verres, et tenant de très-sérieux discours sur toutes choses frivoles,
le jeu, l'amour, les chevaux, les femmes, la politique, et enfin les
deux héros poétiques de la France et de l'Angleterre: Shakespeare et
Jean-Jacques Rousseau. Vous remarquerez qu'il n'y a pas un Anglais qui
ne parle de Jean-Jacques, pas un Français qui ne s'entretienne de
Shakespeare. Quel que soit le cours d'une conversation entre Anglais
et Français, il faut toujours qu'elle arrive invariablement à ces deux
hommes. Cela tient à ce que nos voisins ont accueilli Jean-Jacques
Rousseau persécuté, et que, nous autres, nous nous sommes tout
récemment soumis à Shakespeare... un demi-dieu! Nous lui avons
présenté notre épée par la poignée. Ainsi, nécessairement, nous avons
parlé de Shakespeare et de Jean-Jacques Rousseau ce soir-là.
Je ne sais comment, ni pourquoi, je vins à dire à notre Anglais, qui
les comparait l'un à l'autre avec beaucoup d'esprit, et qui trouvait
plus d'une affinité entre ces deux génies sauvages qui éclatent et se
manifestent au dehors par la pensée et par l'éloquence, comme fait un
volcan: «Ajoutez ceci à votre portrait, lui dis-je, ils ont été tous
les deux les humbles serviteurs de leurs maîtres: Shakespeare a tenu
les chevaux à la porte des théâtres, Jean-Jacques Rousseau a servi à
table chez un grand seigneur.» Je dis cela comme une chose de publique
autorité.
Mais jugez de ma surprise! A peine eus-je achevé cette malencontreuse
proposition, que je vois la figure de notre Anglais pâlir tout à coup
et devenir horriblement blême et triste, de joyeuse et rubiconde
qu'elle était. Je crus d'abord que le digne homme venait d'éprouver
les atteintes d'un mal subit, et je me préparais à lui porter secours,
quand tout à coup il se leva de table en sanglotant; puis, d'un geste,
il renvoya le valet qui nous servait. Quand il eut versé deux ou trois
de ces grosses larmes honnêtes qui sortent de l'âme et qui font tant
de peine à voir:
--Mon Dieu! s'écria-t-il, mon Dieu! que vous m'avez fait de peine sans
le vouloir, monsieur!
En même temps il reprit sa place à table; il appuya son front sur sa
main gauche; de sa main droite il se livrait à un mouvement convulsif
par-dessus son épaule, comme s'il voulait en arracher je ne sais quoi.
Nous étions là tous les deux, le regardant bouche béante, Hawtrey,
immobile et ne songeant pas à s'expliquer ce spleen subit, sinon par
l'ivresse, et moi, avec notre malheureuse littérature de bagne et
d'échafaud, m'attendant à trouver un de ces êtres _flétris par les
lois_, comme on dit, que la société rejette de son sein, dont les
romans abondent, qu'on voit partout sur nos théâtres, et que dans le
monde on ne rencontre nulle part.
Que sait-on! J'allais peut-être entrevoir une chose que je n'ai
jamais vue, un galérien en chair et en os!
Mon soupçon, littéraire et dramatique, prit bientôt une grande
consistance, quand j'entendis l'honnête gentleman s'écrier en portant
un regard effaré sur son épaule:
--Ne voyez-vous rien? Ne voyez-vous rien? messieurs?
Et son geste convulsif allait toujours.
Hawtrey lui répondit qu'il ne voyait sur les épaules de Son Honneur
qu'un très-bel habit de très-beau drap. Moi, silencieux, je pensais
tout simplement que le gentilhomme s'était trompé, et qu'il avait
voulu dire:--Ne voyez-vous rien _sous_ mon habit? et non pas _sur_ mon
habit. Je me croyais très-habile en ceci: il y a des moments où l'on
pousse la bêtise jusqu'à la cruauté.
