son côté, au moment même où il vient de faire de larges emprunts à
Guillen de Castro:
Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée!
De nos jours on y met moins de naïveté, plus de modestie ou
d'hypocrisie: vous voyez le moi le plus colossal s'effondrer en
humilités, plus maladroites que la vanterie.
* * * * *
Suit, dans la strophe, une invocation à Jupiter, à Neptune, à l'Éther,
au Soleil; et, plus bas, dans l'antistrophe, une autre à Phébus, à
Minerve, à Bacchus.--On voit là manifestement que la parabase ne tenait
pas à la pièce, puisque c'est ici le chœur des Nuées qui parle, et qu'on
les entend invoquer ces mêmes divinités qu'elles ont détrônées et
qu'elles prétendent remplacer, dans le courant de la comédie.
Supposera-t-on que le demi-chœur, qui adresse ces invocations aux dieux,
était peut-être séparé du chœur principal des Nuées et ne portait pas
leur costume? Rien ne l'indique, et cela n'est pas probable.
Non: cette contradiction, sans doute, ne frappait pas l'esprit des
spectateurs. L'usage était qu'à tel endroit de la comédie il y eût une
invocation aux divinités: l'invocation arrivait à sa place ordinaire,
sans qu'on y fit autrement attention, et sans qu'on songeât, dans ce
moment-là, à l'idée de la pièce, contradictoire ou non avec cette forme
usitée.
Et pourtant, dans l'épirrhème qui suit la strophe, et dans
l'antépirrhème, qui suit l'antistrophe, le poëte reprend sa
fiction,--pour la quitter de nouveau et la reprendre encore.
Les Nuées se plaignent aux Athéniens de leur ingratitude envers elles,
et de ce qu'ils ne tiennent pas compte de leurs avertissements, de leurs
présages. «Aussi dit-on que la folie préside à vos conseils, mais que
les dieux font tourner à bien toutes les fautes que vous commettez.»
Enfin elles se font les interprètes des plaintes de la Lune. On venait
de réformer le calendrier, et il en était résulté quelque confusion dans
le retour des fêtes et des cérémonies religieuses.
Comme nous nous disposions à venir ici, la Lune nous a abordées et
nous a chargées d'abord de souhaiter joie et bonheur aux Athéniens
et à leurs alliés; puis elle nous a dit qu'elle était en colère, et
que vous la traitiez fort mal, elle qui vous rend à tous de
signalés services, non en belles paroles, mais en réalité.
Premièrement, chaque mois, vous épargnez, grâce à elle, une drachme
au moins de lumière; car, le soir, en sortant, chacun dit à
l'esclave: «Garçon, n'achète pas de torche, il fait un beau clair
de lune.» Sans compter mille autres bienfaits. Et vous, voilà que
vous bouleversez les jours et les nuits, et que vous mettez tout
sens dessus dessous; de sorte que les dieux s'en prennent à la Lune
toutes les fois qu'ils rentrent à la maison frustrés du festin et
du sacrifice sur lesquels ils comptaient d'après l'almanach.
Lorsque vous devriez sacrifier, vous êtes occupés à donner la
question ou à rendre la justice. Ou bien, lorsque là-haut c'est
jour de jeûne, pour la mort de Memnon ou de Sarpédon[236], vous
autres vous vous livrez aux libations et aux rires...
Ainsi, une fois admise la fiction des Nuées, le poëte en tire tout le
parti possible, et groupe alentour tout ce qui s'y rapporte.--De même
dans _les Guêpes_ et dans _les Oiseaux_.
Outre la parabase proprement dite, cinq cents vers plus loin, la Nuée en
chef adresse encore la parole aux spectateurs:
Juges, nous allons vous dire ce que vous gagnerez à nous décerner
la couronne comme l'exige l'équité. Lorsque vous voudrez, au
printemps, donner à vos champs une première façon, nous ferons
tomber la pluie pour vous d'abord; les autres attendront. Puis nous
veillerons sur vos blés et sur vos ceps; ils n'auront à craindre
l'excès ni de la chaleur ni de l'humidité. Mais, si quelque mortel
refuse de nous rendre les honneurs qui nous sont dus, à nous
déesses, qu'il songe aux maux dont nous l'accablerons: pour lui, ni
vin, ni récolte quelconque. Nos terribles frondes raseront ses
plants nouveaux d'oliviers et de vignes. Si nous le voyons préparer
des briques, nous pleuvrons sur elles. Nous casserons avec nos
balles de grêle toutes les tuiles de son toit. S'il s'agit de noces
pour lui-même, ou pour quelqu'un de ses parents ou amis, nous
pleuvrons pendant toute la nuit[237]. Si bien qu'alors peut-être il
aimerait mieux habiter l'Égypte que d'avoir rendu cet inique
jugement.
