Une tragédie, dans le principe, était destinée à n'être jouée qu'une

fois, à l'une des fêtes de Bacchus. Les représentations dramatiques

n'avaient lieu qu'à ces fêtes. Quelquefois seulement la pièce était

reprise, quand elle avait été bien accueillie. Dans l'intervalle d'une

représentation à l'autre, elle était retouchée ou remaniée. Ainsi le

furent _la Médée_ d'Euripide, _les Nuées_ et le _Plutus_ d'Aristophane,

etc. Il arrivait très-rarement qu'on reprît la pièce sans y rien

changer; c'était la marque d'un succès complet: ce fut le cas des

_Grenouilles_. Si le poëte était absent ou mort, ses collaborateurs ou

ses élèves, ses parents ou ses amis, sa famille ou son école, se

chargeaient de la _diascève_, c'est-à-dire du remaniement. Que

d'altérations arbitraires, surtout pour accommoder l'ouvrage aux

nouvelles circonstances politiques, pour en refaire une œuvre actuelle,

une réalité, ce que devait toujours être chacune de ces pièces avant

d'être une œuvre d'art! En outre, la famille ou l'école héritait des

pièces inédites du poëte, et ce n'était pas sans y avoir mis la main

qu'elle les faisait représenter. Euphorion, fils d'Eschyle, remporta

quatre fois le prix en faisant jouer des pièces que son père n'avait pas

encore données, et il est probable que Philoclès, neveu du même Eschyle,

avait présenté au concours quelque ouvrage posthume de son oncle,

lorsqu'il remporta la victoire sur l'_Œdipe roi_ de Sophocle. Eschyle,

pendant sa retraite en Sicile, écrivit sans doute un certain nombre de

pièces qui ne furent représentées qu'après sa mort, et sous d'autres

noms que le sien. Il est attesté que le fils de Sophocle, Iophon, donna

sous son nom plusieurs ouvrages de son père, et Euripide laissa trois

fils qui firent de même. Ce fut peut-être un de ces fils, ou plutôt son

neveu, nommé comme lui Euripide, qui fit représenter après sa mort

_Iphigénie à Aulis_, _Alcméon_ et _les Bacchantes_, et qui, par ces

trois pièces, remporta le prix. C'était donc vraiment un droit

d'héritage reconnu. On en usa et abusa.

Ce ne furent pas seulement les parents et les amis qui s'approprièrent

les œuvres des trois grands tragiques. Néophron de Sicyone, sous

Alexandre le Grand, interpola d'un bout à l'autre la _Médée_ d'Euripide,

et la publia comme une tragédie nouvelle de sa façon. Heureusement c'est

bien la seconde édition d'Euripide, et non pas celle de Néophron, qui

nous est parvenue. Ce Néophron avait, dit-on, composé cent vingt

tragédies. Avant l'imprimerie, ces fraudes étaient faciles; elles

étaient d'ailleurs autorisées. Ce qui était d'abord droit d'héritage fut

bientôt regardé comme droit commun. La propriété des ouvrages de

l'esprit était inconnue alors. Toutes ces admirables tragédies, dont

chacune est pour nous un monument sacré, étaient à la merci de tous les

petits poëtes à qui il pouvait prendre fantaisie d'en faire usage. Une

fois données au public, elles n'appartenaient plus à personne, mais à

tout le monde. Il y eut, quoiqu'à un moindre degré, quelque chose de

semblable chez les modernes, jusqu'à Molière. Chez les Grecs, la poésie

ni les œuvres poétiques n'étaient chose individuelle, comme chez nous,

mais chose commune à tous, comme le soleil et comme l'air. Ainsi le

premier venu put corrompre impunément ces chefs-d'œuvre, qui étaient

propriété publique; c'était une sorte de communisme littéraire: au point

que les poëmes homériques, transmis pendant environ quatre cents ans par

la mémoire et la parole seules, puis rédigés d'abord partiellement,

réunis ensuite en un corps, revus, refondus, recensés, interpolés de

mille manières, n'ont peut-être pas été plus corrompus que les ouvrages

des tragiques. Ce n'était pas le style seul qui se trouvait remanié,

mais la fable elle-même. On bouleversait tout.