Cependant le gentilhomme insistait: «Ne voyez-vous rien sur mon habit?
Ne voyez-vous pas cette maudite aiguillette?» Et tout à coup,
remarquant mon étonnement, désappointé que j'étais, de chercher une
simple aiguillette sur une épaule que je croyais marquée au fer chaud.
--Oui, dit-il en serrant les poings, oui, j'ai porté l'aiguillette;
j'ai servi à table; je suis un valet, indigne d'être assis à vos
côtés; donnez-moi une place derrière vos siéges, messieurs, et
permettez-moi de vous servir!
Hawtrey prit pitié de ce digne gentilhomme, et lui adressa de
consolantes paroles. Moi, j'avais un bien mauvais coeur ce soir-là (ce
n'est pas pourtant ma coutume!), je me disais que pour l'intérêt du
drame, si l'aiguillette était un acteur moins héroïque, il était plus
inattendu et plus nouveau, et je me demandais ce que le drame allait
devenir.
Alors commença un vrai drame: éloquence, colère, larmes, pitié, rires
aussi, rien n'y manquait; c'était un drame à la Shakespeare, et qu'il
n'eût pas laissé échapper, j'en suis sûr, s'il eût entendu cet homme,
avec tant de regrets, nous traîner dans toutes les angoisses de cette
condition que je lui avais rappelée avec tant d'innocence et si peu
d'à-propos!
Tout ce qu'il nous dit ne pourrait se redire; il le disait avec tant
d'éloquence et de douleur.
--J'en conviens, messieurs, j'ai porté la livrée; et je sens encore à
mon épaule innocente l'aiguillette fatale que n'ont porté ni
Jean-Jacques Rousseau ni Shakespeare; hélas! je sais trop quel est ce
supplice d'avoir son âme attachée au bout d'une sonnette! Vous êtes
tout seul dans l'antichambre à rêver, la sonnette à l'instant vous
réveille en sursaut. La sonnette est un tyran. J'ai été l'objet de ses
moindres caprices, l'instrument de ses moindres passions...
Disant ces mots, il restait abîmé dans sa douleur. Nous voulûmes le
consoler; mais lui, reprenant cette conversation souvent
interrompue:--Ah! disait-il, me consoler! cela est impossible; oublier
le passé, je ne saurais. Mes membres se sont pliés à la livrée, ils en
conservent l'empreinte. L'aiguillette pèse incessamment sur mon
épaule, ma tête est presque toujours découverte, je ne sais pas tendre
amicalement la main aux gens que je salue. Quand je monte en voiture,
le pied me brûle, et dans ma maison, parmi mes nombreux domestiques,
s'il faut implorer un service, je n'ose pas et j'hésite. Je suis
maudit. Une tache ineffaçable est à mon front!
Il se frappait la tête avec fureur.
Alors Hawtrey, qui est un puritain, un homme de la vieille Église,
voyant que cette puérile affliction n'avait pas de terme, se mit en
colère et s'emporta en chrétien contre l'orgueil de cet homme qui ne
pouvait pas oublier son ancienne condition, et se traitait plus mal,
pour avoir habité une antichambre, que s'il eût fait un voyage à
Botany-Bay.
--Cela est très-mal et très-peu chrétien, et très-peu digne d'un homme
raisonnable, monsieur, je vous le dis franchement.
Le gentilhomme se prit à sourire, en levant cette épaule qui le
faisait tant souffrir.
--Voilà ce que je me dis tous les jours, ce sont de vaines paroles.
Croyez-moi, j'ai fait tous mes efforts pour surmonter ce malheur
puéril. Vains efforts! quand je me suis bien raisonné tout le jour,
quand je me suis bien répété que tous les hommes sont égaux dans
l'Église et dans le royaume, la nuit arrive. Alors le frisson me
reprend. Je me mets au lit en tremblant, et je m'endors. Mon sommeil
est horrible. A peine endormi, je recommence mon métier d'autrefois.
