D'un pas de héros et d'amoureux, j'accompagnai ma princesse! Je ne

suis pas bien sûr que ce soit une femme. Si c'est un corps, je n'ai

jamais pu le toucher, pas seulement sa robe de mes lèvres; sa bouche

n'a pas d'haleine, à peine un parfum comme celui d'une fleur; je ne

saurais dire la couleur de ses cheveux; il n'y a point de bleu dans le

ciel comparable à son regard; ses vêtements se groupent autour d'elle

en façon de nuage, ils l'embrassent, ils flottent, ils retombent, ils

se livrent, pour lui plaire, à mille coquetteries incroyables; ils

sont animés, elle ne l'est pas; c'est sa robe qui remue, c'est son

voile qui sourit, son gant qui se dessine, son fichu qui bat, sa

chaussure qui marche. On dit que les anges brûlent... je la suivis

comme on suivrait une étoile à travers les espaces du ciel.

Elle arriva, devinez où? Chez mon ancien camarade, le musicien

Kreyssler! Nous avons étudié l'harmonie en même temps, Kreyssler et

moi; c'est encore un jeune homme, et moi, je suis si vieux. On a élevé

bien des disputes pour savoir qui de nous deux, est un plus sincère

artiste. A vrai dire, j'ai l'inspiration plus prompte et plus vive que

Kreyssler; j'ai plus de folie et d'éclat, j'ai plus d'enivrement et de

hasard, j'appartiens à la terre... et Kreyssler vient du ciel! Il est

le chantre du monde idéal, c'est le musicien de la jeunesse et des

femmes; il est au troisième ciel, à côté de saint Paul; il jette son

âme aussi haut qu'elle peut aller, sans s'inquiéter de son âme; sa

musique est une extase; pour lui le monde extérieur n'est rien, il

n'est pas de ce monde; hélas! moi, j'en suis.

Kreyssler est beau, plus beau que moi; son visage est inspiré, son

chant est lent et méthodique; ah! je ne suis qu'un bouffon à côté de

Kreyssler; j'imagine cependant que Kreyssler est heureux: c'est un

rêveur.

La princesse écouta longtemps ce doux maître avec transport et les

larmes dans les yeux. Elle resta une heure à le contempler, à

l'admirer, à l'entendre. A la fin elle se retira pénétrée, comme si

elle fût sortie du sanctuaire: pour la première fois j'ai compris que

j'étais jaloux. Il s'agissait de plus haut prix que de l'amour

d'Hélène, il s'agissait de son estime.

La sérieuse Hélène, ayant quitté maître Kreyssler, reprit avec moi le

ton jovial, elle m'estime si peu!

--Voilà pourtant, me dit-elle, comment tu aurais été si tu avais

voulu, ô mon pauvre ami!

»Tu aurais été un rêveur sublime, un poëte élégant, un chantre inspiré

par le ciel, par les fleurs, par l'amour; tu n'as pas voulu, Théodore.

Théodore a barbouillé sa face, il a corrompu sa raison, il n'a plus

été qu'un poëte de hasard, un mauvais bouffon de carrefour.»

A quoi je répondis (en répondant je pleurais):

--Ah! madame, que vous me faites de mal. N'accusons pas le créateur,

madame! Il m'a fait... le bouffon que vous aimez! Je suis Diogène pour

vous servir. Trop de génie a fait ma ruine. Ce trop de génie, il a

fallu l'épuiser en improvisant. Ne me parlez pas des génies corrects,

madame, ni des beautés correctes! Prenez-moi tel que je suis, un

pauvre homme, un innocent, un conteur, un bateleur.

Comme la foule était déjà dans la rue, notre jeune princesse rentra

dans son palais, ou plutôt elle s'évanouit dans le ciel. Elle est au

ciel à présent, dominant notre observatoire. Et moi, je restai seul en

proie à mon chagrin! Chose étrange! quand la nuit fut venue, je me

retrouvai à mon cabaret favori, à côté du poêle, enfoncé dans le grand

fauteuil de mon hôtesse... Ai-je donc rêvé tout cela?

