Le vieillard changea tout à coup de visage. Il prit et l'habit, et la

voix, et le geste, et le regard, et le sourire que Gustave avait

toujours connus à son père. C'était le même visage, les mêmes cheveux

blancs, la même majesté.

--Gustave, mon fils! mon fils! Gustave, dit-il, frappe donc...

Gustave, hors de lui, frappa son père!

Le vieillard tombe en gémissant, son sang coule, le poignard reste

cloué à la terre; la terre tremble! Le diamant se couvre d'un voile

comme font les pierres précieuses qui pâlissent à l'approche du

poison. A ce sang, à ce cri plaintif, à ces pleurs, à cette voix, à

ces traits, Gustave recule d'horreur! Il vient de se reconnaître

assassin, parricide; au même instant, le vin s'en va de sa tête, le

désir de son coeur; il veut laver sa main tachée de sang, le sang

reste à sa main; il pleure, il sanglotte, il s'accuse, il accuse le

ciel et la terre, il s'arrache les cheveux, il veut mourir!

... Le vieillard reprenant sa première forme, le relève, sa blessure

se ferme, le sang s'efface, et le mendiant d'une voix douce:

--N'accuse donc pas les hommes, ô mon fils; et quand la voix d'un

vieillard frappera ton oreille, ne te prends pas à chanter une frivole

chanson d'amour. O mon fils, dépose ton orgueil! sois humble et doux.

Ne déclame pas contre le vice et les vicieux! Je te le disais bien,

toi si honnête et si bon, te voilà devenu d'un seul coup assassin,

parricide et voleur!

Gustave, éperdu, se jeta aux genoux du magicien, car j'imagine que

c'en était un.

--O mon père, dit-il, quelle peur vous m'avez faite: assassin,

parricide et voleur! moi, gentilhomme! C'est la faute du vin, mon

père!

Et d'un pied furieux il repoussait les bouteilles vides. Le vieillard

se prit à le consoler.

--Console-toi, Gustave, tu es honnête et bon. Tu as soulagé ma misère,

ce soir, en me sacrifiant un plaisir innocent; je suis resté ton

obligé. Regarde! je suis guéri! Mon coeur bat plus calme que le tien.

Minuit va venir. Profite de cette heure de la lune nouvelle pour me

demander une grâce que je ne puis te refuser...

Et Gustave hésitait...

--Veux-tu mon diamant? dit le vieillard.

--Ton diamant! dit Gustave reculant d'horreur, non, non! Je ne veux

rien pour moi!

--Et tu ne veux rien pour les autres? dit Honestus.

Gustave réfléchit profondément.

--Il est une chose que je veux pour les autres et pour moi, dit-il.

--Laquelle, reprit Honestus déjà inquiet.

--Écoute ceci, reprit Gustave, écoute, voici ce que je veux: «Que le

vice disparaisse du monde, que le crime abandonne la terre;--que le

règne de la vertu arrive enfin. Tu l'as dit, tu ne peux pas me

refuser.

Le vieillard poussa un soupir.

--Répète ton voeu à haute voix, dit-il.

Gustave répéta son voeu à haute voix.

En même temps, on entendit sortir de dessous terre un atroce et

ridicule ricanement. On eût dit le ricanement d'un vieil apothicaire

parvenu ou d'un huissier enrichi: ce rire était bête et méchant.

--Qui rit ainsi? demande Gustave.

--L'esprit des ténèbres, reprit le vieillard. Il ricane aux voeux

absurdes des mortels. Son rire n'a jamais été si brutal

qu'aujourd'hui, en entendant ton voeu.--Rétracte-le, ce voeu funeste,

ô mon fils! tu ne l'as pas encore prononcé une troisième fois!

--Vieillard, dit Gustave, tu ne m'as donc pas entendu? c'est

l'abolition du vice que je demande; la disparition complète des

erreurs; le règne absolu de la vertu et des sages! Et il répéta à

haute voix sa troisième abjuration.

Le gros ricanement se fit entendre, et le vieillard leva au ciel des

yeux remplis de larmes; puis il s'écria, avec un soupir de regrets.

«Soit fait comme tu le veux, mon fils!» Il prit Gustave par la main.

Ils sortirent à pied dans la rue. Le ciel était pur, l'air embaumé,

les étoiles scintillaient dans le ciel, la nature dormait mollement

dans l'ombre et dans les fleurs.