J'étais maître, et je suis valet maintenant. Que de tortures! grand
Dieu! que de petites douleurs plus cruelles mille fois que les grandes
douleurs! C'est un rêve empreint de domesticité. Je loge dans les
combles de la maison. Dès le matin, je me lève pour panser mes
chevaux. L'animal bondit sous ma main; je le frotte et je le pare, et
dans sa robe luisante, je vois mon visage encore tout pâli par les
veilles. A peine ce cheval vicieux est pansé, j'entends le maître qui
sonne... Et bientôt le voilà sur le cheval que j'ai rendu si beau. Il
va, je le suis. Il s'arrête et je me tiens à distance. Il parle et
j'écoute. Il dîne avec ses amis, et moi, debout, j'entends leurs
éclats de rire et j'attends leur bon plaisir. Le même rêve ainsi
m'obsède toutes les nuits, toutes les nuits j'endosse la même livrée.
Je suis un laquais, vingt-quatre heures sur quarante-huit.
Et quand, après ce pénible sommeil, je me réveille enfin; quand je me
retrouve au lit du maître, et dans sa chambre, éveillé que je suis, je
tremble de voir arriver quelqu'un qui me chasse; il me faut une heure
au moins avant de m'habituer chaque matin à ma position nouvelle,
avant d'appeler mon valet de chambre! Il m'attend; il a peut-être
rêvé, la nuit, qu'il était le maître: il est plus heureux que moi.
--Monsieur, me dit-il encore, écoutez une histoire horrible. Sans
doute vous êtes comme moi, monsieur, et vous ne trouvez rien de plus
doux au monde que d'aimer une belle femme qui vous aime, de boire un
vin qui vous plaît, de tenir, une épée à la main, sur six pieds de
gazon, un homme armé d'une épée, un homme que vous haïssez. Cela est
heureux? On se sent vivre. Eh bien, la semaine passée, j'ai rêvé que,
moi, je servais à table mon rival et ma maîtresse. Pendant deux
longues heures j'ai fait mon service, obéissant à leurs moindres
gestes, écoutant leurs moindres propos, comprenant leurs moindres
signes! Malédiction, malédiction! ils se gênaient si peu devant moi!
Ils me comptaient pour si peu! Ils se livraient à leur fête comme
s'ils avaient été seuls!
Je les servais! Mon coeur battait à outrance. Ils se retournaient
comme s'ils avaient été inquiétés du bruit que faisait mon coeur. Ma
gorge était desséchée... Ils me demandaient à boire, et je leur
versais à boire! A la fin de ce repas maudit, quand je voulus me
venger et demander raison de son outrage, à l'homme qui m'outrageait,
il me demanda son épée et me fit signe de l'accompagner; du même pas,
il fut se battre avec un autre que moi, et je restai là, tranquille
spectateur... J'étais un domestique! Je n'étais pas un homme! Ah!
voilà pourtant les nuits que je passe, et voilà mes rêves, voilà ma
vie! Et le jour, je vis à peine; le jour, pendant lequel je suis
maître, je pense à la nuit qui va venir. Si je donne, honteux de
moi-même, le bras à ma femme,--avant peu, quand je serai son
valet,--elle va me traiter comme un chien, tant elle est insolente et
cruelle pour ses gens! Mes amis les plus sincères, je les hais, parce
que je sais qu'à la nuit tombante ils me feront porter un habit
galonné, qu'ils me donneront des ordres, et qu'il n'y aura plus devant
moi un seul de ces hommes si parés qui songe à cacher ses laideurs.
Voilà encore un des malheurs de notre condition, à nous autres
laquais: nous voyons l'humanité dans ce qu'elle a de plus vil et de
plus abject. Nous savons à point nommé, quand nos maîtres manquent
d'argent ou de courage; nous savons quand ils pleurent; nous
connaissons leurs maladies les plus cachées; nous mettons le doigt sur
leurs plaies les plus secrètes; ils ne se gênent pas avec nous:
pourquoi voudriez-vous qu'ils fussent des hommes pour nous? nous ne
sommes pas des hommes pour eux.