HONESTUS.

Vers la fin du dernier siècle, au moment où toute la morale se

refaisait en France, il y avait tant de choses à refaire, il advint

que Paris remit en question le bien et le mal, la vertu et le vice. Il

se demanda si le luxe était une nécessité? Bref, des questions à n'en

pas finir. En même temps, dans les écoles, dans les salons, dans les

champs, à la ville, à la cour, en province, accouraient des rhéteurs

préparés à tout soutenir; c'était une rage de perfection qui a perdu

le peuple français. On perfectionnait la charrue et la soupe

économique; on perfectionnait la matière et l'âme; on enseignait aux

petits garçons l'art de penser, et aux petites filles l'art de faire

des enfants d'esprit. On bouleversait cette pauvre nature, on

l'agitait de fond en comble, on la perçait jusqu'à la craie; on

s'élevait dans l'air, on vivait dans l'eau, on ajoutait un sixième

sens aux cinq sens que nous avions déjà. Il y avait des faiseurs de

paix perpétuelle, des faiseurs d'anguilles vivantes avec de la farine,

des faiseurs de canards mangeant et digérant, des faiseurs de bonheur

universel. Dans ce temps-là on vendait au coin des rues des bouteilles

d'encre inépuisables, et des projets de coffres-forts toujours pleins;

c'était le règne le plus absolu des ergoteurs, des enthousiastes, des

dupes, des imbéciles, des gens d'esprit, des fanatiques et des

charlatans.

Ce fut au plus fort de ces étranges disputes, qu'un jeune homme d'un

esprit faux, d'un coeur honnête, s'en vint en France du fond de la

Suède, pour se faire initier aux profonds mystères du génie et de

l'esprit français. Le monde entier s'occupait de la France et prenait

au sérieux ses rêveries les plus folles. Le jeune étranger, à peine il

eut touché ce sol mouvant de rêveries fantastiques, de projets

insensés, dernières occupations d'un peuple qui se meurt, fut pris

d'un vertige moral. Dans cet immense ramas de sophismes et de

paradoxes, il comprit que s'il n'appelait pas l'analyse à son aide, il

se perdrait sans secours dans cet océan de systèmes. Et de même que

l'on choisit un cheval dans l'écurie d'une poste aux chevaux, il eut

bientôt fait choix d'un système à tous crins, bien hennissant, la tête

droite, les naseaux enflammés, un système _hongre_; il n'y en n'a pas

d'autre, sans excepter les disciples de Saint-Simon; puis son système

étant sellé et bridé, il l'enfourche, et voilà notre homme qui pique

des deux et s'en va, bride abattue, à travers le champ nébuleux des

vérités et des certitudes de son temps.

Il avait une étrange et charmante manie, il en voulait aux vices,

comme l'abbé de Saint-Pierre en voulait à la guerre; son système à

lui, c'était la vertu perpétuelle et sempiternelle, la vertu pure et

sans mélange, austère, brutale et brusque; la vertu stoïque. Or, par

vertu, il recherchait le vice, il se plaisait à le voir, à le sentir,

à le toucher, à vivre, à boire, à dormir avec les vicieux. Il donnait,

par vertu, dans tous les désordres. Au milieu d'une orgie, il

déclamait contre les emportements de l'orgie, il faisait rougir ses

jeunes compagnons de leur raison perdue au fond d'une coupe. A cette

boutade éloquente, les convives effrayés ôtaient de leur tête la

couronne des buveurs, et chacun se retirait chez soi, vaincu par

l'éloquence du jeune comte suédois.

