveux, éternels descripteurs que vous êtes! Malheur à la
description, elle a tué l'intérêt du récit et du voyage. La
description, c'est votre maladie à vous autres, vous ne sentez rien en
bloc. Qu'un de vous entre au sérail, de toutes ces beautés, le
maladroit n'en verra qu'une seule, détruisant ainsi l'effet de cet
accident heureux.
»Nous, au contraire, nous étions cinq au milieu de vingt femmes
effrayées; cinq Français, dont un Corse qui devenait plus Français
chaque jour, à mesure que Bonaparte gagnait une victoire. Tous les
cinq, tombés au milieu de vingt baigneuses. Oh! quel bonheur
d'échapper un instant au bruit, au soleil, à la poussière, à la gloire
de la ville! Quel bonheur de voir enfin l'Orient dans ses mystères!
Pas un de nous ne se mit à réfléchir, à décrire, et notre premier soin
fut de rassurer du geste et du regard, ces odalisques muettes. Bientôt
nous fûmes compris par ces dames toutes rassérénées, bientôt nous
fûmes à l'aise comme dans un salon français tout rempli de femmes
habillées à la grecque. Ce lieu était silencieux, caché, rempli d'une
molle vapeur. L'eau froide et l'eau chaude coulait au milieu,--et les
mains grêles des baigneuses jetaient cette eau sur leurs beaux corps;
chacune d'elles se jouant avec le miroir transparent. Puis, c'étaient
de petits cris de joie, et des cris effarés, des mouvements de
curiosité haletante, des rivalités charmantes. Elles étaient là, ces
vingt princesses et reines de beauté, qui avaient quitté le harem pour
le bain; elles étaient dans leur moment de liberté, espérant beaucoup
de la guerre et de la conquête, et répétant en toute espérance le nom
sauveur de Bonaparte, qu'elles savaient par coeur. Le nom de
Bonaparte était déjà un nom si grand, que les _muets_ eux-mêmes
l'auraient tous répété au besoin.
»Alors nous fîmes, à notre tour, nos ablutions au bord du ruisseau
d'eau tiède. Nos compagnes, en riant, nous couvrirent d'essence de
roses; elles démêlèrent nos cheveux, elles blanchirent nos visages,
elles nous offrirent le sorbet dans des coupes de cristal. Elles
murmuraient doucement à nos oreilles; elles s'étonnaient de nous voir
si polis et si doux, leur souriant avec tendresse, et leur baisant
respectueusement les mains!
»Cependant, au dehors, nous entendions retentir les tambours français,
et nous vidions nos coupes à la santé de nos frères d'armes, plus
glorieux et moins heureux que nous.
»Je n'ai jamais été plus content de ma vie. En Espagne, il est vrai,
je me suis hébergé dans des couvens de moines tout ruisselants des
vins de Malaga et de Porto; je suis descendu en Italie au milieu de la
vapeur des roses, après avoir traversé les Alpes chargées de neiges;
en revenant de Moscou, mort de misère, en haillons et les pieds nus,
je fus accueilli par une comtesse polonaise de dix-huit ans, qui me
mit dans son lit de batiste et de velours, comme elle eût traité son
propre fils, la chère femme! Eh bien, jamais dans cette joie extrême
qui succède à l'extrême douleur, dans cette extrême abondance qui
remplace une horrible disette, je n'ai éprouvé ce que j'ai éprouvé
dans mon bain du Caire! Au milieu de mon sérail à moi, le sultan à
trois chevrons, témoin de leur coquetterie, de leur abandon charmant,
il me semblait que je prenais ma revanche de toutes mes fatigues, de
toutes mes privations depuis que j'avais quitté la France. A la fin,
j'avais trouvé cet Orient après lequel nous courions tous; je les
avais trouvées ces houris qui nous agitaient dans nos rêves sous les
tentes du camp; le premier, j'avais mis vraiment le pied sur cette
terre de féeries. Sézame, ouvre-toi!... En ce moment, nous étions plus
réellement les vainqueurs du Caire que ne l'étaient Bonaparte et le
reste de l'armée, et voilà pourquoi, si vieux que je suis, je te
rappelle tout cela en détail.
