La parabase, qui formait une marche du chœur au milieu de la comédie,

est évidemment sortie de ces cortéges phalliques qui avaient été

l'origine de tout le drame: elle est l'élément primitif de la comédie,

développée et devenue œuvre d'art. Le chœur qui, jusqu'au moment de la

parabase, a eu sa position entre la scène et la thymélè[222], le visage

tourné vers la scène, fait un mouvement et _passe_ en rang _le long_ du

théâtre, dans le sens le plus étroit du mot, c'est-à-dire devant les

bancs des spectateurs. Telle est la vraie _parabase_[223], accompagnée

d'un chant qui consiste généralement en tétramètres anapestiques,

parfois aussi en autres vers longs. Elle commence par une petite chanson

d'ouverture en anapestes ou en trochées, que l'on appelle _commation_

(petit morceau), et elle finit par un système très-étendu d'anapestes,

que l'on appelait, à cause de sa longueur qui épuisait l'haleine, le

_pnigos_, quelquefois aussi le _macron_ (grand ou long).

Dans cette parabase, le poëte fait parler le chœur de ses propres

affaires poétiques, de l'intention de ses ouvrages, des mérites qu'il a

acquis envers l'État, de ses rapports avec ses rivaux, etc.

Vient ensuite, si la parabase, dans le sens le plus étendu du mot, est

complète, une seconde partie qui constitue la chose principale, et dont

les anapestes ne forment que la marche d'introduction. Le chœur chante

un poëme lyrique, la plupart du temps un chant de louange adressé à

quelque dieu[224], et débite ensuite en vers trochaïques, qui sont

généralement au nombre de seize, quelque grief plaisant, des reproches à

la ville, une saillie spirituelle contre le peuple, toutes choses qui

ont un rapport plus ou moins éloigné avec le thème de la pièce entière:

on l'appelle l'_épirrhème_, c'est-à-dire ce qui est dit en sus.

Les deux parties, la strophe lyrique et l'épirrhème, se répètent, à la

manière des antistrophes. Le morceau lyrique et son antistrophe sont

évidemment nés du vieux chant phallique, tandis que l'épirrhème et

l'antépirrhème ne sont autres que les plaisanteries proférées autrefois

par le chœur ambulant contre le premier venu des passants. Il était

naturel, dès que la parabase devint comme le centre de la comédie, que,

à la place de ces railleries contre des individus, on mît une pensée

plus importante, intéressante pour la ville entière, tandis que les

moqueries contre tel ou tel spectateur pouvaient toujours, conformément

à la nature primitive de la comédie, être placées dans la bouche du

chœur, à n'importe quel endroit de la pièce et sans égard aucun au sujet

et à la cohérence de cette pièce[225].

La parabase ne peut, évidemment, avoir lieu que dans une pause

principale: car elle interrompt complètement l'action du drame comique.

Aristophane aime à la placer là où l'action, après toutes sortes

d'arrêts et de retards, est arrivée au point où le fait principal va se

produire, où il va se décider si le but poursuivi est atteint ou non.

Cependant, avec la grande liberté que la comédie s'arroge dans l'emploi

de toutes ses formes, elle peut aussi diviser en deux la parabase, en

séparant la partie principale de la marche anapestique du chœur[226], ou

bien faire succéder à la première parabase une seconde, sans la marche

anapestique cependant, afin d'indiquer un second point critique de

l'action[227]. La parabase enfin peut manquer complètement. C'est ainsi

qu'Aristophane a entièrement supprimé cette apostrophe au public dans sa

_Lysistrata_, où un double chœur de femmes et de vieillards débite tant

de chansons originales d'une exécution ingénieuse[228].

Pour caractériser la danse du chœur comique, il suffit de rappeler que

c'était le _cordax_, genre de danse que nul Athénien, à moins d'être

sous le masque et d'avoir bu, n'aurait pu exécuter sans s'attirer la

réputation d'une insolence et d'une impudence excessives. Aussi

Aristophane se vante-t-il dans ses _Nuées_,--qui, malgré toutes les

scènes burlesques, prétendent cependant à un comique plus noble que

celui des autres pièces,--de n'y pas laisser danser le _cordax_, et

d'avoir supprimé certaines inconvenances de costume[229].

