«Le théâtre, dit-on, recevait trente mille personnes: ici encore il

n'est pas sûr de compter sur une exactitude numérique; mais nous ne

pouvons douter qu'il ne fût assez vaste pour donner à la plupart des

citoyens, pauvres aussi bien que riches, une ample occasion de profiter

de ces belles compositions. Primitivement, l'entrée au théâtre était

gratuite; mais comme la foule des étrangers aussi bien que des citoyens

se trouva être à la fois excessive et désordonnée, on adopta le système

de demander un prix, vraisemblablement à une époque où le théâtre

permanent fut complètement arrangé, après la destruction dont Xerxès

était l'auteur. Le théâtre était loué par un contrat à un directeur qui

s'engageait à défrayer (soit totalement, soit en partie) la dépense

habituelle faite par l'État dans la représentation et qui était autorisé

à vendre des billets d'entrée. D'abord, il paraît que le prix des

billets n'était pas fixé, de sorte que les citoyens pauvres étaient

évincés par les riches et ne pouvaient avoir de places. Conséquemment

Périclès introduisit un nouveau système fixant le prix des places à

trois oboles (ou une demi-drachme) pour les meilleures et à une obole

pour les moins bonnes. Comme il y avait deux jours de représentation, on

vendait des billets pour deux jours respectivement au prix d'une drachme

et de deux oboles. Mais afin que les citoyens pauvres pussent être en

état d'assister à la représentation, on donnait sur le trésor public

deux oboles à chaque citoyen, riche ou pauvre, s'il voulait les

recevoir, à l'occasion de la fête. On fournissait ainsi à un homme

pauvre le moyen d'acheter sa place et d'aller au théâtre sans frais, les

deux jours, s'il le voulait; ou, s'il le préférait, il pouvait n'y aller

qu'un seul jour, ou il pouvait même n'y point aller du tout, et dépenser

les deux oboles de toute autre manière. Le prix le plus élevé perçu pour

les meilleures places achetées par les citoyens plus riches doit être

considéré comme étant une compensation de la somme déboursée pour les

plus pauvres; mais nous n'avons pas sous les yeux de données pour

établir la balance, et nous ne pouvons dire comment les finances de

l'État en étaient affectées. Tel fut le théôricon primitif ou fonds

destiné aux fêtes que Périclès introduisit à Athènes, système consistant

à distribuer l'argent public, étendu graduellement à d'autres fêtes dans

lesquelles il n'y avait pas de représentation théâtrale, et qui dans des

temps postérieurs alla jusqu'à un excès funeste: car il avait commencé à

un moment où Athènes était remplie d'argent fourni par le tribut

étranger, et il continua avec de plus grandes exigences à une époque

subséquente où elle était comparativement pauvre et sans ressources

extérieures. Il faut se rappeler que toutes ces fêtes faisaient partie

de l'ancienne religion, et que, suivant les sentiments de cette époque,

des réunions joyeuses et nombreuses étaient essentielles pour satisfaire

le dieu en l'honneur duquel la fête se célébrait[252].»

II

NICIAS ET CLÉON.

«La première moitié de la vie politique de Nicias--après le temps où il

parvint à jouir d'une complète considération à Athènes, étant déjà d'un

âge mûr,--se passa en lutte avec Cléon; la seconde moitié, en lutte avec

Alcibiade. Pour employer des termes qui ne conviennent pas absolument à

la démocratie athénienne; mais qui cependant expriment mieux que tout

autre la différence que l'on a l'intention de signaler, Nicias était un

ministre ou un personnage ministériel, qui souvent exerçait réellement

et qui toujours était dans le cas d'exercer des fonctions

officielles;--Cléon était un homme d'opposition, dont l'affaire était de

surveiller et de censurer les hommes officiels pour leur conduite

publique.

Nous devons dépouiller ces mots du sens accessoire qu'ils sont censés

avoir dans la vie politique anglaise, celui d'une majorité parlementaire

constante en faveur d'un parti: Cléon emportait souvent dans l'assemblée

publique des décisions que ses adversaires, Nicias et autres de même

rang et de même position, qui servaient dans les postes de stratège,

d'ambassadeur, et dans d'autres charges importantes désignées par le

vote général, étaient obligés d'exécuter contre leur volonté.

