sacrifices que les hommes offrent aux anciens dieux est interceptée. Ne
recevant plus l'odeur des victimes, ces pauvres Olympiens, réduits à un
jeûne cruel, ne savent que devenir: les immortels meurent de faim. Iris,
leur messagère, chargée d'aller sur terre savoir les raisons de cette
famine, est arrêtée par les buses, gendarmes de Coucouville-lés-Nuées,
qui lui demandent son passe-port: elle n'en a pas; il lui faut retourner
d'où elle était venue, sans avoir accompli sa mission. Les immortels se
serrent le ventre, et leurs dents augustes s'allongent démesurément.
C'est Prométhée, fidèle à sa vieille amitié pour les races mortelles,
qui vient en secret donner ces nouvelles aux habitants de
Coucouville-lés-Nuées: il se couvre d'un parasol pour échapper aux yeux
de Jupiter, son ennemi.
* * * * *
Les hommes, d'autre part, envoient à Peisthétairos, illustre fondateur
de Coucouville-lés-Nuées, une couronne d'or. L'empire des oiseaux est
fondé; l'empire en l'air est déclaré éternel, comme tous les empires.
Tout le monde vient lui rendre hommage; tout le monde sollicite
l'honneur d'être annexé, naturalisé oiseau le plus tôt possible.
Un jeune homme d'abord, de la jeunesse dorée, brûle du désir d'être
oiseau, parce qu'il a entendu dire qu'il est permis chez les oiseaux de
mordre et d'étrangler son père, et qu'il veut étrangler le sien tout de
suite, pour en hériter. Peisthétairos le rappelle à la piété filiale par
l'exemple des cigognes.
Un littérateur veut avoir des ailes pour aller chercher dans les nues
des strophes tourbillonnantes.
Un sycophante en veut avoir aussi pour espionner plus activement de
ville en ville et dénoncer devant les tribunaux athéniens les riches
citoyens des îles sujettes.
PEISTHÉTAIROS.
Joli métier!
LE SYCOPHANTE.
Mais oui: dénicheur de procès! Et c'est pourquoi j'ai besoin
d'ailes, pour voltiger autour des villes et puis les citer en
justice.
PEISTHÉTAIROS.
Citeras-tu mieux si tu as des ailes?
LE SYCOPHANTE.
Non, mais je ne craindrai plus les pirates: je reviendrai en l'air
avec les grues, ayant avalé, en guise de lest, une provision de
procès.
PEISTHÉTAIROS.
Voilà donc ton métier! Quoi! un jeune homme! vivre de
dénonciations!
LE SYCOPHANTE.
Que faire? Je ne sais pas labourer.
PEISTHÉTAIROS.
Mais, par Jupiter! à ton âge, on peut gagner sa vie plus
honnêtement qu'à tramer des procès.
LE SYCOPHANTE.
L'ami, ce sont des ailes que je demande, et non des avis.
PEISTHÉTAIROS.
Eh bien! Mes paroles te donnent des ailes.
LE SYCOPHANTE.
Comment des paroles donneraient-elles des ailes?
PEISTHÉTAIROS.
Les paroles en donnent à tout le monde.
LE SYCOPHANTE.
À tout le monde?
PEISTHÉTAIROS.
N'entends-tu pas à chaque instant chez les barbiers les pères dire
aux jeunes gens: «C'est étonnant comme les conversations de
Diitrèphe ont donné des ailes à mon fils pour l'équitation!»--«Le
mien, dit un autre, emporté par les ailes de l'imagination, a pris
son vol vers la tragédie!»
LE SYCOPHANTE.
Ainsi les paroles donnent des ailes?
PEISTHÉTAIROS.
Assurément. Elles élèvent l'esprit et lui donnent l'essor. J'espère
donc que les miennes te donneront des ailes pour t'envoler vers un
état plus honorable.
LE SYCOPHANTE.
Mais je ne veux pas, moi!
PEISTHÉTAIROS.
