C'était en présence de ses oiseaux, chef-d'œuvre d'une splendide nature,

que le commandeur étudiait, observait, composait ses systèmes. Il était

en rapport avec tous les savants de son temps, Russes, Anglais,

Allemands. S. M. le roi de Portugal a bien voulu visiter ses volières,

et les princes de la science y venaient aussi curieusement. Mais quels

soins de tous les jours, quelle sollicitude il y fallait! Il y a là des

oiseaux qui ne s'accommoderaient pas de notre température glacée; il est

indispensable de leur ménager une chaleur graduée sur leur organisation,

un air pur et vif leur est nécessaire; ils ne vivraient pas huit jours

dans la rue du Bac. Mlle Élisabeth les connaît et ils la connaissent;

ils s'aiment, ils se le disent et ils se le prouvent. Elle donne à

chacun ce qui lui convient: l'air du pays natal autant qu'on puisse

l'imiter, la vue des marronniers des Tuileries, à défaut des jungles de

l'Inde,

... _simulataque magnis Pergama!_

Quand M. Machado a vu la mort de près, il s'est demandé à qui léguer ses

chers oiseaux. Il n'y avait qu'un légataire possible, Mlle Élisabeth,

qui est leur mère depuis si longtemps, qui sait seule la qualité, les

secrets, les proportions de leur nourriture. Le commandeur les lui a

légués.

Mais ici une difficulté ardue a surgi.

Les héritiers du sang sont en Portugal. Mme Valpole a un legs important,

et elle est Anglaise. Qui sait si le testament ne sera pas attaqué? Les

demandes en délivrance sont faites, mais il a fallu observer les délais

de distance, qui sont considérables. En attendant, que faire des

oiseaux? On a bien nommé M. Trépagne administrateur provisoire; mais, si

ce notaire était obligé de gouverner et de nourrir les oiseaux, soit dit

sans l'offenser, il serait bien embarrassé. Dans cette perplexité, ne

voulant pas délivrer à Mlle Élisabeth les créatures ailées qui lui ont

été léguées, de peur d'engager sa responsabilité par l'exécution du

testament; ne pouvant non plus s'en rapporter à personne du soin de

nourrir ces petites bêtes, vu la difficulté de la tâche, M. Trépagne a

mis les volières en séquestre et en a confié la garde à Mlle Élisabeth.

Mais alors elle ne possède pas, _animo domini_; les oiseaux ne sont que

ses locataires, il faut payer leur entretien et leur nourriture. Là se

placent des détails nécessaires. Il ne s'agit pas ici de vulgaires

canaris qui vivent de colifichets, il y va d'oiseaux pour qui la

Providence fait mûrir l'ananas, le limon, la grenade, les fruits qui ne

donnent leur maturité qu'au soleil de l'Orient. Il y a tel de ces

pensionnaires à qui il faut du chasselas toute l'année, tel qui requiert

une nourriture animale, des vers enfarinés de safran et des insectes

tout vifs; tel qui se nourrit de baba et d'œufs sucrés, tel qui a

contracté l'habitude du pain Cressini, et tel, des dragées. Il faut être

matinal: car qui l'est plus que les oiseaux? Il faut verser abondamment

l'eau fraîche dans les baignoires: car le bain n'est pas seulement un

plaisir, pour certains oiseaux raisonneurs c'est une médication, et ils

se l'administrent toujours avec une attention judicieuse. C'est surtout

à l'époque de l'émigration que leur naturel contenu produit en eux des

crises fatales: il y en a qui se saignent eux-mêmes comme ferait

Nélaton, et tout aussi adroitement il y en a qui domptent le mal:

... _studio gestire lavandi_.

L'instinct médical des oiseaux a de quoi nous faire honte. Voyez chez

nous les vieillards et même beaucoup d'adultes; ils attendent les

rigueurs de l'hiver occidental, ils les subissent en fatalistes, et ils

meurent presque tous d'un rhume. Si nous avions le bon sens des

hirondelles, nous chercherions comme elles des climats plus propices:

... _melioraque sidera cœli_,

et la durée de la vie humaine en serait doublée. Mais c'est encore Mlle

Élisabeth qui est la meilleure infirmière de ses oiseaux; je vais plus

loin, elle connaît leur caractère, et eux le sien; elle sait les amitiés

qui se sont formées dans le logis, et le voisinage qu'il faut à chacun,

sous peine de mort; oui, sous peine de mort, car qui ne sait que

l'oiseau est trop frêle pour le chagrin, et que les amants ne survivent

jamais à leurs maîtresses?