Que voulait-on en effet? Faire des pièces nouvelles avec les anciennes;

car, par un phénomène curieux, mais naturel, la production diminuant et

la curiosité croissant toujours, on remettait à neuf les vieux

chefs-d'œuvre. On y mêlait parfois un appareil pompeux et une mise en

scène éclatante, qui les relevait ou les effaçait, mais qui les

renouvelait et les faisait accepter. C'était surtout Euripide et

Sophocle que l'on accommodait ainsi. Quant à Eschyle, l'entreprise était

moins facile: comment démolir ces grands blocs pélasgiques pour en faire

des constructions modernes? et l'on y touchait beaucoup moins. Aussi

bien les deux autres plaisaient davantage. Euripide surtout était adoré:

Aristophane déjà s'était moqué de cette passion excessive.

Philémon, poëte comique, se serait pendu s'il eût été certain de revoir

Euripide.

Il va sans dire qu'outre les chefs-d'œuvre remaniés on faisait paraître

des tragédies nouvelles, mais comment nouvelles? La plupart étaient

composées de lambeaux pillés çà et là; c'étaient des bigarrures ou des

redites. Voici donc quelles étaient les deux opérations inverses, mais

analogues, de ces _rapiéceurs_[259]: ou bien ils cousaient des vers de

leur façon dans les tragédies des grands maîtres, ou bien ils inséraient

des morceaux des grands maîtres dans de mauvaises pièces de leur façon;

la falsification ou le plagiat, l'interpolation ou le centon, procédés

analogues, également misérables, ou plutôt pitoyables manipulations.

Toutefois il y eut encore, çà et là, jusqu'à l'époque d'Aristote,

quelques poëtes qui n'étaient point méprisables, puisqu'il a daigné les

citer: c'étaient, par exemple, Chærémon, les deux Astydamas, descendants

d'Eschyle, les deux Carkinos, qui eurent leur école à part, Théodecte,

Dicæogène, et deux Sophocle, outre le grand. Les fragments de ces poëtes

sont très-courts et n'ont pas beaucoup de valeur. Il y en a une

cinquantaine de Chærémon: il paraît qu'il excellait dans les

descriptions, ce qui n'est pas directement tragique, et on peut ajouter,

d'après quelques-uns des traits qui sont sous nos yeux, que ces

descriptions n'étaient pas exemptes d'affectation ni de mignardise. Il y

a onze fragments du second Carkinos, huit sous le nom des Astydamas,

dix-neuf de Théodecte, presque rien de Dicæogène, rien des deux

Sophocle. D'un certain Moschion, qu'il faut nommer aussi, on a

vingt-trois fragments, dont un d'une trentaine de vers sur ce thème

éternel, la vie sauvage et la naissance des sociétés. Au reste, il est

étonnant à quel point les fragments si peu nombreux de tous ces poëtes

se répètent les uns les autres; à chaque pas, on rencontre les mêmes

pensées et quelquefois les mêmes expressions à peine retournées. Cela

confirme ce qu'on sait d'ailleurs sur les procédés employés dans ces

écoles grecques, par suite de cette sorte de communisme dont nous

parlions: c'est que, par exemple dans l'école des homérides et dans

celle des tragiques, il y avait une collection de lieux communs tout

faits, de maximes et d'antithèses, de vers et de morceaux qu'on se

transmettait; c'était comme un répertoire où chacun puisait à son gré,

ou bien, qu'on nous pardonne la comparaison, une espèce de trésor

poétique, à peu près comme ceux que l'on fait aujourd'hui pour les

écoliers sous forme de dictionnaires, si ce n'est que ceux-là n'étaient

pas écrits, mais se transmettaient de vive voix, et qu'ils étaient aussi

à l'usage des maîtres. C'était dans la mémoire qu'on gardait tout cela:

