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CONTES
FANTASTIQUES
ET
CONTES LITTÉRAIRES
TYPOGRAPHIE ERNEST MEYER, RUE DE VERNEUIL, 22.
CONTES
FANTASTIQUES
ET
CONTES LITTÉRAIRES
PAR
JULES JANIN
[Illustration]
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1863
Tous droits réservés
PRÉFACE
Ce petit tome in-18 représente, en sa modeste apparence, une suite de
méchants petits écrits et récits en quatre tomes in-12, qui se
publiaient, çà et là, dans les _Revues_ des environs de 1830.
Je ne crois pas que l'ignorance et l'inexpérience en toutes choses
aient jamais produit une suite plus téméraire d'essais plus enfantins.
A peine, avec beaucoup d'indulgence et d'attention, les lecteurs de
1862 trouveront-ils, en espérance, dans ces pages fugitives,
l'écrivain qui devait écrire un jour _les Gaietés champêtres_, _la
Religieuse de Toulouse_ et _la Fin du neveu de Rameau_.
Non pas que ces trois derniers livres soient tout à fait de bonnes
oeuvres, au moins on y trouve une certaine habileté, un certain art.
Si l'auteur avait été le maître, il eût supprimé de sa vie et de ses
oeuvres au moins les contes que voici. Mais le moyen d'ôter une
page?... et surtout quand cette page est peut-être un obstacle au
renom de l'écrivain?
Toutefois, l'auteur se console en songeant que s'il eût volontiers
retranché plus d'un conte, il n'a rien à modifier dans les opinions,
la constance et la fidélité de toute sa vie!
En tout ce qui touche aux sentiments de son âme, aux passions de son
coeur... il est le même! Ami des anciennes chansons, négligent des
cantiques du lendemain.
Passy, 1er janvier 1863.
AVANT-PROPOS
DE LA PREMIÈRE ÉDITION--MAI 1832.
Je demande au lecteur qu'il me pardonne un titre ambitieux: _Contes
fantastiques_. Le seul titre un peu véridique à ces _compositions_,
trop hâtées, serait celui-ci: _Historiettes_, ou bien cet autre:
_Contes_, tout simplement. Mais dans ce nébuleux royaume littéraire,
on ne dit pas toujours ce que l'on voudrait dire, et les circonstances
vous mènent loin. La mode surtout, souveraine maîtresse des
chefs-d'oeuvre d'un jour, impose à ses poursuivants de très-rudes
conditions, en échange d'un sourire que souvent elle ne donne pas.
_Contes fantastiques!_ Mon titre est un leurre. Il y a bien peu même
de fantaisie en toutes ces pages, et vous n'y trouverez aucune des
précieuses qualités de maître Hoffmann, qui nous a révélé une poésie
inconnue.
Poésie du foyer domestique, et poésie de célibataire en même temps;
poésie de l'homme heureux qui n'a rien à faire, de l'homme passionné
sans passions; poésie du buveur qui ne s'enivre pas, de l'homme qui
dort tout éveillé; poésie d'amateur de tabac de toutes sortes et qui
fume dans toutes les postures: capricieuse et folle, souple, élégante,
facile à vivre, plus souvent échevelée que parée avec soin, montrant
son sein et sa jambe à qui veut les voir, et cependant toujours chaste
et modeste. La poésie fantastique est une très-belle et très-aimable
fille qui aime les joies et les libertés du cabaret, qui se plaît à
l'ombre du joyeux bouchon, qui recherche de préférence tous les
plaisirs à bon marché. Oh! quand nous l'avons vue, en sa négligence,
venir à nous du fond de l'Allemagne, comme nous avons été surpris et
charmés! Quelle différence entre la poésie fantastique et toutes les
autres poésies.
C'était beau, la grande poésie! et, comme la marraine de Chérubin,
elle était bien imposante. Mais, à côté de la grande poésie, la petite
poésie n'est pas sans charmes; après le poëme épique, plaisir des
dieux, le conte est une volupté à la portée des simples mortels.
Chérubin, l'aimable enfant, a peur de sa marraine: il embrasse Suzon,
et quand Suzon fait la rebelle, il court à Fanchette, avec laquelle il
ose tout oser. Hoffmann, c'est la Fanchette du monde poétique;
Hoffmann, c'est le conte après le poëme, après le drame; Hoffmann,
c'est la petite poésie aux pieds légers qui vient après la grande, en
suivant son sillon lumineux.
Avec cette différence toutefois, que le conte se manifeste dans un
arc-en-ciel plus modeste: la grande poésie descendait du Parnasse
jusqu'à nous, la petite, au contraire, s'élève à nous de l'hôtellerie
voisine, où elle se loge de préférence. La poésie homérique se
manifestait au milieu du tonnerre et des éclairs, sur le mont Sinaï,
sur l'Hélicon; la chanson des bonnes gens arrive au bruit du bouchon
qui saute, et si elle s'entoure assez souvent d'un nuage, c'est d'un
nuage de tabac; innocente fumée, elle est féconde en rêves, en
fantaisie, en contes, en rêves charmants.
Les _Mille et une Nuits_ ne sont-elles pas les contes fantastiques de
l'Orient? Dans les _Mille et une Nuits_, dans les _Contes d'Hoffmann_,
si vous rencontrez des rois et des princes, le grand rôle est joué par
le menu peuple; déjà le marchand, l'esclave, le muet, le calender
borgne ou non, tout le peuple de l'Orient, dans ses fonctions les plus
modestes, se montre et nous sourit. Venez à moi, disait la fée aux
pauvres d'esprit; mais pendant que l'Orient nous donnait l'exemple
d'un conte bourgeois et poétique en même temps, les nations du Nord
n'avaient de contes pour personne; elles avaient des poëmes et des
histoires pour quelques-uns, les plus grands et les plus forts; et
quand enfin, du grand poëme, nous fûmes descendus, ou, si vous aimez
mieux, nous nous fûmes élevés au récit des petits faits de la société
bourgeoise, eh bien, il y avait une fois un roi, le roi Louis XI, et
une reine, la reine de Navarre, qui firent des contes pour se bien
divertir; ils semblaient dire aux lecteurs: Que cela vous plaise ou
non, qu'importe?--_A mon plaisir!_
Je ne veux pas ici faire l'histoire du conte en France; ce serait une
longue et laborieuse histoire, qui me coûterait beaucoup plus de
travail qu'elle ne vous apporterait de profit; d'ailleurs, le temps
n'est plus à la dissertation, et je doute que même l'_Essai sur les
éloges_, par Thomas, eût un grand succès aujourd'hui. Mon but est de
définir assez bien le conte fantastique, pour prouver, malgré le titre
de mon livre, que je n'ai jamais eu le droit ni la volonté de viser au
fantastique. Je n'ai de fantastique, en mes contes, que le hasard avec
lequel ils ont été faits, sans plan, sans choix, sans but; et je ne
pense pas que ce mot, _au hasard_, soit une excuse suffisante pour que
vous me permettiez ce titre ambitieux: _Contes fantastiques_.