»Quand les femmes turques sont au bain, pas un homme, quel qu'il soit,
n'a le droit de les troubler. Les nôtres restèrent longtemps au bain,
ce jour-là. Mais enfin il fallut se séparer. Pour leur dire adieu,
nous leur donnâmes à toutes un nom: adieu, Louise! adieu, Victoire!
adieu, Fanchette! adieu, Marion! adieu, toutes! adieu, les belles!
adieu, les houris! adieu, mes amours! adieu, _Fanny!_ Quand je dis
Fanny, je me trompe; c'est le nom de ma fille, et c'est un nom que je
ne donnerais pas, pour le bâton d'un maréchal, à la femme du Grand
Turc: mais adieu, Clarisse! Agathe, adieu! adieu, Zoé! Nous réunîmes
en bloc tous les noms de nos premières amours, et ces noms de Paris,
ces noms de nos soirées de fête, ces noms de nos théâtres ouverts de
nouveau, ces noms de nos couvents détruits, ces noms français, ces
noms en robes grecques et romaines, aux pieds nus et chargés de
diamants, nous les fîmes retentir dans ce bain des péris, qui les prit
pour les noms les plus voluptueux de l'Orient. Nos adieux furent
longs. Quels sourires, que de larmes! que de belles mains tendues
vers nous! Déjà battait la retraite du soir; déjà les sons de la diane
nous rappelaient à la garde du camp.
»Mais hélas! hélas! comment sortir de ce piége enchanté? Le toit est
enlevé, la muraille est à pic.--Il était si facile de se laisser
glisser sur l'humide mosaïque: mais comment remonter? à la porte,
veillent les esclaves; à la porte, si l'on nous voit, nous entendrons
des cris féroces, nous aurons désobéi au général; nous exciterons une
révolte dans la ville soumise à peine; le musulman jaloux invoque
Allah!... Ces femmes sont perdues, et nous serons fusillés sur
l'heure. Voilà ce que nous disions entre nous, mais en vrais soldats,
sinon sans reproches, au moins sans peur.
»Albert, qui était déjà caporal, tirant de sa poche la proclamation du
général, se mit à lire solennellement de la proclamation militaire,
les passages qui pouvaient nous concerner!
«Soldats,
»Les peuples chez lesquels nous allons entrer traitent les femmes
différemment que nous; mais, dans tous les pays, celui qui
_outrage_ une femme, est un monstre.
»Article 1er. Tout individu de l'armée qui aura _outragé_ une
femme sera fusillé.
(Signé) BONAPARTE, _membre de l'Institut National_.»
»Nous sommes perdus, disait le caporal Albert, nous sommes perdus, ma
chère Margot, même si ces dames nous pardonnent nos _outrages_.
Parlant ainsi, Albert embrassait une grosse Géorgienne aux yeux
noirs.
»Rufo, qui était Corse et fanfaron:--Bah! dit-il, le général est mon
cousin, et il ne voudra pas nous _chagriner_ pour si peu. Tous les
Corses voulaient être les cousins de Bonaparte.
»Eugène, qui était des bords du Rhône, Eugène qui avait été clerc de
procureur dans l'étude de sa mère, en ce temps-là les gens de loi
étaient rares, rassurait Philippe qui tremblait de tous ses membres.
--Lis cette loi avec soin, Philippe, interprète-la, ne t'attache pas à
la lettre, et tu seras sauvé.
«Sera fusillé celui qui aura outragé une femme.» Or, nous n'avons
outragé personne ici, mesdames. Et les pauvres femmes avaient l'air de
répondre: O Dieu du ciel! vous ne nous avez pas outragées, M. Albert,
vous non plus, M. Rufo, ni vous M. Philippe, et vous M. Eugène; quant
à moi, j'avais peine à me dégager d'une pauvre jeune fille qui me
tenait embrassé de ses deux bras: Je ne t'ai pas outragée, n'est-ce
pas, Elvire?
»Dans ce temps-là, il y avait à Paris beaucoup de femmes qui
s'appelaient Elvire, en l'honneur d'Ossian, le poëte favori du général
en chef; je ne sais pas quel nom elles portent aujourd'hui.
