Io, io! sus! en avant! à mort, à mort! De nos ailes pressées

cernons l'ennemi! il faut que ces deux hommes jettent des cris de

douleur, et servent de pâture à nos becs! Ni l'ombre des montagnes,

ni les nuées du ciel, ni la mer blanchissante, ne les soustrairont

à nos coups. En avant, bec et ongles! Que le chef de cohorte engage

l'aile droite!

Vous avez encore dans la mémoire les scènes analogues des _Acharnéens_

s'élançant contre Dicéopolis, des _Chevaliers_ contre Cléon, des

_Guêpes_ contre Bdélycléon; mais ici la scène est plus fantastique: on

dirait le combat des grues et des pygmées.

Dans les œuvres de Cyrano de Bergerac, se trouve un morceau qui pourrait

bien être une réminiscence de ce passage: c'est un réquisitoire des

oiseaux contre deux hommes qui se sont glissés parmi eux[194].

* * * * *

Cependant on finit par s'entendre. Peisthétairos, soutenu par Évelpide,

comme Robert Macaire par Bertrand, expose son plan et ses idées. L'un et

l'autre, par toutes sortes de rapprochements spirituels, et de légendes

poétiques, prouvent à la race emplumée son antique supériorité et

primauté sur toutes les autres.

Les oiseaux sont les premiers-nés, les premiers souverains de l'univers.

D'où vient que les ouvriers en tout genre se mettent à la besogne au

chant du coq? N'est-ce pas le souvenir d'une vieille habitude du temps

où les oiseaux, maîtres du monde, donnaient à leurs esclaves le signal

des travaux?...

PEISTHÉTAIROS.

Oui, autrefois, vous étiez rois!

LE CHŒUR DES OISEAUX.

Nous, rois! Et de qui? Et de quoi?

PEISTHÉTAIROS.

De tout! De moi d'abord, et de lui (_Montrant Évelpide_.) Et de

Jupiter même! Votre race est plus ancienne que Saturne, que les

Titans et que la Terre.

LE CHŒUR.

Que la Terre elle-même?

PEISTHÉTAIROS.

Oui, par Apollon!

LE CHŒUR.

Voilà, par Jupiter! ce que je ne savais pas.

PEISTHÉTAIROS.

Parce que vous êtes des ignorants, des insouciants, et que vous

n'avez jamais lu Ésope. Ésope dit que l'alouette naquit avant tous

les autres êtres, avant la Terre même: son père mourut de maladie;

comme la terre n'existait pas; il fut sans sépulture pendant cinq

jours: enfin l'alouette dans l'embarras se décida, faute de mieux,

à enterrer son père dans sa tête.

ÉVELPIDE.

Ce qui fait que le père de l'alouette est enterré à

Céphalée[195]...

PEISTHÉTAIROS.

Mais la plus forte preuve, c'est que Jupiter, qui règne maintenant,

est représenté, comment? debout avec un aigle sur la tête, c'est le

symbole de sa royauté[196]; sa fille a la chouette; et Apollon,

comme son ministre, l'épervier.

ÉVELPIDE.

Par Cérès! voilà qui est bien dit! Mais que font dans le ciel tous

ces oiseaux?

PEISTHÉTAIROS.

Quand on sacrifie et que, suivant le rite, on offre les entrailles

aux dieux, ces oiseaux en prennent leur part avant Jupiter.

Autrefois, les hommes ne juraient jamais par les dieux, mais

toujours par les oiseaux: à présent encore, Lampon jure par l'oie,

quand il veut mentir[197].--C'est ainsi que vous étiez grands et

sacrés, en ce temps-là! Mais maintenant on vous regarde comme des

esclaves, des niais, des ilotes; on vous jette des pierres comme à

des fous furieux, même dans les lieux sacrés! Une foule d'oiseleurs

vous tendent des lacets, des filets, des gluaux, des pièges de

toute espèce; on vous prend, on vous vend en masse, et les

acheteurs vous tâtent pour s'assurer si vous êtes gras. Encore, si

l'on vous servait simplement rôtis, sur la table! Mais on fait un

mélange d'huile, de vinaigre et d'échalotes, avec du fromage râpé;

de tout cela broyé ensemble, on fabrique une sauce douce et grasse,

puis on la verse sur vous toute bouillante, comme si vous étiez des

chairs infectes!