Mais, je vous le répète, cette faute n'est pas la mienne, c'est la
faute des circonstances, la faute de la mode, et votre faute à
vous-mêmes, qui voulez du fantastique à tout prix et de toutes mains,
comme s'il était donné au premier venu d'être un poëte en plein
cabaret, de dessiner des chefs-d'oeuvre au charbon sur la muraille,
d'aimer la bière et la rêverie sur un grand fauteuil de chêne; de
connaître les secrets intimes du violon et de l'archet; comme s'il
était donné au petit monsieur que je vous présente ici de s'appeler
Hoffmann?
A ce sujet, j'ai eu bien des disputes avec vous, mon cher Roland. Je
me rappelle surtout certaine nuit d'hiver que nous avons passée à la
lueur bicolore des bougies et du punch. Roland, ce soir-là, m'a dit
tout ce qu'il pouvait me dire pour m'empêcher de tomber dans cette
erreur d'un esprit maladroit qui s'égare à plaisir, et qui va, sans
savoir où.
Ce soir-là, par grand hasard, nous étions deux, lui et moi, nous qui
ne faisons qu'un d'ordinaire: et nous disputions à outrance, heureux,
lui, de me voir en dispute et me tenant la bride haut la main: il n'y
a rien de plus redoutable que les chevaux pacifiques lorsqu'ils se
mettent à mordre et à ruer.
Notre sujet de dissertation était d'un grand intérêt. La nuit était
bonne, le feu était vif, et nous pensions cette fois à livre ouvert!
Jugez du chemin que nous avions fait en quelques heures! En cheminant
sur l'imagination, le coursier à tous crins, nous étions venus
d'Homère à Hoffmann; du poëme en vers au conte en prose; de l'Olympe
athénien au cabaret allemand. Nous étions arrivés, sans savoir
comment, sur les bords de ce fleuve Léthé qu'on appelle _le
fantastique_. Et là nous écoutions, bouche béante, pour voir venir de
ce trou obscur quelque clarté, quelque explication naturelle à ce
plaisir hors nature que nous cause Hoffmann.
Nous avions tant de temps à perdre,--à cet âge heureux, on n'a rien à
faire!--que nous commençâmes par nous demander, comme des faiseurs de
rhétorique:--Y a-t-il un _fantastique_?--Et qu'est-ce que _le
fantastique_? Cela dura longtemps; une fois dans les divisions et les
subdivisions aristotéliques, on ne s'arrête plus. Puis encore ces
autres questions: Notre siècle a-t-il découvert une nouvelle espèce de
poésie, un genre de drame inconnu, une Atlantide reculée dans le
domaine de la poésie, île perdue... retrouvée par Hoffmann; île
dangereuse sur laquelle existe encore le limon de la création?
Répondez à ma question, disait Roland, répondez; puisqu'il y a un
fantastique, à votre sens, où est-il, que fait-il, et d'où vient-il?
Disant ces mots, Roland se promenait de long en large, aussi fier et
aussi heureux que s'il eût écrit les choeurs du premier Faust.
Moi qui le connais et qui sais très-bien qu'il ne tient pas plus à ses
questions qu'il ne tient à mes réponses, je pris les pincettes et me
mis à tisonner le feu en fredonnant l'air de _la Grande Pinte_,
composé dans ma petite ville natale, et composé par vous, mon
très-féal et très-savant patron, Jean Paul, que Dieu protége et repose
dans le ciel étoilé des _Mille et une Nuits_!
Quand le tison s'agite et s'échappe en étincelles joyeuses, on dirait
de jeunes âmes qui s'envolent du purgatoire débarrassées de toutes
souillures.--Vois-tu ces âmes, Roland, ces âmes qui s'en vont là-haut
en poussant un petit cri? Crois-tu donc qu'Homère les a vues, lui ce
grand aveugle qui a tout vu? Non. Homère n'a pas vu voler l'étincelle
du foyer domestique; il ne l'aurait pas vue même quand il aurait eu un
foyer domestique. Il a vu le ciel, il a vu les grands astres, il a vu
le soleil athénien! Il s'est abîmé dans les immenses clartés: il était
placé plus haut encore que le Tasse quand il découvrit la Jérusalem du
haut de la montagne. Volcans, forêts, ruisseaux, fontaines, vaste
mer, et des hommes de dix coudées! Il a contemplé l'Apollon qui a fini
par ressembler à Louis XIV. Tout fut grand et sublime; Homère avait
jeté à profusion dans la poésie des dieux visibles dont le sang
coulait, des déesses visibles qui changeaient les montagnes en
élégants boudoirs, et faisaient des nuages un voile à leurs transports
d'amour. Heureux les poëtes venus les premiers, Roland! le monde
appartenait à ces âmes violentes. Ils tenaient la Grèce; ils
remplissaient la maison d'Atrée. La comédie attaquait Socrate.
Aujourd'hui ce monde est épuisé, Socrate est mort. Tout est connu. Les
mystères d'Éleusis sont un jouet d'enfant. On achète les momies de
l'Égypte à très-bon compte. Le sphinx et le zodiaque de Denderah ont
chanté des couplets de vaudeville; il n'y a pas une étoile au ciel qui
n'ait son nom et son histoire. Et quant aux hommes, aussi nombreux que
les étoiles, ils rentrent et sortent dans leurs cercles à certains
jours; ils ne savent plus ce que c'est que les migrations. Les fables,
les combats acharnés, les jeux funèbres, les guerres entreprises pour
le sourire d'une belle femme, les vieillards se levant au passage
d'Hélène, tout cela leur paraît ridicule, outré; ils rient de pitié
quand on leur parle d'un siége qui a duré dix ans.
Roland, qui jouait avec mon lévrier, retourna vers moi son visage
d'une imposante gravité:
--C'est vrai, fit-il; celui qui est venu dans les temps primitifs fût
un être heureux. Je suis bien sûr que le lévrier de Darius adoptant
Alexandre, la veille de la bataille d'Arbelles, était plus beau et
plus intelligent que le tien. Les belles femmes! les grands poëtes!
