Le jeu parlé et bourgeois de Talma fut le seul grand échec et le plus

grand chagrin de M. Doyen. Cependant il ne se laissa pas abattre; au

contraire, il s'attacha plus que jamais à l'honorable mission dont il

s'était chargé; il veilla de très-près sur le feu sacré dont il était

la dernière vestale. Comme il se sentait l'instinct des grands

maîtres, il chercha partout des élèves; non content d'ouvrir son

théâtre au premier venu, il les forçait d'entrer, comme le bourgeois

de la parabole, sans même regarder s'ils avaient leur robe nuptiale;

pourvu qu'ils voulussent porter la toge romaine, il était content.

Vous ne sauriez croire quelle était sa joie quand, après bien des

recherches, il avait rencontré quelque honnête boucher, quelque grêle

perruquier, quelque robuste cordonnier, quelque chantre d'église à la

voix de stentor, qui consentissent à escalader son théâtre.--Bonjour,

Achille; bonjour, sage Nestor; salut, Agamemnon, le roi des rois!

Surtout avec quelle sollicitude ne cherchait-il pas Iphigénie sous le

bonnet rond de la lingère, Roxelane sous le madras de la femme de

chambre; et vous, Rodogune, majesté aux sanglantes fureurs, que de

fois vous a-t-il arrachée à la lecture de vos romans, remplaçant dans

votre main le cordon de la porte cochère par la coupe empoisonnée! En

même temps, que de talents tragiques il a découverts! Que de belles

âmes seraient restées ignorées sans ce _voyant_! Que de passion il a

jetée au dehors qui se serait misérablement perdue dans le comptoir

d'un café, dans un atelier de lingerie, une antichambre de ministère

ou dans une échoppe de boucher!

Mais aussi quelles peines il s'est données! Quels poumons! «Bénis

soient tes poumons, bon chevalier!» A peine avait-il trouvé son

Achille ou son Iphigénie, il les mettait en présence, il leur

apprenait la triste histoire de leurs amours, il leur enseignait la

puissance de la consonne sur la voyelle, il les faisait passer par

tous les extrêmes, de la règle la plus minutieuse de la grammaire au

mouvement le plus subit et le plus spontané du coeur humain.--Allons,

marche, ô marche, et qui que tu sois; élève de Doyen, tu es à lui, tu

es sa proie, et sa gloire; il te jètera tout armé dans le monde, au

delà des mondes connus. Qui que tu sois, si tu veux parvenir, sois

patient, laborieux, apprends par coeur les chefs-d'oeuvre, et lave-toi

les mains. C'est ainsi qu'il a créé plus d'un grand comédien qui,

avant lui, ne savait pas lire. Doyen était pour ses acteurs ce

qu'Hamlet était pour les siens. Seulement Hamlet, dans le fond de son

âme, est un méchant ricaneur: il se moque du père noble _qui lui

déchire sa passion comme du vieux linge_; il se moque de la princesse

dont le talent _a grandi du saut d'une puce_; Hamlet est traître

envers l'art, envers l'artiste. Doyen croit ingénument à son prince, à

sa princesse, il ne se moque de personne, il ne veut décourager

personne; il a de bonnes paroles et des promesses paternelles pour

tous ses enfants.

--Allons, dit-il, mon jeune Achille, avancez le pied droit, relevez la

tête, enflez la voix, ouvrez les yeux! n'oubliez pas que vous êtes _le

plus beau des Grecs_!--Allons, ma princesse, avancez la taille,

arrondissons ces deux bras un peu courts, penchez la tête. Il n'est

pas de roucoulements, de petites grâces, de minauderies dramatiques,

pas de gestes nobles, pas de sourire gracieux, que nos artistes

n'aient appris à l'école de Doyen. Là seulement on apprenait le

_To-Kalon_! C'est en vain qu'il y avait un Conservatoire et des

professeurs à ce Conservatoire; en rendant justice à nos grands

maîtres en déclamation, il faut reconnaître que M. Doyen a fait à lui

seul autant qu'eux tous, pour l'art dramatique. Aussi, voyez à Paris,

voyez dans nos provinces, cette tragédie élégante et savante qui

marche à pas comptés, qui s'étale et fait la belle, et la grave, et la

sage, aux yeux de la foule, hoquet héroïque et gloussement...

croyez-vous donc que ce soit le Conservatoire qui ait fait cela à lui

tout seul?