Telle est la double réclamation que le poëte crut devoir faire en faveur
de sa comédie, dans cette comédie même, remaniée en vue d'une seconde
représentation.
* * * * *
Mais, sans attendre l'occasion lointaine et incertaine d'une
représentation nouvelle, il se hâta, dès l'année qui suivit la première
représentation des _Nuées_, de faire entendre déjà une protestation dans
la parabase des _Guêpes_.
C'est le chœur des Guêpes qui parle, c'est-à-dire la Guêpe en chef:
Et vous, en attendant, ô myriades innombrables, gardez-vous de
laisser tomber à terre les sages conseils que l'on va vous donner:
ce serait le fait de spectateurs sans esprit, et non d'un tel
auditoire.
Peuples, prêtez-nous donc votre attention, si vous aimez un langage
sincère. Le poète veut vous adresser des reproches. Il a, dit-il, à
se plaindre de vous, lui qui si souvent vous prouva son zèle,
d'abord sans se nommer, donnant ses comédies sous le nom
d'autrui;... puis affrontant lui-même, à visage découvert, les
périls de la lutte, et de sa propre main lâchant la bride à ses
Muses. Comblé de succès et de gloire plus qu'aucun de vos poëtes,
il ne croit pas avoir atteint la perfection; on ne le voit pas,
gonflé d'orgueil, parcourir les palestres, séduire les jeunes
gens,... faire de ses Muses des entremetteuses. La première fois
qu'il parut sur le théâtre, ce n'est pas à des hommes qu'il
s'attaqua; avec un courage d'Hercule, il osa combattre des monstres
affreux, assaillir cette bête aux mâchoires effroyables (_Cléon_),
dont les yeux dardaient des éclairs terribles, comme ceux de Cynna
(_courtisane_). Cent têtes de flatteurs infâmes, en cercle autour
de lui, le léchaient. Il avait la voix d'un torrent enfantant la
dévastation, l'odeur d'un phoque[238]... À la vue de ce monstre
horrible, le poëte ne trembla pas... Aujourd'hui encore, il combat
pour vous... Et vous, ayant trouvé un tel dompteur de monstres pour
purifier ce pays, vous ne l'avez pas soutenu! vous l'avez trahi,
l'an dernier, lorsqu'il semait les idées les plus neuves, qui,
faute d'avoir été saisies, n'ont pu germer dans vos esprits. Il
jure cependant sur l'autel de Dionysos que l'on n'ouït jamais de
meilleurs vers comiques. La honte est donc pour vous qui ne les
avez pas goûtés tout de suite; mais le poëte n'en est pas amoindri
dans l'estime des gens de goût, quoiqu'en tournant la borne et
passant ses rivaux il ait brisé son espérance.
À l'avenir, mes amis, sachez mieux distinguer et accueillir ceux de
vos poëtes qui cherchent et trouvent des idées nouvelles. Ne
laissez pas se perdre leurs pensées; serrez-les dans vos coffres,
comme un fruit odorant. Si vous le faites, vos vêtements
exhaleront, toute l'année, un parfum de sagesse...
Quelle fraîche et neuve poésie! Quelle succession d'images vives et
naturelles! Quelle abondance de métaphores aisées, transparentes,
gracieuses! Et comme ces tours spirituels et piquants font accepter la
réclamation et même l'orgueil du poëte! Otez tout cet esprit, toute
cette poésie, il restera, quoi? un Oronte, un versificateur infatué,
répliquant à son juge avec dépit:
Et moi, je vous soutiens que mes vers sont fort bons
Mais avec quel art, ici, le poëte rappelle ses exploits, ses services, y
oppose les griefs qu'il croit avoir! Avec quelle naïveté bien jouée il
développe tous ses avantages! et comme il égaye cette réclamation par
toutes sortes de détails de mœurs du temps, dont nous avons dû élaguer
plusieurs à cause de leur vivacité. Mais cette vivacité même, avec la
variété des figures, le naturel du tour et la légèreté, enfin la grâce
incomparable, mettait en joie tout le public athénien.