Oui; mais à t'entendre, on dirait que c'est le monde qui manque à la
poésie, et non pas la poésie qui manque au monde, et c'est mal fait de
châtier le temps présent sur le dos du temps passé.
--Non, lui dis-je, ce n'est pas le poëte qui manque au monde. Tant
qu'il reste un brin d'herbe ici-bas, une étoile là-haut, une femme
sous nos yeux, il y aura des poëtes; tant que nous aurons la prière au
fond de notre coeur, il y aura des poëtes. Mais en poésie aujourd'hui,
comme en politique, chacun chez soi, chacun pour soi! Et le poëte a
caché sa poésie, il retient sa voix, parce qu'il a peur de ne plus
trouver d'écho.
--Cela est fâcheux, dit Roland; si la poésie allait nous manquer, par
quoi la remplacer, nous autres qui sommes jeunes? Cela est fâcheux; si
le respect humain se met parmi les poëtes, c'en est fait des poëtes.
Le respect humain a tout flétri parmi nous, il a flétri le mariage,
il a flétri l'amour, il a flétri la croyance, il a flétri le pouvoir;
le respect humain s'est glissé partout, sous toutes les formes; il
s'est appelé comédie et satire, tragédie, encyclopédie, cours de
littérature: il a fini par être un journal. Mais que la poésie soit
une chose ridicule, nous sommes perdus, toi et moi, et tous les autres
qui ne se sont pas donnés, corps, âme et biens, avenir, présent et
passé, à l'avarice, à l'ambition.
--Tu vois bien, dis-je à Roland, qu'en ceci encore tu as tort de
demander ce que c'est que _le fantastique_? C'est la seule poésie
aujourd'hui que les poëtes osent faire et puissent faire; il faut la
respecter, la recevoir à bras ouverts, et ne pas demander insolemment
où est-elle? ami Roland, comme tu ferais de quelque maîtresse à tes
ordres. Cette étrange poésie est aussi fière que la grande poésie:
elle a ses caprices, ses bouderies, ses colères, ses moments de
fatigue. Elle est une maîtresse impérieuse et difficile; elle va jeter
son bonnet au vent qui l'emporte; il suffit de lui déplaire, et elle
se passera de toi, de moi et _des autres_, comme tu dis.
En même temps, je remplis son verre et le mien, nos deux verres se
donnèrent l'accolade, et nous restâmes les bras croisés, la pensée en
l'air, le coeur tranquille, heureux comme deux amis, et savourant par
tous les sens la paix et le silence de la nuit.
L'instant d'après, Roland reprit la parole:
--Et pourquoi, diable, me dit-il, les poëtes ne peuvent-ils faire
aujourd'hui que du fantastique? réponds-moi.
Quand il me fit cette question, j'étais en train de lire les adieux
d'Andromaque et d'Hector; j'essuyai une larme, et je lui dis avec le
plus grand calme:
--Les poëtes n'en peuvent plus, les grandes actions leur manquent, les
grands malheurs sont épuisés, les grands hommes sont morts pour la
poésie, ou, pour ainsi dire, les malheurs modernes sont de si grands
malheurs, les grandes actions de nos jours sont de si grandes actions,
et les grands hommes contemporains sont de si grands hommes, que la
poésie, en s'élevant de toutes ses forces, ne saura jamais se mettre
au niveau de toutes ces grandeurs. Regarde autour de toi, Roland; que
veux-tu que fasse l'ode avec la bataille de Waterloo? que veux-tu que
fasse la tragédie avec Bonaparte? et quelle plus touchante élégie, un
roi de France abandonnant ce beau royaume. _Nos dulcia linquimus
arva?_ Remonte plus haut, entre, sans peur, dans 93, et place-toi dans
le tombereau où s'est assise la reine de France, où toute
l'aristocratie est montée. Imagine, invente un roman à côté de cette
histoire! Tu comprends bien qu'on aurait beau être trois fois poëte,
on ne saurait ajouter une pitié, une épouvante, à ce drame tout
construit, tout joué, tout parlé, sanglant avec son propre sang!
Qu'a-t-il besoin des paroles, des passions et du sang des poëtes? A ce
compte, l'ode, la tragédie, le drame, le roman et le poëme épique
existant par eux-mêmes, sont également défendus aux poëtes
d'aujourd'hui.
Il se mit au piano en fredonnant un air de Dalayrac, tout empreint de
la mélodie amoureuse du XVIIIe siècle; bientôt il le chanta avec
éclat, puis il le murmura tout bas et en riant; il changeait, il
ralentissait, il pressait la mesure à volonté; puis s'arrêtant:
--Si les poëtes ne sont pas dignes de l'ode, que ne font-ils des
églogues et du Dalayrac? me dit-il. Il me semble que le temps serait
bien choisi; Virgile s'est servi de l'allusion politique sous Auguste.
A celui qui ferait l'églogue aujourd'hui, l'allusion politique ne
manquerait pas, ce me semble, avec ce danger que les bergers n'y
comprendraient pas grand'chose. Virgile a fait ses dix églogues après
les guerres civiles. S'il ne faut que du sang, et des ruines, et des
exils, pour que les bergers se puissent livrer à leurs combats sur la
flûte, à l'ombre du hêtre, il me semble que nous n'avons rien à
désirer de nos jours. Quant à l'ode, si l'ode à la Pindare est
défendue faute de guerriers et de vainqueurs aux jeux olympiques, de
quel droit ne ferait-on pas la petite ode à la façon Horace: «_O navis
referent in mare_,» etc.? Et quelle belle ode au vaisseau de
Cherbourg! En même temps il se mit à siffler l'air: _O ma tendre
musette_, et j'attendis patiemment qu'il eût fini.
Quand il eut fini, je lui dis:
--Ne vois-tu donc pas que l'idylle qui n'a jamais été très-fêtée parmi
nous, et que M. de Segrais et les autres ont ravalée aux derniers
rangs des compositions burlesques, serait aujourd'hui la plus étrange
mystification? Va donc chanter les bergers et les bois, et la
puissance des grands boeufs, sous le règne des machines à vapeur et
des chemins de fer, des marmites autoclaves et des cannes à fauteuil?
Depuis l'antiquité, la nature physique n'a pas été moins dérangée que
la nature morale. Les bergers de Théocrite ont été dégradés à l'Opéra,
qui les a rendus désormais impossibles. Les bergers de Théocrite
étaient au moins vraisemblables; mais les bergers de l'Opéra, en
rubans roses, sont le désespoir de toute poésie. Hélas! la machine a
tout remplacé. Enfin il n'y a plus d'orage à craindre avec le
paratonnerre, plus d'inondations, plus de sécheresses avec les
canaux, plus de mauvais vin avec le _Manuel du Vigneron_: tous les
dangers ont cessé pour le berger; les loups et les couleuvres de
Virgile, autant de fables, aussi bien que Ménalque et Tityre. Avec les
révolutions qui se sont opérées de huit jours en huit jours, quel est
le poëte, je te prie, qui ne serait pas forcé d'effacer son ode de la
veille, avant de commencer l'ode du lendemain?