Malheureux que je suis, je méprise et je hais les hommes pour les
avoir vus dans toute leur nudité.
Ainsi parla ce malheureux fantaisiste... avec une éloquence
incomparable et que rien ne peut rendre. Au milieu de toute cette
colère, il eut des aperçus très-fins et très-ingénieux qui me
frappèrent, et qui m'échappent, comme ces beaux airs du grand Opéra,
dont on se souvient, sans pouvoir en chanter une note.
Cependant l'heure était fort avancée; à minuit, notre gentilhomme se
leva en sursaut:
--Voici l'heure où je redeviens laquais, nous dit-il.
Il sonna. Un des valets de la maison entra dans l'appartement.
--Voulez-vous, lui dit-il très-poliment, faire avancer ma voiture,
s'il vous plaît?
Il sortit en nous faisant un profond salut.
Restés seuls, Hawtrey et moi, nous entendîmes le carrosse armoirié qui
s'éloignait.
--Ceci est étrange! dit Hawtrey. Voici un sentiment singulier et tout
nouveau qui se révèle à nous mal à propos. C'est un mélange bizarre de
folie et de raison que je ne saurais définir, mais bien singulier.
Qu'en penses-tu?
--Je pense, lui dis-je, puisque nous avons parlé de Jean-Jacques
Rousseau, que voilà un homme qui dérange singulièrement les plus
belles pages qu'ait écrites Jean-Jacques Rousseau, son admirable
déclaration sur le remords.
LA VALLÉE DE BIÈVRE.
C'est notre berceau, cette vallée! Elle fut découverte, un jour de
printemps, par le plus sage et le plus heureux de tous les hommes, M.
Bertin l'aîné, notre père. Il avait planté ces vieux arbres, il avait
creusé ces pièces d'eau semblables à des lacs d'argent! Il nous
abritait, chaque année, de ces doux ombrages dont il était le dieu
visible. Ah! le brave homme et le libre esprit! Qu'il aimait les
belles choses! qu'il aimait les jeunes gens! qu'il aimait le vrai
mérite et le talent!
Nous étions quatre amis dans la vallée de Bièvre: la vallée est
entourée de bois et de prairies, les eaux sont penchées sous les
arbres penchés, le soleil jette en rayons brisés, sur ces arbres, sur
ces eaux, sur ce gazon, une lumière élyséenne: on n'entend aucun bruit
de la ville, aucune voix des hommes, aucune passion mauvaise; la vie
ici va toute seule, et la plus grande agitation qui se rencontre en
ces beaux lieux, c'est le mouvement du lac légèrement effleuré par
l'aile de l'hirondelle qui jette à l'azur son cri de joie.
Espace! enchantements! jeunesse! Il y avait, en cet Élysée, un poëte
de vingt-huit ans qui s'appelait Victor Hugo, entouré de ses quatre
enfants.
A cette heure enchantée, on n'entendait que le merle et le pinson, le
linot et la mésange; chacun de nous se taisait, jouissant de sa
béatitude à pleine âme, et regardant parfois si Paris ne venait pas
nous chercher, là où nous étions si bien, et si tremblants d'être
dérangés.