on sait que la mémoire alors était plus vive qu'aujourd'hui, parce

qu'elle était plus exercée. Si les bons poëtes eux-mêmes ne se faisaient

pas faute de puiser dans ce fonds commun qu'ils enrichissaient en

retour, à plus forte raison les poëtes inférieurs et les _diascevastes_,

soit épiques, soit dramatiques, y prenaient-ils à pleines mains de quoi

replâtrer leurs reconstructions. C'étaient des matériaux tout prêts, et

une sorte de ciment poétique, propre à rajuster tout. Et cela explique

très-bien comment, même chez les bons poëtes grecs, le style ne tient

pas toujours à la pensée. Le style existe jusqu'à un certain point en

dehors d'elle et en lui-même. Il y a un certain nombre de belles

draperies qui peuvent s'attacher ici ou là sur telle ou telle idée. Pour

l'esprit grec, artiste et rhéteur, amoureux des finesses jusqu'à la

rouerie, subtil jusqu'à la malhonnêteté, la forme importe presque plus

que le fond; un beau détail, une expression brillante, un heureux tour,

une formule bien aiguisée, ont leur prix en eux-mêmes, indépendamment de

la pensée. Aussi voit-on que le même moule, sert à vingt idées

différentes, que la même antithèse reparaît cent fois, les deux termes

diversement balancés montant ou descendant tour à tour, selon

l'argument: procédé littéraire que nous constatons sans le trouver

légitime, et qui ne satisferait pas des esprits moins artistes et plus

consciencieux.--D'ailleurs, à ne considérer même que l'art littéraire,

où cette voie les conduisait-elle? Précisément à ces misères auxquelles

nous les voyons réduits: à l'interpolation en règle et au centon

systématique, dont _la Passion du Christ_ va tout à l'heure nous

présenter le dernier excès.

* * * * *

Mais, si le talent poétique s'affaiblissait, le goût des représentations

dramatiques croissait toujours; et ce n'était plus seulement à Athènes

qu'on se passionnait pour les tragédies, des théâtres s'élevaient

partout. En 420, on en bâtit un grand nombre dans le Péloponnèse.

Polyclète, architecte, sculpteur et peintre, construisit celui

d'Épidaure; Épaminondas, celui de Mégalopolis. Celui des Tégéates,

restauré par le roi Antiochos, était tout en marbre. Chaque ville

importante avait le sien. Nous ne parlons pas de la Sicile et du théâtre

de Syracuse, pour lequel Denys lui-même composait ces pièces qui

faisaient conduire aux carrières le railleur Philoxène: Denys pourtant

écrivait sur les tablettes d'Eschyle, qu'il avait achetées, à grand prix

dans l'espoir qu'elles l'inspireraient. Les Béotiens eux-mêmes eurent

leurs jeux scéniques, comme le prouve une inscription rapportée par

Bœckh; les Thessaliens pareillement, puisque Alexandre, tyran de Phères,

le plus cruel des hommes, fondait en larmes lorsqu'il voyait Jouer

_Mérope_ par le fameux Théodore. On sait ce que raconte plaisamment

Lucien de l'enthousiasme des Abdéritains pour Euripide: sous le règne de

Lysimaque, s'il faut l'en croire, ils furent atteints d'une singulière

épidémie; un comédien célèbre leur avait joué l'Andromède, et voilà

qu'ils couraient tous par les rues, maigres et pâles, et déclamant comme

lui:

«O amour! ô tyran des hommes et des dieux!»

Les rois macédoniens poussèrent jusqu'à la passion le goût de la

tragédie: Euripide et Agathon avaient passé leurs dernières années à la

cour d'Archélaos. Philippe, son successeur, ne fêta pas moins les

poëtes, et traita les acteurs avec beaucoup de munificence et de bonté;

on le voyait souvent au théâtre, et c'est même dans un théâtre qu'il fut

tué. Alexandre, non content de traiter magnifiquement les comédiens, eut

toujours auprès de lui deux poëtes, c'étaient Néophron et Antiphane, et

il déclamait lui-même souvent de longs morceaux de tragédies qu'il

savait par cœur. Une troupe dramatique suivait son camp dans toutes ses

conquêtes, c'était peut-être un moyen de civilisation en même temps que

de divertissement. Nous voyons que Bonaparte en usait de même. Dans une

note autographe datée d'Égypte, outre des fournitures d'artillerie, il

demande: «1° une troupe de comédiens; 2° une troupe de ballarines; 3°

des marchands de marionnettes pour le peuple, au moins trois ou quatre;