»--Et puis nous avons toujours Rufo, le cousin-germain du général, qui
nous empêchera d'être fusillés, mon bon Philippe. Philippe tremblait
toujours de tous ses membres, malgré la sage interprétation de la loi.
»La position devenait critique, et nous étions perdus en effet, si
l'une de ces dames, la grosse et bonne Géorgienne, ne se fût avisée
d'un stratagème auquel nous n'aurions pas pensé. Au moment où la
pâleur commençait à envahir tous les visages, la Géorgienne se plaça
sans mot dire contre la muraille, justement sous l'ouverture du
plafond par laquelle nous étions descendus: ce fut la base solide sur
laquelle nous improvisâmes l'escalier libérateur. Marion au bas du
mur, Louise grimpa sur Marion, Fanchette sur Louise, Victoire sur
Fanchette; comme elle était la plus grêle et la plus légère, la pauvre
fille qui m'embrassait grimpa sur Victoire; elle fut le dernier
échelon de cette échelle animée, échevelée et pleurante, qui devait
nous rendre à la liberté. Philippe grimpa le premier sur cette
échelle, et tremblant qu'il était, il meurtrit plus d'une blanche
épaule, il égratigna plus d'un visage, il ne dit adieu à personne, il
se voyait fusillé le lendemain matin! Rufo, plus sage, eut grand soin
de ne pas laisser flotter son sabre; mais comme il avait sa chaussure
entre les dents, il n'eut pas un seul baiser à donner à cette échelle
vivante qui tremblait sous son poids.
»Restés tous les trois dans le bain, Eugène, Albert et moi, nous
oubliâmes toute discipline et ce fut à qui de nous monterait le
dernier:--A toi, Eugène, disait Albert. Eugène ne voulait pas
monter.--A toi, Albert; Albert montait les premières marches: il
arriva ainsi au troisième échelon; il l'embrassait avec l'ardeur d'un
capitaine de la garde, puis, folâtre enfant qu'il était, il se
laissait doucement glisser jusqu'à terre, pour recommencer son
escalade. Par Mahomet! disait Albert, je reste ici, j'y suis bien, je
veux être fusillé; vous autres, fuyez et laissez-moi. Eugène se
suspendit à ces belles femmes rieuses et pleines de grâce; une fois
sur le toit, il voulut redescendre, et tout à coup plus d'escalier,
l'escalier était à bas, qui dansait en pleurant. Et nous voilà
narguant Eugène _le parvenu_. Lui cependant:--Viens donc, Albert,
viens donc, Georges, venez... ou je vais redescendre! Et nous de
danser la farandole, narguant Eugène: _Tu n'iras plus au bois, les
lauriers sont coupés_.
»A la fin, je dis à maître Albert:--Albert, il faut sortir d'ici,
absolument. Qui de nous sortira le dernier? Va d'abord, tu me donneras
la main. Sois bon enfant; je t'ai donné une bonne place au premier
rang, si bien que tu as manqué d'être tué à mes côtés, et tu dois t'en
souvenir!
»Albert, touché de mon discours, m'embrassa comme s'il eût embrassé la
Géorgienne. L'escalier se forma de nouveau; on choisit les femmes les
plus fortes; j'ai toujours été d'un embonpoint si ridicule! Je ne sais
comment cela se fit; mais ma jolie brune était encore assise au sommet
de l'échelle; elle me regardait d'un air pénétré.
»Je fus fidèle à ma parole, et je montai tout de suite après Albert.
Je me faisais léger et petit, de mon mieux; je montai lentement. Je
sentis plus d'une poitrine haletante; j'entendis plus d'une voix qui
me disait adieu dans cette langue inconnue qui vient du ciel.
J'atteignis enfin au sommet; Albert et Eugène me saisirent de leurs
bras nerveux et m'attirèrent... à eux. Hélas! hélas! à cet instant
même ou j'étais exaucé, j'eus un des plus violents chagrins de ma vie.
