aussi sont prodigieuses quelquefois. Et cependant les femmes, encore
plus que les hommes, reçoivent aujourd'hui, relativement à l'antiquité,
une éducation fortement saturée de morale et de qu'en dira-t-on. Dès
l'âge où elles étaient fillettes, l'habitude du monde leur a appris à
porter le corset des bienséances. Mais, sitôt qu'elles sont seules entre
elles, et un peu intimes, comme la nature reprend ses droits! Tant il
est vrai que la vraie société et la vraie conversation, avec la mesure
et la bienséance, n'existent que quand les hommes et les femmes sont
stimulés en même temps et contenus par la présence les uns des autres.
À Athènes, les femmes, selon toute apparence, étaient exclues des
représentations comiques, du moins à l'époque d'Aristophane. La tragédie
seule leur était permise; et, tout au plus après la tragédie, le drame
de Satyres[249].
Rappelons aussi que les femmes ne figuraient pas sur la scène; c'étaient
des hommes qui jouaient tous les rôles.
L'absence des femmes, dans l'auditoire et sur la scène, explique cette
liberté, gaillarde, que rien ne contraignait.
Nos vieilles comédies gauloises avaient presque la même gaillardise, et
n'avaient pas les mêmes excuses. Jusque dans le dix-septième siècle,
Corneille et Molière sont encore bien vifs dans certains détails de
leurs comédies, quoiqu'ils se vantent à leur tour, comme Aristophane en
son temps, d'être plus châtiés, plus réservés que les poëtes
d'auparavant. Il est donc très-possible et très-croyable qu'Aristophane
ait épuré la scène, comme il s'en vante mainte fois. Et l'on ne doit pas
plus lui reprocher ce qu'il a conservé de grosse bouffonnerie, que nous
ne reprochons à Corneille et à Molière quelques derniers vestiges d'une
impureté relativement aussi choquante pour nous, et qu'ils avaient en
général contribué à faire disparaître. Lorsqu'il s'agit de décence, tout
est relatif, et on ne peut partir que d'où l'on est.
Ce qui importe, c'est que la fantaisie, même la plus libre et la plus
bouffonne, soit le vêtement de la raison. Proudhon a fort bien dit,
parlant de la littérature et de l'art, «que la fantaisie elle-même doit
toujours se ramener à l'idée.» C'était ce que voulait aussi Boileau,
écrivant dans l'_Art poétique_:
Il faut, même en chansons, du bon sens et de l'art.
Toute œuvre d'art, vraiment digne de ce nom, doit satisfaire en même
temps l'imagination et la raison. De ce côté-là, assurément, on ne
saurait rien reprocher à Aristophane, qui, sous les formes les plus
folles, a des idées si arrêtées, si obstinées même.
Ajoutons qu'elles semblent très-désintéressées, puisque souvent elles
doivent avoir été contraires à celles du plus grand nombre des
spectateurs.
La comédie est une sorte de suffrage universel, appliqué non aux
personnes, mais aux idées. Si le poëte comique doit être, comme on l'a
dit des représentants du peuple, le médecin et non le valet de
l'opinion, l'auteur des _Chevaliers_ et des _Guêpes_, il faut le
reconnaître, se conduisit en médecin, non en valet.
Reste à savoir si le médecin fut toujours aussi éclairé que courageux.
Michelet, dans la _Bible de l'humanité_, l'appelle «le grand
Aristophane.» Il fut grand, en effet, par le patriotisme, lorsqu'il
combattit de toutes ses forces cette funeste guerre du Péloponnèse.
Mais, dans les questions sociales, il manqua souvent d'élévation,
d'étendue et de sens philosophique. Il mit son imagination jeune et
charmante au service d'une cause vieillie et arriérée. Dans sa
superstition pour le passé, il tourna le dos à l'avenir. Les apôtres et
les précurseurs de cet avenir furent poursuivis incessamment de ses
injures et de ses calomnies. Si donc Aristophane est grand par son amour
de la patrie, s'il est grand aussi par sa poésie et par les merveilles
de son style, nous avons été obligés de constater que, philosophiquement
et socialement, il est petit. Esprit timoré, il a la vue courte.