Il y a des pressentiments qui ne trompent pas: au plus fort de notre
recueillement, quelqu'un vint de Paris, ou plutôt tout Paris nous vint
dans la voiture de quelqu'un: un de ces premiers venus très-aimables
sur le boulevard de Gand, au foyer de l'Opéra, un des héros du Paris
futile, traîné par un beau cheval; jeune homme d'une gaieté toute
parisienne, très-bon jeune homme au fond, spirituel, obligeant,
affable, amusant, élégant dans ses manières et dans son langage, d'une
grande fortune et d'un beau nom, ce qui ne gâte jamais rien, même dans
les pays les plus constitutionnels, un homme, en un mot, parfait, mais
parfait à Paris... hors de Paris, insipide, ennuyeux, un véritable
animal hors de son élément, qui marche et parle au hasard, sans savoir
ce qu'il dit un être insupportable, aussi déplacé dans notre belle
vallée que tu le serais toi-même, ami Renaud, si tu quittais les
légumes de ton jardin et Marguerite ta ménagère, pour t'asseoir sur le
sofa de mademoiselle Taglioni.
Nous autres qui étions là, humant l'air et le soleil, et l'ombre, et
tout ce que l'homme infini peut saisir par les sens, par l'ouïe, et
par tous les pores, nous fûmes réveillés, en sursaut, par le bruit de
la grille qui tournait sur ses gonds, par les pas du cheval qui
arrivait au galop: nous nous sentîmes pris comme dans un filet, et ce
fut alors qui de nous tournerait la tête le dernier, pour savoir
comment s'appelait cette oisiveté parisienne, cet habit noir qui nous
arrivait, justement, avant le déjeuner.
Notre oisif, notre Parisien, vint à nous d'un air très-occupé, et,
nous voyant silencieux et béants, couchés sur la terre en toutes
sortes d'attitudes, il s'imagina que nous étions dans un moment
d'ennui, et ce fut là notre plus grand malheur; il voulut à toute
force nous distraire, et se monta tout de suite au ton de la plus
ennuyeuse gaieté.
--Bonjour, Arthur, dit-il, bonjour Antoine; bonjour Gabriel; bonjour,
messieurs; bonjour à vous tous; vous avez de singulières figures: on
vous prendrait pour des idylles du temps de M. de Florian. Ma foi!
vous avez raison! Au bout du fossé... il n'y a que le boulevard des
Italiens! C'est joli le jardin, mais la ville!
»A la ville, on va, on vient, on s'éclabousse, on se parle, on se
coudoie, on se heurte, on a toujours quelque chose à dire, à voir, à
faire. Est-on fatigué? l'on prend une chaise sur le boulevard, et l'on
voit passer le monde; chevaux, femmes, tableaux, livres, politique,
argent, tout nous distrait! tout cela c'est... vivre. Or, on vit
très-vite à la ville: chaque journée de vingt-quatre heures en a cinq
bien comptées. En dernier résultat, tout vous sert de spectacle et de
maintien, la Bourse et le palais de justice.» En disant ces mots, il
fut s'asseoir sur un banc au pied duquel nous étions tous couchés, de
sorte qu'il nous parla de haut en bas, ce qui est la plus malséante
position que je sache pour un conteur.
Comme, en résultat, notre ennuyeux dans la vallée est à Paris un homme
amusant, serviable, et que nous aimons tous, nous fûmes honteux, notre
premier moment d'humeur étant passé, non pas de l'avoir mal reçu, mais
d'avoir eu l'intention de le mal recevoir. Chacun de nous s'en voulut
de ce fugitif moment d'égoïsme involontaire dont il eût été bien
empêché de donner une raison plausible: aussi bien quand il nous eut
dit bonjour à tous, chacun de nous se hâta de lui rendre un _bonjour_.
Au silence qui régnait tout à l'heure sur la terrasse où nous étions,
succéda une conversation presque générale, tant nous avions hâte de
faire honneur au nouveau venu!