Pour parvenir à ces charges, ils étaient aidés par les _clubs_

politiques ou _conspirations_ (pour traduire littéralement le mot

original) établies entre les principaux Athéniens afin de se soutenir

les uns les autres, tant pour acquérir un office que pour se prêter un

mutuel secours en justice. Ces clubs ou hétairies doivent avoir joué un

rôle important dans le jeu pratique de la politique athénienne, et il

est fort à regretter que nous ne possédions pas de détails à ce sujet.

Nous savons qu'à Athènes ils étaient complètement oligarchiques de

dispositions, tandis que l'égalité de position et de rang, ou quelque

chose s'en rapprochant, a dû être essentielle à l'harmonie sociale des

membres dans quelques villes. Il paraît que ces associations politiques

existaient sous forme de gymnases pour l'exercice mutuel des membres, ou

de syssitia pour des banquets communs. À Athènes elles étaient

nombreuses, et sans doute non en bonne intelligence entre elles

habituellement, puisque les antipathies qui séparaient les différents

hommes oligarchiques étaient extrêmement fortes, et que l'union établie

entre eux à l'époque des Quatre-Cents, résultant seulement du désir

commun d'abattre la démocratie, ne dura que peu de temps. Mais la

désignation des personnes devant servir en qualité de stratèges, et

remplir d'autres charges importantes, dépendait beaucoup d'elles, aussi

bien que la facilité de passer par l'épreuve de ce jugement de

responsabilité auquel tout homme était exposé après son année de charge.

Nicias, et des hommes en général de son rang et de sa fortune, soutenus

par ces clubs et leur prêtant à leur tour de l'appui, composaient ce

qu'on peut appeler les ministres, ou fonctionnaires individuels

exécutifs, d'Athènes: hommes qui agissaient, donnaient des ordres pour

des actes déterminés, et veillaient à l'exécution de ce qu'avaient

résolu le sénat et l'assemblée publique, surtout en ce qui concernait

les forces militaires et navales de la république, si considérables et

si activement employées à cette époque. Les pouvoirs de détail possédés

par les stratèges ont dû être très-grands et essentiels à la sûreté de

l'État.

Tandis que Nicias était ainsi revêtu de ce qu'on peut appeler des

fonctions ministérielles, Cléon n'avait pas assez d'importance pour être

son égal; il était limité au rôle inférieur d'opposition. Nous verrons

dans un autre chapitre comment il finit par avoir, pour ainsi dire, de

l'avancement, en partie par sa propre pénétration supérieure, en partie

par l'artifice malhonnête et le jugement injuste de Nicias et d'autres

adversaires, dans l'affaire de Sphactérie. Mais son état était

actuellement de trouver en faute, de censurer, de dénoncer; son théâtre

d'action était le sénat, l'assemblée publique, les dikastèria; son

principal talent était celui de la parole, dans lequel il a dû

incontestablement surpasser tous ses contemporains. Les deux dons qui

s'étaient trouvés réunis dans Périclès,--une capacité supérieure pour la

parole aussi bien que pour l'action,--étaient maintenant séparés, et

étaient échus, bien que tous deux à un degré très-inférieur, l'un à

Nicias, l'autre à Cléon. En qualité d'homme d'opposition, d'un naturel

ardent et violent, Cléon était extrêmement formidable à tous les

fonctionnaires en exercice; et, grâce à son influence dans l'assemblée

publique, il fut sans doute l'auteur de maintes mesures positives et

importantes, allant ainsi au delà des fonctions qui appartiennent à ce

qu'on appelle l'opposition. Mais bien qu'il fût l'orateur le plus

puissant dans l'assemblée publique, il n'était pas pour cela le

personnage le plus influent de la démocratie. Dans le fait, sa puissance

de parole ressortait d'une manière d'autant plus saillante, qu'elle se

trouvait séparée de cette position et de ses qualités, que l'on

considérait, même à Athènes, comme presque essentielles pour faire d'un

homme un chef dans la vie politique[253]...»

