voix, et le geste, et le regard, et le sourire que Gustave avait
toujours connus à son père. C'était le même visage, les mêmes cheveux
blancs, la même majesté.
--Gustave, mon fils! mon fils! Gustave, dit-il, frappe donc...
Gustave, hors de lui, frappa son père!
Le vieillard tombe en gémissant, son sang coule, le poignard reste
cloué à la terre; la terre tremble! Le diamant se couvre d'un voile
comme font les pierres précieuses qui pâlissent à l'approche du
poison. A ce sang, à ce cri plaintif, à ces pleurs, à cette voix, à
ces traits, Gustave recule d'horreur! Il vient de se reconnaître
assassin, parricide; au même instant, le vin s'en va de sa tête, le
désir de son coeur; il veut laver sa main tachée de sang, le sang
reste à sa main; il pleure, il sanglotte, il s'accuse, il accuse le
ciel et la terre, il s'arrache les cheveux, il veut mourir!
... Le vieillard reprenant sa première forme, le relève, sa blessure
se ferme, le sang s'efface, et le mendiant d'une voix douce:
--N'accuse donc pas les hommes, ô mon fils; et quand la voix d'un
vieillard frappera ton oreille, ne te prends pas à chanter une frivole
chanson d'amour. O mon fils, dépose ton orgueil! sois humble et doux.
Ne déclame pas contre le vice et les vicieux! Je te le disais bien,
toi si honnête et si bon, te voilà devenu d'un seul coup assassin,
parricide et voleur!
Gustave, éperdu, se jeta aux genoux du magicien, car j'imagine que
c'en était un.
--O mon père, dit-il, quelle peur vous m'avez faite: assassin,
parricide et voleur! moi, gentilhomme! C'est la faute du vin, mon
père!
Et d'un pied furieux il repoussait les bouteilles vides. Le vieillard
se prit à le consoler.
--Console-toi, Gustave, tu es honnête et bon. Tu as soulagé ma misère,
ce soir, en me sacrifiant un plaisir innocent; je suis resté ton
obligé. Regarde! je suis guéri! Mon coeur bat plus calme que le tien.
Minuit va venir. Profite de cette heure de la lune nouvelle pour me
demander une grâce que je ne puis te refuser...
Et Gustave hésitait...
--Veux-tu mon diamant? dit le vieillard.
--Ton diamant! dit Gustave reculant d'horreur, non, non! Je ne veux
rien pour moi!
--Et tu ne veux rien pour les autres? dit Honestus.
Gustave réfléchit profondément.
--Il est une chose que je veux pour les autres et pour moi, dit-il.
--Laquelle, reprit Honestus déjà inquiet.
--Écoute ceci, reprit Gustave, écoute, voici ce que je veux: «Que le
vice disparaisse du monde, que le crime abandonne la terre;--que le
règne de la vertu arrive enfin. Tu l'as dit, tu ne peux pas me
refuser.
Le vieillard poussa un soupir.
--Répète ton voeu à haute voix, dit-il.
Gustave répéta son voeu à haute voix.
En même temps, on entendit sortir de dessous terre un atroce et
ridicule ricanement. On eût dit le ricanement d'un vieil apothicaire
parvenu ou d'un huissier enrichi: ce rire était bête et méchant.
--Qui rit ainsi? demande Gustave.
--L'esprit des ténèbres, reprit le vieillard. Il ricane aux voeux
absurdes des mortels. Son rire n'a jamais été si brutal
qu'aujourd'hui, en entendant ton voeu.--Rétracte-le, ce voeu funeste,
ô mon fils! tu ne l'as pas encore prononcé une troisième fois!
--Vieillard, dit Gustave, tu ne m'as donc pas entendu? c'est
l'abolition du vice que je demande; la disparition complète des
erreurs; le règne absolu de la vertu et des sages! Et il répéta à
haute voix sa troisième abjuration.
Le gros ricanement se fit entendre, et le vieillard leva au ciel des
yeux remplis de larmes; puis il s'écria, avec un soupir de regrets.
«Soit fait comme tu le veux, mon fils!» Il prit Gustave par la main.
Ils sortirent à pied dans la rue. Le ciel était pur, l'air embaumé,
les étoiles scintillaient dans le ciel, la nature dormait mollement
dans l'ombre et dans les fleurs.