Et quand Hamlet a donné sa leçon aux comédiens, il déclame; il

s'arrête dans sa tirade, il demande au souffleur la fin de ce beau

vers _qui commence par Pyrrhus_; puis, quand il a déclamé tous les

vers qu'il sait par coeur, il s'arrête et, dit-il à ses comédiens:

_Soldats! je suis content de vous!_

Ainsi faisait M. Doyen. Après sa leçon, M. Doyen était accessible: on

pouvait l'approcher, on lui parlait, il était affable et bon. A la

fin, quand ses élèves avaient vaincu les plus grandes difficultés, il

daignait souvent jouer avec eux: il se mettait à la portée de leur

jeune intelligence, lui, M. Doyen, en grand costume, sous la pourpre

d'Auguste ou sous le casque de Burrhus!

C'étaient là des jours solennels. Le théâtre était balayé à fond,

éclairé à huit becs, il voyait jour de tous ses quinquets et de

toutes ses chandelles. Dès le matin chaque acteur était sur pied,

occupé à se faire un costume; et Dieu sait que de beau papier doré

était perdu, que de bonne gaze était gaspillée! C'était un chaos

charmant à voir. On s'appelle, on s'interroge, on se cherche, on se

tutoie par avance, comme si déjà l'on parlait en vers alexandrins; on

s'emprunte son rouge ou sa perruque. Que d'envie un pot de céruse a

souvent excitée! Junie est vernissée jusqu'à la tête, Agrippine a

gardé, malgré ses ans, sa peau naturelle, Britannicus n'a pas de

sandales. Dieux et déesses! tout manque à ces jeunes talents, l'espoir

du théâtre! Eh bien, M. Doyen suffit à tout, M. Doyen a tout prévu; il

est partout: portier, il est à sa porte, lampiste, il est à sa rampe;

il s'habille, il habille les autres, il retranche de son costume tout

ce qu'il peut en retrancher décemment pour vêtir son voisin; il va, il

vient, il fait ses recommandations, il a soin des accessoires; il

s'informe, en tonnant de sa voix de tonnerre, si le _tonnerre_ est

prêt, si les éclairs seront beaux, si l'ombre de Ninias aura son

masque, si la lettre d'Aménaïde est d'un papier assez jaune et d'une

écriture assez gothique?--Ami souffleur! dit-il, à ton poste! Il sait

à quel point le souffleur est un personnage important dans ces

premiers assauts.

Cependant la foule arrive. Étudiants, bonnes d'enfants, bourgeois de

la vieille roche, amis naïfs de l'émotion dramatique, enfants

au-dessus de neuf ans, militaires retraités, femmes malheureuses,

toute cette nation à part de tendres coeurs et d'esprits oisifs qui

aime encore la tragédie, arrive en haletant au théâtre de M. Doyen. On

se pousse, on se presse, on se heurte, on est ivre à l'avance, et les

mouchoirs sont prêts. O fête des sensations jeunes! ô vrai plaisir de

la tragédie! O vive attente de la catastrophe! O bonheur du drame!

Enchantements du rhythme! O plaisir décent de nos pères dont notre

malheureuse époque ne veut plus, on ne vous retrouvait que chez Doyen!

Quand Doyen avait tout dit, quand il était parvenu, en déclamant, et

réprimandant le parterre, rallumant le quinquet éteint, soufflant le

rôle de ses élèves, au cinquième acte de sa corvée, il n'y avait pas

de bonheur égal à son bonheur, pas de gloire égale à sa gloire!--Il

parlait du haut de son théâtre, et plus haut que du ciel. Il mourait

aux acclamations unanimes; puis mort il se relevait, et souriant comme

Hamlet, il disait comme lui:

Soyez les bienvenus, messieurs, dans Elseneur.