Quand on le compare à Rabelais et à Molière, on trouve que ceux-ci ont
marché hardiment dans le sens du progrès futur: ils ont été vraiment les
précurseurs de l'avènement du tiers-état. Molière prend le flambeau des
mains de Rabelais et le passe à Voltaire. Aristophane arrache le
flambeau des mains de Socrate et d'Euripide, et le met sous ses pieds.
S'il montra du courage en attaquant Cléon, il ne fit voir, en diffamant
ces deux grands hommes, représentants de la philosophie de l'avenir,
qu'un esprit étroit et pusillanime; Rabelais et Molière, en déclarant la
guerre, l'un aux terribles chats-fourrés, et aux nombreux oiseaux de
l'Isle Sonnante, l'autre aux Jésuites et aux Tartuffes, font éclater un
courage héroïque que n'altère jamais aucune éclipse. Aristophane essaye
en vain de défendre et de ranimer des institutions surannées, de relever
des traditions qui s'écroulent de toutes parts. Rabelais et Molière ne
démolissent que les choses qui doivent tomber, et en édifient beaucoup
d'autres. Aristophane n'édifie rien, et attaque ceux qui édifient. Les
idées de ce grand poëte sont donc aussi faibles, la plupart du temps,
qu'obstinées. S'il est hardi, c'est seulement par l'imagination et par
la fantaisie. Ce qu'on doit admirer chez lui, c'est l'art d'animer les
idées abstraites, de leur donner la vie, le mouvement, la voix, d'en
faire des réalités, des personnes, des actions comiques.
Ces actions, sans doute, ne sont pas très-serrées; elles sont un peu
lâches et flottantes. L'art dramatique, en ce temps-là, se contentait à
peu de frais, et produisait pourtant ainsi des effets qui durent encore.
Aujourd'hui, comme on a vingt-deux siècles de plus, on est plus habile à
nouer l'intrigue, à charpenter le drame, à ménager ou plutôt à accumuler
les péripéties. Et cependant, malgré cet art et cette industrie nous ne
faisons souvent rien qui vaille. Cinq ou six auteurs dramatiques
surnagent seuls dans l'océan des platitudes. Les peintures simples et
naïves produisent encore plus d'effet que les coups de théâtre, les
ficelles et les trucs.
Ce qui manque au théâtre de notre temps, ce n'est pas l'habileté, c'est
la conviction. La comédie s'adresse aux masses, et elle est le plus
communicatif de tous les arts: elle peut donc exercer la plus grande
influence. Il faut mettre cette influence au service de la vérité et de
l'honneur.
Je sais bien que l'art est une chose et que la morale en est une autre.
La présence assidue d'une intention morale, comme le dit fort bien M.
Taine dans son _Essai sur Thackeray_, nuit au roman ainsi qu'au
romancier. Mais je ne crois pas qu'il en soit tout-à-fait de même au
théâtre. Le théâtre, comme le veut Molière et comme le voulait
Aristophane, est et doit être l'école des mœurs, non directement et par
des sermons, quoiqu'Aristophane et Molière et Corneille en aient de fort
beaux et soient de merveilleux prédicateurs, mais indirectement, par la
peinture vraie des ridicules et des vices. Le théâtre, sans doute, est
un art qui, avant tout, a pour objet de divertir, mais ensuite de
moraliser en divertissant.
D'un côté il est incontestable que l'art a en lui-même sa raison d'être,
et qu'il a pour objet direct la beauté, non l'utilité. C'est,
apparemment, ce que voulait dire la célèbre formule de _l'art pour
l'art_, qui a prêté à d'autres interprétations. De l'autre, il est
incontestable aussi que les esprits élevés et les nobles cœurs, vraiment
amis du peuple, cherchent partout l'occasion de l'instruire, de
l'éclairer, de le rendre meilleur. Tout ce qui ne porte point ce
caractère d'un généreux enseignement n'est aux yeux de ceux-là que
misère et frivolité: ce n'est pas œuvre d'homme. Or l'artiste avant tout
est homme. Il ne doit ni ne peut rester indifférent aux destinées de son
pays, aux vicissitudes sociales aux progrès de l'humanité; il ne saurait
échapper aux idées ni aux passions de son temps. Qu'il le veuille ou
non, il reçoit plus ou moins l'influence des unes et des autres; il
réagit sur elles à son tour. Si l'artiste est celui qui crée, il ne peut
créer qu'avec l'esprit de son cœur, comme dit l'Écriture, _mente cordis
sui_. Il n'y a d'artistes féconds que ceux qui ont en eux un foyer
ardent ou une source jaillissante; et ceux-là, croyez-moi, sont citoyens
d'abord, artistes après. Il faut donc que l'artiste influe sur son
époque, comme elle influe sur lui; c'est ce qui fait que l'art est
toujours, par ressemblance ou par contraste, l'expression de la société.