Que comptes-tu donc faire?
LE SYCOPHANTE.
Ne pas déshonorer ma race: dans ma famille nous sommes mouchards de
père en fils! Donne-moi donc vite les ailes rapides de l'épervier
ou de la crécerelle; que je puisse citer les insulaires, soutenir
ici l'accusation, puis retourner là-bas à tire d'ailes.
PEISTHÉTAIROS.
Je comprends: ainsi l'étranger est condamné avant de comparaître.
LE SYCOPHANTE.
C'est cela même.
PEISTHÉTAIROS.
Et, tandis qu'il se rend ici par mer, tu revoles vers les îles pour
t'emparer de ses biens confisqués.
LE SYCOPHANTE.
Parfaitement! Il faut donc que je vole, comme un sabot, de çà, de
là.
PEISTHÉTAIROS.
Un sabot? je comprends. Ma foi! j'ai là d'excellentes ailes de
Corcyre. (_Il le bat. Les fouets venaient de ce pays-là_.)
LE SYCOPHANTE.
Ho la la! ho la la! Mais c'est un fouet!
PEISTHÉTAIROS.
Ce sont des ailes, pour te faire aller comme un sabot.
LE SYCOPHANTE.
Ho la la! ho la la!
PEISTHÉTAIROS.
Prends ton vol! Hors d'ici, canaille! Tu sauras qu'il en cuit de
moucharder les gens et de pervertir la justice[212]!
_Interdum tamen et vocem comœdia tollit._
* * * * *
À cette série de scènes épisodiques, Aristophane, s'il eût vécu de notre
temps, aurait pu ajouter _les pigeons de la Bourse_, que Béranger a pris
pour sujet de chanson, et bien d'autres oiseaux étranges,--sans compter
ceux dont parle Rabelais.
* * * * *
Cependant les dieux, voyant que décidément on leur a coupé les vivres,
sont réduits, comme les hommes, à capituler avec le nouvel empire et à
reconnaître son hégémonie. Jupiter, depuis qu'il en est à l'ambroisie
pour tout potage, tombe d'inanition. Il prend donc le parti de députer à
la Ville des Oiseaux trois ambassadeurs: Hercule, le plus affamé des
Olympiens; Neptune, qui paraît être considéré comme le diplomate de la
troupe, peut-être parce qu'il est ondoyant et fuyant comme l'élément sur
lequel il règne; enfin un certain dieu Triballe, grotesque et idiot. Les
Triballes étaient un peuple de Thrace que les Athéniens trouvaient fort
grossier. Ce dieu Triballe, ne sachant pas le grec, ne prononce que des
sons informes dans un triballique patois. Hercule, quoiqu'assez peu
lettré lui-même, lui sert d'interprète; à peu près comme, dans _le
Bourgeois gentilhomme_, Covielle traduit le turc du Mamamouchi.
D'abord le fils d'Alcmène, pour toute diplomatie, veut étrangler tous
ceux de la ville nouvelle qui lui tomberont sous la main.--«Mais, mon
bon, lui dit Neptune, nous sommes députés pour traiter de la
paix.--Raison de plus pour étrangler!» répond le magnanime Hercule.
Heureusement pour la conclusion de la paix, Hercule est aussi gourmand
qu'il est brave et fort. Un fumet de cuisine qui lui arrive adoucit son
humeur. «Quelles sont ces viandes?» dit-il en ouvrant les narines.--«Ce
sont,--lui dit Peisthétairos, chef de la nouvelle république,--ce sont
des oiseaux,--coupables de conspiration contre les libertés populaires,»
et que l'on a mis à la broche.--Hercule ne peut plus en détourner ses
sens.
On entre en pourparler. Les conditions de Peisthétairos sont dures: il
veut, premièrement, que Jupiter lui cède le sceptre. Cet article une
fois réglé, il fera servir à dîner aux trois ambassadeurs.
HERCULE.
Ce mot me suffit. Je vote pour.