Un autre jour, le philosophe se trouvait attablé à une table de jeu;

l'or éclatant sur le tapis vert ruisselait à travers le râteau; il

s'abandonnait à l'enivrement, à la couleur, au léger cliquetis de

l'or. Le hasard tournait aveuglément au milieu de tous ces joueurs,

distribuant à son gré ses faveurs funestes ou ses leçons sévères. Tout

à coup, au plus fort de l'enivrement, à l'instant même où la roue, en

tournant, vous sauve ou vous tue, notre _sage_ déclamait contre le

jeu... Soudain le jeu s'arrêtait, les râteaux restaient suspendus, la

roulette était immobile, et les joueurs attendaient que le

_déclamateur_ fût parti pour exposer de nouveau sur un chiffre leur

fortune et mieux encore... Et notre homme allait dans la rue en se

félicitant de sa _victoire._

Un autre jour, il était attendu dans une petite maison du faubourg: la

maison était sombre et noire au dehors; elle était éclairée et joyeuse

au dedans. Au dedans, le mystère attentif, le luxe élégant, la table

en beau linge et bien dressée, le vin clair et vieux, le boudoir, et

dans ce boudoir une jeune femme attendait Gustave; car c'était un

philosophe au frais sourire, à la voix douce, au noble coeur; c'était

un philosophe riant et peu sévère en apparence. Il entra; aux pieds de

cette jeune femme il se posa, la voyant lui sourire; il la regarda

comme un jeune homme de dix-huit ans regarde une femme de vingt-deux;

il lui prit la main, et cette main fut abandonnée; il lui parla tout

bas, et plus bas il parlait, plus sa parole était comprise. Tout à

coup, quand sa bouche allait toucher cette joue en fleur, quand son

bras allait enlacer cette taille élégante, et la dernière bougie étant

prête à s'éteindre, il se souvient, l'idiot! qu'il était philosophe!

Un sermon! Il fit un sermon à Célimène, et, la voyant souriante,

étonnée, interdite, il s'enfuit, se croyant un héros de vertu... Elle

leva les épaules et, rassérénée, elle oublia de retenir par son

manteau cet autre Joseph.

On conçoit que cette guerre absurde faite aux passions humaines, à

tout propos, en tout lieu, dut fatiguer étrangement notre jeune homme.

Il était haletant dans cette lutte impuissante où ses désirs n'étaient

réfrénés que pour l'amusement des autres. Malgré ses efforts, le vice

allait son train librement, s'inquiétant peu de ses clameurs.

Un soir que, fatigué de morale, il s'était établi à la porte de

l'Opéra, par une grande affluence de monde qui attendait l'ouverture

des bureaux, une aventure lui arriva, qui le corrigea de sa manie, et

lui fit estimer les plaisirs d'ici-bas à leur juste valeur. Déjà, pour

payer sa place à l'orchestre, il avait tiré de sa poche un louis d'or;

ce louis d'or échappa de sa main par un mouvement de la foule, et

vainement il l'eût cherché, quand un mendiant qui se tenait sur une

borne, tendant son chapeau aux passants, ayant vu rouler cette pièce

d'or, la ramassa et la rendit au sage, après l'avoir essuyée avec soin

sur les manches de son habit. La figure de cet homme était douce,

humble était son attitude; il y avait tant de résignation dans sa

personne, que Gustave en fut touché. «Gardez ceci, brave homme, lui

dit-il.--Mais, monsieur, c'est beaucoup trop pour un si petit

service.» Il parlait encore, que déjà notre philosophe avait disparu,

échappant à la fois à la reconnaissance du mendiant et à la nécessité

de prendre un billet à la porte de l'Opéra. Ce jeune homme était loin

d'être riche, et cet argent était le seul dont il pouvait disposer

pour ses plaisirs de la soirée.

Il allait dans la ville, à grands pas, heureux de sa bonne action,

regrettant peu l'Opéra et sa musique bruyante, jetant un regard de

profonde pitié sur les demoiselles errantes, plus ennemi du vice, et

plus près du vice que jamais.