4° une centaine de femmes françaises.» Alexandre, à Ecbatane, où se

célébrèrent des jeux funèbres en l'honneur d'Héphestion, fit venir de

Grèce trois mille comédiens. Ses successeurs l'imitèrent. Antigone entre

autres, proposa de grands prix pour les artistes dramatiques. Les rois

de Pergame les favorisèrent également; mais ce fut surtout en Égypte, à

la cour des Ptolémées, princes lettrés, et amis des arts, que le théâtre

fut en honneur. Pline parle de la magnifique ambassade qu'ils envoyèrent

au-devant des deux poëtes comiques Philémon et Ménandre. Ils traitèrent

avec autant de largesse les poëtes tragiques, et consacrèrent aux

représentations théâtrales des sommes immenses.--En Judée même, tant

c'était un goût universel, Hérode avait fait bâtir deux théâtres, l'un à

Césarée, l'autre à Jérusalem.

C'est ainsi que, partie d'Athènes, la tragédie grecque, quoique

dégénérée et mourante, se répandait partout. Les Romains la

rencontrèrent à chaque pas, lorsqu'ils s'emparèrent de l'Asie. Lucullus,

qui, en allant combattre Tigrane, «enchantait les villes sur son passage

par des spectacles, des fêtes triomphales, des combats d'athlètes et de

gladiateurs,» ayant pris d'assaut Tigranocerte, «y trouva une foule

d'artistes _dionysiaques_ que Tigrane avait rassemblés de toutes parts

pour faire l'inauguration du théâtre de cette ville, et jugea à propos

de s'en servir dans les spectacles qu'il donna pour célébrer sa

victoire[260].» Plus tard, lorsque le Suréna des Parthes envoya la tête

et la main de Crassus à Hyrodès, en Arménie, celui-ci donnait une fête

dans laquelle on jouait une tragédie d'Euripide.

«Lorsqu'on apporta la tête de Crassus à la porte de la salle, un acteur

tragique, nommé Jason, de Tralles, jouait le rôle d'Agavé dans _les

Bacchantes_. Au moment où elle vient d'égorger son fils, Sillacès se

présente à l'entrée de la salle, et, après s'être prosterné, il jette

aux pieds d'Hyrodès la tête de Crassus. Les Parthes applaudissent avec

des cris de joie, et les officiers de service font, par ordre du roi,

asseoir à table Sillacès. Jason passe à un personnage du chœur la fausse

tête de Penthée qu'il tenait à la main[262], puis, prenant la tête de

Crassus, avec le délire d'une bacchante et saisi d'un enthousiasme réel,

il se met à chanter ces vers: «Nous apportons des montagnes _ce cerf_

qui vient d'être tué: nous allons au palais, applaudissez à notre

chasse!» Cette saillie plut fort à tout le monde; mais, lorsqu'il

continua le dialogue avec le chœur: «Qui l'a tué?--Moi, c'est à moi

qu'en revient l'honneur,» Promaxéthrès, celui qui avait coupé la tête et

la main de Crassus, s'élance de la table où il était assis, et,

arrachant à l'acteur cette tête, il s'écrie: «C'est à moi de dire cela,

et non à lui!» Le roi, charmé de ce nouvel incident, lui donna la

récompense d'usage, et fit présent à Jason d'un talent.--Telle fut la

fin de l'expédition de Crassus, et la petite pièce après la tragédie.»

Sans suivre la tragédie grecque à Rome, nous voyons comment le goût du

théâtre était encore très-vif, quand le génie poétique était déjà mort.

Voici un autre trait caractéristique de cette décadence, c'est que les

comédiens célèbres remplacèrent les grands poëtes, et devinrent les

maîtres du théâtre.