III

CLÉON, EUCRATE, LYSICLÈS, HYPERBOLOS.

«Dans le grand accroissement que prirent le commerce et la population à

Athènes et au Pirée pendant les quarante dernières années, une nouvelle

classe de politiques paraît être née: hommes engagés dans divers genres

de commerce et de manufacture, qui commencèrent à rivaliser plus ou

moins en importance avec les anciennes familles des propriétaires

attiques. Ce changement fut analogue en substance à celui qui s'opéra

dans les villes de l'Europe au moyen âge, où les marchands et les

commerçants des diverses corporations commencèrent à entrer en

concurrence avec les familles patriciennes dans lesquelles la suprématie

avait résidé primitivement, et finirent par les supplanter. À Athènes,

les personnes de famille et de condition anciennes ne jouissaient à

cette époque d'aucun privilége politique, puisque, par les réformes

d'Éphialtes et de Périclès, la constitution politique était devenue

entièrement démocratique. Mais elles continuaient encore à former les

deux plus hautes classes dans le sens solonien fondé sur la propriété,

les Pentakosiomedimni et les Hippeis ou Chevaliers. Des hommes nouveaux

enrichis par le commerce entraient sans doute dans ces classes, mais

probablement en minorité seulement, et s'imprégnaient du sentiment de la

classe tel qu'ils le trouvaient, au lieu d'y apporter aucun esprit

nouveau. Or, un Athénien de cette classe pris individuellement, bien

qu'il n'eût aucun titre légal à une préférence, s'il se mettait en avant

comme candidat pour obtenir une influence politique, continuait

cependant à être décidément préféré et bien accueilli par le sentiment

social, à Athènes, qui conservait dans ses sympathies spontanées des

distinctions effacées du code politique. Outre cette place toute

préparée pour lui dans la sympathie générale, surtout avantageuse au

début de la vie publique, il se trouvait en outre soutenu par les liens

de famille, par les associations et les réunions politiques, etc., qui

exerçaient une très-grande influence, tant sur la politique que sur la

justice, à Athènes, et dont il devenait membre tout naturellement. Ces

avantages n'étaient sans doute qu'auxiliaires; ils donnaient à un homme

un certain degré d'influence, mais ils le laissaient achever le reste

par ses propres qualités et sa capacité personnelle; néanmoins leur

effet était très-réel, et ceux qui, sans les posséder, l'affrontaient et

l'attaquaient dans l'assemblée publique, avaient à lutter contre de

grands désavantages. Une personne d'une telle condition inférieure ou

moyenne ne rencontrait ni présomption favorable ni indulgence de la part

du public, qui la prissent à mi-chemin; et elle ne possédait pas non

plus de relations établies pour encourager ses premiers succès, ou

l'aider à sortir des premiers embarras. Elle en trouvait d'autres déjà

en possession de l'ascendant, et bien disposés à abattre de nouveaux

compétiteurs; de sorte qu'elle avait à faire son chemin sans aide, du

premier pas jusqu'au dernier, par des qualités toutes personnelles, par

une présence assidue aux assemblées, par la connaissance des affaires,

par la puissance d'un langage frappant, et en même temps par une audace

inébranlable, qui seule pouvait lui permettre de tenir tête à cette

opposition et à cette inimitié qu'elle rencontrait de la part d'hommes

politiques de haute naissance et de réunions de parti organisées,

aussitôt qu'elle paraissait gagner de l'importance.

La libre marche des affaires politiques et judiciaires produisit

plusieurs hommes de cette sorte, pendant les années où commence la

guerre du Péloponnèse et pendant celles qui la précèdent immédiatement.