Le poëte, déjà, avait cause gagnée. Qu'était-ce lorsque aussitôt après,
ramenant les souvenirs patriotiques, les éternels sujets d'orgueil
d'Athènes, les villes enlevées aux Mèdes, les victoires de Samos,
Lesbos, Naxos, Paros, il en venait à faire le portrait des Guêpes
attiques, que j'ai cité dans l'analyse de la pièce, et où la satire et
l'éloge des Athéniens sont mêlés si subtilement.
Il sait qu'en leur rappelant leurs conquêtes il conquerra, lui, le droit
de tout dire, et fera pardonner, applaudir son audace.
* * * * *
À cette éclatante parabase il ajoute, cent cinquante vers plus loin, un
petit intermède satirique sur divers contemporains, avares et parasites,
ou débauchés, et à la fin vient le passage suivant, assez curieux, parce
que l'on y voit comme quoi Aristophane qui vient encore de vomir feux et
flammes contre Cléon, du moins rétrospectivement, n'avait pas cependant
toujours rompu en visière au puissant démagogue, mais avait su plier
quelquefois devant lui, lorsque les circonstances l'y forçaient:
Il y a des gens qui ont dit que je m'étais réconcilié avec Cléon.
Voici le fait: Cléon me harcelait et s'acharnait sur moi, me
faisait des misères; et le public, pendant qu'on m'écorchait, riait
de me voir jeter les hauts cris, sans souci de mon mal, attendant
seulement si, foulé de la sorte, je ne lâcherais pas, pour riposte,
quelques invectives. Ce que voyant, je fis un peu le singe. Mais,
après cela, l'échalas trompa la vigne, et patatra!
Il y a là, je trouve, un certain cynisme. Ce passage contraste
étrangement avec les vanteries de tout à l'heure. Voilà le pourfendeur
de monstres qui avoue qu'il a fait le singe. Cela me gâte un peu ses
tirades bravaches. On a même quelque étonnement de rencontrer ces deux
morceaux dans la même comédie, à cent cinquante vers l'un de l'autre,
c'est-à-dire à une demi-heure de distance environ. Il est vrai que
l'édition de Dindorf met, immédiatement, avant ce curieux passage, une
ligne d'étoiles qui indique une lacune dans le texte tel qu'il nous est
parvenu: l'intervalle entre l'un et l'autre morceau pouvait donc être un
peu plus grand, dans le texte complet d'Aristophane; mais, cela ne
diminuerait toujours pas beaucoup l'étonnement d'un aveu dont
l'ingénuité ressemble fort à de l'effronterie. La guerre politique a
peut-être parfois de ces nécessités; mais on a mauvais air à insulter
encore un ennemi devant lequel on s'est courbé, et qui peut nous rendre
mépris pour mépris. Au contraire, il est consolant d'avoir toujours le
droit de lui cracher au visage sans baisser les yeux.
* * * * *
Ce violent portrait de Cléon se trouve reproduit dans la parabase de _la
Paix_, avec les mêmes vanteries, qu'on ne s'attendrait guère pourtant à
rencontrer là, après le début de cette parabase, qui commence ainsi:
Un poëte qui se vanterait lui-même dans les anapestes qu'il adresse
aux spectateurs mériterait d'être fouetté de verges...
Mais, après cet exorde, voici la fin de la phrase:
Cependant, s'il est juste, ô fille de Jupiter, que le meilleur
poëte comique soit aussi le plus honoré, le nôtre, certes, a droit
à la plus grande gloire.
Cela dit, il vante de nouveau la délicatesse de ses plaisanteries, bien
supérieures à celles de ses rivaux; il énumère celles-ci ironiquement,
et raillant maint effet comique usé, tire de cela même un effet neuf;
puis jette en passant cette brillante image:
Après nous avoir délivrés de ces inepties assommantes, de ces
ignobles bouffonneries, notre poëte a créé un grand art, pareil à
un édifice aux tours élevées, construit de grandes pensées et de
beaux vers et de plaisanteries qu'on ne ramasse pas dans les
carrefours.
Il rappelle encore la hardiesse de ses attaques, et c'est là que
revient, interpolée peut-être, la peinture du monstre terrible qu'il a
le premier osé affronter. Les termes, les métaphores, les vers sont les
mêmes. Est-ce le poëte qui s'est répété avec complaisance? Est-ce un
rapprochement fait par un copiste sur un manuscrit et qui aura passé de
la marge dans le texte, à une copie nouvelle? Je ne sais.