Il y a deux sortes de conversations (il y en a peut-être de plus de
deux sortes), la causerie ardente, hors d'haleine, et que rien
n'arrête, ou bien cette espèce de discours semblable au feu de sarment
qui pétille et s'éteint dès les premières étincelles. C'est ainsi que
commença notre conversation: nous voulions faire une politesse au
nouveau venu, et rien de plus; quoique réunis, nous étions amoureux de
silence... Il n'y a rien de plus doux! Le silence est aussi nécessaire
au milieu des champs que l'air, l'ombre et le bruit des saules
au-dessus de nos têtes. Ainsi les premières paroles étant échangées,
il nous semblait que nous allions nous taire; mais ce n'était pas le
compte de notre Parisien: il arrivait tout gonflé d'anecdotes, bourré
d'histoires de toutes sortes; il en était confit, il en était truffé,
il en avait une de ces indigestions contagieuses. Il fit donc avec
nous le rouet pendant une heure: à la fin, le voyant obstiné à
raconter toujours, nous prîmes un parti désespéré, nous résolûmes de
ne pas nous laisser assassiner d'histoires, sans répondre à
l'historien par d'autres histoires, et, par ma foi, puisque nous
étions réveillés d'une manière odieuse, nous nous mîmes à torturer
notre conteur à notre tour. Arthur, le premier, provoqua Gabriel.
--A propos de soirée, dis-nous, Gabriel, ton aventure de jeudi passé à
cet élégant troisième étage où tu nous conduisis avec un air si
réservé.
--Bon! répondit Gabriel, tu étais à ce bal aussi bien que moi, et tu
sais ce qui s'y est passé.
--Là, là! tu vois de bien plus belles choses que moi, Gabriel. Moi,
j'arrive au bal en inspiré, en vrai hasard: à peine entré, je ne sais
quel enivrement s'empare à la fois de ma tête et de mon coeur. Le
frôlement de la valse et les cris aigus de ces souliers de satin
m'agacent les nerfs comme le son d'un harmonica. Je suis étourdi par
le bal, je n'y vois rien; c'est un nuage de toutes les couleurs, un
murmure de tous les bruits, un enchantement qui touche à tous les
extrêmes. Je ne vois ni n'entends, je ne marche pas, je suis porté, je
rêve. Or, toi, c'est bien différent, mon fils: tu observes, tu
écoutes, tu regardes, tu es de sang-froid! Dans ce salon aux tièdes
effluves, tu te caches sous quelque tableau de ton choix, vis-à-vis le
reflet d'une glace, et te voilà le roi de la fête! Toutes ces femmes
parées, c'est pour toi qu'elles sont parées; c'est pour toi ce bouquet
de fleurs, ce regard baissé! Les sourires, tu les devines, les
ambitions, tu les comprends! Tu sais les mystères de ces coeurs
volages! C'est toi vraiment qui assistais en esprit à la fête de
l'autre soir!
Gabriel, à ce discours: A quelle heure es-tu sorti de ce bal?--Je ne
sais pas, dit Arthur; mais il était grand matin quand je l'ai quitté.
Les heures s'envolaient dans leur costume de danseuse; une de ces
belles heures, surprise par l'aurore: Ramenez-moi, m'a-t-elle dit, à
ma voiture! Et je l'ai ramenée; et elle m'a dit adieu avec un sourire;
et c'est là tout ce que je sais de ce bal.
--Vraiment! dit Gabriel, je te félicite de tomber toujours sur des
heures qui ont leur équipage à la porte; pour toi, Apollon est un dieu
complaisant qui ne craint pas de faire attendre un cocher de fiacre.
Je suis moins heureux que toi, je tombe souvent sur des _heures_ qui
vont à pied; et le soir même dont tu me parles, j'en ai reconduit une
à travers les rues de Paris.
A mesure que nos deux jeunes gens racontaient leur histoire, notre
Parisien redoublait d'attention. Évidemment, il s'engluait dans
l'intérêt du récit d'Arthur et de Gabriel.
--Et comment donc avez-vous reconduit chez elle cette belle _heure_,
le matin dont vous parlez?
--Mais, dit Gabriel, la chose est toute simple: le matin venu,
j'allais partir, quand je vis la dame italienne avec laquelle tu as
dansé, qui s'enveloppait de son manteau. C'était une belle et grande
personne aux yeux noirs; vive et résolue, elle descendit les trois
étages et se mit à marcher à grands pas dans la rue. Et moi, la voyant
seule, je lui offris mon bras sans rien dire; et elle l'accepta sans
rien dire, et voilà tout.