Même pendant que Périclès vivait encore, ils paraissent s'être élevés en

plus ou moins grand nombre. Mais l'ascendant personnel de cet homme

illustre, qui combinait une position aristocratique avec un fort et

véritable sentiment démocratique, et une vaste intelligence qui se

trouve rarement attachée à l'une ou à l'autre, donnait à la politique

athénienne un caractère particulier. Le monde athénien se partageait en

partisans et en adversaires de cet homme d'État, et dans le nombre il y

avait des individus de haute et de basse naissance, bien que le parti

aristocratique proprement appelé ainsi, la majorité des Athéniens

opulents et de haute naissance, ou lui fût opposé, ou ne l'aimât pas.

C'est environ deux années après sa mort que nous commençons à entendre

parler d'une nouvelle classe d'hommes politiques: Eucrate, le cordier;

Cléon, le corroyeur; Lysiclès, le marchand de moutons; Hyperbolos, le

lampiste, dont les deux premiers doivent cependant avoir été déjà bien

connus comme orateurs dans l'Assemblée, même du vivant de Périclès.

Entre eux tous, le plus distingué était Cléon, fils de Cléænetos.

Cléon acquit sa première importance parmi les orateurs opposés à

Périclès, de sorte qu'il obtint ainsi, pendant sa première carrière

politique, l'appui des nombreux et aristocratiques adversaires de ce

personnage. Thucydide le représente en termes généraux comme l'homme du

caractère et du tempérament le plus violents à Athènes, comme déloyal

dans ses calomnies et virulent dans ses invectives et ses accusations.

Aristophane, dans sa comédie des _Chevaliers_, reproduit ces traits avec

d'autres nouveaux et distincts, aussi bien qu'avec des détails exagérés,

comiques, satiriques et méprisants. Sa comédie dépeint Cléon au point de

vue sous lequel le voyaient les Chevaliers d'Athènes: un apprêteur de

cuir, sentant la tannerie; un braillard de basse naissance, terrifiant

ses adversaires par la violence de ses accusations, l'élévation de sa

voix, l'impudence de ses gestes, de plus comme vénal dans sa politique,

menaçant d'accuser les gens et recevant ensuite de l'argent pour se

désister, voleur du trésor public, persécutant le mérite aussi bien que

le rang, et courtisant la faveur de l'assemblée par les cajoleries les

plus basses et les plus coupables. Les attributs généraux présentés par

Thucydide,--séparément d'Aristophane, qui ne fait pas profession

d'écrire l'histoire,--peuvent être raisonnablement acceptés, l'invective

puissante et violente, souvent déloyale de Cléon, en même temps que son

assurance et son audace dans l'assemblée publique. Des hommes de la

classe moyenne, tels que Cléon et Hyperbolos, qui parlaient sans cesse

dans l'assemblée et tâchaient d'y prendre un rôle dominant, contre des

personnes qui avaient de plus grandes prétentions de famille qu'eux,

devaient être assurément des hommes d'une audace plus qu'ordinaire. Sans

cette qualité, ils n'auraient jamais triomphé de l'opposition qui leur

était faite. Il est assez probable qu'ils la possédaient à un degré

choquant, et, même s'ils ne l'avaient pas eue, la même mesure

d'arrogance que le rang et la position d'Alcibiade faisaient supporter

en lui, eussent passé chez eux pour une impudence intolérable. Par

malheur, nous n'avons pas d'exemples qui nous permettent d'apprécier

l'invective de Cléon.

Nous ne pouvons déterminer si elle était plus virulente que celle de

Démosthènes et d'Eschine, soixante-dix ans plus tard, chacun de ces

éminents orateurs imputant à l'autre l'impudence la plus éhontée, la

calomnie, le parjure, la corruption, la haute voix et l'audace

révoltante des manières, dans un langage que Cléon aurait difficilement

surpassé par l'intensité de l'objurgation, bien que sans doute il restât

infiniment au-dessous en perfection classique. Et nous ne pouvons même

pas dire dans quelle mesure les dénonciations portées par Cléon contre

Périclès, à la fin de sa carrière, étaient plus violentes que les

mémorables invectives contre la vieillesse de sir Robert Walpole, par

lesquelles s'ouvrit la carrière politique de lord Chatam. Le talent

d'invectives que possédait Cléon, employé d'abord contre Périclès, était

regardé comme une grande impudence par les partisans de cet illustre

homme d'État, aussi bien que par les citoyens impartiaux et judicieux.