--Hélas! dit le vieillard, dites adieu à cette belle nuit; la nuit,
c'est le vice du soleil: c'est le repos de l'astre du jour. Plus de
péché sur la terre et plus de nuit pour la terre, plus de repos pour
le soleil, plus d'ombre le soir. Que tes rayons soient tendus sans
relâche sur nos têtes, soleil! que le soir ne ferme plus ton palais de
cristal!
Le jeune homme, à ces mots, croyant que son compagnon se livrait à une
boutade poétique, le laissait dire et suivait son chemin.
Au détour d'une rue, ils rencontrèrent une échelle attachée à une
fenêtre, à cette échelle, des hommes grimpaient.--Qu'y a-t-il? demanda
Gustave.
--Il y a que voilà de malheureux voleurs, reprit le mendiant, que
votre loi contre le vice a surpris après leur vol. Soumis à la vertu,
qui est à présent seule maîtresse de ce monde, ils viennent rapporter
ce qu'ils ont dérobé cette nuit; trop heureux si le maître de la
maison ne les prend pas en flagrant délit de restitution, leur bonne
action leur coûterait cher.
Gustave pensait avec bonheur à la joie du maître de la maison quand il
retrouverait à son lever les objets enlevés chez lui. Mais le
mendiant:
--Je vous comprends, dit-il; mais cet homme volé est le commandant de
la maréchaussée; il a une femme et des enfants à nourrir: tout ce
monde ne vit que par les voleurs, et le pauvre hère sera
désagréablement surpris quand il ne trouvera plus un voleur à arrêter.
--Qu'importe? pensait Gustave; la vertu de tout un peuple est-elle
achetée trop cher au prix du bonheur d'un gendarme? Ainsi songeant,
ils suivirent leur chemin; d'une maison décriée ils virent qui
s'enfuyaient plusieurs filles peu vêtues; leurs équivoques amants
s'enfuyaient, épouvantés de leur désordre.
--Holà! dit Gustave, encore un effet de la vertu!
--Hélas! dit le bonhomme, il fallait, j'en ai peur, quelques femmes
sans vertu, pour servir de repoussoir aux honnêtes femmes. La misère
et le malheur de ces coquines étaient pour les autres femmes un
encouragement à bien faire. Imprudent! j'ai bien peur que toutes les
femmes étant forcément honnêtes, les hommes ne fassent pas grand cas
de la grâce et de l'humeur. Mais ces profonds raisonnements
dépassaient Gustave, il ne les comprenait pas.
A une fenêtre ils s'arrêtèrent. Un spectacle étrange vint frapper
leurs regards. Une femme, belle et jeune, se tenait agenouillée au
berceau de son enfant. Le lit était défait et brisé. Dans un coin de
l'appartement se tenait un jeune homme pâle et beau. Cet homme et
cette femme, dans la nuit, près d'un enfant, près de ce lit brisé,
avaient été surpris sans transition par cette vertu subite qui venait
tout à coup tomber dans le monde. Fléau subit qui ôtait sa grâce aux
larmes, ses douceurs aux remords; vertu qui desséchait l'âme et la
surprenait plus qu'elle ne la saisissait.
--Que font là cet homme et cette femme? demanda Gustave au vieillard.
Le vieillard répondit:
--Cet homme et cette femme étaient tout à l'heure deux amants; ils
s'aimaient avec la passion la plus tendre. Le jeune homme a séduit à
grand'peine la femme de son ami; ils ont été surpris cette nuit par la
vertu que nous avons jetée dans le monde. Aussitôt leur repentir a
devancé leur crime; à présent la mère implore le pardon de son enfant
pour les torts dont elle s'est rendue coupable envers son père. Le
séducteur s'éloigne, en maugréant, de la belle pécheresse; tout est
dérangé dans ces deux existences qui étaient bien arrangées pour être
heureuses une heure, et s'en repentir vingt ans. Les voilà bien
avancés sous cette avalanche de vertu: la femme est idiote, le mari
est très-ennuyé de la reprendre et l'amant épousera dans huit jours
une faiseuse de romans. C'était bien la peine de les déranger par ta
vertu!