Résumant tout en quelques mots, il se félicite d'avoir fait «peu de
chagrin, beaucoup de plaisir et toujours son devoir.» Puis il injurie
encore quelques individus pour finir: «Muse, inonde-les d'un large
crachat, et célèbre gaiement avec moi cette fête.»
* * * * *
De la parabase des _Oiseaux_ nous avons cité un charmant passage, quand
nous ayons analysé la pièce: ils comparent leur félicité au sort des
malheureux humains; ils montrent, par les traditions mythologiques, que
les oiseaux, fils de l'Amour, sont plus anciens que tous les autres
êtres mortels et même que tous les autres dieux. Ils rendent déjà aux
hommes mille services; mais, que les hommes les prennent pour leurs
divinités, ils en recevront des biens sans nombre. Puis, les oiseaux
prouvent plaisamment combien il serait avantageux pour les hommes de
devenir oiseaux et d'avoir des ailes:
Rien n'est plus utile ni plus agréable que d'avoir des ailes.
Supposons un spectateur qui, mourant de faim, s'ennuie aux chœurs
des tragiques: s'il avait des ailes, il s'envolerait, irait dîner à
la maison, puis reviendrait, le ventre plein. Un Patroclidès,
pressé d'un besoin, ne salirait pas son manteau: il pourrait
s'envoler, se soulager, reprendre haleine, et revenir. Si l'un de
vous, n'importe qui, avait une liaison avec la femme d'un autre, et
qu'il aperçût ici le mari sur les bancs des sénateurs, il prendrait
son vol, verrait sa maîtresse, et vite reviendrait prendre ici sa
place. Vous voyez combien il est précieux d'avoir des ailes!...
Une idée analogue, mais avec un sentiment bien plus délicat, se trouve
dans ce joli couplet d'une vieille chanson du seizième siècle,
recueillie parmi les œuvres musicales de Janequin:
Pleust à Dieu que feusse arondelle!
O le grand plaisir que j'auroys
À voler aussi fort comme elle!
Bien loing d'ici tost je seroys:
Vers mon ami je m'en iroys,
Feust-il au plus haut d'une tour!
Et, en le baisant, lui diroys:
Voici l'aronde de retour!
Outre la parabase proprement dite, il y a, çà et là, dans la comédie des
_Oiseaux_, comme dans plusieurs autres, maint passage satirique, à
l'adresse de tel ou tel; celui-ci par exemple, où le poëte attaque, non
pas pour la première fois, le délateur et poltron Cléonyme:
LE CHŒUR.
J'ai vu, en parcourant les airs, bien des choses nouvelles,
étranges, incroyables: il existe un arbre exotique, nommé Cléonyme,
d'une espèce bizarre: il est grand et mou, il n'a pas de cœur, et
n'est bon à rien. Au printemps, en guise de bourgeons, il pousse
des calomnies; à l'automne, il jonche le sol, non de feuilles, mais
de boucliers.
_Lysistrata_ n'a point de parabase, soit que le poëte n'ait pas toujours
usé de son droit, soit que le temps ait mutilé cette pièce.
* * * * *
Dans la parabase des _Femmes aux fêtes de Cérès_, les femmes font leur
propre apologie: elles réfutent les médisances injurieuses ou les
calomnies d'Euripide et des hommes en général.
Il va sans dire que le poëte comique, dans le discours qu'il prête aux
femmes, leur fait débiter plus de drôleries que de bonnes raisons. À
peine quelques traits demi-sérieux se mêlent aux sophismes plaisants,
vers la fin du plaidoyer. Les femmes, usant de représailles, énumèrent
indirectement les méfaits des hommes, et, par ce tour, la satire fait
coup double:
On ne voit pas, disent-elles, de femme, ayant volé cinquante talents à
l'État, parcourir la ville sur un char magnifique; notre plus grand
larcin, c'est une mesure de blé que nous dérobons à notre mari, et
encore la lui rendons-nous le même jour. Mais nous pourrions désigner
parmi vous (_cela s'adresse aux spectateurs_) plusieurs qui font la même
chose, et qui, par-dessus le marché, sont gourmands plus que nous,
écornifleurs, voleurs--d'habits, de viandes, d'esclaves même!--Les
hommes savent-ils, comme nous, conserver l'héritage et le ménage? Nous
avons toujours nos bobines, nos navettes, nos corbeilles, nos parasols;
tandis que beaucoup d'entre vous ont perdu le bois de leurs lances avec
le fer, et que tant d'autres ont jeté leur bouclier sur le champ de
bataille!