_Elseneur_, c'était son théâtre de la rue Transnonain. Mais, hélas! il

n'est plus cet homme heureux de tant de gloire! Il n'est plus, ce

grand pourvoyeur des théâtres de tragédie; avec lui s'est enfuie

haletante la terreur tragique; avec lui disparaissent l'étude et le

respect des modèles, le souvenir des grands maîtres. M. Doyen au

tombeau, la dernière pierre tombe au temple de Melpomène, le poignard

échappe à sa main débile, le cothurne abandonne ses pieds affaiblis.

Pleurez, vous tous qui aimez encore la pompe et les grands vers! Nous

tombons de la tragédie à l'opéra-comique, de l'opéra-comique au

vaudeville, du Théâtre-Français au Gymnase; nous n'avons plus de chute

à redouter.

J'ai dit que Doyen avait été un homme heureux durant sa vie, et je le

crois. Cependant il ne fut pas exempt des chagrins réservés aux grands

artistes: il avait bien pressenti avant sa mort la décadence de l'art,

mais jamais dans ses craintes les plus exagérées il n'avait imaginé la

décadence où nous sommes. La prose, hélas! remplaçant le grand vers,

les guenilles remplaçant la broderie et la pourpre, le bonnet rouge

sur des têtes modelées pour le casque athénien; les vampires, les

forçats; les mortes ressuscitées, les monstres, les bêtes fauves, et

Robespierre marchant sur une scène faite pour des rois et des héros,

c'étaient là autant d'horribles piqûres qui allaient à l'âme de notre

illustre artiste, autant d'essais informes qui échappaient à son

intelligence, autant de malheurs personnels auxquels il ne pouvait pas

survivre.

Il est mort à temps, le pauvre homme; il est mort avec l'art qui

faisait sa gloire; il est mort avec la tragédie qui lui était si

chère, mort comme elle, abandonné dans son cercueil! Ingrats élèves,

ingrats comédiens! C'est à peine s'ils ont conduit à sa dernière

demeure leur protecteur, leur ami. Ils ont oublié tant de sacrifices.

Avec une fortune médiocre, M. Doyen avait trouvé moyen de traiter

l'art en grand seigneur. Pour bâtir son théâtre, il avait vendu sa

maison. Tout comme un autre il aurait eu un salon aéré, une chambre

commode, un boudoir loin du bruit; il n'avait ni salon, ni chambre à

coucher, ni boudoir, il avait... un théâtre! Il aurait pu charger sa

muraille de tableaux choisis, d'aquarelles riantes, de bonnes gravures

amusantes à regarder... il avait des décorations pour son théâtre! Au

lieu d'aller aux champs respirer les parfums et les brises d'avril,

il se promenait entre les arbres de son théâtre. Il n'est guère de

bourgeois de Paris qui n'ait à soi un fauteuil à la Voltaire (ô M. de

Genoude, à la Voltaire) pour se reposer le jour; un lit de duvet pour

dormir; un bonnet de coton à mèche innocente pour enfermer sa tête; de

chaudes pantoufles pour l'hiver, une lampe astrale aux mouvements

réguliers, d'une clarté toujours égale, en un mot les jouissances

indispensables d'un luxe innocent qui est devenu une nécessité. M.

Doyen avait sacrifié à sa passion pour la comédie et les comédiens

toutes ces joies charmantes de l'intérieur. Son fauteuil était un

fauteuil de théâtre, un fauteuil du moyen âge, en bois noirci. Son lit

était le vrai lit de quatre pieds, sur lequel se réveillait Juliette,

sur lequel plus d'une fois, expira Mithridate. Il n'avait pour

s'éclairer, que la lampe funèbre à un seul bec de l'antiquité

homérique; la chlamyde incommode et froide lui servait de robe de

chambre; en façon de pantoufles fourrées, il chaussait de froides et

dramatiques sandales. Je vous l'ai dit, le théâtre le poursuivait dans

son intérieur le plus intime; la tragédie, inévitablement,

s'accouplait avec sa gaieté la plus folle.