Je demande donc que le tribunal accorde une large et généreuse provision

à Mlle Élisabeth: il faut conserver ces oiseaux à la science, ils

portent presque tous un problème.»

Me NICOLET, pour M. Trépagne, administrateur des biens dépendant de la

succession de M. le commandeur de Gama Machado, a répondu:

«L'inventaire auquel il a été procédé après le décès de M. le commandeur

de Gama Machado a été clos le 25 octobre 1861. Mlle Élisabeth Perrot ne

doit en conséquence s'en prendre qu'à elle-même si elle a attendu

jusqu'au 18 janvier pour former sa demande en délivrance de legs.

Son legs a d'ailleurs été contesté dans l'inventaire. L'administrateur a

remis à Mlle Élisabeth Perrot 600 fr. le 27 juillet; 1000 fr. le 26

novembre; il ne peut faire davantage.

Il faut un peu rabattre du merveilleux récit qu'on vient de faire, et de

ces oiseaux qui auraient été, au dire de l'adversaire, en quelque sorte

l'unique préoccupation de M. le commandeur Machado. Il semble qu'il

faille un lieu choisi pour abriter la volière de M. Machado. Vous le

représentez installant sur le quai Voltaire ses oiseaux bien-aimés afin

de retracer à deux pas du jardin des Tuileries, à leurs intelligences

naïves, quelques images des forêts vierges du nouveau monde. Le quai

Voltaire n'est pourtant rien moins, ce me semble, que l'endroit le plus

triste et le plus glacial de tout Paris. Le commandeur avait là, comme

il eût pu l'avoir ailleurs, sa chambre, sa volière, ses oiseaux.

Aujourd'hui, Mlle Élisabeth Perrot a tout cela aux Ternes, où elle

habite. Les oiseaux causeurs, les oiseaux chanteurs y font vacarme, mais

les voisins les supportent et le propriétaire ne se plaint pas.

C'est pour cela qu'on demande 1500 fr. par mois? Sans doute, Mlle

Élisabeth est séquestrée pour les soins journaliers, et l'administrateur

ne le conteste pas. Mais calculons, évaluons, comptons ce qu'il faut

pour l'entretien des oiseaux, faisons l'état du foin que peut manger une

poule en un jour.

À combien se montera cette dépense? voulez-vous 2 fr., 2 fr. 50 c.,

voulez-vous 3 fr.? C'est accordé. Mais voici Mlle Perrot qui se pose en

artiste, en professeur, il faut payer ses talents. Voulez-vous 100 fr.,

150 fr. par mois? C'est trop, c'est insensé; c'est sacrifier à la folie

du défunt; nous le voulons pourtant. Mais demander 4000 fr., 5000 fr.,

10 000 fr. de provision et 1500 fr. par mois de pension alimentaire pour

toute la famille, en vérité cela est déraisonnable. Le chiffre que nous

offrons, le chiffre que l'administrateur ne peut dépasser sans excéder

ses pouvoirs, est bien suffisant, et nous ne doutons pas que le tribunal

ne le déclare tel.»

Le tribunal, après avoir entendu M. le substitut LAPLAGNE-BARRIS en ses

conclusions, condamne M. Trépagne, en sa qualité d'administrateur, à

payer à la demoiselle Élisabeth Perrot une provision de 3000 fr. et une

pension de 500 fr. par mois pour faire face à la mission qui lui a été

confiée par le testament.

V

OISEAUX.

Charles Fourier sur _l'Analogie_:

«Les tableaux de nos passions deviennent très-gracieux lorsqu'on les

étudie en détails comparatifs, comme serait une échelle des degrés de

sottise, de bel esprit et de bon esprit, représentés par les coiffures

d'oiseaux: leurs huppes, crêtes, appendices, aigrettes, colliers,

excroissances et ornements de tête. L'oiseau étant l'être qui s'élève

au-dessus des autres, c'est sur sa tête que la nature a placé les

portraits des sortes d'esprits dont les têtes humaines sont meublées:

aigle vautour, paon, dronte, perroquet, faisan, coq, pigeon, cygne,

canard, oie, dinde, pintade, serin, chardonneret, etc., sont, quant à

l'extérieur des têtes, le portrait de l'intérieur des nôtres. L'analyse

comparative de leurs coiffures fournit une galerie amusante, un tableau

des divers genres d'esprit ou de sottise, dévolus à chacun des

personnages dont ces oiseaux sont l'emblème.

L'aigle, image des rois, n'a qu'une huppe chétive et fuyante en signe de

la crainte qui agite l'esprit des monarques, obligés de s'entourer de

gardes et d'entourer leurs sujets d'espions pour échapper aux complots.

Le faisan peint le mari jaloux, tout préoccupé des risques d'infidélité,

et pour s'en garantir épuisant les ressorts de son esprit. Aussi

voit-on, du cerveau d'un faisan, jaillir en tout sens des plumes

fuyantes (le genre fuyant est symbole de crainte). On voit une direction

contraire dans la huppe du pigeon, relevée audacieusement, peignant

l'amant sûr d'être aimé, et dont l'esprit est libre d'inquiétude, fier

du succès. Parmi les coiffures d'oiseau, la plus digne d'étude est celle

du coq, emblème de l'homme du grand monde, de l'homme à bonnes fortunes;

mais, comme les analogies ne sont intéressantes que par l'opposition des

contrastes, il faut, à côté du coq, décrire son moule opposé, le canard,

emblème du mari ensorcelé qui ne voit que par les yeux de sa femme. La

nature en affligeant le canard mâle d'une extinction de voix, représente

ces maris dociles qui n'ont pas le droit de répliquer quand leur femme a

parlé. Aussi le canard, lorsqu'il veut courtiser sa criarde femelle, se

présente-t-il humblement, faisant des inflexions de tête et de genoux,

comme un mari soumis, mais heureux, bercé d'illusions; en signe de quoi

la tête du canard baigne dans le vert chatoyant, couleur de l'illusion.

Le coq dépeint le caractère opposé, l'homme courtois, qui, sans

maîtriser les femmes, sait tenir son rang avec elles; c'est l'homme de

bon esprit; aussi la nature fait-elle jaillir de son cerveau la plus

belle et la plus précieuse des coiffures, une crête de chair belle et

bonne; autant que celle du dronte est déplaisante et inutile, comme le

sot orgueilleux qu'elle représente.

Mais laissons ce joli sujet qui nous conduirait trop loin.»

VI

Je mets ici, pour finir, l'article suivant, qui complétera certains

points généraux, notamment dans l'analyse de la comédie des

_Grenouilles_. Je l'avais publié il y a vingt ans, 1er juin 1847, dans

la _Revue des Deux-Mondes_.

LES DERNIERS JOURS DU THÉATRE GREC.

I

Trois noms représentent la tragédie grecque, Eschyle, Sophocle,

Euripide; trois noms en marquent les commencements, Thespis, Phrynichos,

Chœrilos; trois noms en marquent le déclin, Agathon, Ion, Achæos. Ainsi

l'atteste le _Canon alexandrin_; c'est-à-dire la liste officielle et

classique des écrivains les plus considérables, qui fut dressée par les

grammairiens d'Alexandrie et close par le fameux Aristarque. Mais, outre

ces noms principaux, l'histoire nous a transmis ceux d'un grand nombre

d'autres poëtes: une quinzaine avant Thespis; une centaine après Achæos;

d'autres, contemporains des trois grands maîtres. Combien d'œuvres se

produisirent, admirables ou curieuses! Et presque toutes ont péri! Même

de celles des trois grands poètes, une bien faible partie seulement nous

est parvenue. D'Eschyle, les critiques anciens reconnaissaient

soixante-quinze ouvrages authentiques: il en reste sept et des

fragments;--de Sophocle, soixante-dix: il en reste sept et des

fragments;--d'Euripide, soixante-quinze: il en reste dix-neuf et des

fragments. De tous les autres poëtes, pas une seule œuvre n'a survécu.

Un assez grand nombre de fragments très-courts, tels sont les seuls

monuments que nous possédions des derniers temps de cette tragédie.--On

y peut joindre une sorte de drame chrétien de plus de deux mille six

cents vers, composé avec des centons d'Euripide, ayant pour titre _la

Passion du Christ_, et trois autres morceaux dramatiques d'un genre

analogue, mais moins étendus[255]. Quelle perte que celle de tant de

pièces, dans lesquelles on aurait pu suivre la décadence de cette grande

tragédie! Dans l'espace d'un siècle à peine, le cinquième avant notre

ère, elle naît, grandit, atteint la perfection, et décline; bientôt elle

est à l'agonie, mais cette agonie dure plusieurs siècles. Et que

d'aperçus nouveaux sur les chefs-d'œuvre mêmes l'étude de ces œuvres

inférieures eût pu présenter! car c'est surtout à travers sa décadence

qu'il faut regarder une littérature pour la bien voir. Chez nous, par

exemple, apercevrait-on aussi clairement combien le système tragique du

dix-septième siècle est artificiel et abstrait, s'il fallait le juger

uniquement d'après les œuvres des deux grands poëtes dont le génie a su

l'animer? Non: pour l'apprécier à sa juste valeur, c'est dans les

tragédies du siècle suivant qu'il faut l'étudier, dans Campistron, dans

Châteaubrun, dans La Harpe, dans Voltaire même: alors, il est jugé. Quel

regret de ne pouvoir contrôler de la même manière le système tragique

des Grecs! Combien ces dernières œuvres nous eussent-elles peut-être

offert d'analogies inattendues avec le théâtre moderne! Qui sait enfin

combien d'horizons imprévus, au-delà de l'horizon déjà si nouveau

d'Euripide! Interrogeons du moins les fragments qui nous restent;

cherchons à préciser comment se fit cette décadence, dont les ruines

seules sont sous nos yeux.

Dès que les trois grands poëtes, Eschyle, Sophocle, Euripide, sont

morts, la tragédie elle-même commence de mourir. Dans l'année même, on

la juge et on règle ses comptes: Phrynichos d'abord[256], dans sa

comédie des _Muses_, fait comparaître Euripide et Sophocle à leur

tribunal; Aristophane ensuite, dans sa comédie des _Grenouilles_,

instruit le procès d'Eschyle et d'Euripide. La première de ces deux

pièces est perdue; mais nous possédons la seconde. Le poëte comique y

fait voir comment, selon lui, la tragédie grecque, dès Euripide, avait

déjà décliné, en un certain sens.

Quand Euripide fut mort après Eschyle, et que Sophocle les eut suivis

tous les deux, elle descendit rapidement sur cette pente où il l'avait

placée. Agathon, son ami et son imitateur, exagéra encore, en les

copiant, des défauts qui réussissaient, et sut partager avec lui les

bonnes grâces du roi Archélaos et la faveur de tous les Grecs. Plus

rapidement encore qu'Euripide, il achemina la tragédie vers la comédie

nouvelle. Par là il plaisait à ses contemporains, et il avait pour amis

les plus aimables. C'est chez Agathon, après sa première victoire

dramatique, que Platon a placé la scène de son _Banquet_, où les

convives sont, entre autres, Socrate et Aristophane, auxquels vient se

joindre Alcibiade. Nous avons d'Agathon une vingtaine de fragments, dont

le plus long, qui a six vers, donne une idée des tristes jeux d'esprit

que ne dédaignait pas dès-lors la tragédie. Un berger qui ne sait pas

lire, mais qui rapporte ce qu'il a vu, y décrit lettre par lettre le nom

de Thésée: «Parmi ces caractères, on voyait d'abord

un rond avec un point au milieu; puis deux lignes debout, jointes

ensemble (par une autre); la troisième figure ressemblait à un arc de

Scythie; puis c'était un trident couché; ensuite deux lignes se

réunissant au sommet d'une troisième, et la troisième figure se

retrouvait à la fin encore.» Croirait-on qu'Euripide avait donné le

modèle de ce singulier détail littéraire, et que Théodecte le renouvela

après Agathon?

D'abord le fonds de la tragédie était épuisé. Elle était née du

croisement de la poésie chorique avec la poésie épique dans les chants

des fêtes de Bacchus. Or, la partie chorique était tombée bientôt, en

même temps que l'esprit religieux, qui d'abord l'avait animée. Le chœur,

qui a le rôle principal dans Eschyle, n'a plus que le second dans

Sophocle; dans Euripide, il ne tient plus guère à l'action; dans

Agathon, il acheva de s'en détacher. Plus tard, on en vint jusqu'à

supprimer quelquefois les chœurs des tragédies qu'on représentait. La

partie épique, au contraire, s'était développée, et l'action, d'abord

admise comme par grâce, avait fini par être toute la tragédie; mais ces

légendes, homériques ou hésiodiques, qui la défrayaient, s'épuisèrent

enfin. Ces familles tragiques des Pélopides et des Labdacides avaient

fourni tout ce qu'elles pouvaient fournir de meurtres, d'incestes,

d'adultères et d'horreurs de toute sorte: il n'y avait plus à en

espérer, à moins de fausser les traditions. Ainsi, par ses deux

éléments, épique et chorique, la tragédie dépérissait; elle avait fait

son temps. «Cette mythologie, sur laquelle elle vivait depuis plus d'un

siècle, avait été enfin épuisée par tant d'écrivains empressés de

reproduire incessamment les mêmes sujets dans des drames qui se

comptaient par centaines; en outre, une infatigable parodie tendait,

depuis bien des années, à la chasser du théâtre, comme une audacieuse

philosophie à l'exiler du monde réel. L'histoire, à laquelle la tragédie

avait, par exception, touché deux ou trois fois, eût pu renouveler

heureusement les tableaux de la scène; mais Athènes, abaissée plus

encore par elle-même que par sa fortune, ne suffisait plus à une tâche

trop forte pour son patriotisme expirant, et que lui eussent d'ailleurs

prudemment interdite les ombrages de tant de tyrannies diverses,

aristocratiques et démocratiques, lacédémoniennes et macédoniennes, qui

se la disputaient[257].»

Fallait-il donc recourir à la fantaisie, imaginer soit des héros

nouveaux, soit des aventures nouvelles? Euripide, dans quelques-unes de

ses pièces, l'avait essayé: il avait modifié plusieurs légendes pour les

rajeunir et pour en tirer des effets inconnus. Il avait préludé au genre

romanesque, qui cependant n'était pas né encore. Agathon exploita cette

veine nouvelle, et, par exemple, dans sa pièce intitulée _la Fleur_, les

personnages, les noms, les choses, il inventa tout. Il suppléa par la

variété des mœurs à celle des passions, et à l'intérêt par la curiosité.

Dès lors, ce fut la fantaisie qui devint la muse du théâtre. Aristote

lui-même, loin de condamner ce procédé nouveau, l'approuva; mais ce

n'est pas sans danger qu'on est réduit à repousser du pied le sol ferme

et sûr de la tradition ou de l'histoire pour s'élancer d'une aile

aventureuse dans les espaces de l'invention pure: entreprise icarienne,

vol périlleux, entre les feux brûlants du soleil et les vapeurs humides

de la mer. Comparez Shakespeare, soutenu par la tradition et par la

légende populaire, créant _Othello_, et Voltaire, sans la tradition,

tirant de son cerveau _Zaïre_: même sujet, et pourtant, d'un côté,

quelle œuvre vivante et profonde, de l'autre, quelle œuvre artificielle

et légère! Outre la différence de génie, c'est que l'un s'appuie sur la

tradition, qui n'est autre que le fonds de la nature humaine elle-même,

qu'il s'y établit puissamment, et qu'il y jette les fondements d'une

œuvre éternelle; l'autre imagine au gré de son caprice, et improvise en

vingt jours une œuvre de fantaisie. Or, plus il y a de fantaisie, soit

dans la composition, soit dans les détails d'une œuvre tragique, moins

elle est durable, parce que la fantaisie, de sa nature, est arbitraire,

et que l'arbitraire est passager. C'est le lieu commun qui dure et qui

est éternel. La fantaisie, comme la plaisanterie, est locale et

contemporaine. Quand les esprits blasés n'admettent plus autre chose,

les poëtes sont bien forcés d'y recourir; alors la tragédie est perdue.