Il y a bien des reproches que nous aurions le droit d'adresser aux
hommes. Voici le plus grave: c'est que la femme qui a donné le jour à un
citoyen utile, taxiarque ou stratège[239], devrait recevoir quelque
distinction; on devrait lui réserver une place d'honneur dans les
Sthénies, les Scires[240], et les autres fêtes que nous célébrons. Celle
qui aurait donné le jour à un homme lâche et bon à rien, mauvais
triérarque, pilote inhabile, s'assiérait, la tête rasée, derrière la
mère du bon citoyen...
Aristophane veut donc que les honneurs publics accordés aux pères des
grands hommes, le soient également à leurs mères. C'est là une juste et
noble idée!
* * * * *
La parabase des _Grenouilles_ est ce qui fit redemander la pièce.
Du vers 354 au vers 369, il y a déjà, en quelque sorte, un commencement
de parabase, et par les idées et par le mètre. C'est le chœur des
Initiés qui parle:
... Qu'ils se retirent ceux qui se plaisent à des propos bouffons et à
des plaisanteries déplacées; ceux qui, au lieu d'apaiser une sédition
funeste et d'entretenir la bienveillance parmi leurs concitoyens,
excitent et attisent la discorde dans leur intérêt personnel; qui,
placés à la tête d'une ville en proie aux orages, se laissent corrompre
par des présents, livrent une forteresse ou des vaisseaux; ou bien,
comme Thorycion, ce misérable percepteur, envoient d'Égine à Épidaure
des marchandises prohibées, du cuir, du lin, de la poix; ou qui
conseillent de prêter de l'argent aux ennemis pour construire des
vaisseaux[241]; ou qui souillent les images d'Hécate, en chantant
quelque dithyrambe[242]. Loin d'ici l'orateur qui rogne le salaire des
poëtes parce qu'il a été raillé sur la scène dans les fêtes nationales
de Dionysos!...
Ce n'est là qu'une sorte de prélude à la parabase, mêlé à ces passages
d'une poésie exquise: «Éveille la flamme des torches...»--«Allons à
présent dans les prés fleuris...» La vraie parabase de la pièce arrive
au vers 686.
C'est toujours le chœur des Initiés qui parle; car, ainsi qu'on l'a
remarqué, celui que chantent les Grenouilles, une centaine de vers plus
haut, et qu'elles faisaient entendre peut-être sans se montrer, n'est
qu'épisodique et accessoire dans la pièce, quoiqu'il lui donne son
nom.--Le chef des Initiés s'exprime en ces termes:
Il convient au chœur sacré de donner à la cité d'utiles conseils. Je
demande d'abord qu'on rétablisse l'égalité entre les citoyens, et que
nul ne puisse être inquiété. S'il en est que les artifices de
Phrynichos[243] aient entraînés à quelque faute, permettons-leur de
présenter leurs excuses, et oublions ces anciennes erreurs. Et qu'ainsi
il n'y ait pas à Athènes un seul citoyen privé de ses droits. Autrement,
ne serait-ce pas une indignité de voir les esclaves devenus maîtres, et
traités comme les Platéens[244], pour s'être trouvés une fois à un
combat naval[245]? Non que je blâme cette mesure, je l'approuve, au
contraire: c'est tout ce que vous avez fait de sensé. Mais ces citoyens
qui tant de fois, eux et leurs pères, combattirent avec vous, et qui
vous sont unis par les liens du sang, n'est-il pas juste que leur prière
obtienne le pardon de leur unique faute? Renoncez à votre colère, vous
qui êtes sages par nature; et que tous ceux qui ont combattu ensemble
sur les galères d'Athènes vivent en frères et jouissent des mêmes
droits...
On croit que le poëte, dans ce passage, demande l'amnistie pour les
généraux qui s'étaient soustraits à la condamnation prononcée contre eux
au sujet de l'affaire des Arginuses. Le magnanime Socrate seul, sur le
moment même, s'était levé contre ce rigoureux décret; Aristophane essaye
ici de le faire rapporter: il se rencontre avec la généreuse pensée de
l'homme calomnié par lui dans _les Nuées_.