Un tel état de choses est intolérable! Il s'agit de reconquérir la

sécurité, l'indépendance, et la souveraineté!--Oui, oui! répondent les

oiseaux. Tu es notre sauveur! Mais que faut-il faire?--Il faut, répond

Peisthétairos, qu'il n'y ait qu'une seule ville, un seul État pour toute

la nation des oiseaux; qu'ils entourent l'air tout entier d'une grande

muraille en briques; comme l'enceinte de Babylone; et, quand cette

muraille sera élevée, ils enverront des ambassadeurs sommer Jupiter de

leur restituer l'empire: s'il n'y consent pas, on lui déclarera la

guerre sainte, et l'on fera défense aux dieux de traverser désormais ce

pays pour descendre, comme autrefois, contenter leur envie chez les

Alcmènes, les Alopées, les Sémélés. Les hérons feront sentinelle sur une

patte: Halte-là! on ne passe pas.

En même temps on enverra une autre ambassade aux hommes pour leur dire

que dorénavant ils ayent à sacrifier d'abord aux oiseaux, souverains du

monde, et seulement ensuite aux autres dieux.

LA HUPPE.

Mais comment les hommes reconnaîtront-ils en nous des dieux et non

des geais? nous qui volons et qui avons des ailes?

PEISTHÉTAIROS.

Tu es fou: est-ce que Mercure n'est pas dieu? Cependant il vole et

il a des ailes! Et tant d'autres divinités! la Victoire vole avec

des ailes d'or! Et l'Amour, n'a-t-il pas des ailes? Et Iris, la

colombe aux ailes agitées, comme dit Homère!

LA HUPPE.

Mais si Jupiter se met à tonner et lance sur nous sa foudre, qui a

aussi des ailes?...

PEISTHÉTAIROS, _sans l'écouter_.

Si les hommes, aveugles à votre égard, méconnaissent votre

puissance et ne veulent adorer que les dieux de l'Olympe, alors il

faut qu'une nuée de passereaux gourmands de graines s'abatte sur

leurs champs et y dévore tout; et puis nous verrons si Cérès vient

au secours de leur famine par une distribution de blé!

ÉVELPIDE.

Elle s'en gardera bien, par Jupiter! vous la verrez donner cent

mauvaises défaites[198].

PEISTHÉTAIROS.

Les corbeaux aussi leur prouveront votre divinité, en crevant les

yeux à leurs bœufs de labour et à leurs troupeaux. Qu'Apollon

ensuite les guérisse et gagne ses honoraires de médecin!

ÉVELPIDE.

Là, là! qu'ils attendent au moins que j'aie vendu mes deux

bouvillons!

PEISTHÉTAIROS.

Si, au contraire, ils reconnaissent que vous êtes la Divinité, la

Vie, la Terre, Saturne, Neptune,--alors tous les biens leur seront

donnés.

LA HUPPE.

Cite-moi donc un de ces biens.

PEISTHÉTAIROS.

Premièrement, les sauterelles ne rongeront plus leurs vignes en

fleur: un seul escadron de chouettes et de crécerelles les dévorera

toutes. Ensuite, les cousins et les perce-oreilles ne mangeront

plus leurs figues: une seule compagnie de grives les avalera tous

jusqu'au dernier.

LA HUPPE.

Et la richesse, comment la leur donnerons-nous? C'est là leur

grande passion!

PEISTHÉTAIROS.

Quand ils consulteront les oiseaux, ceux-ci leur indiqueront les

mines les plus riches, et les trésors enfouis depuis des siècles:

car ils en connaissent la place; aussi dit-on toujours: Personne ne

sait où est mon trésor, _excepté peut-être un oiseau_!