On voit donc que la comédie, par sa forme extérieure, avait tous les

caractères de la farce, où l'expansion de la nature sensuelle et presque

bestiale de l'homme n'était pas seulement permise, où elle était une

règle et une loi. Il n'en faut que plus admirer l'esprit élevé, la

dignité morale que les grands comiques surent inspirer à ce jeu folâtre,

sans en détruire le caractère fondamental. Il y a plus: lorsque l'on

compare à cette comédie _ancienne_ la forme plus récente de la _moyenne_

comédie et de la _nouvelle_ qui nous est mieux connue et qui, sous un

extérieur beaucoup plus décent, prêche une morale bien autrement

relâchée, lorsqu'on songe en même temps à certains phénomènes de la

littérature moderne, on est presque tenté de croire que ce comique

grossier qui ne voile rien et qui, dans la représentation des choses

vulgaires, reste vulgaire et bestial, convient mieux et est plus utile,

à un âge qui prend au sérieux la morale et la religion, que ce comique

prétendu plus délicat, qui gaze tout, et ne découvre partout que le

ridicule du mal, nulle part l'horreur qu'il devrait inspirer[230].»

* * * * *

Les comédies d'Aristophane, ainsi que nous l'avons constaté, se

présentent, d'une manière assez constante, comme divisées en deux

parties: c'est ordinairement entre ces deux parties que se place la

parabase.

Pendant que les choristes chantaient en accomplissant ce mouvement, les

acteurs de la pièce avaient le temps de se reposer un peu, ou de changer

de costume, s'il y avait lieu. Ainsi la parabase était un intermède.

Que cet intermède se rattachât plus ou moins à la pièce, c'est de quoi

le public ne s'inquiétait guère.

Les contemporains de Molière s'inquiétaient-ils que le ballet de

Polichinelle se rattachât, ou non, à la comédie du _Malade imaginaire_

avec laquelle il s'entrelaçait? ou de voir, au cinquième acte de

_Psyché_, Polichinelle et les matassins se mêler dans le divertissement

aux personnages mythologiques[231]?» N'ai-je pas vu, à Turin, au théâtre

Carignan, entremêler un ballet turc à l'opéra de _Medea_? Ces disparates

sont habituelles en Italie.

Or, il s'en fallait de beaucoup que la parabase fût si étrangère à la

pièce. Et les Athéniens s'accommodaient de cette demi-interruption, qui

les reposait par la variété.

* * * * *

Dans _les Chevaliers_, par exemple, après ce véhément assaut de Cléon et

du charcutier, à coups de pieds, à coups de poings, à coups de tripes,

après ce torrent d'invectives, de quolibets, d'ordures et de fou rire,

on comprend que les spectateurs, autant que les acteurs, eussent besoin

de respirer. Le poëte donnait un moment de repos, et mettait ce moment à

profit pour exposer et pour défendre ses opinions personnelles et ses

intérêts, ou ceux de la république, tels qu'il les entendait. Quand, par

ses fantaisies bouffonnes et bizarres, il s'était préparé un auditoire

bienveillant, il soulevait le masque et révélait au peuple toute sa

pensée. Tantôt il sollicitait les applaudissements des spectateurs;

tantôt il osait se plaindre de leur injustice à son égard dans une

occasion précédente.

Quelque attrayante que fût l'action de la pièce, la parabase devait

être, ce me semble, impatiemment attendue de l'auditoire. Elle était

restée le cœur de l'ancienne comédie, comme elle en avait été le germe.

* * * * *

Sur les onze comédies que nous venons d'étudier, il y en a trois qui

manquent de parabase: ce sont _Lysistrata_, _les Femmes à l'assemblée_

et _Plutus_. Nous en avons dit les raisons diverses.--Rappelons les

parabases des huit autres pièces: ce sera le complément de nos _Etudes_

sur le poëte de l'_ancienne_ comédie.

Avant la parabase proprement dite des _Acharnéens_, Dicéopolis, revêtu

des haillons de _Télèphe_ qu'il a empruntés à Euripide, tient déjà un

petit discours qui est comme un prélude de la parabase:

Ne vous offensez pas, spectateurs, si, tout pauvre que je suis, je

viens parler aux Athéniens des affaires publiques dans une

trygédie. La trygédie, elle aussi, sait ce qui est juste. Mon

langage sera sévère, mais vrai... Quelques jeunes gens, après avoir

bu, vont à Mégare, et enlèvent la courtisane Simætha; les

Mégariens, irrités, enlèvent à leur tour deux suivantes d'Aspasie.

Dès ce moment, pour trois filles, la guerre éclate dans toute la

Grèce! Périclès l'Olympien, dans son courroux, lance éclairs et

tonnerres, et met l'Hellade en feu...

C'est ainsi que, sous le nom de Dicéopolis, le poëte, adversaire déclaré

de la guerre du Péloponnèse, commence par étaler aux yeux des

spectateurs, et par faire comprendre à ceux qui n'y songeaient pas,

sinon la cause réelle, du moins l'occasion à la fois ridicule et

honteuse de cette guerre. Sous son ironie on sent la tristesse. Aussi ne

peut-il pardonner, même après la mort de Périclès, à l'auteur de tant de

calamités, à ce Jupiter d'Aspasie.--Il y revient dans _la Paix_, il y

revient partout et toujours. Cette guerre est son ennemie: il fait la

guerre à cette guerre, une guerre infatigable, implacable et sans trêve:

chaque comédie est un combat.

Peu après l'éloquent discours de Dicéopolis dont nous n'avons cité que

quelques vers, vient la parabase proprement dite, faite par le chœur

d'Acharnéens. En voici une partie:

Depuis que notre poëte préside aux chœurs comiques, on ne l'a pas

encore vu s'avancer sur le devant du théâtre pour faire son éloge.

Mais, aujourd'hui que ses ennemis le calomnient auprès des

inconstants Athéniens, et l'accusent de jouer la république et

d'insulter le peuple, il faut qu'il leur réplique devant vous. Il

prétend vous rendre service, en vous avertissant de ne pas vous

laisser décevoir par les discours des étrangers, ni duper par la

flatterie, en vrais gobe-mouches politiques. Lorsque les députés

des villes avaient l'intention de vous tromper, il leur suffisait

de commencer ainsi: «O Athéniens couronnés de violettes,...» A ce

mot de _couronnés_, vous vous dressiez, vous n'étiez plus assis que

du bout des fesses. Qu'un autre, d'un ton emphatique, vint à dire:

«la brillante Athènes!» il obtenait à l'instant toutes choses pour

ce brillant dont il vous revêtait, comme des anchois. Le poëte a

bien mérité de vous, en vous ouvrant les yeux, à vous et aux villes

alliées. C'est pourquoi elles vous apportent leurs tributs,

curieuses de voir le courageux poëte qui n'a pas craint de dire la

vérité aux Athéniens! Et même le bruit de sa hardiesse s'est déjà

répandu si loin, que le Roi (_de Perse_) questionnant un jour les

députés de Lacédémone, après leur avoir demandé quelle était des

deux cités rivales celle qui avait la supériorité sur mer, voulut

savoir aussi à laquelle des deux ce poëte lançait le plus de

railleries: «Heureuse celle-là, ajouta le Roi, si elle écoute ses

conseils! elle croîtra en puissance, et la victoire lui est

assurée.» Voilà pourquoi les Lacédémoniens vous offrent la paix, si

vous leur cédez Égine: ce n'est pas qu'ils se soucient de cette

île: mais ils veulent vous enlever le poëte...

On se rappelle qu'Aristophane avait dans cette île des

propriétés.--Quelques critiques ont pris au pied de la lettre cette

prosopopée hyperbolique, qui n'est qu'une imagination plaisante; aucun

Athénien ne dut s'y tromper.

Le poëte, poursuivant sa parabase, défie et insulte Cléon. Puis il

plaide pour les vieux combattants de Marathon, qui se trouvent en butte

aux railleries des jeunes orateurs dans l'Agora, et aux embûches de la

chicane dans la place Héliée: «À Marathon nous poursuivions l'ennemi!

aujourd'hui c'est nous que des misérables poursuivent et accablent!...»

Dans _les Chevaliers_, pièce plus politique qu'aucune autre, il y a deux

parabases pour une.

La première parle des vieux poëtes, comme celle des _Acharnéens_ parlait

des vieux soldats. Est-ce pour plaider sérieusement la cause des vieux

poëtes, ou pour les railler? Il semble que ce soit l'un et l'autre tour

à tour. Le chœur des Chevaliers s'exprime ainsi:

Vous, spectateurs dont l'esprit est orné de tous les dons des

Muses, prêtez attention à nos anapestes. Si quelqu'un des vieux

poëtes comiques eût voulu me contraindre à monter sur le théâtre

pour y réciter ses vers, il n'y eût pas facilement réussi; mais

notre poëte est digne de cette faveur: il partage nos haines; il

ose dire la vérité; il affronte bravement l'orage et la tempête.

Beaucoup d'entre vous, nous a-t-il dit, viennent lui témoigner leur

étonnement et lui demander pourquoi il est resté si longtemps sans

faire représenter de pièce en son nom. À vos questions voici ce

qu'il nous charge de répondre: Ce n'est pas sans raison qu'il s'est

tenu dans l'ombre: à son avis, faire représenter une comédie est de

toutes les œuvres la plus difficile; beaucoup l'ont essayé, peu ont

réussi. Il sait, de plus, que vous êtes inconstants par nature, et

que vous abandonnez vos poëtes dès qu'ils vieillissent. Quel a été

le sort de Magnès, lorsque ses cheveux ont blanchi? Bien des fois

il avait triomphé de ses rivaux; il avait chanté sur tous les tons,

joué de la lyre, battu des ailes: il s'était fait Lydien,

moucheron, il s'était barbouillé de vert pour se faire

grenouille[232]. Vains efforts! jeune, vous l'applaudissiez: vieux,

vous l'avez honni, bafoué, parce que sa verve railleuse l'avait

abandonné! Et Cratinos, c'était comme un torrent de gloire qui se

précipitait à travers la plaine, déracinant, entraînant pêle-mêle

chênes, platanes et rivaux! Dans les festins on ne chantait que

«Doro, chaussé de figues,» ou «Habiles artisans de la muse

lyrique;» si grande était sa renommée! Voyez-le aujourd'hui: il

radote; plus de clefs, plus de cordes à sa lyre; sa voix est

chevrotante, et vous n'avez pas pitié de lui, et vous le laissez

errer à l'aventure, comme Connas[233], le front ceint d'une

couronne desséchée, et il meurt de soif, le pauvre vieillard, qui

pour prix de son glorieux passé devrait boire à son aise dans le

Prytanée, et, au lieu de battre la campagne, s'asseoir, tout

parfumé d'essences, au premier rang des spectateurs, près de la

statue de Dionysos! Et Cratès, l'avez-vous assez poursuivi de vos

colères et de vos sifflets? C'étaient menus festins, il est vrai,

que vous servait sa Muse stérile: petites idées en colifichet. Seul

pourtant il sut tenir bon et se relever après ses chutes. De tels

exemples, cependant, effrayaient notre poëte. Il se disait,

d'ailleurs, qu'avant d'être pilote, il faut ramer d'abord, puis

veiller à la proue, puis observer le vent, et qu'après cela

seulement on est apte à gouverner son navire. Si donc c'est par une

sage réserve qu'il n'a pas voulu s'élancer trop tôt sur la scène,

de peur de vous débiter des niaiseries, soulevez aujourd'hui en sa

faveur les vagues tumultueuses de vos applaudissements: que, dans

ces fêtes Iénéennes, le souffle de votre faveur enfle pour lui les

voiles de la galère triomphale, afin que le poëte se retire fier de

son succès, le front haut, le visage rayonnant de joie!

Quelle charmante et exquise poésie!

Puis, les Chevaliers invitent Neptune à leurs cérémonies et à leurs

fêtes. Ensuite, ils célèbrent la gloire des ancêtres, c'est le thème

éternel et sans fin.

Chantons la gloire de nos pères! Toujours vainqueurs et sur terre

et sur mer, ils méritaient qu'Athènes, illustrée par ces fils

dignes d'elle, inscrivit leurs exploits sur le péplos sacré[234].

Apercevaient-ils l'ennemi? ils bondissaient contre lui, sans

compter. Tombaient-ils sur l'épaule dans un combat? ils secouaient

la poussière, niaient leur chute, et luttaient de nouveau...

Aujourd'hui, quelle différence! On refuse de combattre, ou bien l'on ne

combat qu'après avoir fait ses conditions.

Pour nous, ajoutent les Chevaliers, nous défendrons toujours

gratuitement la patrie et les dieux.

Une invocation à Pallas forme l'antistrophe, et correspond avec

l'invocation à Neptune, qui formait la strophe.

O Pallas, protectrice d'Athènes, toi qui règnes sur la cité la plus

religieuse, la plus puissante, la plus féconde en guerriers et en

poëtes, accours à mon appel, suivie de notre alliée fidèle dans les

expéditions et les combats, la Victoire, qui sourit à nos chœurs et

lutte avec nous contre nos ennemis! Apparais à nos regards, ô

Déesse! aujourd'hui plus que jamais nous méritons que tu nous

assures le triomphe!

L'antépirrhème est cet éloge fantastique des chevaux confondus avec les

Chevaliers, dont nous avons signalé la brillante poésie dans l'analyse

de la pièce.

Telle est la première, la vraie parabase de la comédie des _Chevaliers_.

Plus loin, dans la même pièce, au vers 1263, on trouve un second morceau

parabatique, qui est comme un rejeton du premier: tout-à-coup une satire

pure et simple, qui ne tient pas du tout au sujet, s'intercale dans la

comédie. Elle commence par faire sa propre apologie, l'apologie de la

satire:

La satire, dit-elle, exercée contre les méchants, n'a rien

d'odieux; elle est aux yeux de tout homme sage un hommage à la

vertu.

Pensée très-juste et très-nécessaire à rappeler aujourd'hui, où l'on

passe pour esprit chagrin si l'on témoigne que l'on hait ou que l'on

méprise tel ou tel qui manque de conviction, de probité, et qui préfère

les honneurs à l'honneur.--Mais pourquoi l'attaquer s'il ne vous a rien

fait?--S'il ne m'a rien fait, dites-vous! Et la justice, la vérité,

l'honnêteté! ne leur a-t-il rien fait? Qui les blesse me blesse, et

blesse tous les hommes qui veulent rester justes, vrais, honnêtes. Voilà

pourquoi j'attaque ce pied-plat, cet hypocrite, cet ambitieux, ce

sauteur, quoiqu'il ne m'ait rien fait à moi personnellement et quoique

nous soyons inconnus l'un à l'autre. Mais je connais ses actes, et je

les juge, comme vous pouvez juger les miens.--Tel est le sens de cette

pensée d'Aristophane.

Il arrive souvent, de nos jours, que l'excès de la politesse est une

sorte de complicité. On reçoit dans sa maison des gens qu'on méprise; on

les ménage plus que ceux qu'on estime. On accueille, on soigne ceux-là

que l'on sait lâches et dangereux; on néglige ceux qu'on sait honnêtes

et incapables de vouloir nuire. Un tel excès de politesse dénote une

grande lâcheté de cœur.

C'est plutôt par l'excès contraire que pécherait Aristophane. Ici, par

exemple, il se met à décrire les débauches d'un certain Ariphrade, avec

des détails et des mots qui ne pouvaient être dits et entendus que par

des Grecs, avec des expressions telles que les dictionnaires eux-mêmes

ne les admettent pas toujours. Il a sur ces matières une richesse

effroyable et une abondance de synonymie digne de Rabelais.--Aucun

écrivain, que je sache, n'a jamais combiné aussi étroitement

qu'Aristophane le style avec l'obscénité.

Après Ariphrade le débauché, il prend à partie Cléonyme le goinfre, dont

il raille la voracité, en parodiant un vers de l'_Hippolyte_ d'Euripide:

«J'ai souvent songé, pendant la longueur des nuits, aux causes... de la

voracité de Cléonyme.»

Après Cléonyme, c'est Hyperbolos, qu'il nomme ici en toutes lettres, non

content de le désigner, comme dans le reste de la pièce. Voici par quel

tour original il le met en scène:

On dit que nos trirèmes se sont formées en conseil et que la plus

vieille de toutes s'est exprimée ainsi: «N'avez-vous pas ouï

parler, mes sœurs, de ce qui se passe dans la ville? Un mauvais

citoyen, le vaurien Hyperbolos, a demandé cent d'entre nous pour

une expédition contre Chalcédoine.» On ajoute que toutes

s'indignèrent, et que l'une d'elles, encore vierge, s'écria: «Que

les dieux nous préservent d'un tel malheur! Jamais! non jamais il

ne me montera!...

Le cri vertueux de cette _jung-frau_ des galères athéniennes trouverait,

du moins pour le dernier trait, une sorte de commentaire dans une pièce

curieuse que rapportent les Mémoires du comédien Fleury[235].

* * * * *

Cette espèce de regain de la parabase, dans la comédie des _Chevaliers_,

formait un nouvel intermède, afin sans doute de donner aux acteurs de la

pièce le temps de changer de costume, pour reparaître dans la marche

triomphale de Dèmos, rajeuni et métamorphosé.--On trouve un exemple de

composition semblable dans _les Guêpes_.--Les intermèdes des clowns dans

les drames anglais, et les scènes de bouffonnerie qui alternent avec les

scènes pathétiques dans nos mélodrames, s'expliquent en partie par les

mêmes raisons: détendre les nerfs des spectateurs, et donner le temps de

préparer, derrière le rideau de manœuvre, une autre grande scène ou un

tableau brillant.

* * * * *

La parabase des _Nuées_, ajoutée pour la seconde représentation de la

pièce, est une réclamation du poëte contre le succès insuffisant, à son

avis, de la première. Il n'avait obtenu que la troisième place;

Cratinos, la première, par sa comédie de _la Bouteille_; Amipsias, la

seconde, par sa comédie de _Connos_.

C'est le coryphée ou la coryphée du chœur des Nuées qui parle au nom

d'Aristophane:

Spectateurs, je jure par Dionysos, dont je suis l'élève, de vous

dire franchement la vérité. Puissé-je obtenir victoire et honneur,

aussi vrai que je vous croyais des spectateurs habiles et que je

regardais cette comédie comme ma meilleure, quand je vous offris la

primeur d'une œuvre qui m'avait coûté beaucoup de travail. Mais je

me retirai injustement vaincu par d'ineptes rivaux. C'est un

reproche que je vous adresse, à vous gens éclairés. Cependant je ne

renoncerai jamais volontairement à conquérir le suffrage des

habiles...

Plus loin, le poëte reprend l'apologie des _Nuées_, il vante la modestie

et la décence de cet ouvrage, en le comparant à ceux de ses rivaux. En

effet, dit-il, on n'y voit ni phallos de cuir, ni cordax, ni

plaisanteries sur les chauves. Il critique ainsi et passé en revue les

moyens bas ou obscènes auxquels avaient recours, pour exciter le rire,

ses confrères les poëtes comiques, et lui-même quelquefois; pour le

moment, il fait le chaste et le pudique, désavoue de pareils moyens et

en témoigne une sainte indignation. Il développera les mêmes idées dans

la parabase de _la Paix_. Il fait étalage de moralité au moment où il

calomnie Socrate. On en pensera ce qu'on voudra; mais, à notre avis,

l'obscénité de _Lysistrata_ et des _Fêtes de Cérès_ est bien moins

blâmable que les outrages des _Nuées_ et des _Grenouilles_ contre

Socrate et contre Euripide.

Ma comédie, continue-t-il, ne se fie qu'en elle-même et en ses

vers. Et, quoiqu'on sache ce que je vaux, je n'en ai pas plus

d'orgueil. Je ne suis pas de ceux qui cherchent à vous tromper en

reproduisant deux et trois fois les mêmes sujets. Sans cesse j'en

invente de nouveaux, aucun ne ressemble aux autres, tous sont

agréables et plaisants. J'ai attaqué Cléon dans sa puissance, je

l'ai frappé au ventre; mais je ne l'ai pas foulé aux pieds après

l'avoir renversé.

Ceci n'est pas exact, nous l'avons vu, et trente vers plus bas on peut

le voir encore: il se vante d'une délicatesse ou d'une modération qu'il

n'a pas eue, et qu'il n'a point dans cette parabase même.

Ensuite il accuse Eupolis d'avoir pillé _les Chevaliers_ et de les avoir

maladroitement retournés pour en faire la comédie de _Maricas_. Il

reproche également à d'autres rivaux de lui avoir pris tel personnage,

telle comparaison, telle idée,--comme cet historien de nos jours qui

disait d'un confrère: «Il m'a volé _mes faits!_»

Il ajoute, un peu plus dédaigneusement encore que ne feront Virgile et

Boileau: «Puissent les gens qui s'amusent de leurs pièces ne pas se

plaire aux miennes! Pour vous qui m'aimez, moi et mes ouvrages, votre

bon goût sera loué dans l'avenir.»

Quoique ce ne soit pas le poëte en personne qui prononce ces paroles,

quoiqu'elles soient dites par le coryphée, quoique ce coryphée soit une

des Nuées, enfin quoiqu'on puisse toujours, ce semble, apercevoir un

demi-sourire au coin de la lèvre de ce beau parleur attique, qui sait si

bien, comme le veut Platon, mêler le plaisant au sérieux, cependant la

franchise naïve de ces vanteries a quelque chose qui étonne, et il est

difficile de partager l'opinion des critiques qui trouvent le ton de ces

parabases plein de modestie.

Au surplus, les poëtes dans tous les temps se vantent avec la même

désinvolture. Horace s'écrie:

_Exegi monumentum ære perennius!_

Etudes sur Aristophane · 第 22 / 32 段