La fantaisie, comme son nom l'exprime, c'est ce qui paraît et disparaît.

Le lieu commun, donné par la tradition ou par l'histoire, c'est ce qui

est et ce qui reste; c'est le fonds humain, qui toujours subsiste, dans

tous les pays et dans tous les temps.--Par conséquent, la fantaisie, à

vrai dire, ne pouvait non plus renouveler la tragédie grecque.

Ainsi donc le fonds manquait;--mais surtout le génie. Quatre-vingt-douze

petits auteurs tragiques que l'on compte font-ils la monnaie d'un bon

poëte?

En effet, aux trois grands tragiques succédaient leurs familles et leurs

écoles. L'existence de ces sortes d'écoles est un fait considérable qui

domine toute la littérature grecque. Tout grand poëte naissait d'une

école, ou une école naissait de lui; d'une façon ou d'une autre, il en

était le couronnement ou le chef, et c'était de son nom qu'elle tirait

le sien. Telle la caste des prêtres-poëtes, qu'on appela l'école

orphique; telle la famille de chanteurs qu'on appela les homérides;

telle l'école hésiodique; telles les écoles des lyriques; telles enfin

les familles tragiques d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, et de

plusieurs autres encore. Ces écoles étaient fécondes ou funestes. D'une

part, cette initiation vivante, cette foi commune, cette adoration et

cette poursuite du même idéal multipliaient les forces de chacun par

celles de tous[258]. De là, quelle sûreté et quelle richesse dans les

procédés et dans les vues, surtout quelle assurance dans l'inspiration!

Avec l'autorité pour point d'appui, la liberté du génie s'élançait

toute-puissante et intrépide; on pouvait tout, parce que l'on croyait

tout pouvoir. Sans cette assurance, sans cette foi, point

d'enthousiasme, point de poésie naturelle et vraie. Aujourd'hui le poëte

isolé se défie, son inspiration est pleine d'inquiétude, sa force est

distraite; il cherche sa voie, et, lorsqu'il la trouve, au milieu du

premier essor, il s'arrête, il songe à ce que dira la critique. Il

hésite, le moment de foi est passé; il faut attendre que le génie

revienne, et l'esprit souffle quand il veut. Heureux ces poëtes qui ne

doutaient pas, qui s'excitaient les uns les autres, qui

s'enhardissaient, qui s'élevaient! Tous ces génies divers poussaient

ensemble; c'était une seule moisson, semée en même temps, germant du

même sol, dorée par le même soleil, abreuvée des mêmes rosées! Dans

cette atmosphère favorable, qui donc n'eût pas été poëte? ou qui n'eût

été philosophe dans les jardins d'Académos?--Cependant, d'un autre côté,

ces écoles ne donnaient pas l'inspiration, elles la favorisaient

seulement; elles développaient le métier autant que l'art. Fécondes tant

qu'il y eut du génie, dès que le génie manqua elles devinrent funestes.

En effet, quelle source d'œuvres communes! quel foyer de médiocrités!

L'imitation morte succède à l'initiation vivante. Soulevés par les

procédés qu'on leur prête, mille esprits impuissants croyent tout

pouvoir. Sans s'avouer que l'inspiration personnelle leur manque, ils

essayent de se faire, si l'on peut parler ainsi, une sorte d'inspiration

extérieure; ils la demandent aux œuvres des maîtres; ils copient ces

œuvres, ils les retournent, ils les manient et les remanient; espérant

peut-être vaguement que l'originalité se communique par le contact.

Aussi ne composent-ils eux-mêmes que des œuvres ou plutôt des produits

inanimés, uniformes et monotones, que des pastiches brillants çà et là,

mais par reflet. Alors, chose déplorable, il y a des milliers de

littérateurs et pas un poëte. Alors, chose périlleuse même et

dissolvante, il y a des milliers de formes au service de pas une

idée.--Mais les écoles tragiques surtout furent plus funestes que

fécondes, car non-seulement elles ne créèrent point, mais elles

détruisirent, et voici comment.

Etudes sur Aristophane · 第 27 / 32 段