* * * * *
Après quelques autres détails, le chœur des Initiés termine par cette
comparaison, qui plut aux spectateurs:
Nous avons souvent remarqué, dans cette ville, qu'on en use à l'égard
des honnêtes gens comme à l'égard de l'ancienne monnaie. Elle est d'un
excellent titre, la plus belle de toutes, la seule bien frappée et qui
sonne bien, la seule qui ait cours partout, chez les Grecs et chez les
Barbares; cependant, au lieu de nous en servir, nous préférons ces
méchantes pièces de cuivre nouvellement frappées et de mauvais aloi. De
même, les citoyens que nous savons bien nés, modestes, justes, honnêtes
gens, habiles aux exercices de la palestre, à la musique, à la danse,
nous les dédaignons; tandis que nous trouvons bons à tous les emplois
les derniers venus, des fronts d'airain, des étrangers, des chenapans de
père en fils, dont la ville autrefois n'eût pas même voulu pour victimes
expiatoires. O insensés, changez donc de méthode, et faites donc usage
des gens de bien. Alors, si vous réussissez, ce sera justice; ou, si la
fortune vous trahit, les sages vous loueront du moins d'être tombés avec
honneur.
Laissons de côté l'idée, qui, au fond, est comme toujours d'un esprit
attardé, exclusivement épris de l'ancien régime, des vieilles choses et
des vieilles gens, ennemi des hommes nouveaux; mais comme l'image est
charmante, joliment tournée, neuve et bien frappée!
* * * * *
Il n'y a point de parabase dans _les Femmes à l'Assemblée_. Nous avons
expliqué pourquoi: la pièce fut représentée en 393 ou 392 avant notre
ère. Or, c'était onze ou douze années auparavant, l'an 404, lors de la
prise d'Athènes par Lysandre et de l'établissement du gouvernement des
Trente sur les ruines de la démocratie, qu'avait paru le décret qui
interdisait de désigner par son nom aucune personne vivante et de faire
usage de la parabase.
Toutefois la première partie du discours de Praxagora en tient lieu
jusqu'à un certain point, quoiqu'il soit Bien entendu que la parabase
proprement dite n'est jamais faite que par le chœur.
Au vers 728, le chœur manque.
* * * * *
Il n'y a pas non plus de parabase dans la comédie de _Plutus_. Et toute
la partie lyrique du chœur a été supprimée: on le voit par sept lacunes.
Il n'en reste que la partie dialogique, c'est-à-dire celle où le chœur
s'entretient avec les personnages de la pièce, et où le chœur, pour
ainsi parler, n'est plus le chœur.
C'est que cette comédie, donnée pour la première fois en 409, cinq ans
avant le décret, fut reprise vingt ans plus tard, avec les changements
nécessaires. Il est probable qu'à la première représentation elle ne
manquait point de parabase; lorsqu'elle fut reprise, la loi ne
permettait plus qu'elle en eût.
Nous avons dit que cette pièce est le seul exemple qui nous soit parvenu
de ce qu'on nomme la comédie _moyenne_, transition entre l'_ancienne_ et
la _nouvelle_.
Les personnalités y sont moins nombreuses et moins vives que dans aucun
autre ouvrage d'Aristophane: encore peut-on croire qu'elles sont des
restes de la première édition qui ont été remêlés dans la seconde, après
la représentation amendée de celle-ci.
Le _Plutus_ est la dernière pièce que le vieux poëte ait fait jouer
lui-même; car, les deux autres qu'il composa encore ensuite, le
_Coccalos_ et l'_Æolosicon_, il les fit donner par son fils Araros.
La comédie _moyenne_, cependant, conserva non la parabase, mais les
chœurs: seulement elle en ôta ce qu'il y avait de trop fantastique dans
la forme, de trop satirique dans l'esprit.
La comédie _nouvelle_ les perdit entièrement.
* * * * *
Ainsi, en résumé, la comédie _ancienne_, née de la démocratie et sa plus
vivante image, en suit la fortune: elle fleurit et meurt avec elle.
N'y eût-il pas eu de décret, les Trente étant les maîtres, le peuple
anéanti n'aurait pu soutenir les poëtes comiques qui auraient osé les
railler. La parabase n'était plus possible. En outre il n'y avait plus
d'argent pour les chorégies, les citoyens aisés n'ayant, depuis la chute
de la démocratie, aucun intérêt de popularité et d'ambition à prendre
des fonctions si onéreuses.
La parabase tomba donc en même temps que la démocratie, comme le fruit
avec l'arbre.
* * * * *