Ainsi, légendes mythologiques, croyances populaires, contes, proverbes,

histoire naturelle, science des augures, fables d'Ésope, d'Hésiode ou

d'Homère, simples dictons même et images courantes, le poëte cueille

tout cela en voltigeant, et y mêle ses propres richesses, la grâce et la

fleur de sa poésie, ou de ses charmantes maximes:--«Comment leur donner

la santé?--S'ils sont heureux, n'ont-ils pas la santé? L'homme

malheureux ne se porte jamais bien!»

* * * * *

Et il n'y aura pas besoin d'élever aux oiseaux des temples de pierre

fermés avec des portes d'or. Ils habiteront dans les bois et sous le

feuillage des chênes. Les plus vénérés auront l'olivier[199] pour

temple. Les voyages de Delphes et d'Ammon seront inutiles pour les

sacrifices: debout parmi les arbousiers et les oliviers sauvages, on

leur offrira l'orge et le blé; on les priera, en étendant, les mains, de

nous faire part de leurs bien faits, qu'ils accorderont aussitôt en

échange de quelques grains.

Le projet des deux Athéniens est adopté avec enthousiasme. On leur donne

le droit de cité, on les naturalise oiseaux. Une certaine racine qu'ils

mangeront va leur taire pousser des ailes.

* * * * *

Pendant ce temps, Philomèle et Procné, du milieu des joncs fleuris,

s'élèvent sous la forme de deux jolies filles avec des ailes et des

têtes d'oiseaux; le chœur les salue de ses chants; puis continue ainsi,

s'adressant au public, avec une poésie suave et exquise:

Pauvres humains dont l'existence obscure, frêle comme les feuilles

des bois, rampe, sans ailes, sur la terre fangeuse, d'où vous

sortez, où vous rentrez, race éphémère, infortunés mortels, ombres

légères pareilles à des songes, écoutez les oiseaux, êtres

immortels, aériens, exempts de vieillesse, qui méditent sur les

choses incorruptibles: vous apprendrez de nous à connaître le ciel,

la nature des êtres ailés, l'origine des dieux et des fleuves, de

l'Érèbe et du Chaos; grâce à nous, Prodicos[200] enviera votre

science.

Il n'y avait d'abord que le Chaos, la Nuit, le sombre Érèbe et le

profond Tartare: la Terre, l'Air, le Ciel n'existaient pas. Au sein

des abîmes infinis de l'Érèbe, la Nuit aux ailes noires, féconde

toute seule, pondit un œuf, duquel, après un certain temps, naquit

l'Amour, le gracieux Éros, aux ailes d'or étincelantes, rapides

comme les vents d'orage. Il s'unit, dans le profond Tartare, au

sombre Chaos, ailé comme lui, et engendra la race des Oiseaux, qui

vit le jour la première de toutes...

Selon la théogonie orphique, le premier des dieux fut Chronos, le Temps;

après lui, vinrent l'Éther et le Chaos, d'où Chronos tira l'œuf immense

du monde. Il était naturel qu'Aristophane, dans la cosmogonie des

oiseaux, n'oubliât pas cet œuf. En le faisant pondre par la Nuit aux

ailes noires, et en faisant éclore de cet œuf l'Amour aux ailes d'or, en

donnant des ailes au Chaos lui-même, il use du droit de poésie, il

complète et développe les images qui conviennent à son sujet.

* * * * *

Ainsi,--continue le chœur des Oiseaux,--notre origine est bien plus

antique que celle des habitants de l'Olympe. Nous sommes nés de l'Amour,

mille preuves l'attestent. Nous avons des ailes, et nous en prêtons aux

amants[201]...