Roland, qui se sentait battu, prit un air d'ironie et de victoire:
--En ce cas, me dit-il, si cette impossibilité de faire est démontrée,
pourquoi m'as-tu dit que les poëtes, non-seulement ne _pouvaient_ pas,
mais encore qu'ils ne voulaient pas faire de la grande poésie? Au
moins voudrait-on savoir, si par hasard un grand poëte se rencontrait
encore, pourquoi donc il _n'oserait_ pas?
--C'est, lui dis-je, qu'il ne faut pas croire que le vrai poëte soit
assez insensé pour se livrer à toute sa fougue aux yeux des hommes
de sang-froid; il ne faut pas croire qu'il marche seul dans les
sentiers difficiles, pendant que les autres suivent les chemins
battus.--Crois-moi, jamais les poëtes ne se sont plaint, tout de bon,
de leur misère; leur misère était une fiction qu'ils inventaient pour
se faire pardonner leur supériorité sur les autres hommes; jamais,
non jamais, quoi qu'ils en aient dit, et quoi qu'en ait dit le monde,
les poëtes n'ont été sans puissance et sans fortune: il est
impossible, et, vois-tu, je crois en ceci comme je crois en Dieu, il
est impossible que Homère ait été le mendiant qu'on nous montre avec
un bâton et une besace; j'en atteste hardiment les sept villes qui se
sont disputé la gloire de lui avoir donné le jour.
»Aristophane fut, de son temps, le roi de l'opinion; le premier il
commença cette grande croisade contre les religions nouvelles qui ont
passé de Socrate à Jésus-Christ, de Jésus-Christ à Luther, de Luther à
Saint-Simon, et qui finissent chez nous par des procès en police
correctionnelle et vingt francs d'amende, parce que tout se termine
chez nous d'une façon ridicule. Cherche dans l'histoire! tu verras
toujours le grand poëte à côté du grand homme d'État, comme son
corollaire inévitable. Corneille est près de Richelieu, Milton près de
Cromwell, Racine se place entre Louis XIV et ses amours, Bossuet
domine le XVIIe siècle, Mirabeau le XVIIIe; et Voltaire, entre ces
deux siècles, placé là comme un lien nécessaire, est à la fois le
maître absolu _de ceci et de cela_. Et tu me demandes pourquoi un
poëte n'oserait pas être poëte aujourd'hui...? Le moyen d'oser, quand
personne autour de nous n'ose être un grand homme? Pour chanter à
l'air libre et pur, il faut se savoir soutenu par les regards de la
foule attentive: elle a trop vu de choses pour en entendre; elle a
composé de trop merveilleux poëmes pour être attentive à d'autres
poëmes que les siens. C'est la foule aujourd'hui qui dit à la Muse:
_chantons!_
Roland me dit d'un air piqué:
--Tu es diablement éloquent aujourd'hui, ne pourrais-tu pas me parler
avec moins d'emphase? A vrai dire, je te comprendrais beaucoup mieux
si tu étais un moins grand orateur.
--Roland, lui dis-je, il faut me pardonner ma grande éloquence, au
moins tant qu'il s'agira de la grande poésie; en effet toutes les
espèces d'emphases se tiennent par la main, ce sont des soeurs de la
même taille, et qui vont au même pas, en prose, en vers.
--En ce cas, dit Roland, revenons à notre point de départ, au petit
pas: dis-moi très-simplement, puisque tu es si convaincu qu'on ne fera
plus drame, ode, poëme, idylle, aucune espèce de grande poésie, à quoi
serviront les poëtes de l'avenir, et ce qu'il nous est permis encore
d'en espérer?
--Je te dirai très-simplement, mon ami Roland, que les poëtes s'étant
réfugiés des grandes passions dans les petites, mettront leur art au
niveau de leur vocation nouvelle, et feront de très-petites choses,
comme autrefois ils faisaient, en se jouant, de très-grands poëmes; en
un mot, et c'est là où j'en voulais venir, (c'est là où j'en suis venu
par le plus long chemin), nous sommes tombés du poëme au conte et du
conte au _réalisme_, à savoir le conte sans poésie, et voilà que nous
nous élevons jusqu'au fantastique, _id est_, au conte avec poésie. En
vain tu nieras ces différences, tu ne te démontrerais jamais à
toi-même, qu'un conte graveleux de Boccace ou des _Cent Nouvelles
nouvelles_ soit de la même famille qu'un conte d'Hoffmann. Non,
certes. Ces récits de maris dupés et ridicules, de femmes adultères et
rapaces, de servantes déshonnêtes, de valets imbéciles et de grands
séducteurs; non, tout ce vice à l'usage de Maître Gonin et de madame
Pampinée, auquel s'est ajouté le génie enchanteur de La Fontaine,
n'est pas de la même famille que le conte d'Hoffmann. Le conte
d'Hoffmann ne s'accommode ni des amours frivoles et indécentes, ni des
séductions poussées à bout, ni de la moquerie galante de ces héros de
ruelle endimanchés de coquelicots. Il est trop sage et trop sensé, le
conte d'Hoffmann! il rougirait des détails orduriers. Il consent bien
(c'est même une de ses joies) à étudier, reproduire en ses naïfs
récits les détails les plus vulgaires... il s'arrête à l'alcôve: il
n'ira pas plus loin. C'est une chose étrange; elle est vraie: nos
contes de boudoir et de palais florentins feraient rougir la muse
d'Hoffmann, une muse de cabaret! C'est une chose étrange à voir autour
d'Hoffmann le buveur, ces idéales figures, ces idéales passions, ce
frais paysage, et ce beau monde en déshabillé galant du clair de lune
et du matin:
Lorsque n'étant plus nuit, il n'est pas encor jour!