Dans l'origine, c'étaient les poëtes eux-mêmes qui étaient acteurs. Sous

le régime démocratique, le théâtre et les représentations dramatiques

s'étaient organisés démocratiquement. Lorsqu'un poëte voulait faire

jouer une tragédie, il allait trouver l'archonte et lui demandait de

mettre un chœur à sa disposition. L'archonte assignait au poëte un

chorége. Le chorége était un riche citoyen auquel on décernait la

fonction onéreuse et honorable de former un chœur, de le nourrir, de le

faire instruire, de l'équiper, en un mot de le mettre en état de jouer

une pièce. Le poëte, ayant obtenu ce chœur, lui récitait sa pièce

morceau par morceau, et les choristes répétaient après lui autant de

fois qu'il était nécessaire pour que la pièce fût bien sue. Le poëte se

réservait le personnage, d'abord unique, qui avait été ajouté au chœur

pour constituer la tragédie. Même quand il y eut deux et trois

personnages, il continua quelque temps à se charger d'un rôle. C'est

ainsi que Sophocle remplit ceux de l'aveugle Thamyris et de la jeune

Nausicaa qui jouait à la paume avec ses compagnes. De même Aristophane

joua Cléon dans _les Chevaliers_.

Le poëte s'adjoignait peut-être deux de ses collaborateurs ou de ses

amis; mais il arriva sans doute que ce moyen manqua. Alors ce ne fut

plus le poëte, ce fut l'État qui se chargea du soin de faire représenter

les pièces. Le chorége payait les choristes, l'État paya les acteurs.

Ces acteurs prirent naturellement le nom d'_artistes dionysiaques_,

c'est-à-dire consacrés à Bacchus (_Dionysos_), en l'honneur de qui ces

fêtes dramatiques se célébraient. On les faisait instruire, et bientôt

on institua des concours d'acteurs, parallèlement en quelque sorte aux

concours de poëtes. Comme les représentations dramatiques faisaient

partie du culte, c'était un devoir pour les citoyens d'y assister: de là

vient que l'État encore distribuait de l'argent à ceux qui n'avaient pas

de quoi payer leur place au théâtre, et une loi prononçait la peine

capitale contre l'orateur qui eût proposé de prendre l'argent destiné à

cet usage pour l'employer à soutenir la guerre.

Ces artistes dionysiaques étaient classés en protagonistes,

deutéragonistes et tritagonistes, c'est-à-dire acteurs des premiers, des

seconds et des troisièmes rôles. Quelques-uns des protagonistes

devinrent célèbres: entre autres, Timothée, ce Théodore, qui jouait si

pathétiquement Mérope, Molon, Satyros, qui donna des conseils à

Démosthène, Aristodème, et surtout ce Pôlos d'Égine, qui, pour mieux

jouer le rôle d'Électre pleurant sur l'urne de son frère, pleura des

larmes véritables sur l'urne même qui contenait les restes de son

fils.--Quoiqu'ils menassent, pour la plupart, une vie assez débauchée,

non-seulement ils étaient honorés à ce point qu'on leur élevait

quelquefois des statues, mais, ce qui paraît plus étrange, plusieurs,

Néoptolème et Thessalos par exemple, furent assez considérés même pour

qu'on les chargeât de missions diplomatiques, lorsqu'ils allaient donner

des représentations à l'étranger.

En effet, pendant leurs congés, c'est-à-dire dans l'intervalle des

diverses fêtes de Bacchus, prenant sous leur direction et à leur solde

d'autres comédiens de moindre talent, ils allaient jouer de ville en

ville, moyennant des sommes considérables. Ils étaient engagés d'avance

pour un certain nombre de représentations par les magistrats des villes,

et ils étaient passibles d'un dédit très-fort en cas de retard au jour

fixé. C'est ce qu'atteste une inscription découverte en 1844 par M. Le

Bas sur les murs d'un théâtre antique, dans les ruines d'Iasos, en

Carie. Elle donne aussi la liste d'une troupe dramatique composée ainsi

qu'il suit:

Joueurs de flûte Timoclès et Phœtas. Tragédiens Posidonios et

Sosipâtre. Comédiens Agatharque et Mœrias. Joueurs de cithare

Zénothée et Apollonios.