Mais, parmi les nombreux ennemis de Périclès, il était applaudi comme

une explosion d'indignation patriotique, et procurait à l'orateur cet

appui étranger d'abord, qui le soutenait, jusqu'à ce qu'il acquît son

empire personnel sur l'assemblée publique.

Par quels degrés ou par quelles causes cet empire s'accrut-il peu à peu?

c'est ce que nous ignorons... Il était arrivé à une sorte d'ascendant

que décrit Thucydide en disant que Cléon était «à cette époque l'orateur

de beaucoup le plus persuasif aux yeux du peuple.» Le fait de la grande

puissance de parole de Cléon et de son talent à traiter les affaires

publiques d'une manière populaire, est mieux attesté que toute autre

chose relative à lui, en ce qu'il repose sur deux témoins qui lui sont

hostiles: Thucydide et Aristophane.

L'Assemblée et le Dikastèrion étaient le théâtre et le domaine de Cléon:

car le peuple athénien, pris collectivement dans son lieu de réunion, et

le peuple athénien, pris individuellement, n'était pas toujours la même

personne et n'avait pas la même manière de juger: Démos siégeant dans la

Pnyx était un homme différent de Démos au logis. La haute combinaison de

qualités que possédait Périclès exerçait une influence et sur l'un et

sur l'autre; mais Cléon dominait considérablement le premier, sans être

en grande estime auprès du second... Comme les grands journaux dans les

temps modernes, Cléon paraissait souvent guider le public, parce qu'il

donnait une vive expression à ce que ce dernier sentait déjà, et le

développait dans ses rapports et ses conséquences indirectes[254].»

IV

OISEAUX.

COURS ET TRIBUNAUX.

TRIBUNAL CIVIL DE LA SEINE (2e chambre).

Présidence de M. Latour.

_Le testament d'un ornithophile_.

Me LÉON DUVAL, avocat de la demoiselle Élisabeth Perrot, expose les

faits suivants:

«Le commandeur de Gama Machado, gentilhomme de la chambre de S. M. le

roi de Portugal et conseiller de l'ambassade portugaise, est mort à

Paris, le 9 juin 1861, laissant une grande fortune. Il laissait aussi un

testament enrichi de soixante-dix codicilles, des héritiers du sang, des

légataires de toutes sortes, et parmi ceux-ci, la demoiselle Élisabeth

Perrot, pour qui je parle, et à laquelle il a légué 30 000 fr. de rente

viagère. Mlle Élisabeth est entrée au service du commandeur à l'âge de

vingt ans; elle en a aujourd'hui soixante-six, et pendant ce demi-siècle

elle a donné de tels soins à son maître, que les plus respectables amis

du commandeur sont devenus les siens; que des personnages qui comptent

aux premiers rangs de la noblesse portugaise sont entrés en

correspondance avec elle, et qu'enfin M. Machado lui a légué une place à

côté de lui dans sa sépulture.

Malheureusement la santé de Mlle Élisabeth s'est détruite au service du

commandeur, elle a aujourd'hui le privilége d'une maladie bien rare en

Europe, l'éléphantiasis, des souffrances, des infirmités, une vieillesse

qui tient à un fil. Parmi les devoirs qu'elle remplissait avec le plus

intelligent dévouement, il faut mettre l'entretien d'une collection

d'oiseaux des plus rares, une centaine d'oiseaux vivants, pris dans les

ravins inconnus des Indes orientales, dans les roseaux du Gange, et les

fourrés de l'Himalaya.

Le commandeur avait étudié toute sa vie les oiseaux; il avait une pente

et bientôt il eut une passion pour les volatiles. Il disait qu'ils

échappaient au grand signe d'infériorité que Dieu a infligé aux autres

animaux,

_Pronaque quum spectent animalia caetera terram_...

les oiseaux, au contraire, ont le regard dans le bleu du ciel et vivent

librement dans l'espace. Il aimait à observer les oiseaux-parleurs (il y

en a qui imitent la voix humaine d'une façon humiliante pour nous), les

oiseaux-tisserands, les oiseaux-maçons, les oiseaux-géographes, car il

en est qui, dans les déserts de sable ou dans l'infini des mers,

s'orientent avec une précision que la boussole ne nous permet pas au

même degré.