»A ces mots, le général déposa sa pipe, il avait du chagrin plein le
coeur!--Figure-toi, Théodore, que la jolie brune, cette petite fille
de seize ans, le dernier échelon dont je t'ai parlé, s'attachait à moi
avec tant de force, qu'elle vint avec moi sur la plate-forme; une fois
sur la plate-forme, elle se jette à mes pieds, les mains jointes, sans
vêtements, priant, s'arrachant les cheveux, et parlant, d'une voix si
douce et si plaintive, que je la comprenais, comme si j'avais le don
des langues. Elle se tordait, elle criait; elle se leva, elle
m'embrassa; elle me disait en arabe: «Ne me laisse pas ici toute
seule! emmène-moi, je serai ton esclave, je serai ta femme!» Eugène,
Albert et moi, voyant cette douleur, cette beauté, ces cheveux épars,
ce sein nu, cette pauvre femme hospitalière et si bonne, tout cela,
l'âme et sa belle enveloppe, qu'il fallait abandonner sans retour,
nous fûmes près de pleurer, comme elle pleurait.
»Ce fut une douleur suprême. A mon tour j'étais à ses pieds, je
l'embrassais avec délire; je lui dis adieu avec des larmes; Eugène,
Albert la rendirent doucement à ses compagnes. Puis, tout à coup, pour
la ranimer, voilà toutes ces femmes qui frappent dans leurs mains, et
remplissent l'air de leurs cris. La porte fut ouverte avec fracas; les
esclaves accoururent; les femmes se voilèrent, et de leurs mains
brûlantes elles montrèrent ce toit entr'ouvert, et ces chrétiens qui
s'enfuyaient.
Les époux de ces femmes remercièrent Allah, dans leur prière, du
danger dont il les avait préservés.
Le toit fut réparé, le lendemain, avec du fer.
Quant à nous, moi pleurant, eux riant, tous les cinq épanouis, frais
comme des roses, reposés comme un sultan, couverts d'essences, chargés
d'amulettes, d'anneaux d'or et de chapelets d'ambre, nous rentrâmes
au camp, à la faveur de la première confusion.
»Nous fûmes salués à notre entrée, comme cela était dû à des gens de
l'avant-garde qui s'étaient battus les premiers, et qui étaient
signalés nominativement dans l'ordre du jour. Seulement, les camarades
trouvèrent que nous portions avec nous une odeur insupportable:
l'essence de rose étant peu connue alors, et peu en usage dans le
camp.
»Le lendemain, nous étions nommés sous-officiers tous les quatre;
Albert était officier tout à fait.
»Un mois après, j'avais la peste à Jaffa.»
Le général achevait son récit quand il sentit quelque chose qui
touchait légèrement son épaule; il se retourna vivement, et le visage
couvert de rougeur.
C'était son lévrier favori qui, dans un accès de tendresse, lui disait
_bonsoir_.
--Tu m'as fait une horrible peur, Vulcain, dit le général, j'ai cru
que c'était ma fille qui nous écoutait: quelle honte c'eût été pour
moi!
Je me levai.--Bonsoir, général.
Il me prit la main:--Bonsoir, mon enfant.
Je sortais, il me rappela.
--Fais-moi le plaisir de couper ta barbe et tes moustaches; fais-moi
le plaisir de ne plus mettre de gants jaunes, et de ne plus porter de
lorgnon, veux-tu?
Nous avions de si bonnes moustaches nous autres dans l'armée, des
mains si nerveuses, une barbe si noire et de si bons yeux, que toutes
vos moustaches, et vos gants jaunes, et votre barbe, et vos lorgnons,
et.... vos bains Vigier, me font pitié!
LE VOYAGE DE LA LIONNE
Puisque aussi bien on ne fait plus de drames, enfermés que nous sommes
dans le cercle vulgaire des empoisonnements et des meurtres, je veux
vous raconter une action, terrible jusqu'au sang, amusante jusqu'aux
larmes; un drame à deux acteurs, comme _Bérénice_; un drame qui
commence et se dénoue au pas de course; un drame sans contre-sens,
sans barbarismes, sans adultères, sans injures contre les prêtres,
sans préface et sans _gracioso_; un drame enfin comme on n'en fait
plus.