A table, avec ses amis et ses enfants, les poignards servaient de

couteaux; le vin, cette joie... on le buvait dans _la coupe homicide_.

Je suis sûr que Doyen portait des chemises sans manches, comme il

convient à un Romain qui va les bras nus; quand il achetait une

couverture, il s'informait, non pas si la couverture était chaude,

mais si elle était entourée d'un fil rouge assez large pour servir au

besoin de manteau impérial.

JENNY LA BOUQUETIÈRE.

L'histoire de Jenny est une histoire extravagante; elle a fait un

métier que je ne saurais trop vous expliquer, mesdames. Cependant

comme elle avait un bon coeur accouplé à une belle âme, il faut

qu'elle ait sa biographie à part! Elle a rendu de grands services aux

artistes contemporains, cette aimable et vaillante Jenny!

Je dis Jenny _la bouquetière_, parce qu'elle vint à Paris vendant des

roses et des violettes pâles comme elle. On sait que pour le débit de

fleurs, il n'y a guère que deux ou trois bonnes places dans tout

Paris. A l'Opéra, le soir, quand les femmes riches et parées s'en

vont, en diamants, en dentelles, se livrer aux molles extases: alors

il fait bon avoir un magasin de roses et de violettes sur le chemin de

ces belles... la vente est sûre; tel Harpagon du matin, donnerait, le

soir étant venu, pour une rose, un louis d'or.

Mais quand vint Jenny à Paris, elle eut grand'peine à s'installer,

même sur le pont des Arts; tristes fleurs, sur le pont des Arts! des

fleurs sans parfum, sans couleur, image réelle de la poésie

académique, des fleurs de la veille à l'usage des grisettes qui

passent. Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune à

espérer pour Jenny.

Jenny la bouquetière se morfondait en misère et en larmes de toutes

sortes. Ce n'est pas que l'attention publique manquât à Jenny. Elle

fut beaucoup admirée dans la sphère où elle vendait ces tristes

fleurs. Il y eut plus d'un roué de la bourgeoisie qui fit des

quolibets à Jenny; mais elle ne les comprit pas.--Ils sont si laids et

si bêtes, ces Lauzun de boutique! Ainsi la fillette vendait ses

fleurs, plus mal de jour en jour. Rester sage et vivre est un grand

problème! Il fallait sortir de ce misérable état, à _tout prix_.

Quand je dis à _tout prix_, je me trompe: non pas au prix de

l'innocence, au prix de cette fortune éphémère du vice qui s'en va si

vite, et se fait remplacer par la honte. Ne crains rien pour ton joli

visage, humble et douce bouquetière; il y a, Dieu merci, quelque

fortune innocente à faire avec ta jeunesse et ta beauté, ma fille;

avec ton doux visage, tes doigts charmants, ta belle taille, et ce

pied bien cambré qui donne une forme agréable à tes souliers chétifs.

Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tu n'as pas même à

redouter mon souffle. Pose-toi là, ma fille, sous ce rayon de soleil

qui t'enveloppe de sa blancheur virginale. Allons, sois muette et

calme, et laisse-moi t'envelopper de poésie, mon idole d'un jour! Je

vois déjà voltiger autour de ta robe en guenilles les couleurs

riantes, les formes légères, les ravissantes apparitions de mon voyage

d'Italie. O muse! sous mon pinceau réjoui, sur ma toile glorifiée,

dans mon âme et sous mon regard, que de métamorphoses tu vas subir!

Vierge sainte, on t'adore, les hommes se prosternent à tes pieds;

nymphe au doux rire, les jeunes gens te rêvent et te font des vers.