Arrivé à sa maison, dans un quartier fort éloigné,--une de ces

vieilles rues en pierre de taille qui sont tout muraille,--il frappe;

le portier dormait; à plusieurs reprises il frappe, il appelle: rien

n'y fit; la porte était muette, inexorable. Il s'assit sur un banc de

pierre, et, les jambes croisées, il attendit. Il était là depuis dix

minutes, obsédé de mille pensées, quand, à l'extrémité de la rue, il

vit arriver au grand galop une voiture à deux chevaux. La voiture

s'arrêta net à ses pieds. Un grand laquais poudré, l'épée au côté,

l'air insolent, s'élançait à la portière du carrosse; il ouvrit la

portière, et Gustave ne fut pas peu étonné en voyant descendre le

même mendiant auquel il avait donné son louis d'or. Cet homme était en

guenilles, ses reins étaient ceints d'une corde, il portait sur son

dos une besace, il avait des sabots pour chaussure, un vieux feutre de

forme espagnole couvrait à grand'peine sa tête chargée de vigoureux et

épais cheveux gris. Il s'appuya en descendant sur l'épaule de son

laquais, avec la morgue d'un grand seigneur; il fit signe à sa voiture

de s'éloigner de quelques pas, puis s'asseyant sans façon à côté du

jeune homme: «Vous voilà bien isolé et bien triste; la soirée vous

paraît longue et fade, j'en suis sûr; et sur ce banc de pierre, sous

ce ciel pommelé, contre les murs suintants de cette maison qu'on

prendrait pour une tombe, vous devez regretter le louis tout neuf que

vous m'avez donné, les banquettes de l'Opéra et la danse lascive de la

Guimard.»

--Je ne regrette qu'une chose, dit le jeune homme, c'est d'avoir fait

l'aumône à plus riche que moi, et d'être venu à pied, moi gentilhomme,

pendant que mon effronté mendiant m'éclabousse avec son carrosse. Il

faut que vous soyez un habile homme, à ce que je vois.

--Mais, mon gentilhomme, dit le mendiant, il est vrai que je mendie en

habile. C'est une science aussi difficile que celle du gouvernement;

jugez de la difficulté de recevoir, par la difficulté de donner! Il

faut tout un cours d'études pour savoir tenir son chapeau de façon à

n'avoir pas l'air de demander la bourse ou la vie; il faut une âme

forte à qui tend la main à des misérables sans pitié, à l'argent d'un

débauché ou d'un joueur, à l'aumône de la fille vénale qui jette dans

votre escarcelle le prix d'un regard ou d'une moitié de baiser. La

tâche est rude! Flatter l'orgueil et la bassesse, saluer l'adultère,

aller tête nue, et plisser son front chaque soir, en mettant son

bonnet de nuit, pour donner même à ses rides une grâce; et puis,

mâcher des herbes vénéneuses pour s'en faire un cancer factice, être

vil par spéculation, tout recevoir, tout prendre et tout manger,

caresser jusqu'au chien qui vous mord! Trouves-tu donc à présent mon

carrosse à trop haut prix, jeune homme, et le gentilhomme à pied

ose-t-il être jaloux du mendiant qui a des chevaux?

Gustave dit au mendiant:

--Tu parles bien, vieillard, tu es sage; je te pardonne ta voiture, et

je ne regrette plus mon bienfait. Reprenez donc votre carrosse,

monsieur; l'Opéra va bientôt finir, mendiant; vous ne serez pas arrivé

à temps, messire, et tu perdras peut-être vingt-quatre sous à cela,

gueux que tu es!

Le vieillard se levant, dit à Gustave:

--Faisons mieux, oublions ce louis d'or qui nous sépare, vous et moi,

comme un abîme; tenez, je ne vous le rends pas, et je ne le garde pas.