Et quels services les oiseaux ne rendent-ils pas aux mortels! Nous leur

indiquons les saisons, le printemps, l'hiver, l'automne. Si la grue en

criant émigre vers la Libye, elle avertit le laboureur de semer; le

nocher, de se reposer auprès de son gouvernail suspendu dans sa

demeure[202]; et Oreste[203], de se tisser un manteau, afin que la

rigueur du froid ne le pousse plus à dépouiller les autres. Dès que le

milan reparaît, il vous annonce le retour du printemps et le moment de

tondre les brebis. Lorsqu'ensuite l'hirondelle arrive, on se hâte de

vendre son manteau, pour acheter un vêtement léger. Nous vous tenons

lieu d'Ammon, de Delphes, de Dodone et de Phébus Apollon. Avant de rien

entreprendre, affaire commerciale, mariage, achat de vivres, vous

consultez les oiseaux[204]...

Muse agreste, aux accents si variés, tio tio tio, tio tio tio, tiotix,

je chante avec toi dans les vallons verts et sur les sommets des

collines, tio tio, tio tiotix! Du haut d'un frêne à l'épais feuillage,

tio tio, tio tiotix, je lance de mon gosier d'or des mélodies sacrées en

l'honneur du dieu Pan; ma voix s'unit sur la montagne aux chœurs

augustes qui célèbrent la Mère des dieux, tototo, tototo, totototix!

C'est là que Phrynichos, comme une abeille, vient butiner l'ambroisie de

ses chants et la douce fleur de sa poésie, tio tio, tio tiotix!...

Tels les cygnes, tio tio tio, tio tio tio, tiotix, sur les rives de

l'Hèbre, tio tio, tio tiotix, unissent leurs voix pour chanter Apollon

en battant des ailes, tio tio, tio tiotix; leurs chants traversent les

nuages des airs; les hôtes variés des forêts s'arrêtent étonnés; les

vents se taisent, la sérénité assoupit les flots, tototo, tototo,

totototix; l'Olympe en retentit au loin; les dieux écoutent, dans un

saisissement de joie: et les Grâces et les Muses, filles de l'Olympe,

répètent leurs mélodies, tio tio, tio tiotix!

Comme toujours, chez Aristophane, cette charmante poésie s'entremêle de

grossières bouffonneries et de gaietés fort lestes: c'est le caractère

de l'écrivain et de l'esprit attique,--comme de l'esprit gaulois.--Cette

variété semble indispensable surtout à Athènes, pour contenter tous les

goûts tour à tour, dans un public qui est le peuple tout entier. Là

comme partout, Aristophane, «maître de tous les tons de la lyre», se

montre presque au même instant «sublime et bouffon, grave et licencieux,

mais toujours poëte, et s'égalant aux plus grands poètes, soit qu'il les

raille, soit qu'il les imite[205].»

* * * * *

Peisthétairos et Évelpide reviennent affublés en oiseaux grotesques,

comme Quinola et Spadille en princes, dans la comédie d'Alfred de

Musset.

IRUS.

Mettez ces deux habits;

Vous vous promènerez ensuite par la chambre,

Pour que je voye un peu l'effet que je ferai.

SPADILLE.

Moi, j'ai l'air d'un marquis.

QUINOLA.

Moi, j'ai l'air d'un ministre.

IRUS.

Spadille a l'air d'une oie, et Quinola, d'un cuistre.

Peisthétairos et son ami, non moins cocasses dans leur nouvel

accoutrement, se font l'un à l'autre les mêmes compliments, ou à peu

près, que fait Irus à Quinola et à Spadille. C'est Peisthétairos qui

d'abord éclate de rire en regardant Évelpide.

PEISTHÉTAIROS.

Par Jupiter! je n'ai jamais rien vu de plus drôle!

ÉVELPIDE.

Qu'est-ce qui te fait rire?

PEISTHÉTAIROS.

Tes bouts d'ailes! qui te font ressembler, sais-tu à quoi? à une

oie peinte sur une enseigne!

ÉVELPIDE.

Et toi, à un merle pelé et râpé!

Ils conseillent à la huppe de donner à la ville nouvelle un nom

magnifique et pompeux: par exemple, Néphélococcygie, c'est-à-dire la

Ville des Nuées et des Coucous,--quelque chose comme

Coucouville-lés-Nuées.--«Ah! le grand et beau nom que tu as trouvé là!

s'écrie la huppe émerveillée.--N'est-ce pas de ce côté-là, dit Évelpide,

que s'étendent les immenses propriétés de Théagène et toutes celles

d'Eschine?»