Sois plus grave! et relevant tes sourcils arqués, réprime à demi cette

gaieté d'enfant... je te fais reine! Enfin, si tu veux poser ta tête

sur ta main frêle, et t'abandonner à la poétique langueur d'une fille

qui rêve, on fera de toi plus qu'une vierge: salut à la maîtresse de

Raphaël ou de Rubens! C'est beaucoup plus que si tu devenais la

maîtresse d'un roi!

Inépuisable Jenny! qu'elle vienne, l'inspiration me saisit et

m'oppresse! la fièvre de l'art est dans mes veines; ma palette est

chargée pêle-mêle, ma brosse est à mes pieds; viens, il est temps,

Jenny, la complice... et le modèle innocent de mon rêve. Allons,

Jenny, pose-toi, montre à mes yeux éblouis la Vénus de Praxitèle quand

toutes les beautés de la cité de Minerve posèrent pour la Vénus.

L'instant d'après, si je veux changer ma beauté cosmopolite, la voilà

Chloé, Lydie ou Néobule. Elle se promenait, tantôt sur un char

d'ivoire au portique d'Octavie! Enfant de la lyre, elle chantait les

chansons d'Horace ou _l'Art d'aimer_ d'Ovide! elle disait si bien:

_Lydia dormis!_

Vous autres, enfants, vous n'imaginez guère ce que c'est qu'une pauvre

fille qui rêve éveillée, et rêve pour vous; vous ne savez pas tout ce

qu'il y a de péril dans cette position d'une pauvre femme immobile,

muette, arrêtée à ce point fixe! Halte! et conservons cette extase! A

ce compte, une grande comédienne, est l'innocente beauté qui sert de

modèle au peintre, au sculpteur, au chercheur d'idéal! une comédienne

à huis-clos qui se drape avec une guenille, reine dont un foulard

forme la couronne, danseuse dont un tablier fait la robe de bal;

sainte martyre qui prie, les yeux levés au ciel, en chantant une

chanson de Béranger. Humble inspirée! elle passera par tous les

extrêmes, pour obéir aux moindres caprices de l'artiste: on la brûle,

on l'égorge, on l'étouffe, on la met en croix, on la plonge en mille

voluptés orientales; elle est en enfer, elle est au ciel; archange aux

ailes d'or, prostituée à l'air ignoble, elle est tout; elle passera

par toutes les habitudes de la vie: une dame, une bourgeoise, une

majesté, une déesse. Allons, parlez! que voulez-vous? Et tant de

labeurs, sans l'espoir d'une louange, et sans la plus petite part dans

l'admiration accordée au chef-d'oeuvre. On voit le tableau: que cette

femme est belle! quel regard! que d'inspirations véhémentes dans cette

tête où tout parle! Honneur au peintre, et rien pour le modèle! On

porte l'artiste aux nues, on le comble d'or et d'honneur: il n'y a pas

un regard pour l'humble Jenny; c'est Jenny qui a fait le tableau,

pourtant!

Assemblage inouï de beauté, de misère, d'ignorance et d'art,

d'intelligence et d'apathie! Innocente prostitution d'une belle

personne, qui veut sortir chaste et sainte des regards du maître,

après avoir obéi en aveugle à ses moindres caprices! Voyez-vous, mes

frères, l'art est la grande excuse à toutes les actions au delà du

vulgaire, il est la gloire, il sera même une excuse à cet abandon

qu'une humble jeunesse fait de son corps!... Il était si beau, ce

modèle _aux doigts de roses_! «La bouquetière» était douce et modeste,

autant que jolie!--Elle était soumise à l'artiste, et sitôt qu'il

n'était plus qu'un homme vulgaire, sitôt qu'il avait déposé le burin

ou l'ébauchoir, Jenny redescendait des hautes régions où l'artiste

l'avait placée pour s'y élever avec elle. Elle redevenait une simple

femme; elle rejetait sur sa gorge nue un mouchoir d'indienne, elle

rentrait sa jambe alerte dans son bas troué; on n'eût pas respecté _la

reine_ ou _la sainte_... on respectait Jenny.