»Oh! le sublime ivrogne! Il n'est jamais assez ivre pour porter un
regard indiscret sur les fantômes de sa création: en plein cabaret,
quand les jolies filles, enfant de son cerveau, viennent s'asseoir à
sa table, et qu'il les voit les bras nus, les cheveux flottants, dans
la joie et le sourire de leurs seize ans, il respecte ces
printanières, comme tu respecterais les deux soeurs. Pourvu qu'elles
lui permettent de boire encore et de fumer toujours, il va leur parler
si respectueux et si tendre! Il leur dira les amours des cieux et des
histoires du troisième ciel, où fut saint Paul; il sera charmant avec
elles, simple et rustique Hoffmann! Restez donc près de lui, chastes
pensées de son âme, adorables filles de son imagination toujours
jeune! restez près de lui, c'est un poëte qui ne pense guère au monde
extérieur; il rêve; il se rend compte à lui tout seul de ses
ravissantes histoires de terreur, de pitié, d'infortune et d'amour!
--Je commence à comprendre, reprit Roland... le poëte fantastique est
un égoïste..., il se plonge à plaisir dans les plus beaux rêves, il
méprise également le blâme et les louanges du monde. En ce cas, Dieu
me préserve de ces hommes sans coeur, qui ne pensent qu'à leur propre
ennui, sans songer à soulager l'ennui des peuples qui ont tout vu,
tout épuisé!
--Le poëte fantastique, Roland, est un sage; il parle à voix basse, et
ne veut déranger personne! «Et qui m'aime, me suive.»
--Ajoute à ta définition, dit Roland: Le poëte fantastique est
nécessairement un ivrogne.
--Et moi je dis: Le poëte fantastique est un grand artiste; et voilà
sa force et voilà son inspiration! Il est le mage, il est la fée; il
n'a pas besoin d'endormir le sultan tous les soirs, pour que Chérésade
se réveille et lui dise: Encore une histoire, ma soeur! Il est naïf,
il est croyant, il est chaste. Autrefois la reine de Navarre exposait
son imagination toute nue aux regards des passants... Hoffmann habille
et drape son récit avec cette innocence d'un père de famille qui veut
bien marier son enfant, mais non le prostituer. L'art a fait ce grand
changement dans le conte, il a opéré cette importante révolution,
mettant le conte aux mains de la mère de famille, aux mains de ses
enfants, sans que les enfants ou la mère aient à rougir. Ce sont là
des bienfaits positifs, une supériorité incontestable. Écoutez
Hoffmann: au milieu de son récit il s'arrête, il prélude, il chante,
il agit comme Kreyssler, s'abandonnant à toute harmonie. Il va d'un
fantôme à l'autre, croyant celui-ci, adorant celui-là. Pourtant voilà
l'homme auquel tu reprocherais quelques instants de repos dans une
amicale hôtellerie? Et tu soutiendrais que ce soit à l'aide d'un vice
innocent qu'Hoffmann est devenu un si grand conteur? Aurais-tu plus de
confiance dans un pot à bière, que dans l'archet d'Hoffmann?
--Ouf! réveille les grands mots, dit Roland. Accuser un homme
d'ivrognerie et l'affubler d'un si petit vice, au milieu de tant de
vices purement humains, est-ce donc le maltraiter si fort? En
reconnaissant les faiblesses de ton joyeux conteur, j'ai reconnu une
des causes de sa puissance, le hasard, qui est le fond de ses contes.
_Artiste!_ est un bien gros mot, pour l'explication d'un conte futile,
et comment nous persuader que cet homme est devenu un grand musicien,
un grand dessinateur, pour se raconter quelques vieux contes ou de
vieilles histoires sans façon, sans apprêts, sans étude et sans art
même? As-tu jamais entendu raconter l'amour d'un jeune Italien pour la
naïade du château de Versailles? Oui dà! l'histoire est belle! et je
te la raconterai à la première occasion... Bonjour!
--Roland, lui dis-je, il y a longtemps que tu ne m'as rien raconté;
Roland, raconte-moi l'histoire de la naïade de Versailles, le veux-tu?
--Je le veux bien, dit Roland, mais à une condition... je te la dirai
quand j'aurai fini mon conte; cependant, jure-moi que tu exécuteras
fidèlement notre traité.
--Quelle que soit ta condition, Roland, je l'accepte, et dis-moi ton
histoire.
Alors Roland commença:
--Il y avait à Versailles, l'ancien palais de Versailles, dans la
rotonde, sous l'un de ces mille jets d'eau, amusement d'un jour pour
le grand roi, une belle et élégante statue de naïade, aux formes si
délicates, avec tant d'innocence au sourire, à la lèvre, que le
satrape appelé Louis XV la voulait chasser de ses jardins. Cette
statue, entourée de blocs informes, lions aux gueules béantes, syrènes
à la queue de poisson, amours aux ailes étendues, Vénus de toutes
dimensions, était seule et triste au milieu de ses compagnes. La
Vallière s'y était assise un jour sans la voir; Montespan l'avait
heurtée en passant; madame de Maintenon et madame Du Barry ne
l'avaient pas même touchée. O marbre! ô mystère! ouvrage excellent de
quelque artiste de vingt ans, à son premier chagrin d'amour.