C'étaient deux hâbleurs de ce temps, et peut-être quelque peu

industriels, ayant découvert mainte mine, à exploiter avec les

actionnaires.

On dépêche les deux ambassades, l'une en haut, vers les dieux, l'autre

en bas, vers les hommes. Puis on se met à l'œuvre.

À peine a-t-on tracé l'enceinte, et procédé aux cérémonies qui

accompagnaient la fondation d'une ville,--en invoquant les

dieux-oiseaux, Apollon-Cygne, Latone-Caille, Diane-Chardonneret,

Bacchus-Pinson, Cybèle-Autruche;--à peine le prêtre a-t-il entonné le

chant sacré, en aspergeant d'eau lustrale la place des fondations

futures, qu'une volée d'aventuriers s'abat déjà sur la ville

projetée,--comme sur le nouveau Marseille ou le nouveau Paris,--pour y

chercher fortune. Dévoré de l'amour du bien public, chacun veut en avoir

la meilleure part.

Échevins, Prévôt des marchands,

Tout fait sa main; le plus habile

Donne aux autres l'exemple, et c'est un passe temps

De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.

C'est d'abord un poëte dithyrambique, au manteau troué, faiseur de

cantates à l'usage de tous les nouveaux pouvoirs.

J'ai, dit-il, composé des vers en l'honneur de votre

Néphélococcygie, une foule de beaux dithyrambes et de

parthénies[206] dignes de Simonide.

PEISTHÉTAIROS.

Et quand les as-tu composés? depuis combien de temps?

LE POETE.

Oh! il y a longtemps, longtemps déjà, que je chante cette cité!

PEISTHÉTAIROS.

Mais on fait en ce moment même la cérémonie de sa naissance, et je

viens de nommer l'enfant, il y a une minute!

On se débarrasse de ce républicain de l'avant-veille, en lui faisant

l'aumône d'un manteau.

* * * * *

Un devin lui succède. «Il y a, dit-il, un oracle de Bacis qui concerne

évidemment Néphélococcygie.--Eh! que n'en parlais-tu avant qu'elle

existât?--Le ciel ne le permettait pas encore!--Voyons ton oracle...»

Le devin récite un grimoire quelconque, qui peut s'appliquer à tout ce

qu'on veut, comme toutes les prophéties possibles. Peisthétairos le paye

d'un autre oracle, conçu à peu près en ces mots:

Lorsque, le ventre à jeun, par de vains artifices

Quelque saltimbanque effronté

Viendra troubler vos sacrifices

Sans être par vous invité,

Prenez un bon paquet de gaules

Et cassez-le sur ses épaules[207].

Ainsi dit, ainsi fait: Hors d'ici, drôle! Va-t'en débiter aux vieilles

femmes tes oracles et tes prophéties!--Et on vous le chasse à coups de

bâton.

* * * * *

Le prêtre se dispose à continuer la cérémonie, déjà deux fois

interrompue, lorsqu'un géomètre-arpenteur survient à son tour, avec

règles, toises et niveaux, pour tirer les lignes des rues aériennes,

faire de beaux boulevards dans les nues, toiser, arpenter, cadastrer

Néphélococcygie et sa banlieue, partager l'air en lois... «Qui es-tu

donc? lui demande Peisthétairos.--Qui je suis? Méton! connu dans toute

la Grèce et à Colone.»--Comme François Villon, dans son épitaphe: «_Né

de Paris, emprès Pontoise_.».

«Eh bien! Méton, reprend Peisthétairos, un conseil d'ami: décampe

lestement!»

LE GÉOMÈTRE.

Seriez-vous par hasard en discorde?

PEISTHÉTAIROS.

Au contraire!

LE GÉOMÈTRE.

Mais alors...

PEISTHÉTAIROS.

D'un accord unanime et sincère Nous avons résolu d'expulser de chez

nous Fripons et charlatans, en les rouant de coups[208].

Méton ne se le fait pas dire deux fois, et arpente, sans règle ni toise:

Peisthétairos le chasse à coups de trique.

Ce Méton, malmené si lestement par Peisthétairos et par Aristophane,

est-il le même que le célèbre astronome athénien qui forma, vers l'an

432 avant notre ère, un cycle de dix-neuf ans, dans le dessein de faire

concorder l'année lunaire avec l'année solaire (ce qu'on nomme

aujourd'hui le _Nombre d'or_)? Je ne sais; mais cela paraît probable, et

il n'y aurait rien d'étonnant à voir un homme très-sérieux comme

l'astronome Méton traité par Aristophane avec autant d'irrévérence que

le grand Socrate.

* * * * *

Survient un inspecteur, avec des airs de roi, dans cette ville qui

existe à peine. C'est une satire des petits fonctionnaires qui étaient

chargés d'inspecter les cités tributaires, et qui faisaient du zèle aux

dépens de ces villes, à moins qu'on ne leur graissât la patte.

PEISTHÉTAIROS, _à voix basse_.

Veux-tu recevoir ton salaire, ne rien faire et t'en aller?

L'INSPECTEUR.

Ma foi! oui; j'aurais bien besoin d'être à Athènes pour assister à

l'Assemblée: je suis chargé des intérêts de Pharnace[209].

PEISTHÉTAIROS, _le battant_.

Tiens, voici ton salaire, va-t'en avec cela!

Il l'expédie comme les autres, malgré ses protestations indignées.

* * * * *

Enfin un marchand de décrets vient pour vendre des lois toutes neuves et

qui n'ont pas encore servi. Peisthétairos s'en débarrasse de la même

façon.

Tout ce mouvement animait la scène et égayait les spectateurs. Ce sont

des épisodes, comme _les Fâcheux_ de Molière, ou comme nos

vaudevilles-revues. Le poëte y donne l'essor à sa verve et à sa malice.

Au monde de la fantaisie il entremêle adroitement celui de la réalité.

Ces critiques et caricatures de détail parodiaient la conduite des

Athéniens dans les villes alliées et dans les colonies.

* * * * *

On achève le sacrifice d'inauguration. Les oiseaux, dans un nouveau

chœur, chantent leur puissance, leur félicité:

C'est à nous désormais que tous les mortels adresseront leurs

sacrifices et leurs prières! Rien n'échappe à notre vue, à notre

puissance! Nos regards embrassent l'univers! Nous préservons le

fruit dans la fleur, en détruisant ces mille espèces d'insectes

voraces nés de la terre, qui s'attaquent aux arbres et se

nourrissent du germe à peine formé dans le calice. Nous tuons aussi

ceux qui ravagent, comme un fléau, les parterres embaumés. Tous ces

êtres rampants et rongeurs périssent sous les coups de la race

ailée[210]!...

Que le sort des oiseaux est doux! l'hiver, ils n'ont pas besoin de

manteau; l'été, ils n'ont point à souffrir des ardeurs de la

canicule; dans les vallons fleuris, au sein des feuilles fraîches,

ils reposent, tandis que la cigale, brûlée de rayons torrides à

l'heure de midi, pousse des cris, de pythonisse! Nous hivernons au

creux des antres, et folâtrons avec les Nymphes des montagnes; et

nous butinons au printemps les tendres baies du myrte aimé des

vierges et les jardins des Grâces tout blancs de fleurs!

Quelle délicieuse poésie! Victor Hugo n'a rien de plus charmant, ni dans

la légende des oiseaux, épisode du _Beau Pécopin_, ni dans _les Chansons

des rues et des bois_, ni dans _les Contemplations_, lorsqu'à son tour

il peint le bonheur des oiseaux en traits si brillants et si vifs:

Ils vont, pillant la joie en l'univers immense!...

Et autour des tombes elles-mêmes ils rapportent quelque gaieté!