Il éprouvait un vrai bonheur à voir des chardonnerets puiser de l'eau

avec la régularité d'une machine. Il cherchait surtout à constater avec

certitude jusqu'à quel point il est vrai que:

_Brevior est hominum quam cornicum vita_.

Et à cet effet il avait constaté par des procès-verbaux l'âge de divers

oiseaux doués de longévité, en prenant des mesures pour les transmettre

de mains en mains, de générations en générations, jusqu'à la fin de leur

vie. Un merle bleu, légué par lui à M. Geoffroy Saint-Hilaire, avait

déjà des miracles de vie bien prouvés.

M. Machado aimait profondément la nature; il trouvait Descartes injuste

envers les animaux. Il leur soupçonnait une âme, il attribuait même aux

oiseaux la prééminence sur l'humanité. C'est lui qui a écrit, dans ses

dispositions testamentaires, ce mot si convaincu: «On propagera ma

doctrine et on l'enseignera, mais en ayant soin de retrancher ce qui

pourrait froisser l'amour-propre des hommes.»

Digne testament de celui qui ne voulut à son enterrement que son

sansonnet, porté dans une cage par un valet de chambre!

On raille ses vues sur la couleur, c'est qu'on ignore le triomphe qu'il

eut sur ce point à la face du monde savant. Il avait dans ses volières

des oiseaux qui, tenant de Dieu le génie de Jacquard, tissaient avant

lui des pièces de soie... J'entends de petites pièces, assez grandes

cependant pour qu'on en fût confondu. Il essaya hardiment sur ce point

sa théorie des couleurs, il prit ses mesures pour se procurer d'autres

oiseaux appartenant à d'autres espèces, mais offrant avec les oiseaux

tisseurs identité de plumage et de nuances. Y chercha-t-il aussi des

ressemblances d'organisation? C'est son secret. Ce qu'il y a de certain,

c'est qu'on mit des flocons de soie à la portée des nouveaux venus et

qu'ils se mirent à tisser. Ce fut son plus beau jour, sa joie, sa croix

de Saint-Louis. Et comment douter de l'intelligence des animaux quand

tant de peuplades nègres ne savent pas compter jusqu'à dix, tandis que

les buffles de l'Egypte attelés à la meule et se sachant condamnés à

poursuivre leur pénible traction jusqu'au centième tour, s'arrêtent

d'eux-mêmes au centième!

Le dernier trait de sagacité du commandeur fut d'inviter les corbeaux du

Louvre à ses funérailles et de les y faire venir. Voici comment il s'y

prit: Il demeurait quai Voltaire depuis plusieurs années; il faisait

exposer sur son balcon, à trois heures précises, des assiettes, chargées

de viandes en menus morceaux, et les corbeaux étaient exacts à la curée.

Il lui suffit donc de prescrire à ses héritiers qu'on fît ses obsèques à

trois heures; les corbeaux du Louvre n'y manquèrent pas, et même, s'il y

voulait des êtres véritablement affligés, il y réussit à merveille, car

le repas des corbeaux n'ayant pas été servi ce jour-là, il y eut un

vacarme tout-à-fait de circonstance... _ovantes gutture corvi_. J'ai vu

des hommes sérieux, des savants, qui croyaient en savoir sur les oiseaux

à en remontrer, revenir de ces funérailles avec la stupeur d'un prodige

inexpliqué.

M. Machado a laissé un ouvrage magnifiquement édité sur les travaux qui

ont rempli sa longue vie; il y expose ses idées sur les oiseaux et sur

les grands problèmes de l'âme et de la physiologie. La _Revue

d'Édimbourg_ le citait récemment avec respect pour sa théorie sur

l'hérédité des caractères, particulièrement sur cette étrange hérédité

du suicide dans certaines familles.

Etudes sur Aristophane · 第 26 / 32 段