Ce qu'elle est devenue? Elle a rendu aux beaux-arts plus de services

que tous nos ministres ne lui en ont rendu depuis vingt ans. Elle a

parsemé nos temples de belles saintes que Luther eût adorées; elle a

peuplé nos boudoirs d'images gracieuses, de ces têtes qu'une jeune

femme enceinte regarde avec tant d'espoir... elle a donné son beau

visage et ses belles mains aux tableaux d'histoire. Sa bienveillante

influence s'est fait sentir dans l'atelier de nos plus grands

peintres: Eugène Delacroix, Ary Scheffer, Paul Delaroche, se

glorifiaient de Jenny.--Jenny dédaignait l'art médiocre; elle

s'enfuyait à s'écheveler, quand elle était appelée par les célébrités

douteuses; elle ne voulait confier sa jolie figure qu'au génie... elle

a fait crédit à M. Ingres. Aimable fille! Elle a plus encouragé l'art,

à elle seule, que tous les Médicis! Hélas! l'art a perdu Jenny; il est

perdu le charmant modèle, et perdu sans retour. Jenny, infidèle à

l'art, pour être fidèle à son mari, s'est mariée à un beau gentilhomme

qui fut peintre un instant, et qui brisa sa palette en désespoir de

ces beautés qu'il ne pouvait reproduire et qu'il avait sous les yeux.

Devenue à son tour une femme heureuse, la petite bouquetière est un

_modèle_ accompli d'esprit, de grâce et de reconnaissance. Elle a

quitté ses pauvres habits et son châle de hasard; elle a chargé son

cou de diamants; les tissus de cachemire couvrent ses épaules; sa robe

est brodée et ses bas sont encore à jour, mais troués cette fois par

le luxe et la coquetterie; elle a des gants de Venise pour cette main

si blanche, et des senteurs de l'Orient pour cette peau si douce;

approchez, la grande dame est toujours Jenny la bouquetière, Jenny le

_modèle_. Si vous êtes grand artiste, si vous vous appelez Ingres,

Delaroche, ou Decamps, ou Johannot, arrivez, dites-lui: Il me faut une

belle main, madame... il me faut de blanches et fraîches épaules, elle

ôtera son gant, elle ôtera son cachemire.

Dites-lui: Jenny! je fais une Atalante, il me faut la jambe et le pied

d'Atalante! elle vous prêtera sa jambe et son pied comme autrefois

Jenny la bouquetière! Ingénue et dévouée à l'art; aimant sa beauté,

parce qu'elle est utile, et, pour sa récompense, se félicitant tout

haut d'être belle, parce qu'elle est belle partout: sur la toile, sur

la pierre, sur le marbre, sur l'airain, en terre cuite, en plâtre, et

toujours belle!

Ainsi, le peintre et le sculpteur n'ont rien perdu aux grandeurs de ce

_modèle_ accompli de tout ce qu'il y a de beau et de charmant.

MAITRE ET VALET.

Je me souviens encore du premier dîner que je fis à Londres; j'eus

certes le temps d'entendre et de voir, ignorant de la langue que

parlaient les convives, et goûtant avec précautions de leurs mets

favoris. Mon rôle fut un rôle passif une grande partie du repas, et ce

ne fut qu'au second service, quand se montrèrent le bel esprit et les

vins de France, si joyeusement annoncés par le fracas et la mousse

pétillante, que je commençai à devenir à peu près un homme, un homme à

jeun... avec des gens qui ont fort bien dîné.

Voici mon étonnement, et je vous le donne ici, non pas comme une

histoire amusante, mais comme étude des moeurs anglaises; vous ferez

de mon histoire ce que vous voudrez, et ce sera plus d'honneur qu'elle

ne vaut.