Aux siècles de religion et de foi, les poëtes composent des _mystères_,
dans lesquels ils développent les légendes sacrées; les architectes
élèvent des cathédrales, que les peintres et les sculpteurs remplissent
des images des saints. Dans les siècles de discipline et d'autorité la
poésie et la peinture ont un caractère réglé, noble et élevé: les
contemporains de Louis XIV, de Colbert, de Turenne et de Condé, sont
Corneille, Racine et Molière, Poussin, Lebrun et Lesueur. Louis XV et
madame de Pompadour voient fleurir Marivaux et Boucher; les grands
artistes du dix-huitième siècle, ce sont les hommes qui emploient leur
plume à attaquer et à renverser l'ancien ordre social et à déblayer le
terrain sur lequel nous essayons aujourd'hui d'édifier l'ordre nouveau.
À aucune époque, l'artiste ne peut s'empêcher d'être effet ou cause,
d'exercer ou de subir une influence, d'être chef ou soldat. Qu'il le
comprenne donc, et, renonçant à des théories ambiguës, qu'il s'associe
de tout son cœur à l'œuvre de ses contemporains. Qu'il se serve de son
génie ou de son talent pour moraliser et pour apaiser, pour répandre
l'idée du devoir, pour aider les hommes de bonne volonté à préparer,
l'avenir. Pourvu que l'utile n'exclue pas le beau, et s'y subordonne,
l'art ne peut-il, sans cesser d'être l'art, devenir un moyen d'action,
venir en aide à la morale, voire même à la politique, qui n'est que la
morale appliquée aux peuples? Dites alors que les _Philippiques_ de
Démosthènes, que les _Catilinaires_ de Cicéron, que _Don Juan_ et
_Tartuffe_, et le _Mariage de Figaro_, ne sont pas œuvres d'art: car les
_Philippiques_ ont retardé l'asservissement de la Grèce; car les
_Catilinaires_ délivrèrent Rome d'un scélérat qui voulait la détruire
par le fer et par le feu; car _Don Juan_ et _Tartuffe_ ont préparé
l'émancipation religieuse du dix-huitième siècle; car le _Mariage de
Figaro_ a été, comme le remarquait Napoléon dans ses lectures de
Sainte-Hélène, le premier coup de canon de la révolution française.
Encore une fois, pourvu que l'utilité n'exclue pas la beauté et s'y
subordonne, la condition de l'art est remplie; il faut que l'utilité
demande à la beauté non-seulement son concours, mais son secours. En un
mot, la poésie, nous disons la poésie véritable, ayant nécessairement
une influence, et ne pouvant point ne pas l'avoir si elle mérite
vraiment de s'appeler poésie, nous voulons que cette influence soit
bonne et non mauvaise, utile et non funeste. L'art doit être patriotique
en même temps qu'idéal; par là il sera tout ensemble contemporain et
éternel. Le poëte n'est pas libre, on l'a dit, _de n'être qu'un amuseur
de la foule_. Il doit l'instruire, lui enseigner ses devoirs, et lui
présenter la leçon sous une forme vivante et élevée qui fasse passer
dans les âmes, en les récréant, les impressions du vrai et du juste, du
bon et du beau. Il faut qu'il soit en même temps homme d'action et
poëte, homme d'action par sa poésie.