»Dans les jardins du roi Louis XVI, car la date de mon histoire est
récente (il n'y a guère entre nous qu'une douzaine de révolutions), un
jeune peintre, enfant des chefs-d'oeuvre, allait et venait, regardant
ces lourdes façades, ces arbres taillés en pyramides, ces eaux
verdâtres, ce luxe épuisé d'une monarchie en ruine. Il triomphait de
se sentir si supérieur à tout le goût du XVIIe siècle, à toute la
barbarie du XVIIIe. Il était dans un de ces admirables instants
d'ironie, où l'ironie arrive à la hauteur de la passion. Il foulait
d'un pied dédaigneux ces guirlandes, ces colifichets d'un jour; il
était fier d'être Italien, malgré la liberté qui commençait à rugir en
France, et de toutes ses forces et de toute sa voix. Tout à coup, par
hasard (ce hasard qui vous montre, éblouissante, la femme que vous
devez aimer le reste de vos jours), tout à coup le jeune homme
découvre en ce choeur de femmes grotesques, l'admirable naïade,
création toute italienne! pauvre femme tremblante et triste au bord de
ces eaux lassées et silencieuses. Elle avait froid dans ce limon. Elle
était belle, hélas! son regard était humide; elle pressait ses beaux
pieds l'un contre l'autre; ses cheveux pendaient sur ses épaules; elle
avait froid; elle était là si mal à son aise, l'innocente enfant! Sans
doute elle avait été oubliée sur le chemin, orpheline de père et de
mère en ces jardins désolés, et là, sans appui, sans soutien, sans
voiles, elle s'humiliait sous les froides mains du sort. Notre artiste
la vit donc ainsi faite; alors il se baissa vers elle, à genoux,
courbant la tête sous son regard: il anima tout ce marbre, il
réchauffa ce marbre ingénu sous son haleine brûlante; il fit battre ce
coeur sous ses mains, il enveloppa toute cette femme de tant de
respect et d'amour, qu'elle semblait lui dire: _à demain!_ Le
lendemain, il lui parla de son amour, il lui dit qu'il l'aimait, parce
qu'elle était plus belle que tout ce qu'il avait vu ou rêvé; il lui
fit ses confidences avec toute sorte de mystères; il lui raconta toute
sa vie, tout ce qu'il avait souffert, tout ce qu'il avait aimé. Elle
l'écoutait avec un doux sourire; elle le regardait avec cette tendre
compassion qui précède l'amour! Elle était toute à ces histoires d'une
jeunesse orageuse et bonne; elle aimait ce jeune homme; elle cachait
sa passion, comme on cache une passion qui commence; elle s'y livrait
sans s'y abandonner, son amour était chaste autant que son âme. Et
lui, la voyant si réservée et si modeste, se perdait dans les
ravissements du troisième ciel. Il passait sa vie à la voir, à
l'aimer, à lui parler, à l'entendre... il croyait l'entendre, et voilà
ce qu'elle lui disait:
«Toi qui m'as devinée au milieu de ces nymphes obscènes, ami, toi qui
es venu me chercher dans ces jardins déshonorés par tant de vice royal
et d'amours vulgaires, comment se fait-il que l'air corrompu de ces
lieux ne se soit pas fait sentir à ton âme?» A cette question
plaintive de la jeune fille, il répondait par ce regard qui dit tant
de choses. Elle reprit en ces mots: «Toi qui es jeune et d'un coeur
honnête, pendant que tous les jeunes et les forts s'agitent au dehors
pour réformer le monde et relever l'humanité du joug écrasant qui
l'opprime, comment se fait-il que toi seul tu sois insensible à
l'ambition de régénérer la France? Alors, enfant, je t'aime; ainsi tu
es heureux. Allons, aime-moi comme je t'aime! Il faut nous hâter, les
nuages s'amoncèlent, la tempête arrive, la foudre gronde, ces minces
filets d'eau tarissent dans leurs filets de plomb. Regarde là-bas le
palais de Louis XIV, comme il tournoie, il a le vertige: on dirait la
feuille jaunie de l'automne. Aimons-nous! aimons-nous!» Et lui...,
éperdu, la tenait embrassée à l'étouffer!... Non, non, ce n'était pas
un marbre qu'il embrassait.
«Ainsi les deux amants passèrent leurs belles heures, leur frais matin
d'amour, leur nuit d'été: ils s'aimèrent en silence, avec des regards,
avec des soupirs, avec des extases sans fin, comme on s'aime. Cela
dura longtemps; mais les choses que la naïade avait prédites
arrivèrent: le nuage amoncelé devint orage et tempête, le tonnerre
gronda, ce fut un bruit à épouvanter les plus braves. La grande voix
de la populace, un tonnerre à l'usage des révolutions, se fit entendre
et tout s'en alla de France, les vieilles lois, les vieux dieux, le
vieil amour, et la vieille poésie, et le vieil esclavage, tout s'en
fut! Autel et trône, jeunesse et beauté, aristocratie de tant de
siècles, morte en un quart d'heure! Le passé expia les folies et les
prodigalités de son orgueil, tout cela en un jour! Ce fut un chaos
plus affreux que le chaos primitif, le chaos de choses créées, le
chaos des lois toutes faites et des pouvoirs tout construits. Enfin,
les passions humaines aboutirent à une seule, à cette passion qui
renferme toutes les autres, une révolution! Certes, si la foule
hurlante du 10 août avait eu le temps, elle aurait montré au doigt le
jeune homme pressé d'un chagrin d'amour. Mon jeune artiste, uniquement
occupé de sa passion, vit d'un oeil serein tous ces désastres. Que lui
importait l'émeute populaire, à lui, qui rencontrait tous les jours un
si doux sourire! Que lui faisaient ces cris de l'émeute, à lui qui se
livrait à un éloquent silence! Il appartenait à la reine de ses rêves.
Elle était sa maîtresse et sa souveraine, sa gloire et sa joie; elle
était tout pour lui, que lui importait le reste? Aussi bien tant que
le chemin de Versailles à Paris fut libre, et tant qu'il put se rendre
à ses chères amours, il n'en demanda pas davantage. Mais un jour le
peuple qui avait, lui aussi, ses passions à satisfaire à Versailles;
le peuple, assis sur les canons et criant: meurtre et rapine, encombra
le chemin de Paris à Versailles. Alors songez à la douleur du jeune
homme; c'était le jour où il allait voir sa bien-aimée: elle lui avait
donné rendez-vous, la veille, et plus tôt qu'à l'ordinaire. Sans doute
elle était parée, elle était prête, elle l'attendait... O surprise! ô
douleur! un mur vivant s'est élevé entre lui et sa fiancée; c'est un
monceau d'hommes et de femmes hurlant, et c'est une mer de têtes
échevelées, une armée en désordre que le boulet ne saurait percer!
Le voilà forcé d'aller pas à pas avec le peuple, impatient, haletant,
désespéré! Le peuple allait à la reine, plein de rage; lui allait à sa
maîtresse, rempli d'amour. C'était à voir, cette haine et cette colère
forcées d'aller au même pas. C'était à voir, la passion innocente de
ce jeune homme et l'atroce passion de la foule accouplées l'une à
l'autre, se donnant le bras dans les rues, marchant dans la boue
ensemble, toutes deux corps à corps, bras à bras, le chemin si long
pour toutes deux! Enfin le jeune homme arrive avec la foule. La foule
s'arrêta sous les fenêtres du château en criant: _la reine! la reine!
la reine!..._ Lui il laissa la foule à sa rage, et, prenant le détour
d'une allée obscure, il arrive à sa maîtresse de marbre et la rassura
sur son absence; il lui raconta les cris, les fureurs, les démences de
ces compagnons du _Coupe-Tête_. Elle l'écoutait en tremblant, sans
rien comprendre à ce récit funeste. Et les cris de redoubler: _la
reine! la reine!_ et le peuple abominable se répandait dans les
jardins. Enfin... une troupe armée, horrible à voir, arriva jusqu'au
jeune homme tremblant pour sa fiancée. «Que fais-tu là?» lui
dirent-ils. Lui, éperdu, se jette au-devant de sa bien-aimée; il la
protégea de son corps, il couvrit sa chaste nudité de son manteau, et
il s'apprêta à mourir avec elle et pour elle... Ah! misère! l'asile
de sa fiancée était profané à jamais, les grilles de fer étaient
brisées, les gardes égorgés, toute cette pompe royale était évanouie.