En même temps, d'un bras vigoureux, il lançait la pièce de monnaie

dans une mansarde au sixième étage. La pièce alla droit au but; elle

tomba sur le grabat d'un poëte qu'elle réveilla, et qui rêvait qu'il

avait faim. Quand la pièce eut fait son dernier bruit:

--A présent! nous sommes égaux, dit le mendiant: vous avez des habits,

je porte des haillons; mais vous êtes à pied et je vais en carrosse,

tout se compense entre nous. Passons donc la nuit ensemble comme deux

amis dont la porte est fermée, et qui veulent oublier les heures en

attendant le jour; aussi bien, je vous le dis en confidence, vous

frapperiez à votre porte jusqu'à demain, et vous appelleriez à votre

secours Francoeur et tous les violons de l'Opéra, que ce serait peine

perdue, votre porte ne s'ouvrirait pas.

Gustave reprit:

--Mon cher ami, je veux bien te suivre; mais où diable veux-tu me

conduire?

--Oh! dit l'autre, on vous mènera là-bas, dans la ville, loin de ta

maison maussade et de ton fastidieux quartier. Nous allons dans le

séjour du plaisir et du luxe, du vin et des dames, des boudoirs et des

grasses tavernes. Viens avec moi, mon enfant.

--Mon père, dit Gustave, je veux bien être votre ami pour une heure

encore, mais, par la lune blafarde qui vous éclaire, et par la lame du

roi Christine, je ne consentirai jamais à mettre mon blason sous ta

besace; ainsi donc, ne m'appelle pas ton fils, mon noble père, et

même, si tu le veux bien, nous abaisserons les stores de ton carrosse,

crainte d'accident.

Le vieillard ne répondit rien; ils montèrent en voiture, le jeune

homme à la place d'honneur; la voiture, qui était arrivée au galop,

repartit au petit pas.

En chemin, ils eurent une conversation philosophique sur le vice et

sur la vertu; Gustave ne parlait jamais que de cela. Le vieillard

laissa parler Gustave et hochait la tête de temps à autre:

--Hum! hum! disait-il, le vice n'est pas toujours une mauvaise

chose... Hum! hum! le vice a son bon côté... Hum! hum! les plus

honnêtes gens y sont tombés, jeune homme; et vous-même, un sage, dont

l'aumône est si facile, vous-même... Eh! que diriez-vous si vous

deveniez, là, tout à coup, ivrogne et meurtrier, parricide et voleur?

Je ne parle que de cela!

Gustave, entendant parler ainsi le vieillard, se mit à chanter d'un

air goguenard l'air nouveau: _Triste raison, j'abjure ton empire!_

Ainsi parlant et chantant, la voiture entra dans une cour sablée et

silencieuse. Un escalier de pierre se présenta, les deux amis

montèrent; ils traversèrent un vestibule, une grande chambre en noyer,

un petit cabinet en mosaïque déjà plus élégant, ils s'arrêtèrent dans

un petit salon de bonne apparence. La flamme dansait en pétillant dans

le foyer, les meubles reluisaient avec un air de bonhomie; onze heures

sonnaient quand ils entrèrent dans cet aimable lieu.

--Mon ami, dit le vieillard, je vous assure que votre bonne volonté

pour moi me rend très-heureux; cette heure de la nuit que vous voulez

bien m'accorder m'est précieuse et chère; je veux que vous la passiez

d'une façon décente, en homme de haute vertu: il est vrai qu'un peu de

vice assaisonne agréablement la vie; mais vous avez ôté le vice de la

vôtre, et nous serons bien forcés de nous en passer pour ce soir,

puisque ainsi vous l'avez résolu.

Le jeune homme laissa dire au vieillard: il accepta toutes ses

prévenances d'un air passablement dédaigneux; il s'étendit fort à

l'aise en un large fauteuil, s'approcha du feu, et s'établit en maître

à la meilleure place; en même temps il regardait de côté et d'autre

les magots de la cheminée, les peintures du plafond, la dorure des

corniches, et, sur des toiles peintes, des galanteries à la façon de

Vanloo et de Boucher.