Diderot, qui n'est pas suspect, prétend qu'un tableau même n'est beau
que s'il instruit et élève celui qui le regarde. Et cela se rapporte
tout-à-fait à ce que La Bruyère disait d'un livre. Ainsi un tableau
même, selon ce paradoxe, devrait être moral d'intention et d'effet. Je
pense, toutefois, qu'il est nécessaire d'expliquer cette boutade de
Diderot, et je m'imagine que ce philosophe eût souscrit volontiers à la
pensée de Goethe qui admirait souvent Byron devant Eckermann, et
celui-ci lui ayant dit: «Je m'incline devant le jugement de Votre
Excellence; mais, quelque considérable et grand que soit ce poëte, je me
permets de douter que l'homme en retire un avantage marqué pour son
éducation morale proprement dite;» Goethe lui répliqua: «Et je m'inscris
en faux! La hardiesse, les témérités, le grandiose de Byron, tout cela
ne nous élève-t-il point? Il faut nous garder de ne chercher notre
culture que dans ce qui est exclusivement pur et moral... Tout ce qui
est grand contribue à notre éducation.»
C'est bien un paradoxe cependant de vouloir qu'un tableau soit une leçon
de morale. Mais sera-ce également un paradoxe de prétendre la même chose
pour toute œuvre d'art, quelle qu'elle soit? Et, par exemple, un beau
discours ayant nécessairement une influence sur les personnes qui
l'écoutent et le lisent, n'est-il pas naturel de souhaiter que cette
influence soit salutaire? Eh bien! une œuvre dramatique est un discours
aussi, un discours indirect, par plusieurs personnages, qui se parlent
entre eux pour se faire entendre au public. Donc ce discours a, comme
tout autre, une influence et un effet; mais, parce que ce discours est
indirect, l'influence salutaire, l'effet utile, enfin le résultat moral,
sont également indirects.
Il ne faut pas confondre la morale directe des philosophes et des
prédicateurs avec la morale indirecte des poëtes comiques. Les
législateurs eux-mêmes quelquefois n'ont-ils pas procédé par la voie
indirecte, tout comme les poëtes comiques? Les ilotes ivres, qu'on
faisait paraître devant les jeunes Spartiates pour les dégoûter de
l'ivresse, leur inspiraient l'amour de la sobriété. Ainsi doit faire la
comédie en nous présentant la peinture des vices.
Mais le moyen est périlleux, au dire des moralistes absolus, tels que le
sévère Bossuet, dans ses _Réflexions et Maximes sur la Comédie:_ «On
aura toujours une peine extrême, dit-il, à séparer le plaisant d'avec
l'illicite et le licencieux. C'est pourquoi on trouve ordinairement dans
les Canons ces quatre mots unis ensemble: _ludicra, jocularia, turpia,
obscena_, les discours plaisants, les discours bouffons, les discours
malhonnêtes, les discours sales: non que ces choses soient toujours
mêlées, mais à cause qu'elles se suivent si naturellement et qu'elles
ont tant d'affinité, que c'est une vaine entreprise de les vouloir
séparer.»
Loin de vouloir les séparer, Aristophane voulait les réunir. Par ses
bouffonneries excessives, il savait se faire pardonner ses hardiesses et
ses sévères parabases. L'obscénité était à la surface, la moralité au
fond.
Un tel exemple, certes, n'est pas à imiter. Et c'est un singulier
éducateur du peuple, que celui qui emploie de pareils moyens. Antoine
Arnauld, de Port-Royal, dans la Préface de son livre sur la _Fréquente
Communion_, trouvant les directeurs jésuites trop indulgents et trop
accommodants pour la foule mondaine pécheresse, se sert d'une image
jolie et juste, qui viendra ici à propos: «Un directeur, dit-il, se doit
considérer comme un homme qui est debout à l'égard d'un enfant qui est
tombé par terre; qui s'abaisse afin de le relever, mais qui ne s'abaisse
pas tellement avec lui qu'il se laisse tomber aussi.» La même
recommandation convient, sans doute, au poëte comique, et plusieurs, de
nos jours, y devraient bien songer. Je ne sais s'ils ont l'intention de
relever à la fin le public; provisoirement ils roulent avec lui dans la
fange. Les dionysies et les bacchanales durent à présent toute l'année.
Il semble que toute intention morale ait disparu. On rit aux éclats de
cette vieille formule: que le théâtre doit corriger les mœurs. On voit
bien pourtant qu'il peut les pervertir, et on use de ce pouvoir-là avec
une joie de corruption qui retourne à la barbarie.
Je ne demande pas que la comédie se fasse prêcheuse; mais enfin, quel
est le rôle que sa nature lui assigne? Sous prétexte de divertir les
hommes, la comédie leur dit gaiement leurs vérités; elle les rend
spectateurs de leurs propres sottises, les attache en se moquant d'eux;
et les force d'applaudir celui qui les démasque.