--Hélas! dit le vieillard, dites adieu à cette belle nuit; la nuit,

c'est le vice du soleil: c'est le repos de l'astre du jour. Plus de

péché sur la terre et plus de nuit pour la terre, plus de repos pour

le soleil, plus d'ombre le soir. Que tes rayons soient tendus sans

relâche sur nos têtes, soleil! que le soir ne ferme plus ton palais de

cristal!

Le jeune homme, à ces mots, croyant que son compagnon se livrait à une

boutade poétique, le laissait dire et suivait son chemin.

Au détour d'une rue, ils rencontrèrent une échelle attachée à une

fenêtre, à cette échelle, des hommes grimpaient.--Qu'y a-t-il? demanda

Gustave.

--Il y a que voilà de malheureux voleurs, reprit le mendiant, que

votre loi contre le vice a surpris après leur vol. Soumis à la vertu,

qui est à présent seule maîtresse de ce monde, ils viennent rapporter

ce qu'ils ont dérobé cette nuit; trop heureux si le maître de la

maison ne les prend pas en flagrant délit de restitution, leur bonne

action leur coûterait cher.

Gustave pensait avec bonheur à la joie du maître de la maison quand il

retrouverait à son lever les objets enlevés chez lui. Mais le

mendiant:

--Je vous comprends, dit-il; mais cet homme volé est le commandant de

la maréchaussée; il a une femme et des enfants à nourrir: tout ce

monde ne vit que par les voleurs, et le pauvre hère sera

désagréablement surpris quand il ne trouvera plus un voleur à arrêter.

--Qu'importe? pensait Gustave; la vertu de tout un peuple est-elle

achetée trop cher au prix du bonheur d'un gendarme? Ainsi songeant,

ils suivirent leur chemin; d'une maison décriée ils virent qui

s'enfuyaient plusieurs filles peu vêtues; leurs équivoques amants

s'enfuyaient, épouvantés de leur désordre.

--Holà! dit Gustave, encore un effet de la vertu!

--Hélas! dit le bonhomme, il fallait, j'en ai peur, quelques femmes

sans vertu, pour servir de repoussoir aux honnêtes femmes. La misère

et le malheur de ces coquines étaient pour les autres femmes un

encouragement à bien faire. Imprudent! j'ai bien peur que toutes les

femmes étant forcément honnêtes, les hommes ne fassent pas grand cas

de la grâce et de l'humeur. Mais ces profonds raisonnements

dépassaient Gustave, il ne les comprenait pas.

A une fenêtre ils s'arrêtèrent. Un spectacle étrange vint frapper

leurs regards. Une femme, belle et jeune, se tenait agenouillée au

berceau de son enfant. Le lit était défait et brisé. Dans un coin de

l'appartement se tenait un jeune homme pâle et beau. Cet homme et

cette femme, dans la nuit, près d'un enfant, près de ce lit brisé,

avaient été surpris sans transition par cette vertu subite qui venait

tout à coup tomber dans le monde. Fléau subit qui ôtait sa grâce aux

larmes, ses douceurs aux remords; vertu qui desséchait l'âme et la

surprenait plus qu'elle ne la saisissait.

--Que font là cet homme et cette femme? demanda Gustave au vieillard.

Le vieillard répondit:

--Cet homme et cette femme étaient tout à l'heure deux amants; ils

s'aimaient avec la passion la plus tendre. Le jeune homme a séduit à

grand'peine la femme de son ami; ils ont été surpris cette nuit par la

vertu que nous avons jetée dans le monde. Aussitôt leur repentir a

devancé leur crime; à présent la mère implore le pardon de son enfant

pour les torts dont elle s'est rendue coupable envers son père. Le

séducteur s'éloigne, en maugréant, de la belle pécheresse; tout est

dérangé dans ces deux existences qui étaient bien arrangées pour être

heureuses une heure, et s'en repentir vingt ans. Les voilà bien

avancés sous cette avalanche de vertu: la femme est idiote, le mari

est très-ennuyé de la reprendre et l'amant épousera dans huit jours

une faiseuse de romans. C'était bien la peine de les déranger par ta

vertu!

Ils continuèrent à marcher dans la ville. Ils arrivèrent à une grande

place chargée de grands arbres; des hommes se précipitaient par

milliers hors de toutes les maisons; c'était un débordement à faire

peur. Des figures hâves, des corps grossiers, des mains rudes, on eût

dit autant de loups chassés de leurs repaires qui arrivent dans la

ville en hiver. Pour s'opposer à cette foule hurlante, les soldats de

la ville accouraient, fantassins et cavaliers, canons et tambours,

enseignes déployées, mèches allumées. On chargeait les fusils, les

canons, pour tenir cette foule en respect.

--D'où vient tout ce peuple hideux, s'écria Gustave, et que vient-il

faire au grand jour?

--Vous voyez, dit le vieillard, la nation des joueurs, des filous, des

hommes de débauche, des espions, des biographes, que la vertu vient de

chasser de leurs occupations et de leurs ténèbres. Notre vertu est

tombée sur la tête de ces gens-là, comme un seau glacé sur la tête

d'un fou. Regardez-les, Gustave, et dites-moi si ces bandits étaient

faits pour la vertu? Des âmes de boue et des corps penchés vers la

terre comme ceux de la brute. Des appétits gloutons, des ventres

insatiables. La vertu que vous leur avez jetée, comme on donne un

soufflet à un menteur, leur fait honte au jour, bien plus que ne

ferait une tache à leur habit. Croyez-moi, c'est un grand malheur

d'avoir tiré de leurs cloaques les insectes qui se cachaient dans ce

limon. Croyez-moi, Gustave, il faut laisser le cloporte à sa fange et

le voleur dans sa caverne. Il faut laisser l'araignée dans sa toile et

la fille de joie à son bouge. N'agitons jamais la fange des villes.

Voyez ce que va devenir tout ce peuple de filous honnêtes gens. La

ville en a peur, les voyant tous réunis; elle n'a pas assez de

philosophes pour les maintenir dans la vertu.

Cependant le jour se levait, et pourtant le silence de la nuit,

effrayant dans le jour, se prolongeait encore. Pas de voitures dans la

rue; on n'entendait ni les cris du paysan matinal, ni le marteau du

forgeron; les marchés étaient déserts.--Pourquoi tout ce silence? dit

le jeune homme au vieillard.

--A présent qu'ils sont tous vertueux, qu'ils n'ont point de faux

désirs, les hommes dorment en paix et se reposent, ils n'ont plus

besoin de s'agiter.

A la porte des boulangeries et de tous les marchands de comestibles,

les plus riches s'agitaient, et tendant leurs mains chargées d'or,

demandaient un morceau de pain. Mais tout le pain de la journée avait

été distribué gratuitement aux pauvres gens par la vertu des

boulangers. Ainsi les riches mouraient de faim, parce que les bouchers

et les rôtisseurs étaient entrés subitement dans la vertu.

A certain carrefour, sur les bords de la rivière, des malheureux

rendaient leur âme. Or, c'étaient des espions, des recors, des

diffamateurs de profession, des faussaires, des _grecs_, des chenapans

et autres gens de métiers équivoques, qui, par vertu, ne voulaient pas

continuer leur métier.

Au palais du roi plus de gardes; le monarque ne craignait plus

personne, et personne ne le craignait. Les courtisans se fuyaient

comme on fuit la peste; chacun dans le palais se dénonçait soi-même.

«J'ai volé le peuple, disait l'un; j'ai fait couler le sang, disait

l'autre; j'ai dépouillé l'orphelin, disait un troisième; j'ai rempli

les cachots et les bastilles, disait le ministre.» Tous les hommes de

cette cour s'accusaient de s'être vendus, et les femmes aussi: c'était

horrible à voir, horrible à entendre. Le roi effrayé voulait abdiquer

sa couronne; mais par vertu personne ne la voulant accepter, il était

forcé de rester roi.

Enfin, ce peuple démasqué, cette foule sans physionomie, ces vertus

vagabondes, aussi communes que le pavé des chemins, tout cela

végétait, monotone, hideux, malsain, ennuyé, ne songeant plus à la

terre, attendant la mort et le ciel. Le jeune homme, à l'aspect de ce

troupeau de moutons qui tous obéissaient à la même impulsion, fut

saisi d'une horreur profonde.

--Oh! mon Dieu, dit-il, quel mal j'ai fait au monde en lui ôtant le

vice et le crime!

--En lui ôtant le vice et le crime, reprit le vieillard, vous avez tué

le monde, vous l'avez privé de sa principale condition d'existence,

vous lui avez enlevé la morale universelle, enfin vous avez privé la

vertu de sa propre estime en la rendant plus commune que le sable des

rivières. Changez tous les cailloux en or, et l'or n'aura plus de

prix. Retiens ceci, mon fils! il fallait cette triste expérience pour

t'apprendre qu'il n'y a rien de plus dangereux parmi les hommes qu'une

vertu universelle... Il en est de la vertu comme de la vérité. Il faut

jeter les vérités une à une dans le monde; ouvrir la main pour les

répandre brusquement, c'est un crime. La vérité trop grande brûle et

ne brille pas.

Le jeune homme, sans réponse, alla s'agenouiller à la porte d'un

temple désert; car depuis que les hommes étaient vertueux, ils avaient

oublié la prière.

--Oh! mon Dieu, dit Gustave, en joignant les deux mains; mon Dieu,

retirez toute cette vertu de la terre; rendez aux hommes le vice qui

les unit les uns aux autres; rendez-leur le crime qui les rend

vigilants, et leur fait aimer les lois. Mon Dieu, faites que les

hommes soient encore et toujours voleurs, méchants, assassins,

espions, blasphémateurs, impies; que les femmes soient toujours

coquettes et fausses, et vénales!...

La prière monta aux pieds de l'Éternel.

Tout reprit son ordre accoutumé dans le monde. Le vice rendit à la

société humaine le mouvement et le charme que la vertu lui avait

enlevés. Quant au vieillard, il jeta sur le jeune homme un regard

satisfait.

--C'est bien, mon fils, lui dit-il, te voilà revenu à temps d'un

paradoxe fatal; te voilà convaincu par toi-même, que tout est bien

dans le monde, et que d'en enlever le moindre des péchés capitaux, le

plus léger de tous, la gourmandise, serait en déranger la savante

harmonie.--Adieu, mon fils! à présent que vous êtes indulgent pour les

moins sages, rien ne manque à votre sagesse. Il faut cependant que

vous emportiez un souvenir de votre ami le mendiant. Vous avez refusé

mon diamant, prenez ces trois fleurs, ce lis, cette violette et cette

tulipe diaprée: le lis est l'innocence, la violette avertit d'être

humble et modeste, la tulipe représente la santé. Tant que la tulipe

fleurira, les deux autres fleurs seront florissantes: la santé est un

vase qui renferme toutes les autres vertus.

Ainsi parla le vieillard; il embrassa Gustave, et ils se séparèrent

pour ne plus se revoir.

* * * * *

Depuis ce temps, le jeune sage est devenu un si grand philosophe,

qu'il est mort membre correspondant des académies de Dijon, de Lyon et

de Nancy.

LA MORT DE DOYEN

--1832--

La semaine passée, en un coin obscur de sa maison, sous un théâtre,

entre un palais grec et la forêt romaine, est mort, ou plutôt s'est

éteint paisiblement, le dernier, le seul protecteur de la tragédie et

de la comédie de ce plaisant pays de France. C'était la première fois

qu'il mourait sans poignard, sans poison, sans applaudissements autour

de lui, le brave homme; eh! je ne dirai pas sans larmes, il avait une

famille et des amis; mais comparez ces larmes pénibles, arrêtées par

la douleur, aux pleurs abondants qui suivaient toujours la mort

d'Orosmane ou la mort de César? Aussi bien, dans cette grande perte,

avons-nous la consolation de penser que cette mort fut heureuse. Au

silence qui l'entourait à son lit funèbre, M. Doyen a rendu son âme à

la façon de l'empereur Auguste: _Applaudissez, la farce est jouée!_

fut le dernier mot de Doyen et d'Auguste, empereur.

Vous aurez beau chercher dans les biographies, dans les

autobiographies de l'art dramatique; vous aurez beau chanter les

louanges des grands seigneurs et des nobles âmes qui protègent ce bel

art, aujourd'hui anéanti, vous ne trouverez personne, entendez-vous,

personne, qui ait montré autant de zèle (voilà pour l'acteur); autant

de désintéressement et de bonne volonté (voilà pour le Mécène), qu'en

montra M. Doyen dans le cours de sa longue et double carrière. C'était

dans cet homme unique une mémoire inflexible, une critique sévère et

bienveillante, un respect inaltérable pour les traditions des maîtres,

un dévouement superbe aux grands poëtes d'autrefois. M. Doyen avait

plus que de la passion pour le théâtre; le théâtre était sa vie et sa

gloire. Dédaigneux de fouler cette misérable terre en proie à des

révolutions si mesquines, M. Doyen aimait à parcourir la scène

tragique à longs pas; il aimait ce retentissement dramatique, agréable

aux oreilles bien faites; il se plaisait dans le monde terrible des

aventures sanglantes, des amours empoisonnées, des vengeances

cadencées avec art. De ce monde à part, il était à la fois le dieu, le

roi et le concierge; il était le grand-prêtre de ces croyances

abolies, il s'enivrait de l'encens qu'il brûlait sur les autels

abandonnés de la tragédie antique; il se tenait à la porte du

sanctuaire pour choisir les élus de cette religion profanée. Toute sa

vie est ainsi faite, entourée à plaisir de poignards et de poisons,

occupée à profusion de festins funèbres où le père mange son fils, de

tombeaux où les ombres parlent; remplie à vous donner le vertige,

d'incestes, de méprises, d'assassinats. La tête de Doyen appartenait

aux rois sans couronne, il était le mari des épouses sans maris, des

mères sans enfants, il était l'amoureux des amantes échevelées, à

peine couvertes d'un voile noir: telle fut la tâche auguste de M.

Doyen; il mena pendant soixante ans sa vagabonde existence au milieu

de toutes ces ruines. Ilion perdue, Athènes en cendres, Rome en

ruines, la Gaule égorgée, voilà ses villes de prédilection, voilà sa

géographie; il a vécu dans ces désastres; il en est mort. Quand il

vivait, il ne connaissait ni les frais ombrages de Meudon, ni le riant

Fontainebleau, ni les eaux jaillissantes de Saint-Cloud. Que lui font

ces ombrages d'un jour? Parlez-lui de la statue de Pompée et des

champs de Philippes; parlez-lui des Pyramides en fait de prodiges: en

fait de ruines, il ne connaît que Thèbes et Memphis; il eût donné

toutes les dynasties royales de l'Europe pour la race d'Agamemnon,

cette race sans fin d'Agamemnon qu'il a vue finir!

L'illusion a bercé ce digne homme, et la plus puissante illusion. Il

vivait, il agissait, il se démenait dans une histoire infinie en

sensations de tout genre. Entouré de crimes, de révolutions et de

meurtres, comme il l'a été toute sa vie, il faut l'honorer et

l'estimer comme le plus heureux des mortels.

Cet homme était né avec tous les instincts d'un grand artiste. Il

avait pourtant commencé par être peintre et décorateur de son métier.

C'était encore la mode en France, quand il commença, de dorer

l'intérieur des maisons, de fixer sur les portes des cariatides

bizarres, d'attacher au plancher la foule bouffie des Amours: on

s'entourait de guirlandes et de fleurs. C'était un bon métier, celui

de Doyen. Doyen, du chapeau fleuri, il en fit un art, juste au moment

où le peintre David nous rappelait à l'antique simplicité.

En cette crise, Doyen était perdu si le peintre des petits salons

dorés ne se fût pas senti la vocation des bâtisseurs de temples pour

les rois et de palais pour les dieux. Mais, quoi! c'était alors un

mauvais temps pour les dieux comme pour les rois. L'église et le

palais étaient également abandonnés. Doyen, décorateur sans ouvrage, à

défaut de l'église et du palais, s'empare du théâtre, qui seul reste

encore debout par le privilége des passions, quand toute vertu est

éteinte. Passez donc sous son pinceau rapide, palais orientaux,

temples profanes, forêts sacrées; arrivez sur la toile de Doyen,

rivages décrits par Homère; enfants, dressez la tente d'Achille,

préparez l'autel d'Iphigénie, faites descendre le nuage de Jupiter,

enflammez la demeure de Pluton: le ciel, la terre et les enfers

appartiennent à Doyen. Qu'importent les révolutions qui passent?

qu'importe ce bruit d'empire qui vient et qui s'en va?