Elle restait sans asile, sans serviteurs, sans gardes, sans amis, sans
protection, comme une simple reine! Elle restait exposée aux regards
des hommes, aux insultes des femmes, aux injures de tous, comme une
simple reine! Elle jetait sur lui un mélancolique regard qui lui
disait: «Ami, ne m'abandonne pas à ces furieux; prend pitié de ta
soeur, mon frère!» Il comprit ses paroles, il comprit son regard, il
entendit sa prière, il résolut de faire du jour de ses noces le jour
de mort de sa fiancée. Comme il était jeune, beau et superbe! la foule
attendit ses ordres en silence, tant la passion lui donnait de majesté
et de grandeur!
--Qui de vous me prête un sabre? s'écria-t-il. On lui tendit un sabre,
la même lame qui avait déjà coupé bien des têtes: il prit le sabre,
et, se tournant vers le beau marbre:
--Adieu, dit-il, pardonne-moi, retourne au ciel d'où tu es sortie;
adieu, mon ange, tu ne seras pas livrée à ces insensés, à ces
barbares, à ces aveugles, adieu! adieu! adieu!
Il brisa la tête de cette femme qu'il avait tant aimée et qui
l'aimait tant: ce cou si frêle se détacha de ses blanches épaules...;
sur ce corps inanimé il s'agenouilla et se prit à pleurer.
Alors la foule le prit pour un fou et lui porta respect; elle reprit
son chemin à travers le jardin en criant: _la reine! la reine! la
reine!_ et tout fut dit pour ce soir-là.
Et le lendemain la foule et l'amant se mirent en route; ils avaient
l'un et l'autre ce qu'ils étaient venus chercher, elle, la reine, et
lui, sa maîtresse; la reine, il est vrai, vivait encore; il emportait
la tête de sa maîtresse, arrachée aux profanateurs.»
Ici, Roland termina son histoire en pleurant.
--Ton histoire m'a fait bien du mal, Roland! dis-moi cependant par
quel fil elle tient à notre dissertation littéraire?
A cette question, Roland se leva brusquement:
--Comment cette histoire m'est venue et comment elle tient à notre
dissertation? Ne voyez-vous pas, monsieur, que cette histoire est la
plus cruelle satire qui se puisse faire de votre définition du
fantastique? Un artiste amoureux d'un marbre aurait honte de profiter
de sa passion pour faire une statue? Il adore un marbre, il le brise,
et tout est dit. L'homme est content, le marbre est brisé! Quand j'ai
commencé mon histoire, c'est à une condition, que je ne t'ai pas dite,
cette condition, la voici:--Tu me laisseras sortir sur-le-champ, sans
plus me fatiguer de tes disputes littéraires, et bonsoir!
Cette dispute inutile m'est revenue en mémoire quand il s'est agi de
mettre au jour ces prétendus contes fantastiques. La mauvaise humeur
de Roland, et mon admiration pour les _Contes d'Hoffmann_, m'ont
d'abord arrêté: j'avais peur du titre général de ce livre, et j'y
trouvais à la fois trop de vanité et trop de danger. Manquer au titre
de son livre! Eh bien, le crime est moins traître que de manquer à son
serment.
Prenez donc en aide et protection ces essais d'une fabrication
incertaine et remplie d'hésitations de toutes sortes; lisez-les comme
ils ont été faits, en toute liberté d'opinion et d'école. Venez à
l'auteur, comme l'auteur vient à vous, vous tendant la main, à vous
qui l'avez aimé des premiers, à vous qu'il aime. Trop heureux si, dans
ces contes épars, vous reconnaissez quelques-unes des impressions
fugitives de votre jeunesse, quelques traces récentes encore de vos
voeux, de vos espérances, de vos études, de vos amours, de vos
douleurs!
JULES JANIN.
CONTES
FANTASTIQUES
KREYSSLER.
J'étais encore à la taverne du _Grand-Frédéric_; j'y avais passé la
nuit même. Oh quelle nuit! Le brillant concert au milieu d'un épais
nuage de fumée! Les brocs se pressent contre les brocs, les verres se
choquent, la bière écume et monte jusqu'aux bords; comme un flageolet
champêtre qui se marie avec la cornemuse, le bouchon saute pour mieux
marquer la mesure; le tonneau se dessine en grosse caisse au coin de
l'orchestre. Bien joué, musiciens! Bravo, musique! Nous avons ainsi
exécuté toute une symphonie en allégro de buveurs, sur tous les tons
et dans toutes les mesures. Mon Dieu! quand le pétillement d'un vin
généreux brille au bord de mon verre, il me semble assister à quelque
enchantement.
Oh mon génie! Hélas! je vous le dis, mon génie est triste: il voit
partout des choses lugubres, même au cabaret; le cliquetis des
spectres, la soutane des moines, le crêpe du veuvage, le linceul de la
fiancée, autant de gaietés, si vous comparez ces cadres funèbres à mes
visions de chaque jour. Vous croyez que je suis gai, moi, parce que je
vais chaque jour à la taverne du _Grand-Frédéric_? Vous vous trompez,
j'y vais parce que je suis triste. Et quoi de moins réjouissant, je
vous prie? un tas de bouteilles vides? Les bouchons jonchent la terre,
la broche est silencieuse, le coucou muet, le banc renversé, le rouet
a cessé de bruire; en ce grand lit sombre et désolé, la vieille
hôtesse ramasse en peloton ses vieilles peaux collées sur ses petits
os, assemblage de rides respectables couvertes de cheveux blancs! O
débris, spectres, lambeaux, tombeaux! Bouteilles sans âme, et bouchons
sans voix, ce rouet sans vie et ce grand lit presque vide, plus que
vide? Hélas! ce fut un lit de roses, comme toi, ma bouteille, tu fus
une bouteille pleine, comme moi j'étais un peintre, un musicien, quand
j'étais plein de couleurs et de musique. L'enchantement était autour
de moi, partout, le matin, le soir. Vous n'avez jamais entendu de
rouet plus ronflant que maître Hoffmann, jetant de côté et d'autre
plus de bave et produisant plus de chaînes en bon fil. Je dis un rouet
agité par un jeune pied amoureux et leste, un petit pied à jupon
court, et nu jusqu'à la jarretière absente. Où donc est-il le pied de
femme qui pesait sur moi? Théodore, hélas! Théodore, tu ressembles au
rouet de la vieille que tu vois là. Je me mis à pleurer.