Le XVIIIe siècle est un siècle bizarre; il affecte les petites

moulures, les petites facettes, les contorsions de toutes sortes; il

procède par zigzags, il est doré, il est faux, il est mesquin, il est

riche et rococo. C'est joli, bête et lascif. Cette chambre était à la

date élégante de 1745; un écho répétait le battement de l'horloge et

l'horloge chantait les heures. Le jeune homme trouvait tout cela

charmant; mais, décidé à ne pas s'amuser, il jouissait en secret de

l'embarras de son hôte et de ses efforts pour le divertir.

Son hôte, vieillard empressé, avait changé de costume, il s'était

revêtu d'une belle robe aux longs plis; il avait remplacé son feutre

usé par un bonnet de soie; il avait préparé la table en silence; sur

cette table il plaça des fleurs, à côté des fleurs, une assiette en

argent brun avec son couvercle; un verre à facettes complétait le

service; il fit signe au jeune homme de s'approcher de la table.

--Oh! oh! dit celui-ci, mon maître, il me semble que voilà bien de la

vertu: je n'aime pas le vice, il est vrai, mais, pardieu! j'aime

encore moins, pour mon repas, les tulipes et les roses. N'aurez-vous

donc pas autre chose à me donner ce soir?

Le vieillard, sans répondre, sortit de l'appartement; il rentra,

tenant dans ses deux mains et sous ses deux bras quatre longues et

vieilles bouteilles cachetées avec soin dans leur vieille robe

d'araignée séculaire, comme il convient à un vin généreux conservé

depuis longtemps.--Bon cela! dit Gustave, et soyez le bienvenu, ma

tête grise; avec cela nous arroserons vos tulipes, et trinquons!

Mais que voulez-vous que nous fassions de ces quatre petites

bouteilles?--Mon hôte, dit le mendiant d'une voix douce, si ces

bouteilles ne suffisent pas, j'en ai d'autres; ceci est un vin

généreux, et dont la barbe est aussi blanche que la vôtre est noire.

Donc, faites-lui fête, et pardonnez-moi ce repas modeste, j'ai été

pris à l'improviste, et je n'ai que cela. Disant ces mots, il montrait

le bouquet de fleurs et le plat mystérieux.

Gustave tendit son verre... il but; le vieillard, bon compagnon,

lui versait le vin à longs flots.--Voilà qui va bien, disait

Gustave; il tendait encore une fois son verre... A la troisième

bouteille:--N'as-tu donc à me donner que des fleurs? dit-il; voilà un

vin qui pousse à l'appétit.--Découvrez ce plat, dit le vieillard; et

si le coeur vous en dit, mangez-en: seulement je vous avertis que pour

entamer cette denrée il faut avoir un poignet fort, et que ce ne sera

pas trop du damas que voilà.

Gustave, poussé par le vin et par cet appétit que donne le vin quand

on n'y est pas habitué, souleva le couvercle de l'assiette et

découvrit un fromage.

--Ah! diable, dit-il, du laitage et des fleurs! Nous tombons dans la

pastorale... Allons! allons! ma bonne lame...

En même temps il frappait le fromage avec son sabre... Or, il frappait

sur un diamant brut, recouvert d'une couche terreuse, qui n'attendait

plus que l'art de l'ouvrier pour jeter un vif éclat. Avec son poignard

Gustave débarrassait la pierre précieuse de l'alliage qui l'entourait.

A chaque instant un nouvel éclat, de nouveaux feux; le diamant, frappé

par l'acier, finit par briller et resplendir. Gustave, hors de lui,

frappait et buvait tour à tour.

Alors il se passa dans l'âme du jeune homme une lutte horrible.