C'est ainsi que, poussé par son démon familier, et ne pouvant réaliser

son idéal, il élevait des châteaux aussi beaux que des châteaux en

Espagne, il parait ses nouveaux domaines avec tout ce qu'il put réunir

de vermillon et d'azur; son univers, il le fit, autant qu'il le put,

hardi, noble et fantasque; il colora les cieux, il colora les mers, il

colora les montagnes. Or son septième jour étant venu, il s'assit un

beau matin sur son pic le plus élevé, et regardant à ses pieds tant de

rivages silencieux, tant de palais déserts, il fut triste comme un

dieu quand l'homme au monde créé manquait encore. Au théâtre qu'il

avait élevé, Doyen comprenait qu'il manquait un drame, un acteur... et

le _fiat lux_.

Mais la tristesse de Doyen ne dura pas plus d'un jour.

La révolution et le malheur des temps l'avaient jeté dans l'idéal. Il

s'était vu forcé de décorer un théâtre, faute d'avoir une maison

vulgaire à restaurer; son théâtre est fait, ne croyez pas qu'il reste

vide et sonore comme un cénotaphe à des mânes égarés. Espérez! le

théâtre de Doyen s'animera bientôt, ces échos muets vibreront, cette

nature versera des larmes. Ici l'homme est double: un homme, un

artiste. Eh bien, le théâtre étant bâti, l'artiste a fait un pas; le

théâtre est bâti la veille, Doyen est comédien le lendemain: il n'y a

guère plus de cinquante ans que cela est arrivé.

Alors commença pour cet homme extraordinaire ce dévouement de tous les

jours et de toutes les heures à l'art dramatique pour lequel il ne

semblait pas né. L'apprentissage de notre acteur se fit vite. Il

arrivait, il faut le dire, à une belle époque: Lekain vivait, Larive

était applaudi, le Théâtre-Français était une puissance, on comptait

encore pour beaucoup la tragédie en cinq actes; une chute en ces temps

de la fiction dramatique faisait plus pour la fortune et la réputation

d'un poëte, que ne ferait un succès aujourd'hui. Doyen ne se

découragea pas; seul encore, ignoré, propriétaire inoffensif de son

petit théâtre, il élevait autel contre autel; il commença, de

sang-froid, cette lutte pénible et ces longues rivalités qu'il a

soutenues toute sa vie contre le Théâtre-Français, et dont il est

sorti vainqueur, après quarante ans de combats.

Comédien, portier, machiniste, souffleur, régisseur, contrôleur,

décorateur, poëte ou peintre de son théâtre, c'était surtout par

l'intelligence que brillait Doyen. Quand il dressait à ses risques et

périls ses tréteaux splendides, malgré le succès apparent du

Théâtre-Français, il comprit qu'il y avait décadence dans l'art

dramatique, et que ce fruit, si vermeil en dehors, était piqué au

dedans. Alors, en effet, La Chaussée introduisait au théâtre le drame

bourgeois, Marivaux chargeait de paillettes les habits et le discours

des marquis de Molière, le récit tragique dépérissait; les machines

remplaçaient la tirade. O misère! ils avaient dressé un bûcher sur la

scène dans la _Veuve du Malabar_! Bien plus, la déclamation notée

était sourdement attaquée par quelques esprits novateurs qui, malgré

l'opinion de Voltaire et ses arrêts datés de Ferney, continuaient à

soutenir que le vers tragique n'était pas fait pour être déclamé.

Voilà ce qui perdit Talma.

Talma! Il ne fallait point parler de Talma devant Doyen. A tous les

acteurs qu'il avait faits, et il les avait faits presque tous, Doyen

préférait Talma. C'était Doyen qui avait fait Talma. Il lui avait

ouvert son théâtre, il lui avait prêté ses habits de consul romain, il

lui avait enseigné la puissance du vers déclamé. Talma était son élève

chéri, la gloire de sa vie et l'orgueil de son théâtre. Eh bien, Talma

l'avait trahi. Un jour, Talma avait oublié, ingrat génie! le théâtre

de la rue Transnonain et son bon maître Doyen; Talma avait cessé de

déclamer le vers pour le parler, Talma avait oublié le grand geste, il

avait abaissé la passion tragique d'une coudée; Talma parlait,

marchait, s'asseyait, entrait et sortait comme un simple mortel; Talma

n'avait gardé aucune des traditions de son maître! Grands dieux! quel

dommage et quels regrets cuisants pour M. Doyen!

Contes Fantastiques et Contes Littéraires · 第 3 / 18 段