Donc (vous voyez que ce commencement se ressent de mon embarras),

j'étais assis à côté d'un gentilhomme anglais, très-poli, très-grand

buveur et fort communicatif pour un Anglais chez lui, dans son île,

sous sa charte anglaise, propriétaire, électeur, éligible, élu;

celui-là était membre de la Chambre des communes. Il était très-honoré

de toute l'assemblée; on écoutait ses moindres paroles avec déférence:

évidemment c'était un homme considérable, un homme hospitalier; sitôt

qu'il eut essuyé le premier feu de la conversation et qu'il y eut

répondu pour sa part, il finit par m'apercevoir: alors il me parla en

français, et me fit verser le premier verre de vin de Champagne, si

bien que nous fûmes tout de suite une paire d'amis.

En général, on ne rend pas assez justice au vin de Champagne. On le

boit à longs traits, il est aussitôt oublié qu'il est bu. On le

dépense à la façon d'un peu d'esprit que l'on aurait, au hasard et à

tout propos. C'est surtout lorsqu'on a quitté Paris que l'on comprend

bien la grâce et les divers mérites de ce cher compagnon célébré par

tous les poëtes. Paris est sa vraie patrie; il s'y plaît, il y est à

l'aise et dans toute sa joie et toute sa puissance; il aime les jeunes

gens de Paris, les femmes de Paris, les nuits de Paris. Telle femme

attend ce joli vin pour être aimable, et telle autre pour être belle;

il se mêle à leurs larmes d'amour, il donne le courage du duel et le

courage du jeu, tous les courages secondaires. C'est lui qui dompte

les chevaux rebelles, qui conduit les frêles tilburys au bois de

Boulogne; il est la vie et le mouvement de nos boulevards; sitôt que

le soir est venu, il se dandine aux Champs-Élysées. Il parle, on

l'écoute; il appelle, on lui répond. Fugitive espérance, orgueil d'une

heure et rêve d'un instant!

Hors de Paris, ce roi des bons vivants est à peine un exilé qui se

souvient de ses belles heures, mais il s'en souvient à de rares

intervalles, et tout de suite il retombe en sa tristesse, songeant à

la patrie absente. Que voulez-vous, hélas! qu'il devienne, à plein

verre et débouché par des mains inhabiles? Comment rire en ce verre

épais? Ce n'est pas un vin de province, c'est un vin de Paris. Laissez

à la province le vin de Mâcon, noble et franc, libéral et frondeur,

ennemi du sous-préfet et du maire; le vin du Rhin, qui porte des

moustaches et des éperons, véritable soldat toujours prêt à dégainer;

laissez à la province (elle ne s'en fâchera pas) le vin de Bordeaux,

limpide et clair comme l'eau des sources sacrées; mais le vin d'Aï,

par Voltaire! il est l'enfant parisien, c'est la joie parisienne. Il

aime, il devine, il reconnaît le Parisien «comme je reconnais la

signature de mon père quand il m'envoie de l'argent», disait un

Champenois de mes amis.

Que de longues et douces étreintes! que de paroles d'amour! que de

bonheur de se revoir! que de promesses de ne jamais se quitter! Le vin

de Champagne! il est notre heureux truchement dans les déserts de

l'Afrique; il est notre consul actif et dévoué en Orient, notre

pavillon protecteur dans le vaste océan, notre riche et puissant

ambassadeur dans les hautes nations. Je me sentis donc très-disposé à

cette naturalisation anglaise, ou, si vous aimez mieux, tous ces

messieurs se reconnurent Français, quand ce pétillement joyeux apparut

escorté par le bouchon qui saute, comme une grande dame est escortée

par son coureur.

A ce moment-là nous fûmes tous compatriotes, chacun but et parla en

français; je fus le roi du festin.

Vous raconter ce qui se dit alors, je ne saurais; d'ailleurs, ce n'est

pas là mon histoire; il faut attendre, pour que mon histoire arrive,

que la plupart de ces gentilshommes se retirent et que nous restions

seuls à table, occupés à boire, le gentilhomme anglais, moi et toi,

mon cher et digne Hawtrey, que cette scène digne de Sterne a fait

pleurer.

Contes Fantastiques et Contes Littéraires · 第 4 / 18 段