Dans ces représentations à l'étranger, le chœur, soit tragique, soit

comique, lorsqu'on ne le supprimait pas, était souvent une recrue locale

des jeunes gens distingués de la ville. Le plus habile était

naturellement désigné pour coryphée.--Mais les comédiens proprement

dits, les acteurs et artistes de la pièce, étaient hommes de métier, en

permanence, et ambulants.

Il est probable qu'au lieu de retourner à Athènes, quelques-unes de ces

troupes dramatiques se fixèrent dans telle ou telle ville, et donnèrent

naissance aux associations dionysiaques. La plus remarquable de ces

associations était établie à Téos, puis à Lébédos, vers le temps

d'Alexandre. Ces corporations étaient si favorisées, qu'elles obtenaient

des immunités et des exemptions d'impôts pour les villes où elles

faisaient leur séjour. C'était donc, pour peu qu'on eût de talent, une

excellente profession que celle de comédien, puisqu'on y trouvait à la

fois honneur et profit; mais autant les acteurs distingués étaient bien

traités par les villes, autant ils maltraitaient eux-mêmes les acteurs

médiocres qu'ils dirigeaient. C'étaient ordinairement ceux-ci qui

remplissaient les rôles de dieux, et, dit Lucien, «lorsqu'ils avaient

mal joué Minerve, Neptune ou Jupiter, on leur donnait le fouet.»

* * * * *

Il va sans dire que ces grands acteurs continuaient l'œuvre de

destruction qu'avaient commencée les petits poëtes. L'héritage des

tragédies et comédies ayant passé dans leurs mains, à leur tour ils les

remanièrent, retranchant, ajoutant, accommodant les rôles à leurs

moyens.

À quoi avait-il servi que l'orateur Lycurgue portât une loi pour

prévenir ces interpolations?--À constater le mal sans y remédier, ou à

le prévoir sans le prévenir.

Ces acteurs eurent quelquefois d'illustres spectateurs et d'illustres

rivaux. Antoine, à Athènes et à Samos, essayait d'en amuser Cléopâtre.

Néron, poëte, acteur et citharède, courait les scènes des petites villes

grecques pour y disputer des prix: outre les rôles de l'incestueuse

Canaké, d'Œdipe aveugle, du despote Créon, d'Alcméon, d'Hercule, il

jouait celui d'Oreste tuant sa mère.

Les représentations tragiques et comiques duraient encore au temps de

saint Jean Chrysostome et de Théodose. Saint Augustin, à l'âge de

dix-sept ans, assistait à celles que l'on donnait sur le théâtre de

Carthage (Bossuet, vers le même âge, était fort assidu aux pièces de

Corneille). Ce fut, au VIe siècle, l'empereur Justinien qui supprima ces

représentations.

Quant à la tragédie elle-même, depuis longtemps déjà elle n'existait

plus. C'était à la cour des Ptolémées, dans cette atmosphère

philologique, qu'elle avait achevé de mourir. La faveur des grammairiens

l'avait étouffée.

II

LA PASSION DU CHRIST.

TRAGÉDIE GRECQUE.

Désormais, simple exercice littéraire, destinée à la lecture et non plus

à la scène, elle ne conserve de la tragédie que le nom. Les chrétiens

adoptent cette forme ancienne pour répandre la foi nouvelle: car, ainsi

qu'on l'a très-bien remarqué, tandis que l'Église d'une part frappait le

théâtre d'anathème, de l'autre «elle faisait appel à l'imagination

dramatique, elle instituait des cérémonies figuratives, multipliait les

processions et les translations de reliques, et composait enfin ces

offices qui sont de véritables drames: celui du _Praesepe_ ou de la

Crèche à Noël; celui de l'Étoile et des trois Rois à l'Épiphanie; celui

du Sépulcre et des trois Maries à Pâques, où les trois saintes femmes

étaient représentées par trois chanoines, la tête voilée de leur

aumusse, _ad similitudinem mulierum_, comme dit le Rituel; celui de

l'Ascension, où l'on voyait, quelquefois sur le jubé, quelquefois sur la

galerie extérieure, au-dessus du portail, un prêtre représenter

l'ascension du Christ[263].»--En même temps donc l'Église essayait, avec

des morceaux des tragédies profanes, de composer des tragédies

chrétiennes.