Michelet n'a rien de plus poétique, quand, pour chanter l'oiseau,

lui-même se fait oiseau, quand il peint amoureusement et qu'il célèbre

avec enthousiasme ces fils de l'air, de la lumière: «Mélodieuses

étincelles du feu d'en haut, où n'atteignez-vous pas?... Pour vous, ni

hauteur, ni distance: le ciel, l'abîme, c'est tout un! Quelle nuée et

quelle eau profonde ne vous est accessible? La terre, dans sa vaste

ceinture, tant qu'elle est grande, avec ses monts, ses mers et ses

vallées, elle vous appartient. Je vous entends sous l'équateur, ardents

comme les traits du soleil. Je vous entends au pôle, dans l'éternel

silence, où la dernière mousse a fini: l'ours lui-même regarde de loin

et s'éloigne en grondant; vous, vous restez encore; vous vivez, vous

aimez, vous témoignez de Dieu, vous réchauffez la mort!»

* * * * *

Cependant la ville nouvelle s'élève de toutes parts. Les murailles ont

cent stades de long, et sont si larges «que Proxénide, le vantard, et

Théagène pourraient s'y croiser sur leurs chars, fussent-ils attelés de

chevaux aussi grands que le cheval de Troie[211].»

Nul autre que les oiseaux n'a mis la main, ni la patte, aux

constructions: ni charpentiers, ni tailleurs de pierre, ni maçons, ni

briquetiers d'Egypte, les oiseaux ont tout fait eux-mêmes. «Trente mille

grues, venues de la Libye, ont déposé les pierres qu'elles avaient

avalées: pierres de fondement, qui ont été taillées ensuite par le bec

des râles; dix mille cigognes fabriquaient les briques; les pluviers et

autres oiseaux aquatiques pompaient, montaient l'eau dans les airs; les

hérons servaient dans des auges le mortier qu'avaient préparé les oies

avec leurs pattes en truelles; les pélicans ont pélicannelé le bois des

portes avec leur bec; c'était un bruit comme dans un chantier naval. À

présent toute l'enceinte est close et bien gardée.

* * * * *

Pline le naturaliste raconte que les grues, en guerre avec les pygmées,

posaient, pendant la nuit, des sentinelles tenant un caillou dans la

patte, afin que, si par hasard une de ces sentinelles venait à

s'endormir, le caillou en tombant les réveillât toutes.--À

Néphélococcygie, civilisation plus avancée, c'est avec des sonnettes que

les gardes font la ronde, et l'on allume des feux sur toutes les tours.

* * * * *

On ne dit pas sur quoi posent les fondements de cette ville

aérienne.--Est-ce, comme dans la Genèse indienne, sur un éléphant, dont

les pieds reposent sur quatre tortues, et les tortues sur on ne sait pas

quoi? Ou bien, comme dans la légende ésopique, est-ce dans de grands

paniers portés par des aigles?

Quoiqu'il en soit, Néphélococcygie coupe le chemin de l'Olympe: les

dieux sont bloqués. Les oiseaux les remplaceront: l'aigle détrônera

Jupiter de Corinthe; la chouette, Minerve d'Athènes, et ainsi des

autres.

À des peuples-oiseaux il faut des dieux-oiseaux;--comme à des hommes, un

dieu-homme; comme, aux triangles, s'ils en ont, un dieu-triangle, dit

Montesquieu; tout cela, par la même raison que les nègres font le diable

blanc.--Xénophane, de Colophon, disait que, si les bœufs et les chevaux

savaient peindre, ils feraient des dieux qui auraient figure de bœufs ou

de chevaux.--«Les lézards m'ont raconté, dit Henri Heine, ou un de ses

personnages dans les _Reisebilder_, qu'il court parmi les pierres une

tradition selon laquelle Dieu veut un jour se faire pierre pour les

délivrer de leur endurcissement.» Mais un vieux lézard prétend que cette

_impétrification_ n'aurait lieu qu'après que Dieu se serait

successivement incarné et invégétalisé dans les formes de tous les

animaux et de toutes les plantes, et les aurait délivrés.»

* * * * *

Etudes sur Aristophane · 第 20 / 32 段