Ils continuèrent à marcher dans la ville. Ils arrivèrent à une grande
place chargée de grands arbres; des hommes se précipitaient par
milliers hors de toutes les maisons; c'était un débordement à faire
peur. Des figures hâves, des corps grossiers, des mains rudes, on eût
dit autant de loups chassés de leurs repaires qui arrivent dans la
ville en hiver. Pour s'opposer à cette foule hurlante, les soldats de
la ville accouraient, fantassins et cavaliers, canons et tambours,
enseignes déployées, mèches allumées. On chargeait les fusils, les
canons, pour tenir cette foule en respect.
--D'où vient tout ce peuple hideux, s'écria Gustave, et que vient-il
faire au grand jour?
--Vous voyez, dit le vieillard, la nation des joueurs, des filous, des
hommes de débauche, des espions, des biographes, que la vertu vient de
chasser de leurs occupations et de leurs ténèbres. Notre vertu est
tombée sur la tête de ces gens-là, comme un seau glacé sur la tête
d'un fou. Regardez-les, Gustave, et dites-moi si ces bandits étaient
faits pour la vertu? Des âmes de boue et des corps penchés vers la
terre comme ceux de la brute. Des appétits gloutons, des ventres
insatiables. La vertu que vous leur avez jetée, comme on donne un
soufflet à un menteur, leur fait honte au jour, bien plus que ne
ferait une tache à leur habit. Croyez-moi, c'est un grand malheur
d'avoir tiré de leurs cloaques les insectes qui se cachaient dans ce
limon. Croyez-moi, Gustave, il faut laisser le cloporte à sa fange et
le voleur dans sa caverne. Il faut laisser l'araignée dans sa toile et
la fille de joie à son bouge. N'agitons jamais la fange des villes.
Voyez ce que va devenir tout ce peuple de filous honnêtes gens. La
ville en a peur, les voyant tous réunis; elle n'a pas assez de
philosophes pour les maintenir dans la vertu.
Cependant le jour se levait, et pourtant le silence de la nuit,
effrayant dans le jour, se prolongeait encore. Pas de voitures dans la
rue; on n'entendait ni les cris du paysan matinal, ni le marteau du
forgeron; les marchés étaient déserts.--Pourquoi tout ce silence? dit
le jeune homme au vieillard.
--A présent qu'ils sont tous vertueux, qu'ils n'ont point de faux
désirs, les hommes dorment en paix et se reposent, ils n'ont plus
besoin de s'agiter.
A la porte des boulangeries et de tous les marchands de comestibles,
les plus riches s'agitaient, et tendant leurs mains chargées d'or,
demandaient un morceau de pain. Mais tout le pain de la journée avait
été distribué gratuitement aux pauvres gens par la vertu des
boulangers. Ainsi les riches mouraient de faim, parce que les bouchers
et les rôtisseurs étaient entrés subitement dans la vertu.
A certain carrefour, sur les bords de la rivière, des malheureux
rendaient leur âme. Or, c'étaient des espions, des recors, des
diffamateurs de profession, des faussaires, des _grecs_, des chenapans
et autres gens de métiers équivoques, qui, par vertu, ne voulaient pas
continuer leur métier.
Au palais du roi plus de gardes; le monarque ne craignait plus
personne, et personne ne le craignait. Les courtisans se fuyaient
comme on fuit la peste; chacun dans le palais se dénonçait soi-même.
«J'ai volé le peuple, disait l'un; j'ai fait couler le sang, disait
l'autre; j'ai dépouillé l'orphelin, disait un troisième; j'ai rempli
les cachots et les bastilles, disait le ministre.» Tous les hommes de
cette cour s'accusaient de s'être vendus, et les femmes aussi: c'était
horrible à voir, horrible à entendre. Le roi effrayé voulait abdiquer
sa couronne; mais par vertu personne ne la voulant accepter, il était
forcé de rester roi.
Enfin, ce peuple démasqué, cette foule sans physionomie, ces vertus
vagabondes, aussi communes que le pavé des chemins, tout cela
végétait, monotone, hideux, malsain, ennuyé, ne songeant plus à la
terre, attendant la mort et le ciel. Le jeune homme, à l'aspect de ce
troupeau de moutons qui tous obéissaient à la même impulsion, fut
saisi d'une horreur profonde.
--Oh! mon Dieu, dit-il, quel mal j'ai fait au monde en lui ôtant le
vice et le crime!