C'est une de ces œuvres singulières qui nous est parvenue sous le titre

de _la Passion du Christ_. On croit que cette pièce est du IVe siècle,

et on l'attribue généralement à saint Grégoire de Nazianze, quoiqu'il

paraisse difficile, après l'avoir lue, de l'imputer à un si savant

écrivain.

Au reste, ce monument vaut la peine d'être analysé, ne fût-ce que pour

sa bizarrerie. C'est un long centon, tiré notamment de six tragédies

d'Euripide, savoir: _Hippolyte_, _Médée_, _les Bacchantes_, _Rhésos_,

_les Troyennes_, _Oreste_. Aussi a-t-il été fort utile pour la recension

de ces pièces. Le sujet est non-seulement la passion du Christ, mais la

descente de croix, l'ensevelissement, la résurrection, et enfin

l'établissement du christianisme. C'est même ceci qui est évidemment la

raison et le sens du drame tout entier. Ce dessein ne manque pas de

grandeur; mais l'exécution y répond-elle?

La pièce est précédée d'un prologue, comme les tragédies d'Euripide. Les

personnages principaux sont: Le Christ, la Mère de Dieu, Joseph, un

chœur de femmes (parmi lesquelles Magdeleine), Nicodème, et deux autres

personnages, dont l'un appelé _Théologos_, le théologien, doit être

saint Jean[264], et l'autre est un jeune disciple.

L'exposition se fait par un couplet de quatre-vingt-dix vers que

prononce la Mère de Dieu. Les trente premiers, imités du début de la

_Médée_, sont raisonnables; les voici en abrégé: «Plût au ciel que

jamais le serpent n'eût rampé dans le jardin et n'eût épié en embuscade

sous ces ombrages; le traître!» Ève n'eût point péché et n'eût point

fait pécher Adam; le genre humain n'eût point été damné, et n'eût pas eu

besoin d'un rédempteur: et moi je n'eusse pas été, vierge-mère, réduite

à pleurer sur mon fils qu'on traîne en justice aujourd'hui. Le vieillard

Siméon l'avait bien prédit...»--Au moyen de cette transition du

vieillard Siméon, arrive une autre trentaine de vers moins raisonnables;

c'est un chapelet de maximes de tragédies, qui ne se tiennent pas mieux

entre elles une à une que le morceau entier ne tient au sujet. Enfin,

dans la troisième trentaine, l'esprit grec fournit à la Mère de Dieu

toute sorte d'antithèses et de pointes sur sa virginité rendue féconde.

Elle s'approprie les paroles où Hippolyte exprime sa chasteté. Elle se

rappelle l'heureux moment où il lui fut annoncé qu'elle allait être mère

et où son sein virginal tressaillit de joie, et ce sein est déchiré

maintenant par des traits de douleur. «Toute cette nuit, dit-elle, je

voulais courir pour voir quels maux souffre mon fils; mais celles-ci

m'ont persuadé d'attendre le jour.» Elle désigne par ce mot le chœur,

qui, à ce moment, prend la parole:

Maîtresse, enveloppez-vous vite. Voilà des hommes qui courent vers

la ville.

LA MÈRE DE DIEU.

Qu'est-ce donc? Vient-on d'apprendre que l'ennemi la menace dans

l'ombre?

LE CHŒUR.

C'est une foule nocturne qui roule, bruyamment. J'aperçois dans

l'espace obscur une armée nombreuse qui porte des torches et des

glaives.

LA MÈRE DE DIEU.

Etudes sur Aristophane · 第 28 / 32 段