Grand Dieu! voilà le matin, et je ne suis pas ivre encore! Théodore a
perdu sa nuit. La folle poésie a dégagé sa tête des douces vapeurs du
vin. A chaque verre, j'ai senti sur mon front comme une main froide
qui m'entourait du lierre, ennemi de l'ivresse. Me voilà donc, sobre
et de sang-froid, comme une ménagère hollandaise. Allons, enfants,
recommençons: quittez vos manteaux, suspendez vos chapeaux aux clous
rouillés de la muraille! Allumons le punch à la flamme de nos pipes,
évoquons la salamandre active sur les bords de ce vase d'étain,
appelons les esprits du feu à notre secours, chassons les images
mélancoliques. Le feu est l'ennemi des ténèbres, le feu réjouit le
chaos, il rend à la nature ses couleurs perdues, ses formes évanouies.
Voilà qui va bien: le punch s'enflamme et bientôt mille joyeux esprits
rempliront nos coupes. C'est vrai!... L'invocation a réussi! Du milieu
de cet océan enflammé, la déesse au sourire bachique nous verse à
boire; la liqueur dégoutte de ses cheveux et ruisselle sur son beau
sein. Je vais placer mon verre sous sa mamelle gauche, des deux la
plus féconde, et mon verre, un fils de Bohême, topaze au fond, rubis
sur les angles, sera bientôt plein.
Me voilà dans mon élément! je suis maître, et je profite, en artiste,
des moindres accidents du bruit et de la couleur. Je vois tout un
orchestre avec ses gradations harmoniques dans une batterie de
cuisine; une jatte de punch est pour moi la _chambre obscure_ où tout
s'agite et se montre; un joyeux résumé de l'arc-en-ciel après une
pluie de printemps. Quand le punch brûle, un oeil fermé, l'autre
ouvert, je contemple à ma façon l'agréable silhouette de mes
compagnons qui boivent. Ce sont vraiment de plaisantes figures: tête
mince, un gros nez, des lèvres charnelles! C'est grand plaisir de voir
ces braves gens flotter sur la muraille avec toutes sortes de
grimaces. Dansez sur les murailles, joyeux compagnons, ainsi le veut
maître punch, l'esprit aérien, le dieu folâtre de ma mythologie de
cabaret. Shakespeare, le divin Shakespeare, a, je crois, un dieu comme
le mien. Maître punch, ou maître Puck, dans le _Songe d'une Nuit
d'été_; le vieux Will, me vole si souvent mes dieux! Il m'a volé
Falstaff.
Rends-moi, mon vieux Will! rends-moi ton monstre heureux, ou bien
laisse-moi faire l'éducation de Falstaff; je veux apprendre à ce
gaillard-là à manier les boyaux d'un violon, à souffler dans une
flûte, le joufflu qu'il est. Quel dommage de le laisser inculte, ce
bon chevalier Falstaff! Quel bon rêveur fantastique il eût fait! O
grand Will, non-seulement tu m'as volé, mais encore tu m'as gâté
Falstaff!
Vous comprenez bien, mortels, qu'ainsi rêvant, gambadant, folâtrant,
ayant toujours un monde sous une main, et dans l'autre un microscope à
voir ce monde infini, je puis fort bien passer mes nuits au cabaret
sans être un ivrogne. Le cabaret et la nuit me plaisent. Le cabaret
est mon _chez moi_: c'est le royaume dont je suis le roi, la tribune
où je suis orateur, l'autel dont je suis le dieu. Le soleil est bon;
la nuit, c'est mieux. Le crépuscule adoucit tous les contours, il
jette à pleines mains le parfum et le silence, il fait chanter le
rossignol pendant l'été, le grillon pendant l'hiver! La nuit est mon
amie, et le cabaret est mon ami.
Je me disais tout ceci dans un de ces combats de ma conscience que je
me livre assez souvent quand je viens à me souvenir des bons conseils
de S. A. R. la princesse Amélie:--Vous buvez trop, Théodore, et vous
ne dormez pas assez, Théodore! Promettez-moi de rester chez vous ce
soir!--Au fait (me disais-je), il est bien sûr que la princesse ne
saura pas que je lui désobéis ce soir.
J'en étais à mon dernier regard sur les silhouettes de la muraille; au
milieu de tant de grotesques figures, j'en découvris une d'un aimable
aspect: c'était une tête penchée, un air pensif, des cheveux en
désordre, une figure aimable! Ah! que je fus ravi quand je vins à
découvrir que cette figure, heureuse entre toutes, c'était la mienne.
Oui dà! cette aimable personne, c'était moi!
Je l'aurais admirée plus longtemps, quand la dernière flamme du punch
vint à s'éteindre. Alors tout s'effaça... et moi aussi, je disparus,
sans avoir le temps de me dire _adieu!_ et de m'embrasser.
En ce moment, le jour apparaissait tout bleu; divinité en bonnet de
nuit, et qui n'a pas encore secoué sa chevelure d'or. Je fus pris d'un
accès de sobriété, et sortis du cabaret. Il me sembla que tout
tournait autour de moi. Chaque maison passait à son tour: le palais,
la chaumière et le jardin du roi, avec ses treillages en fer doré, ses
statues de marbre et ses cygnes majestueux flottant sur les bassins
remplis; je voyais aussi le jardin du pauvre à son cinquième étage et
le poisson rouge en ses évolutions autour d'un océan contenu dans un
verre, entre un pot de renoncules et un plant de violettes; tout
passait, tournait, se parait, se dorait ou flamboyait. Devant moi
passa l'hôpital, qui me leva son chapeau en me disant un affectueux
bonjour; passa la prison, que la liberté a peuplée plus que ne le fit
l'esclavage; passa la cathédrale hautaine et tenant de ses mains
débiles son dôme ébranlé par les philosophes; passa la maison de la
courtisane, à la porte entr'ouverte, silencieuse com me un tombeau: je
laissai passer toute la ville ainsi, trop heureux!
A la fin le soleil parut, déchirant son dernier lange; et du côté de
l'orient, comme une apparition dans un tableau de Michel-Ange, apparut
à mes yeux charmés la princesse Hélène, à peine éclose et brillante de
la rosée du matin. Je rougis en l'apercevant; je venais de découvrir
que j'étais encore à la porte de mon cabaret, justement sous
l'enseigne du _Grand-Frédéric_!
Elle m'aperçut immobile, et sans gronder, même du petit doigt:
--Bonjour, dit-elle, mon fidèle Théodore, oh! sage Théodore, sobre
Théodore; levé avec le jour, et qui viens saluer le soleil. Je vous
sais gré, Théodore, d'avoir si bien tenu la parole que vous m'avez
donnée, vous êtes un philosophe accompli: en revanche, je vous permets
de m'accompagner.