Étrange effet de la passion! Celui qui tout à l'heure était si calme,

à peine a-t-il vu briller cette pierre miraculeuse, que son oeil

flamboie et tout son être se contracte sous le poids du désir. Pour

peu que la passion soit vraie, elle fait taire l'intelligence, elle

dompte et soumet la volonté! Le diamant étincelait de mille feux;

c'était une flamme, on la voyait grandir: c'était le premier éclat

qu'il jetait de sa vie. Et devant ce trésor ce jeune homme se disait:

Il me faut ce trésor! Malheur à ce vieillard qui m'a donné avec cette

arme infaillible le regret de cette fortune. Il était haletant,

éperdu, muet, dans cette horrible contemplation.

Il voulut encore faire acte d'intelligence, et l'intelligence lui

manqua. Il voulut tout au moins détruire son idole et se délivrer de

cette obsession terrible: il frappait le diamant avec le fer; mais,

cette fois, la pierre repoussa le fer. Le diamant était arrivé à son

état le plus pur. Rien ne pouvait rien contre lui. Se voyant repoussé,

et voyant son fer émoussé, le jeune homme eut peur de ce qu'il allait

faire!

Il se leva: Vieillard, dit-il, donne-moi ton diamant!

--Mon diamant! dit le vieillard; c'est mon sang! Je vous l'ai montré

pour vous faire honneur, comme on dirait à sa jeune épouse ou à sa

fille aînée, enfant de seize ans: «Prenez place à côté de notre hôte,

et servez-le!» comme on dit à ses valets: «Préparez la plus belle de

mes chambres, obéissez à mon hôte!» ainsi je vous ai montré ce que

j'avais de plus beau et de plus cher, mon diamant. Je n'ai ni femme

jolie à vous montrer, ni jolie enfant à faire asseoir auprès de vous,

ni domestiques nombreux, ni musiciens aux voix sonores, ni parfums

exquis. J'ai mon vin et mon diamant, des vins qui se boivent à longs

traits, un diamant dont les reflets vont jaillir jusqu'au fond de

l'âme, un poignard qui tranche. Eh bien, je vous ai versé mon vin à

longs flots, je vous ai prêté mon poignard hors de sa gaîne, je vous

ai montré toute ma fortune; ainsi j'aurai fait les honneurs de ma

maison. Soyez juge de cela, monsieur; et maintenant que je vous ai

montré ma femme et ma fille, imprudent que je suis! vous voulez

m'enlever d'un seul coup ma femme et ma fille! A présent que vous avez

bu mon vin, vous voulez m'égorger avec mon poignard! Non pas, jeune

homme, et j'en atteste ici vos dix-huit ans de philosophie et de

vertu; tu ne dépouilleras pas le vieillard; tu n'abuseras pas de la

lame effilée. Ainsi pleurant, le vieillard était à genoux devant le

jeune homme... Il pleurait.

Gustave dit:--Buvons! Il tendit son verre; il le vida d'un trait. La

quatrième bouteille fut vidée. Et le diamant était toujours là,

brillant comme l'étoile en un ciel nébuleux. Toujours il était là qui

lançait sa flamme au coeur du jeune homme: l'ivresse à pleins bords

débordait; le diamant étincelait à pleine âme. Et Gustave au

vieillard:

--Décidément, dit-il, tu ne veux pas me le donner?

--Tu ne l'auras qu'avec ma vie.

--Encore une fois, mendiant, ton diamant!

--Mendiant! dis-tu: oh! c'est alors que je serais mendiant et

misérable, si je te donnais ma fortune, mon nom, mon écusson qui

brille sous mes guenilles, la liste de mes ancêtres qui se fait jour à

travers mes haillons, mon univers, mon voyage en Italie, mon ciel

napolitain, mon prince, mon amour. N'en parlons plus, prends mon sang,

frappe, et puis tu dépouilleras à ton aise le mendiant.

A ces mots, il découvrit sa poitrine où le coeur battait vivement.

Gustave leva son poignard avec le plus grand sang-froid, car il était

ivre. Il allait frapper!...

Contes Fantastiques et Contes Littéraires · 第 2 / 18 段