NEPTUNE.
Mais, malheureux! tu n'es qu'un idiot et un goinfre! Veux-tu donc
détrôner ton père? Eh! c'est te dépouiller toi-même! Car, si
Jupiter meurt, n'es-tu pas son fils et son héritier?
PEISTHÉTAIROS, _tirant Hercule à part_.
Écoute ici que je te parle. Ton oncle t'entortille, mon pauvre ami:
la loi ne t'accorde pas une obole des biens paternels, puisque tu
es bâtard et non fils légitime... Ce Neptune, qui t'excite, serait
le premier à revendiquer les biens de ton père, en sa qualité de
frère puîné.
Hercule, qui n'est pas fort d'esprit comme de corps, ne sait auquel
entendre. On consulte le dieu Triballe.
PEISTHÉTAIROS.
Et toi, que t'en semble?
LE TRIBALLE, _baragouinant_.
Nabaïsatreu.
NEPTUNE.
Que dis-tu, Triballe?
HERCULE.
Hé! Triballe, veux-tu des coups?
LE TRIBALLE.
Saunaca bactaricrousa.
HERCULE.
Il dit: «Très-volontiers.»
NEPTUNE.
Si tel est votre avis à tous deux, j'y consens.
HERCULE.
Eh bien! nous accordons le sceptre.
PEISTHÉTAIROS.
Ah! j'allais oublier le second article: je laisse Junon à Jupiter,
mais je veux qu'on me donne en mariage la belle jeune Royauté.
Neptune trouve cette seconde clause inacceptable et veut se retirer avec
ses deux collègues.--«Comme vous voudrez,» dit Peisthétairos d'un air
détaché. Puis, se tournant vers la cuisine: «Chef! soigne bien la
sauce!» Ce mot retient Hercule, qui ramène Neptune et le dieu Triballe,
et le force à signer le traité.
Quels dinés,
Quels dinés
Les ministres m'ont donnés!
C'est la conclusion de cette mission diplomatique[213].
* * * * *
Ce dénoûment n'est-il pas admirable? Peisthétairos l'ex-révolutionnaire,
le chef élu par acclamation de toutes les tribus de la république des
oiseaux, ne se contente pas d'embrocher et de manger ceux qui ne
partagent pas ses opinions; il songe à fonder une dynastie; il épouse la
Royauté! Et voilà, ô Athéniens, comment finissent les révolutions[214].
Les oiseaux poussent des cris de joie: «Io Pæan! ô Hymen, ô Hyménée!»
pendant que Peisthétairos reparaît, costumé en Jupiter, avec la jeune
Royauté, qui brandit la foudre de Zeus.
«Bien, très-bien, dit Peisthétairos, je suis charmé de vos épithalames,
de vos acclamations et de vos chants. Mais cela ne suffit pas; il faut
chanter aussi mes éclairs, mes foudres et mon tonnerre!»
Et nos oiseaux, serins, buses et butors, d'obéir avec joie et de crier à
tue-tête:
Vive le roi, la reine, et vive le tonnerre!
Tout cela n'est-il pas très-joli, et très-vrai?--fort gai et fort triste
à la fois, comme une peinture à jamais vivante de la bêtise humaine
toujours la même!
* * * * *
Remarquons les deux caractères de Peisthétairos et d'Évelpide: «l'un est
un rusé faiseur de projets, tête inquiète et inventive, qui sait faire
accroire les choses les plus insensées; l'autre, un honnête sot, bien
crédule, et qui, avec une gaieté naïve, adopte toutes les folies du
premier[215].» Mais, lorsqu'il arrive qu'une de ces folies a réussi
contre toute espérance, le bon Évelpide, qui avait servi à tirer les
marrons du feu, est mis de côté. Il ne reste sur la scène que jusqu'à ce
qu'on ait fait le plan de Néphélococcygie; après cela, il disparaît
entièrement. Dans la première partie de la comédie, il semblait jouer le
rôle principal, ou du moins il était sur la même ligne que
Peisthétairos; dans la seconde partie, il est éclipsé, et Peisthétairos
le remplace. Tant qu'on croyait qu'il y avait du danger dans ce voyage
aux pays inconnus, Peisthétairos, le général de poche, se tenait
prudemment à l'arrière-garde, et poussait en avant le bon Évelpide.
Mais, sitôt que l'affaire réussit, le socialiste-autocrate passe sur le
premier plan; lui seul existe désormais: l'autre est enterré.
* * * * *
La pièce se termine par des chants et des danses, et par un brillant
cortége de toutes les tribus des oiseaux, accompagnant jusqu'au palais
et au lit nuptial le nouveau Jupiter-oiseau (jadis Peisthétairos, du
bourg de Trie) et sa jeune femme, la Royauté.
* * * * *
Telle est cette féerie éblouissante, si variée, si pleine d'idées, où la
plus charmante imagination touche légèrement à toutes choses, se jouant
des hommes et des dieux, éclatant de rire au nez de Jupiter même, mais
si franchement et si drôlement que Jupiter n'a pas le courage de s'en
fâcher.
* * * * *
Avant Aristophane, d'autres poëtes comiques avaient déjà donné des
pièces ayant pour titre: _les Oiseaux_.
Dans ce cadre, déjà populaire, l'imagination de notre poëte trace des
lignes capricieuses, des moralités générales, sans aucun but
particulier.
Vainement a-t-on prétendu que cette comédie était spécialement
politique: l'hypothèse ne repose que sur un seul détail, où l'on croit
découvrir une allusion à Alcibiade se liguant avec les Lacédémoniens
contre ses compatriotes et exhortant les ennemis de son pays à fortifier
Décélie, ville de l'Attique. Ce serait, suivant d'autres, une satire
religieuse, c'est-à-dire anti-religieuse; mais les dieux ne sont
ridiculisés que dans une partie de la pièce, et par occasion, ce semble,
plus que par dessein. Suivant d'autres, ce serait une satire sociale,
comme _les Femmes à l'Assemblée_, une parodie des républiques idéales
imaginées par les philosophes, une critique de Platon qui isole sa cité
philosophique de tout le reste du genre humain, une utopie bouffonne à
propos de ces utopies sérieuses. Ces diverses interprétations peuvent
avoir plus ou moins d'apparence. Pour moi, j'incline à croire, avec
Schlegel, qu'on ne doit assigner à cette comédie aucun but direct, et
c'est peut-être pour cela qu'elle est une des plus amusantes, et à coup
sûr la plus brillante de toutes. Autour de ce titre, _les Oiseaux_,
l'esprit d'Aristophane s'égaye et prend des ailes.
Quoiqu'il veuille toujours, d'une manière générale, rester fidèle à sa
maxime que le poëte doit être l'éducateur du peuple, il ne se propose
point ici une moralité unique et précise. Il cueille au hasard, tio,
tio, tio, dans les guérêts fertiles, trioto, trioto, dans les bois et
sur les collines, trio totobrix, dans les jardins des Muses et dans
l'agréable prairie de Marathon humide de rosée, tous les traits, toutes
les malices, toutes les moralités, toutes les fleurs de bel esprit
attique et de gaieté bouffonne, toutes les réminiscences poétiques et
mystiques, toutes les jolies métaphores qu'il rencontre; il va
voltigeant, becquetant, chantant, kikkabau, kikkabau, toro, toro, toro,
torolilix!
C'est au sortir de cette comédie que l'on comprend et que l'on goûte le
joli distique de Platon:
«Les Grâces, voulant avoir un temple indestructible, choisirent l'esprit
d'Aristophane.»
Et le mot de Schlegel: «La comédie grecque ancienne dépasse les limites
de la réalité pour entrer dans la sphère de l'imagination libre et
créatrice.»
Et celui de Mme de Staël: «Il n'y a point de route qui conduise à ce
genre... Le don de plaisanter appartient beaucoup plus réellement à
l'inspiration que l'enthousiasme le plus exalté.»
Cette pièce est vraiment unique en son genre. Shakespeare n'a rien de
plus léger, de plus frais, ni de plus brillant, dans le _Songe d'une
nuit d'été_, ni Calderon dans _les Matinées d'avril et de mai_, ni
Calidâsa dans _Sacountâla_.
Rabelais s'est-il rappelé cette comédie d'Aristophane dans sa
description de _l'Isle sonnante_ (c'est-à-dire de l'Église romaine avec
ses cloches), île dont tous les habitants «estoient devenus oiseaux,
mais bien ressemblants aux hommes: clergaux, monagaux, prestregaux,
abbégaux, évesgaux, cardingaux, et papegaut, qui est unique en son
espèce,» comme le phénix;--«clergesses, monagesses, prestregesses,
abbégesses, évesgesses, cardingesses, papegesses?» Oiseaux, certes, non
moins originaux, mais moins gais que ceux de cette comédie.
Et Marnix de Sainte-Aldegonde, s'en était-il souvenu? Je ne sais[216].
Et Jean-Jacques Rousseau, quand, par une hypothèse un peu osée, il
peuple le ciel catholique de pies et de sansonnets?
Dans un de nos vieux fabliaux, les oiseaux chantent la messe: c'est le
rossignol qui officie; le perroquet, à l'offertoire, prononce un sermon
sur l'amour, et donne ensuite l'absoute aux vrais amants.
Un conte de Voltaire, _la Princesse de Babylone_, met chez un peuple des
bords du Gange des perroquets prédicateurs. «Nous avons surtout, dit un
oiseau qui se trouve être le phénix,--nous avons surtout des perroquets
qui prêchent à merveille.»--Dans ce même conte, le phénix écrit à deux
griffons de ses amis par la poste aux pigeons; les cancans d'un merle
(quelque aïeul, sans doute, du _Merle blanc_ d'Alfred de Musset) causent
les malheurs de la princesse Formosante.
George Sand, dans _le Diable aux champs_, fait parler le moineau et la
fauvette, une bande de grues, une poule, une couvée de petits canards,
une chouette et son mari, deux rouges-gorges, et un chœur de coqs, tout
cela alternant avec des hommes et des femmes. On voit figurer aussi dans
cette fantaisie: des grenouilles, des lézards et des grillons des
champs: d'autre part, un cricri de cheminée, deux scarabées et plusieurs
araignées; une chienne nommée Léda, un chien de manchon, appelé Marquis,
et Pyrame, chien de basse-cour.
On connaît l'œuvre charmante de M. Toussenel, _le Monde des oiseaux_,
l'_Ornithologie passionnelle_, où l'on démontre avec beaucoup d'esprit
que le phalanstère fouriériste est établi et organisé depuis la création
du monde dans la république des Oiseaux[217].
Les légendes du Nord ont leurs femmes-cygnes, et d'autre part leurs
hommes-corbeaux, dont parle Henri Heine dans ses traditions populaires
de l'Allemagne[218].
Dans la légende celtique de saint Brandan, sorte d'Odyssée monacale, le
Saint rencontre, en un de ses voyages, le paradis des oiseaux, où la
race ailée vit selon la règle des religieux, chantant _matines_ et
_laudes_ aux heures canoniques; Brandan et ses compagnons y célèbrent la
Pâque avec les oiseaux, et y restent cinquante jours, nourris uniquement
du chant de leurs hôtes.--C'est peut-être cette légende que
l'imagination de Rabelais a parodiée.
Dans une autre légende bretonne, saint Keivin s'endormit un jour en
priant, agenouillé devant sa fenêtre et les bras étendus: une
hirondelle, apercevant la main ouverte du vieux moine, trouva la place
bonne pour y faire son nid; le Saint, à son réveil, voyant cela et la
mère qui couvait ses œufs (il paraît qu'il avait dormi longtemps), ne
voulut pas la déranger et attendit pour se relever que les petits
fussent éclos.
Les oiseaux jouent des rôles nombreux et variés dans les _Chants
populaires de la Grèce moderne_[219]. C'est comme une lointaine
réminiscence d'Aristophane et de Platon.
Platon, dans le _Timée_, esquissant quelques traits d'une métempsycose,
suit les hommes dans les animaux, et dit: «La famille des oiseaux, qui a
des plumes au lieu de cheveux, est formée de ces hommes innocents mais
légers, aux discours pompeux et frivoles, et qui, dans leur simplicité,
s'imaginent que la vue est le meilleur juge de l'existence des choses.»
Selon le docteur Yvan, dans ses _Voyages et Récits_, les bons Indiens,
pleins du sentiment de la fraternité universelle, «veulent que les âmes
des enfants morts revêtent la brillante parure des oiseaux pour habiter
encore parmi les vivants.» Il y a loin de cette croyance à celle des
limbes, vestibule de l'enfer, où les enfants morts sans baptême sont
privés à toute éternité de la vue de Dieu. Par quel crime les pauvres
petits ont-ils pu mériter cette quasi-damnation?
_Crimine quo parvi cædem potuêre mereri?_
Le catholicisme d'aujourd'hui n'étale plus cette croyance du moyen âge,
et la voile au contraire avec le plus grand soin, de peur de révolter le
cœur des mères. Au reste, qu'est devenu l'Enfer lui-même, depuis que la
science ne lui laisse aucun lieu, ni la raison aucun refuge?
La Fontaine et Florian, Grandville et Kaulbach, fourniraient, aussi plus
d'un trait à la comédie des _Oiseaux_; sans oublier vingt autres jolies
légendes,--ni celle de François d'Assise, «à qui l'oiseau paraît, comme
à Jésus, mener la vie parfaite: car l'oiseau n'a pas de grange; il
chante sans cesse; il vit à toute heure du don de Dieu, et il ne manque
de rien[220];»--ni la légende de la cigale qui chantait le _Salve
Regina_ sur le doigt de François de Sales:--la cigale aussi a des ailes.
* * * * *
Mais, quelque charmant que soit tout cela, Aristophane est plus charmant
encore. Dans sa comédie pleine de fraîcheur et de gaieté, on sent
partout cette adoration dont toute l'antiquité était éprise pour la
beauté de la nature, avec cet amour instinctif pour tous les êtres
frères de l'homme. Tout ce qu'il y a de plus gracieux, les bois, les
oiseaux et les fleurs, le poëte en a recueilli les chants, les couleurs,
les parfums; à mêlé tout cela dans son esprit avec les idées les plus
vives, les plus piquantes, parfois les plus profondes. Ainsi est née
cette œuvre exquise, légère, ailée, toute chantante, comme la _Symphonie
pastorale_ d'un Athénien du temps d'Alcibiade; œuvre d'une originalité
et d'une grâce incomparables, d'une forme capricieuse et étincelante,
improvisée et immortelle!
«Personne, dit Henri Heine en parlant de cette comédie, personne ne
saurait traduire ces chœurs aériens qui se perdent dans l'infini, cette
poésie ailée, escaladant hardiment le ciel, ces chants de triomphe de la
folie, enivrants comme des mélodies de rossignols en gaieté.»
IV
LA PARABASE.
C'est dans les chœurs des comédies d'Aristophane, particulièrement dans
la _parabase_, que se montrent avec le plus d'imprévu et d'originalité
ces perpétuelles alternatives d'ironie et de sérieux, ce mélange de
bouffonnerie et d'élévation, de verve satirique et lyrique, qui
constituent le caractère saillant de sa poésie.
Qu'était-ce que la parabase?
Élément essentiel et singulier de la comédie grecque _ancienne_, c'était
cette partie du chœur dans laquelle le poëte, au milieu de la pièce,
prenait tout à coup la parole, par la bouche du coryphée, et adressait
au peuple des interpellations, sur lui-même, sur ses comédies, sur
l'accueil bon, ou mauvais qu'on leur avait fait, sur ses rivaux en
poésie ou sur ses adversaires politiques, sur les affaires publiques,
sur la paix ou la guerre, sur les questions sociales, enfin sur tout ce
qu'il lui plaisait.
«Il faut convenir, dit W. Schlegel, que la parabase est contraire à
l'essence de toute fiction dramatique, puisque la loi générale de la
comédie est, d'abord, que l'auteur disparaisse pour ne laisser voir que
ses personnages, et ensuite, que ceux-ci agissent et parlent entre eux
sans faire aucune attention aux spectateurs.--Certainement toute
impression tragique serait détruite par de semblables infractions aux
règles de la scène; mais les interruptions, les incidents épisodiques,
les mélanges bizarres de toute espèce, sont accueillis avec plaisir par
la gaieté, et cela lors même qu'ils paraissent plus sérieux que l'objet
principal de la plaisanterie. Quand l'esprit est disposé à l'enjouement,
il est toujours bien aise d'échapper à la chose dont on l'occupe, et
toute attention suivie lui paraît une gêne et un travail.»
* * * * *
Dans l'origine, le chœur phallique était toute la comédie, comme le
chœur dithyrambique était toute la tragédie; le poëte lui-même, souvent,
remplissait le rôle du coryphée: de là peut-être l'habitude qu'il prit
d'adresser parfois la parole aux spectateurs pour développer ses idées
personnelles, habitude qu'il conserva même lorsqu'il ne parut plus en
personne à la tête du chœur, même lorsque l'_épisode_, pour parler comme
les Grecs, c'est-à-dire la fable et le dialogue, furent _survenus_ au
milieu du chœur, comme l'exprime ce nom même d'épisode, et se furent
mêlés avec lui pour constituer l'œuvre dramatique.
Ce chœur phallique, d'abord improvisé dans la licence des fêtes de
Dionysos, plus tard spécialement composé pour ces fêtes en vue de la
variété, contenait, outre les louanges du dieu, la satire des hommes. La
parabase était donc en germe dans les chants phalliques, et la comédie
dans la parabase: ou plutôt, tout cela ensemble se forma et se développa
confusément.
* * * * *
«Ce que la comédie avait en propre, dit Otfried Müller, c'était surtout
l'organisation, les mouvements et les chants du chœur. Le nombre des
personnes qui composaient le chœur comique était, d'après des
renseignements qui concordent, de vingt-quatre. On avait, évidemment,
divisé par moitié le chœur complet d'une tétralogie tragique, qui était
de quarante-huit personnes, et la comédie conservait toute cette moitié,
tandis que chaque pièce d'une tétralogie n'avait qu'un chœur de douze
personnes. La comédie, quoique moins généreusement traitée que la
tragédie à bien des égards, avait donc sur elle l'avantage d'un chœur
plus considérable, avantage qui résultait de ce qu'on la donnait
isolément et non comme partie d'une tétralogie. De là aussi la fécondité
beaucoup moins grande des poëtes comiques comparés aux tragiques[221].
Le chœur, quand il paraît en ordre régulier, fait une entrée par rangs
de six personnes, en chantant la _parodos_, qui n'a cependant jamais
l'étendue et la forme savante de celle de la plupart des tragédies.
Moins considérables encore sont les _stasima_, que le chœur chantait à
la fin des scènes, pendant le changement de costume des acteurs. Dans la
comédie ils ne servent qu'à limiter et à définir les différentes scènes,
et ne se proposent nullement, comme ceux de la tragédie, de permettre un
recueillement de la pensée et un apaisement de l'émotion. Ce qui manque
ainsi de chants du chœur à la comédie, elle le remplace d'une façon qui
lui est propre, par la _parabase_.