Est-ce à dire que la comédie nous corrige? Pas précisément; Le miroir
qui montre les tâches n'a pas le pouvoir de les effacer; mais du moins
il nous les fait voir, et nous donne quelque envie de les ôter.
Rarement on applique à soi-même la leçon de la comédie, mais on
l'applique à ses voisins, à ses amis.
La comédie, en combattant les vices dominants et accrédités, leur fait
perdre un peu de terrain; sans les faire disparaître complètement, car
le fond de la nature humaine est toujours le même; elle les modifie dans
la forme et les atténue quelque peu, de temps à autre. Ce n'est pas
beaucoup, mais c'est quelque chose. La vieille devise est donc toujours
vraie: _Castigat ridendo mores_.
Il faut, en un mot, que la comédie soit une partie de l'éducation
publique. Il faut qu'elle mêle son grain de bon sens à l'opinion
populaire; il faut qu'elle apporte son caillou au suffrage universel des
idées.
Aristophane est convaincu de ces principes, et les applique à sa
manière. Il voit l'affaiblissement d'Athènes; il a le pressentiment, un
peu vague sans doute, de sa déchéance. Athènes allait subir les
Spartiates et les Trente, en attendant qu'elle subît les Macédoniens.
Ceux qui, à la veille de cet avenir, regrettaient passionnément la
grandeur et l'indépendance du temps d'Eschyle n'avaient pas en cela
tout-à-fait tort; et il y avait là une légitime inspiration, soit de
poésie, soit de satire. Le tort était de confondre avec les abaissements
d'Athènes ce qui était au contraire la consolation et la compensation de
ces abaissements; le tort était de ne pas voir que Socrate (et Platon
après Socrate) serait précisément la grande gloire qui resterait après
que celle de Marathon serait finie; le tort était aussi d'attaquer à
tout propos non-seulement la démagogie, mais la démocratie elle-même.
En effet, comme le dit éloquemment M. Havet, «le mépris de la
démocratie, c'est au fond le mépris de l'humanité. C'est un juste
dédain, je l'avoue, que celui qu'inspirent à une raison droite et à une
âme élevée les excès de sottise ou de bassesse dont les hommes peuvent
se montrer capables: déplorable suite des misères trop souvent attachées
à la condition humaine, et la pire sans doute de ces misères; mais ce
sentiment n'est pur qu'autant qu'il demeure exempt de deux vices: le
désespoir et l'orgueil. Il faut conserver le respect des bons instincts
de la nature humaine avec le dégoût des mauvais, et ne pas oublier que
ce qui s'est fait, après tout, de bien ou de beau dans le monde, s'est
fait par les hommes, ainsi que le mal; que le bien même est, plus que le
mal, leur ouvrage, puisqu'ils n'ont pu le faire qu'en s'efforçant et en
luttant, tandis que, pour le mal, ils n'ont eu qu'à se laisser aller aux
forces de toute espèce qui les entraînent; qu'enfin cette somme du bien,
si pitoyablement petite qu'elle soit, s'augmente pourtant avec les
siècles, pendant que celle du mal diminue. Mais surtout que le
philosophe se garde de prétendre assigner la sagesse aux uns et la
déraison aux autres, imputer le mal au grand nombre, dont il se sépare,
et faire honneur du bien à une élite, où il se marque sa place. Qu'il ne
dise pas comme les stoïciens: Voilà les fous, et je suis le sage! Qu'il
ne compare pas, comme Platon[250], la multitude qui l'entoure à une
troupe de bêtes féroces au milieu desquelles un homme est tombé:
comparaison aveugle autant que superbe, puisqu'elle méconnaît tout
ensemble et la bête que le plus sage entend gronder au dedans de lui
quand il prête l'oreille, et le cri de l'âme humaine, qui s'élève
parfois si noble et si pur du fond de la foule. La science même, la plus
légitime des aristocraties, n'emporte pourtant pas avec elle la sagesse,
et encore moins la vertu. Le plus grossier peut monter bien haut, le
plus raffiné peut tomber bien bas. Cet homme que vous dédaignez, il vous
vaut déjà par certains côtés, il vaut mieux peut-être; et, si par
d'autres il vous est inférieur encore aujourd'hui, il doit vous
atteindre demain; car ce doit être précisément le bienfait de votre
philosophie, de l'élever où vous êtes arrivé déjà. Qui méprise la
multitude méprise la raison elle-même, puisqu'il la croit impuissante à
se communiquer et à se faire entendre; mais, au contraire, il n'y a de
vraie philosophie que celle qui se sait faite pour tous, et qui professe
que tous sont faits pour la vérité, même la plus haute, et doivent en
avoir leur part, comme du soleil[251].»