--En lui ôtant le vice et le crime, reprit le vieillard, vous avez tué
le monde, vous l'avez privé de sa principale condition d'existence,
vous lui avez enlevé la morale universelle, enfin vous avez privé la
vertu de sa propre estime en la rendant plus commune que le sable des
rivières. Changez tous les cailloux en or, et l'or n'aura plus de
prix. Retiens ceci, mon fils! il fallait cette triste expérience pour
t'apprendre qu'il n'y a rien de plus dangereux parmi les hommes qu'une
vertu universelle... Il en est de la vertu comme de la vérité. Il faut
jeter les vérités une à une dans le monde; ouvrir la main pour les
répandre brusquement, c'est un crime. La vérité trop grande brûle et
ne brille pas.
Le jeune homme, sans réponse, alla s'agenouiller à la porte d'un
temple désert; car depuis que les hommes étaient vertueux, ils avaient
oublié la prière.
--Oh! mon Dieu, dit Gustave, en joignant les deux mains; mon Dieu,
retirez toute cette vertu de la terre; rendez aux hommes le vice qui
les unit les uns aux autres; rendez-leur le crime qui les rend
vigilants, et leur fait aimer les lois. Mon Dieu, faites que les
hommes soient encore et toujours voleurs, méchants, assassins,
espions, blasphémateurs, impies; que les femmes soient toujours
coquettes et fausses, et vénales!...
La prière monta aux pieds de l'Éternel.
Tout reprit son ordre accoutumé dans le monde. Le vice rendit à la
société humaine le mouvement et le charme que la vertu lui avait
enlevés. Quant au vieillard, il jeta sur le jeune homme un regard
satisfait.
--C'est bien, mon fils, lui dit-il, te voilà revenu à temps d'un
paradoxe fatal; te voilà convaincu par toi-même, que tout est bien
dans le monde, et que d'en enlever le moindre des péchés capitaux, le
plus léger de tous, la gourmandise, serait en déranger la savante
harmonie.--Adieu, mon fils! à présent que vous êtes indulgent pour les
moins sages, rien ne manque à votre sagesse. Il faut cependant que
vous emportiez un souvenir de votre ami le mendiant. Vous avez refusé
mon diamant, prenez ces trois fleurs, ce lis, cette violette et cette
tulipe diaprée: le lis est l'innocence, la violette avertit d'être
humble et modeste, la tulipe représente la santé. Tant que la tulipe
fleurira, les deux autres fleurs seront florissantes: la santé est un
vase qui renferme toutes les autres vertus.
Ainsi parla le vieillard; il embrassa Gustave, et ils se séparèrent
pour ne plus se revoir.
* * * * *
Depuis ce temps, le jeune sage est devenu un si grand philosophe,
qu'il est mort membre correspondant des académies de Dijon, de Lyon et
de Nancy.
LA MORT DE DOYEN
--1832--
La semaine passée, en un coin obscur de sa maison, sous un théâtre,
entre un palais grec et la forêt romaine, est mort, ou plutôt s'est
éteint paisiblement, le dernier, le seul protecteur de la tragédie et
de la comédie de ce plaisant pays de France. C'était la première fois
qu'il mourait sans poignard, sans poison, sans applaudissements autour
de lui, le brave homme; eh! je ne dirai pas sans larmes, il avait une
famille et des amis; mais comparez ces larmes pénibles, arrêtées par
la douleur, aux pleurs abondants qui suivaient toujours la mort
d'Orosmane ou la mort de César? Aussi bien, dans cette grande perte,
avons-nous la consolation de penser que cette mort fut heureuse. Au
silence qui l'entourait à son lit funèbre, M. Doyen a rendu son âme à
la façon de l'empereur Auguste: _Applaudissez, la farce est jouée!_
fut le dernier mot de Doyen et d'Auguste, empereur.
Vous aurez beau chercher dans les biographies, dans les
autobiographies de l'art dramatique; vous aurez beau chanter les
louanges des grands seigneurs et des nobles âmes qui protègent ce bel
art, aujourd'hui anéanti, vous ne trouverez personne, entendez-vous,
personne, qui ait montré autant de zèle (voilà pour l'acteur); autant
de désintéressement et de bonne volonté (voilà pour le Mécène), qu'en
montra M. Doyen dans le cours de sa longue et double carrière. C'était
dans cet homme unique une mémoire inflexible, une critique sévère et
bienveillante, un respect inaltérable pour les traditions des maîtres,
un dévouement superbe aux grands poëtes d'autrefois. M. Doyen avait
plus que de la passion pour le théâtre; le théâtre était sa vie et sa
gloire. Dédaigneux de fouler cette misérable terre en proie à des
révolutions si mesquines, M. Doyen aimait à parcourir la scène
tragique à longs pas; il aimait ce retentissement dramatique, agréable
aux oreilles bien faites; il se plaisait dans le monde terrible des
aventures sanglantes, des amours empoisonnées, des vengeances
cadencées avec art. De ce monde à part, il était à la fois le dieu, le
roi et le concierge; il était le grand-prêtre de ces croyances
abolies, il s'enivrait de l'encens qu'il brûlait sur les autels
abandonnés de la tragédie antique; il se tenait à la porte du
sanctuaire pour choisir les élus de cette religion profanée. Toute sa
vie est ainsi faite, entourée à plaisir de poignards et de poisons,
occupée à profusion de festins funèbres où le père mange son fils, de
tombeaux où les ombres parlent; remplie à vous donner le vertige,
d'incestes, de méprises, d'assassinats. La tête de Doyen appartenait
aux rois sans couronne, il était le mari des épouses sans maris, des
mères sans enfants, il était l'amoureux des amantes échevelées, à
peine couvertes d'un voile noir: telle fut la tâche auguste de M.
Doyen; il mena pendant soixante ans sa vagabonde existence au milieu
de toutes ces ruines. Ilion perdue, Athènes en cendres, Rome en
ruines, la Gaule égorgée, voilà ses villes de prédilection, voilà sa
géographie; il a vécu dans ces désastres; il en est mort. Quand il
vivait, il ne connaissait ni les frais ombrages de Meudon, ni le riant
Fontainebleau, ni les eaux jaillissantes de Saint-Cloud. Que lui font
ces ombrages d'un jour? Parlez-lui de la statue de Pompée et des
champs de Philippes; parlez-lui des Pyramides en fait de prodiges: en
fait de ruines, il ne connaît que Thèbes et Memphis; il eût donné
toutes les dynasties royales de l'Europe pour la race d'Agamemnon,
cette race sans fin d'Agamemnon qu'il a vue finir!
L'illusion a bercé ce digne homme, et la plus puissante illusion. Il
vivait, il agissait, il se démenait dans une histoire infinie en
sensations de tout genre. Entouré de crimes, de révolutions et de
meurtres, comme il l'a été toute sa vie, il faut l'honorer et
l'estimer comme le plus heureux des mortels.
Cet homme était né avec tous les instincts d'un grand artiste. Il
avait pourtant commencé par être peintre et décorateur de son métier.
C'était encore la mode en France, quand il commença, de dorer
l'intérieur des maisons, de fixer sur les portes des cariatides
bizarres, d'attacher au plancher la foule bouffie des Amours: on
s'entourait de guirlandes et de fleurs. C'était un bon métier, celui
de Doyen. Doyen, du chapeau fleuri, il en fit un art, juste au moment
où le peintre David nous rappelait à l'antique simplicité.
En cette crise, Doyen était perdu si le peintre des petits salons
dorés ne se fût pas senti la vocation des bâtisseurs de temples pour
les rois et de palais pour les dieux. Mais, quoi! c'était alors un
mauvais temps pour les dieux comme pour les rois. L'église et le
palais étaient également abandonnés. Doyen, décorateur sans ouvrage, à
défaut de l'église et du palais, s'empare du théâtre, qui seul reste
encore debout par le privilége des passions, quand toute vertu est
éteinte. Passez donc sous son pinceau rapide, palais orientaux,
temples profanes, forêts sacrées; arrivez sur la toile de Doyen,
rivages décrits par Homère; enfants, dressez la tente d'Achille,
préparez l'autel d'Iphigénie, faites descendre le nuage de Jupiter,
enflammez la demeure de Pluton: le ciel, la terre et les enfers
appartiennent à Doyen. Qu'importent les révolutions qui passent?
qu'importe ce bruit d'empire qui vient et qui s'en va?
C'est ainsi que, poussé par son démon familier, et ne pouvant réaliser
son idéal, il élevait des châteaux aussi beaux que des châteaux en
Espagne, il parait ses nouveaux domaines avec tout ce qu'il put réunir
de vermillon et d'azur; son univers, il le fit, autant qu'il le put,
hardi, noble et fantasque; il colora les cieux, il colora les mers, il
colora les montagnes. Or son septième jour étant venu, il s'assit un
beau matin sur son pic le plus élevé, et regardant à ses pieds tant de
rivages silencieux, tant de palais déserts, il fut triste comme un
dieu quand l'homme au monde créé manquait encore. Au théâtre qu'il
avait élevé, Doyen comprenait qu'il manquait un drame, un acteur... et
le _fiat lux_.
Mais la tristesse de Doyen ne dura pas plus d'un jour.
La révolution et le malheur des temps l'avaient jeté dans l'idéal. Il
s'était vu forcé de décorer un théâtre, faute d'avoir une maison
vulgaire à restaurer; son théâtre est fait, ne croyez pas qu'il reste
vide et sonore comme un cénotaphe à des mânes égarés. Espérez! le
théâtre de Doyen s'animera bientôt, ces échos muets vibreront, cette
nature versera des larmes. Ici l'homme est double: un homme, un
artiste. Eh bien, le théâtre étant bâti, l'artiste a fait un pas; le
théâtre est bâti la veille, Doyen est comédien le lendemain: il n'y a
guère plus de cinquante ans que cela est arrivé.
Alors commença pour cet homme extraordinaire ce dévouement de tous les
jours et de toutes les heures à l'art dramatique pour lequel il ne
semblait pas né. L'apprentissage de notre acteur se fit vite. Il
arrivait, il faut le dire, à une belle époque: Lekain vivait, Larive
était applaudi, le Théâtre-Français était une puissance, on comptait
encore pour beaucoup la tragédie en cinq actes; une chute en ces temps
de la fiction dramatique faisait plus pour la fortune et la réputation
d'un poëte, que ne ferait un succès aujourd'hui. Doyen ne se
découragea pas; seul encore, ignoré, propriétaire inoffensif de son
petit théâtre, il élevait autel contre autel; il commença, de
sang-froid, cette lutte pénible et ces longues rivalités qu'il a
soutenues toute sa vie contre le Théâtre-Français, et dont il est
sorti vainqueur, après quarante ans de combats.
Comédien, portier, machiniste, souffleur, régisseur, contrôleur,
décorateur, poëte ou peintre de son théâtre, c'était surtout par
l'intelligence que brillait Doyen. Quand il dressait à ses risques et
périls ses tréteaux splendides, malgré le succès apparent du
Théâtre-Français, il comprit qu'il y avait décadence dans l'art
dramatique, et que ce fruit, si vermeil en dehors, était piqué au
dedans. Alors, en effet, La Chaussée introduisait au théâtre le drame
bourgeois, Marivaux chargeait de paillettes les habits et le discours
des marquis de Molière, le récit tragique dépérissait; les machines
remplaçaient la tirade. O misère! ils avaient dressé un bûcher sur la
scène dans la _Veuve du Malabar_! Bien plus, la déclamation notée
était sourdement attaquée par quelques esprits novateurs qui, malgré
l'opinion de Voltaire et ses arrêts datés de Ferney, continuaient à
soutenir que le vers tragique n'était pas fait pour être déclamé.
Voilà ce qui perdit Talma.
Talma! Il ne fallait point parler de Talma devant Doyen. A tous les
acteurs qu'il avait faits, et il les avait faits presque tous, Doyen
préférait Talma. C'était Doyen qui avait fait Talma. Il lui avait
ouvert son théâtre, il lui avait prêté ses habits de consul romain, il
lui avait enseigné la puissance du vers déclamé. Talma était son élève
chéri, la gloire de sa vie et l'orgueil de son théâtre. Eh bien, Talma
l'avait trahi. Un jour, Talma avait oublié, ingrat génie! le théâtre
de la rue Transnonain et son bon maître Doyen; Talma avait cessé de
déclamer le vers pour le parler, Talma avait oublié le grand geste, il
avait abaissé la passion tragique d'une coudée; Talma parlait,
marchait, s'asseyait, entrait et sortait comme un simple mortel; Talma
n'avait gardé aucune des traditions de son maître! Grands dieux! quel
dommage et quels regrets cuisants pour M. Doyen!