--C'est étrange! dit le Parisien.
La conversation tomba. Cette fois nous espérions que le silence allait
durer une heure, et déjà nous nous blottissions sous ce bon silence
comme on se tapit dans un bosquet d'aubépines; mais ce n'était pas le
compte de notre Parisien.
Notre Parisien voulait parler à toute force; il croyait qu'il était de
son honneur et de sa politesse de parler: raconter des histoires était
un devoir auquel il ne pouvait manquer; et malgré l'admirable retenue
de nos amis pour arriver à une conclusion silencieuse, il reprit la
conversation:
--Savez-vous, messieurs, que le marquis de Nhérac est mort?
Profond silence. Alors le Parisien, baissant la tête, nous regarda
l'un après l'autre; son regard plus encore que sa question demandait
une réponse.
--Quel marquis de Nhérac? demanda Moncalm.
En voyant Moncalm sortir de derrière son chêne, lui dont personne ne
soupçonnait la présence en ce lieu, j'admirai son imprudence et sa
politesse... Ajoutons que c'était un peu plus que la curiosité qui
tirait Moncalm de son repos.
Moncalm était un grand amateur de livres. C'est lui qui vendit une
ferme pour se présenter convenablement à la vente du fameux marquis de
Châteaugiron.
--Le marquis de Nhérac, reprit-il, ne s'appelle-t-il pas
Nhérac-Montorgueil? Et si c'est lui qui est mort, que devient sa
bibliothèque, et qu'a-t-on fait de son bel exemplaire in-4o d'_Isaïe
le Triste_, aux armes de M. de Thou?
L'intervention de Moncalm, et sa question faite d'un ton sérieux,
déjoua tous nos projets: nous entrions, malgré nous, dans ces
désespérantes conversations de la ville que nous voulions éviter. La
conversation allait commencer pour tout de bon entre Moncalm et le
Parisien, si je n'étais pas intervenu:
--Vous avez raison, Moncalm, c'est vraiment le marquis de
Nhérac-Montorgueil qui est mort, ce petit vieillard avec lequel nous
avons passé de si délicieux moments chez Sylvestre, un homme estimé de
Crozet, à qui Thouvenin ne faisait pas attendre ses reliures plus de
dix-huit mois.
--Et qu'est devenu son exemplaire d'_Isaïe le Triste_? demandait
toujours Moncalm.
--Il est entre les mains de ses héritiers, probablement, lui dis-je:
et je crus que la conversation s'arrêtait là.
Mais ce damné Moncalm, une fois à cheval sur son dada, rien ne
l'arrête. Et puis le moyen d'empêcher Moncalm de répondre au Parisien,
le Parisien d'interroger Moncalm?
Cependant, il y eut un moment de silence qui dura bien cinq minutes,
pendant lequel nous fûmes entre la vie et la mort de la conversation,
espérant bien que ces deux messieurs se tairaient.
Vains efforts! vain espoir! Après ces deux belles minutes de silence,
au moment où tous les yeux se portaient mollement sur tous les points
de l'admirable vallée:
--Ah! le singulier corps, ce marquis de Nhérac-Montorgueil, reprit
Moncalm.
Il n'en fallut pas davantage pour réveiller le Parisien; rien de ce
qu'il avait sous les yeux, les saules qui se balancent au gré du vent,
les platanes qui poussent, la maison blanche et qui fait un si
délicieux point de vue, avec son portique de quatre colonnes, les
aqueducs de Buc tout au loin, qui se cachent à demi sous les peupliers
jaloux, rien ne put retenir une nouvelle question du Parisien, placée
sur ses lèvres comme un pot de fleurs, sur les fenêtres d'une
grisette, sans garde-fous.