Une distinction, toutefois, me semble nécessaire: Cette humanité qui,
par ses efforts, accroît peu à peu la somme du bien et diminue celle du
mal, se compose, si l'on y regarde, de minorités successives, entraînées
par quelques individus puissants: philosophes, savants, artistes,
orateurs, capitalistes, industriels. Et ce sont ces minorités
successives qui, à la longue, forment la majorité totale.
Loin que le nombre seul des voix, à un moment donné, sur telle ou telle
question, scientifique, philosophique, ou politique, soit un signe de
vérité, beaucoup de bons esprits ont cru et l'expérience a fait voir que
le plus grand nombre se trompait souvent.
Lorsque les hommes sont partagés sur une question, qui donc les
départagera? Nous ne sommes plus au temps des oracles; encore moins au
temps où les dieux descendaient sur la terre pour nous parler. Or, faute
d'un dieu qui vienne ainsi nous dire: «Dans la question qui vous divise,
c'est la minorité qui a raison, et la majorité qui a tort,» on est bien
obligé, pour en finir, de supposer que c'est le plus grand nombre qui
voit juste, quoique cela ne soit pas du tout certain.
Au fond, la seule chose équitable dans ce parti qu'on est forcé de
prendre, c'est de ne pas vouloir sacrifier le plus grand nombre au plus
petit. On présume, au surplus, que la majorité, représentant les
intérêts les plus nombreux, a par cela même le plus de lumières. Mais la
conclusion n'est pas nécessaire: on peut être le plus intéressé à voir
très-clair, et n'y voir goutte.
Ce qu'on nomme le suffrage universel, fût-il vraiment
universel,--c'est-à-dire admît-il non-seulement les hommes, qui sont à
peine un tiers de la population, mais aussi les femmes et les
enfants,--ceux-ci représentés, comme lorsqu'il s'agit de fortune et de
propriété, par leurs tuteurs ou curateurs,--même alors, ce suffrage-là
ne serait encore, après tout, qu'une probabilité accrue.
Toujours y aurait-il à trouver un ressort qui complétât encore cette
machine, pour permettre à l'opinion des minorités de se faire jour. Car,
s'il est nécessaire de faire passer le grand nombre avant le petit, il
est équitable que le petit puisse passer du moins après le grand et être
compté pour quelque chose. Entre toutes les oppressions brutales, celle
des minorités ou des individus sous le poids du grand nombre pur et
simple, ne serait pas la moins odieuse ni la moins révoltante aux yeux
de la raison et de la justice. Le grand nombre, en tant que grand
nombre, représente seulement la force, non le droit: il n'est le droit
que par convention et faute de pouvoir sortir autrement des différends
qui partagent les hommes. Mais souvent les minorités portent en elles la
vérité future, et sont les éléments épars et successifs de cette
majorité finale, progressive, indéfiniment croissante, qu'on appelle
démocratie et humanité.
Comme le progrès de tous, hâté par quelques-uns, suscite peu à peu un
plus grand nombre d'individus puissamment doués, incessantes recrues
pour les minorités qui par là grossissent toujours, il en résulte que le
nombre des sots va diminuant de plus en plus dans les majorités
régnantes, qui ainsi se rapprochent indéfiniment du droit et de la
vérité, et tendent à avoir raison, de plus en plus, autrement que par le
poids du nombre. Il est donc assuré que les majorités seront de moins en
moins bêtes et lâches. C'est le progrès, effet et cause tour à tour, se
multipliant par lui-même, à l'infini.
APPENDICE.
I
THÉÔRICON, OU FONDS DESTINÉS AUX FÊTES.
M. Grote, dans son _Histoire de la Grèce_, élucide ainsi ce point: