Quelqu'un vient vers nous à pas pressés nous apportant sans doute

quelque nouvelle.

LE CHŒUR.

Je vais voir ce qu'il veut et ce qu'il vient vous annoncer... Ah!

ah! hélas! hélas! auguste mère et chaste vierge, quel est votre

malheur, vous qu'on appelait bienheureuse!

LA MÈRE DE DIEU.

Quoi donc! Veut-on me tuer?

LE CHŒUR.

Non, c'est votre fils qui périt par des mains impies.

LA MÈRE DE DIEU.

Ah! que dis-tu? tu me fais mourir.

LE CHŒUR.

Regarde ton fils comme perdu.

L'avant-dernière réplique est précisément celle de la nourrice à Phèdre

dans Euripide, à la suite de ce vers célèbre: «Hippolyte? grands

dieux!--C'est toi qui l'as nommé.--Ah! que dis-tu? tu me fais mourir!»

Il semblerait que le premier cri de la Mère de Dieu dût être pour son

fils et non pour elle-même; on n'aime pas que sa première pensée soit

celle-ci: «Quoi donc! Veut-on me tuer?» Cela est peut-être plus réel,

mais certainement moins idéal, et le personnage de la Mère de Dieu doit

être plus près de l'idéal que du réel.

Le chœur lui apprend avec plus de détail qu'au point du jour son fils

mourra, que pendant toute cette nuit on le juge.--Survient un second

messager: il annonce qu'un disciple perfide a trahi le maître pour de

l'argent. Il raconte comment celui-ci, après la cène et le lavement des

pieds, était allé au Jardin des Oliviers prier son père, et comment,

dans ce jardin même, le traître, avec une troupe de gens armés, est venu

le surprendre et le livrer en l'embrassant.--Les mots du récit de

l'Évangile sont conservés çà et là, et des expressions empruntées au

polythéisme viennent s'y mêler bizarrement: «Le traître! avoir livré le

_chef de nos mystères_ (_le mystagogue_)!... L'illustre Pierre aussi a

renié le maître. Seul le disciple qui a coutume de poser la tête sur son

sein l'a suivi sans trembler. Il m'a semblé que j'entendais une voix

(celle d'un homme, ou celle d'un ange? on ne sait) dire lentement, comme

si elle s'adressait tout bas au scélérat qui a vendu le maître: Crime

impie! O misérable! ne crains-tu pas Dieu?...» Par cette transition

fantastique, le messager se lance dans une prosopopée, ou long discours

indirect, d'environ soixante-quinze vers. La pendaison de Judas y est

prédite; des morceaux du _Credo_ y sont enchâssés dans des formules du

vocabulaire tragique; on y parle de l'Enfer avec des périphrases faites

pour le Phlégéton.--Et cependant ce damné pourra être sauvé encore, s'il

se repent:--idée remarquable au IVe siècle.

La Mère de Dieu répond, si tant est qu'il y ait à répondre, car ce sont

plutôt des monologues qui se succèdent sans s'inquiéter l'un de l'autre

qu'un dialogue véritable; sa réponse n'a pas moins d'une centaine de

vers; elle commence sur un ton parfaitement païen: «O terre, mère de

toutes choses, ô voûtes du ciel radieux, quel discours viens-je

d'entendre!...» À son tour, elle parle longuement à Judas toujours

absent, et maudit sa scélératesse. Entre beaucoup d'autres pièces de

rapport qui composent cette mosaïque, on retrouve vers la fin les

paroles que prononce Thésée dans _Hippolyte_:

Quoi! ne devrait-on pas à des signes certains

Reconnaître le cœur des perfides humains?

Elle veut se rendre auprès de son fils; le chœur la retient: «Ah! ah!

ah! ah! Tais-toi, tais-toi, tu ne pourras plus voir ton fils

vivant.--Hélas! quel nouveau malheur m'annoncent tes larmes?--Je ne

sais, mais voici qui va nous instruire du sort de ton fils.»--Survient

un troisième messager. — Le procédé est peu varié, et l'auteur ne

cherche pas assez à dissimuler qu'au lieu de se passer en action, toute

la pièce se passe en récits. Seulement celui-là n'est pas un messager si

abstrait que les autres, c'est un aveugle à qui le Christ a rendu la

vue.--Le messager: «Ton fils doit mourir en ce jour; tel est l'arrêt des

scribes et des prêtres.» Il raconte l'acharnement des Juifs, semblables,

autour de l'accusé, à des chiens furieux; le juge faible, étonné de ses

réponses, et n'osant le déclarer innocent: «Allons, parlez, dit-il au

peuple; faut-il que Jésus meure ou non? Lequel vaut-il mieux relâcher,

lui, ou l'un de ces brigands qui sont en prison?» Ils répondent avec de

grands cris que c'est Jésus qui doit mourir en croix, et qu'il faut

relâcher le brigand. Le juge essaye de leur persuader le contraire, mais

il n'y peut réussir. Voilà le jour qui paraît; on va traîner l'accusé

hors des portes. La Mère de Dieu répond à ce récit par de belles

métaphores très-déplacées qu'elle aurait dû laisser où elle les a

prises; mais bientôt elle pousse des cris de douleur en apercevant son

fils traîné et enchaîné. Elle veut s'élancer vers lui. Le peuple la

menace. Le chœur exhorte la Mère de Dieu à se tenir à l'écart: «D'ici on

aperçoit tout au loin, regardons.» Serait-ce que le cortège tout entier

de la passion était supprimé ainsi? Je ne le crois pas; en admettant que

la pièce fût destinée à être représentée, la procession devait être le

principal de la fête.

La Mère de Dieu gémit et souhaite de mourir, puis elle recommence ses

antithèses et ses périphrases sur sa virginité féconde, qui font pendant

d'une manière trop évidente aux périphrases et aux antithèses des

Jocaste et des Œdipe sur leur hymen incestueux; mais celles-ci sont

suivant l'esprit grec, et celles-là sont on ne peut plus déplacées dans

un sujet chrétien. Elle entre dans tels détails que les citer en

français serait impossible; elle y revient encore plus loin (aux vers

1550 et suivants) en des termes inimaginables; après cela, elle explique

au chœur le péché originel qui a rendu la rédemption nécessaire, et lui

annonce la résurrection qui doit suivre la rédemption. Tout cela est

décousu et froid comme un catéchisme; puis elle finit comme elle a

commencé, et reprend sa douleur.--Le chœur ne veut pas être en reste de

métaphores, et à son tour il en accomplit une très-laborieuse pour

exprimer son désespoir.--Un quatrième messager vient annoncer que le

Christ est crucifié et mourant. Aucune des précautions oratoires et des

circonlocutions raffinées qu'emploient en pareille circonstance les

poëtes grecs n'est omise. Enfin commence le récit; mais, dès le

quatrième vers, le principal est dit: Jésus est crucifié. Les vers

suivants ne viennent que pour décrire les autres détails de la passion;

c'est justement ce qui devrait être développé qui ne l'est pas. Ce récit

est très mal fait, il n'y a pas d'écolier de rhétorique qui ne le

composât infiniment mieux.

La Mère de Dieu:--«Venez, mes filles, venez! plus de crainte! que

pouvons-nous craindre maintenant? Allons! je veux voir les souffrances

de mon fils. Ah! ah! hélas! hélas! (Ici la scène change et représente le

calvaire). O femmes! comme le visage de mon fils a perdu son éclat, sa

couleur et sa beauté!» Alors elle adresse la parole à son fils

agonisant; son fils lui répond du haut de la croix et la console

doucement.--Pierre vient à passer, pleurant sa trahison: elle demande et

obtient le pardon de Pierre. Enfin le Christ expire; elle recommence à

se lamenter en plus de quatre-vingts vers. Saint Jean vient, pour

adoucir sa douleur, lui débiter des lieux communs, qu'elle sait bien,

puisqu'elle les a déjà dits elle-même.

À partir de là, l'action, si action il y a, marche plus lentement encore

qu'elle n'a marché jusqu'ici. Un soldat perce d'une lance le côté du

Christ: de la blessure jaillissent deux ruisseaux, l'un de sang, l'autre

d'eau limpide. Le soldat, converti par ce miracle, se purifie avec cette

eau.--Survient Joseph et l'on opère la descente de croix. En recevant

dans ses bras le corps de son fils, la Mère de Dieu dit une litanie de

cent vingt vers, et remaudit Judas. Joseph, pour couper court, lui

annonce qu'on l'a vu pendu. On ensevelit le Christ. La nuit tombe. La

Mère de Dieu adresse à son fils, qui est dans le tombeau, un nouveau

couplet de trente vers, tout rempli de bigarrures et dans lequel les

mots de la légende chrétienne: «Tu as vaincu l'enfer, le serpent et la

mort» se détachent bizarrement sur des lambeaux d'_Antigone_ ou

d'_Alceste_: «Tu descends dans ces cavernes sombres, etc.» La même idée

est toujours exprimée au moins par dix formes différentes, quelquefois

par trente, l'auteur voulant employer absolument toutes les périphrases

qu'il a recueillies. La Mère de Dieu en dit, je crois, en somme, plus

d'une centaine sur sa virginité. Enfin elle propose aux femmes du chœur

de se retirer toutes avec elle «dans la maison du nouveau fils que son

fils unique lui a légué.» Et elles se retirent en effet[265].

Quelques-unes cependant restent aux alentours du tombeau pour observer

ce qui se passe. La scène demeure occupée par Joseph, qui converse avec

le Théologien très-longuement; il prédit la punition des Juifs,

prédiction dont la Mère de Dieu avait déjà touché quelques mots: ils

seront dispersés par tout l'univers. Au bout de cette conversation

paraît enfin l'aube du troisième jour, ce qui n'est pas, pour le lecteur

consciencieux, si invraisemblable qu'on pourrait croire.

Pendant ce temps, si la pièce était représentée, on devait voir, par un

double décor, la Mère de Dieu et le chœur dans l'intérieur de la maison.

Elle songe à son fils, et sa douleur la prive de sommeil.

Hélas! hélas! quand donc le sommeil descendra-t-il sur mes yeux?

PREMIER DEMI-CHŒUR.

Pour nous, ô maîtresse, étendues à terre, nous avons reposé,

laissant aller nos corps, et toutes, vieilles, jeunes ou vierges,

appuyant nos têtes contre le dos les unes des autres, ou bien

plaçant nos mains sous nos joues, nous avons pris un peu de

sommeil; mais toi, tu n'as ni dormi ni étendu ton corps, et tu as

passé toute la nuit à gémir. Voici l'aurore...

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Pour moi, agitée aussi d'inquiétude, je suis étendue à terre, mais

sans sommeil ni repos, écoutant, ô Vierge, tes violents soupirs et

tes sanglots.

LA MÈRE DE DIEU.

Debout! debout! Qu'attendez-vous, femmes? Sortez, allez du côté de

la ville. Approchez-vous autant que cela vous sera possible, vous

apprendrez peut-être quelque chose de nouveau.

Un cinquième messager arrive:

Où pourrais-je trouver la mère de Jésus? Est-elle dans cette

maison?

LE CHŒUR.

Tu la vois, c'est elle qui est là.

Il lui annonce qu'une nombreuse cohorte marche vers le tombeau pour le

garder, de peur que les disciples ne dérobent le corps.

LA MÈRE DE DIEU.

Va! va! cohorte impie, veille bien alentour. Tu serviras peut-être

de témoin à sa résurrection.

La nuit marche (comme on vient de le voir, c'est la troisième nuit

depuis le commencement de la pièce). Une des femmes, Magdeleine, se

propose de sortir pour aller épier autour du tombeau; elle y rencontrera

peut-être celles qui y sont restées.--La mère de Dieu veut partir avec

elle. Elles réveillent les femmes qui se sont endormies. «Allons!

allons! ouvrez vos yeux. Ne voyez-vous pas la lune qui brille? L'aurore,

l'aurore va paraître! Voici déjà l'étoile du matin.» Ici la scène

changeant de nouveau, ou le décor étant double, ainsi que nous avons

dit, Magdeleine et la mère de Dieu rencontrent les autres femmes qui

veillaient à quelque distance du sépulcre.--Enfin elles arrivent au

sépulcre même.--Plus de gardes! Embaumons le corps; mais qui soulèvera

la pierre? La pierre a roulé loin du tombeau. Le tombeau est vide; le

corps a été enlevé!-—Elles sont saisies d'effroi. Tout-à-coup un ange,

vêtu de lumière et de blancheur, éblouissant comme la neige, leur

annonce la résurrection du Christ. Bientôt, le Christ lui-même leur

apparaît, et leur ordonne d'aller annoncer aux disciples la bonne

nouvelle.

Puis, vient un sixième messager, et selon les habitudes du théâtre grec,

la narration en forme succède au récit sommaire de l'événement. Le

messager raconte aussi les inquiétudes que ce miracle inspire aux

prêtres; mais ce qui est curieux, et ce qui prouverait que cette pièce

n'était pas faite pour être représentée, c'est un dialogue entre les

gardes du tombeau et les prêtres incrédules, qui s'intercale ici dans le

récit même, et qui forme une scène dans une autre scène. Les noms des

interlocuteurs sont indiqués hors du texte, comme dans le courant de la

pièce proprement dite. Les prêtres engagent les gardes à dire à Pilate

qu'ils se sont endormis, et qu'on a volé le corps pendant leur sommeil.

Pilate hésite à croire les gardes; ils vont peut-être avouer la vérité,

quand les prêtres se hâtent de prendre la parole pour brouiller tout.

Cette scène est, à notre avis, la plus intéressante de la pièce, et

c'est une scène en parenthèse. C'est le messager qui raconte tout cela,

de sorte que ce dialogue direct nous arrive indirectement. Magdeleine, à

son tour, sur l'invitation de la Mère de Dieu, recommence le récit de

tout ce qu'on sait déjà, la résurrection, l'ange vêtu de blanc, et lui

fait du reste observer par deux fois qu'elle sait tout cela aussi bien

qu'elle. C'est pour le messager qu'elle parle apparemment.

La scène change une dernière fois. Toutes les femmes se rendent à la

maison où les disciples sont rassemblés. On ferme les portes, et, malgré

les portes fermées, voilà que le Christ apparaît au milieu d'eux. Il

leur adresse à peu près les mêmes paroles que dans l'Évangile pour

exhorter les apôtres à aller prêcher par toute la terre, liant et

déliant en son nom. Tout se termine par une longue prière au Christ et à

la Vierge.

Tel est ce drame singulier, qui contient quelques passages assez beaux

parmi des longueurs infinies. C'est en quelque façon un _mystère_,

destiné peut-être à une sorte de demi-représentation, c'est-à-dire de

récitation sans mise en scène et sans décors, mais plus

vraisemblablement à la lecture seule, dans quelque école chrétienne ou

dans quelque cloître: car, outre cette scène intercalée dans un récit,

il faut songer que, sur deux mille six cents vers et plus dont la pièce

se compose, et qui, à entendre réciter, eussent lassé la patience d'un

saint, la Mère de Dieu pour sa part en dit mille ou douze cents, qui à

réciter eussent lassé les poumons d'un moine. La lecture permet quelques

haltes.

Maintenant il y a tant de maladresse et quelquefois tant d'inconvenance

dans ce centon, sans parler des fautes de métrique, qu'il me paraît

difficile de l'imputer à Grégoire de Nazianze, un saint et un

littérateur si distingué. Ce qui s'adresse à Vénus dans Euripide, le

chœur ici l'adresse à Marie. Cela rappelle cet épisode d'un poëme

anti-religieux publié à la fin du siècle, dans lequel la Vierge Marie

s'accommode de la ceinture de Vénus. Vraiment, à qui vient de lire cette

tragédie de _la Passion du Christ_, l'auteur paraît avoir fait la même

chose, involontairement, que voulut faire l'empereur Adrien, lorsque

pour détruire la religion chrétienne, en profanant les lieux où elle a

pris naissance, il fit mettre la statue de Jupiter sur le Calvaire, et

celle de Vénus à Bethléem.--Ce drame dure trois jours; le chœur va deux

fois se coucher et se relève deux fois.--L'épilogue, que rappelle un peu

le prologue d'_Esther_, mérite attention. Il est conçu en ces termes:

«Je t'adresse ce drame de vérité, et non de fiction, non souillé de la

fange des fables insensées; reçois-le, toi qui aimes les pieux discours.

Maintenant, si tu veux, je prendrai le ton de Lycophron (esprit de

loup), reconnu dorénavant pour avoir en vérité l'esprit de

l'agneau[266], et je chanterai dans son style la plupart des autres

vérités que tu veux apprendre de moi.» L'auteur chrétien après avoir

fait un centon d'Euripide, offre de faire encore sur un sujet sacré un

centon de Lycophron. On croit cependant que cet épilogue est de Tzetzès,

célèbre grammairien et mauvais poëte de Constantinople, à la fin du

douzième siècle. Sur les trois autres morceaux dramatiques qui se

trouvent réunis à celui-là avec les fragments des petits tragiques dans

le dernier volume de la _Bibliothèque grecque_, quelques mots suffiront.

Le premier est d'une date antérieure à _la Passion du Christ_. L'auteur

est un poëte juif appelé Ézéchiel, qui vivait un ou deux siècles avant

notre ère. Ce sont plusieurs fragments d'une pièce tirée de l'ancien

Testament, intitulée à peu près _la Sortie d'Égypte_. C'était l'Exode

paraphrasé.--Le second est un dialogue dont voici les personnages: un

paysan, un sage, la Fortune, les Muses, le chœur. La Fortune est entrée

chez le paysan. Le prétendu sage en conçoit de la jalousie. Les Muses

essayent en vain de le consoler. L'auteur est Plochiros Michaël, la date

inconnue.--Le troisième est de Théodoros Prodromos, savant littérateur

du douzième siècle, auteur de plusieurs poëmes. Celui-ci est intitulé

_l'Amitié bannie_. Répudiée par son époux, le Monde, qui, par les

conseils de sa servante, la Sottise, prend pour concubine la Méchanceté,

l'Amitié raconte son malheur à un homme charitable qui lui a donné

l'hospitalité. Elle finit même par le prendre pour second mari,

quoiqu'on ne dise pas qu'elle soit veuve du premier, mais apparemment

selon cette maxime tragique:

«Il me rend mes serments lorsqu'il trahit les siens.» Au reste, outre

que l'Amitié, dans son discours de deux cent trente vers, semble toute

confite en dévotion, ce mariage a bien la mine d'être purement

allégorique et parfaitement innocent.

Voilà donc où aboutit le théâtre grec, après sa longue décadence. Cette

décadence, nous l'avons vue se produire et se consommer. Le grand fait

qui la domine, après l'extinction du génie, c'est l'interpolation des

œuvres, d'abord par les petits poëtes dans les écoles tragiques, ensuite

par les comédiens, ensuite par les rhéteurs, ensuite par les Juifs, puis

par les chrétiens; et, parallèlement à l'interpolation, le centon, qui

en est la contre-partie. L'interpolation et le centon commencent par

faire brèche dans la tragédie grecque et finissent par la dissoudre et

par l'absorber tout entière. L'interpolation, c'est l'agonie; le centon,

c'est la mort. Le dernier mot de l'un et de l'autre, le dernier excès du

genre et la dernière forme très-informe de la tragédie grecque au

tombeau, c'est _la Passion du Christ_, ce drame interminable où tout se

passe en récits faits de pièces et de morceaux, cette vaste mosaïque,

cette énorme marqueterie, cette éternelle litanie, qui nous rappelle un

drame indien, en dix actes, assez ennuyeux aussi, à la fin duquel un des

personnages, la prêtresse Camandaki, dit aux autres avec une assurance

et une naïveté qui font sourire: «Notre intéressante histoire, si pleine

d'incidents variés, est terminée maintenant; nous n'avons plus qu'à nous

féliciter mutuellement.»

NOTES

[1: Voir l'_Appendice_, numéro I.]

[2: Les femmes et les enfants ne sont pas compris dans ce chiffre. Les

esclaves non plus. Voir, sur la population totale, Wallon, _Histoire de

l'Esclavage dans l'antiquité_.]

[3: Victor Duruy, _Histoire grecque_.]

[4: «Le roi fit des reproches à M. de Vendôme, puis à M. de la

Rochefoucauld, de ce qu'ils n'allaient jamais au sermon, pas même à ceux

du père Séraphin. M. de Vendôme lui répondit librement «qu'il ne pouvait

aller entendre un homme qui disait tout ce qu'il lui plaisait, sans que

personne eût la liberté de lui répondre,» et fit rire le roi par cette

saillie.» _Mémoires du duc de Saint-Simon_.]

[5: Par la bouche du coryphée. Ici c'est le coryphée du chœur des

_Nuées_, c'est par conséquent une Nuée qui parle, une Nuée sous la forme

d'une fille: de là la plaisanterie.]

[6: «Il faut remarquer, dit Otfried Müller, qu'à Athènes l'État se

souciait peu de savoir qui était le véritable auteur d'un drame, et

cette question n'était même jamais posée officiellement. Le magistrat

qui présidait à une des fêtes de Dionysos, où il était d'usage d'amuser

le peuple par des drames nouveaux [Aux grandes Dionysies c'était le

premier archonte; aux Lénéennes, le _basileus_.], accordait cette

concession au maître de chœur qui offrait de préparer le chœur et les

acteurs pour une pièce nouvelle, pour peu qu'on eût en lui la confiance

nécessaire. Les comiques étaient, aussi bien que les tragiques, maîtres

de chœur, _chorodidascales_, de profession; et, dans toutes les choses

officielles, telles que payement et distribution des prix, l'État

s'enquérait uniquement de celui qui avait préparé le chœur et monté la

pièce nouvelle. En outre, une coutume que les tragiques abandonnèrent

dès le temps de Sophocle s'était maintenue plus longtemps parmi les

comiques: le poëte chorodidascale jouait en même temps le premier rôle,

celui de protagoniste.

Aristophane avait donc confié ses premières pièces à deux maîtres de

chœur de ses amis, Philonidès et Callistrate. On ajoute même, d'après

quelques témoignages anciens, qu'il avait fait la distinction de donner

à Callistrate les pièces politiques, à Philonidès celles qui se

rapportaient à la vie privée. Ces amis sollicitaient ensuite de

l'archonte le chœur, mettaient la pièce en scène, obtenaient même (les

didascalies en citent plusieurs exemples) le prix, si la pièce était

couronnée; le tout comme s'ils étaient les véritables auteurs, quoique

le public intelligent ne pût guère se tromper sur l'auteur de la pièce,

ni hésiter entre le génie d'Aristophane, qui venait de se révéler, et

Callistrate, qui leur, était bien connu.» (Otfried Müller, _Hist. de la

litt gr._, trad. K. Hillebrand).]

[7: E. Du Méril, _Revue des Deux-Mondes_, 1er juillet 1846. C'est à peu

près ainsi qu'on définissait autrefois la France «une monarchie absolue

tempérée par des chansons.»]

[8: Ainsi que le montrent les fragments qui concernent les Longs Murs et

l'Odéon.]

[9: Otfried Müller, _Hist. de la litt. gr._, trad. K. Hillebrand.]

[10: La scène des petits cochons de lait semble une broderie de

fantaisie sur le proverbe athénien qui disait: «Un Mégarien vendrait

bien ses enfants pour de petits cochons, si quelqu'un voulait les

prendre.»]

[11: Proprement: _Dénonciateur de_ [ceux qui exportent les] _figues_

[par contrebande]. Le Sénat, à une époque ancienne, dit Plutarque, avait

défendu par une loi d'exporter les figues de l'Attique: ceux qu'on

trouvait en contravention étaient condamnés à une amende, au profit du

dénonciateur. Le ministère public étant chose inconnue à la Grèce comme

à Rome, c'étaient les citoyens eux-mêmes qui dénonçaient ceux qui, en

violant la loi, faisaient tort à la société. Les sycophantes ne

méritèrent donc pas toujours le mépris qui s'attache à leur nom, puisque

les coupables fussent restés impunis si quelque citoyen ne les eût

appelés en justice, et cela à ses risques et périls: car, dans les

actions publiques, l'accusateur qui n'obtenait pas au moins un cinquième

des suffrages payait une amende de mille drachmes; c'était un moyen de

tenir en bride les sycophantes. Mais on comprend que, malgré cette

précaution de la loi, ce rôle, par sa nature même, pouvait devenir

aisément abusif et odieux. Souvent on accusa des innocents. Il en

résulta que, par extension, le nom de _sycophantes_ fut donné d'une

manière générale aux calomniateurs et aux gens très-nombreux qui

vivaient du produit de leurs dénonciations. Aristophane ne laisse

échapper aucune occasion de flétrir et de ridiculiser les _sycophantes_.

Isocrate, lui aussi, poursuivra sans relâche les _sycophantes_. «C'est,

dit M. Ernest Havet, le nom dont on nommait à Athènes ces aboyeurs

misérables, ces dénonciateurs infâmes, qui donnent les citoyens à

déchirer aux citoyens, jetant de préférence en proie aux passions

publiques ceux dont ils redoutent le plus la raison ou la vertu...

Isocrate trouve contre les _sycophantes_ des flétrissures presque égales

à leur abjection. Il a tracé notamment, à la fin du discours sur

l'_Antidosis_ un portrait de cette espèce d'hommes vraiment achevé et

ineffaçable. Il a oublié un trait cependant, qui ne se dessinait pas

encore: c'est que le sycophante contient en lui le délateur,

c'est-à-dire ce qui se présente de plus triste et de plus odieux dans

l'histoire. Le délateur du temps des Césars, c'est le sycophante sans la

liberté.»]

Etudes sur Aristophane · 第 29 / 32 段