ses divinités. Il laissait bafouer Mercure sur la scène; mais il ne
souffrait pas qu'on mutilât les Hermès sur les places publiques. Il
s'amusait de la parodie des sacrifices dans les comédies; mais il
s'indignait si quelqu'un devant sa maison n'accomplissait pas avec assez
de respect les cérémonies sacrées.
C'était surtout après quelque événement grave, tel que celui de la
mutilation des Hermès, ou après quelque grand désastre, tel que celui de
l'expédition de Sicile, qui fut _la campagne de Russie_ d'Athènes, comme
Ægos-Potamos en fut le _Waterloo_, que tout à coup le peuple Athénien se
sentait pris en quelque sorte d'accès de religiosité extraordinaire; sa
légèreté habituelle faisait place, pour un moment, à une sorte de
dévotion analogue à celle des Anglais ou des Américains alors que le
chef de l'État ordonne pour toute la nation un jour d'humiliation et de
prière. Mais ces grandes crises de religiosité n'étaient guère dans le
tempérament naturel d'Athènes.
Habituellement, on s'égayait sur le compte de certaines divinités, sans
que cela tirât à conséquence. C'est à peu près ainsi qu'à Londres le
prétendu grand juge baron Nicholson, un plaisant très-renommé, tient ses
séances tous les soirs au _cider cellar_ (cellier de cidre) et fait la
charge des vrais juges, choisissant toujours des causes scandaleuses
pour sujet de ses grotesques réquisitoires. Et dans quel pays le respect
des lois est-il porté plus haut qu'en Angleterre? Le grand juge
Nicholson, cependant, fait pouffer de rire toute la cité. Cette liberté
britannique explique la liberté athénienne. Se moquer des choses
respectées est un des attributs de la liberté.
Et puis encore, on semblait croire qu'il y avait des dieux qui avaient
de l'esprit, et d'autres qui n'en avaient pas. Les dieux qui avaient de
l'esprit, apparemment entendaient raillerie. Ceux qui n'en avaient pas,
on pouvait donc en rire et s'amuser à leurs dépens. Voilà peut-être sur
quel principe, tacitement admis entre le poëte et le peuple, certaines
divinités faisaient souvent les frais de la gaieté publique.
Les Athéniens, hors du théâtre, ne vénéraient pas moins ces divinités,
mais en les considérant sous d'autres aspects. Littérairement même,
selon les divers genres poétiques, il y avait divers points de vue sous
lesquels on envisageait tel ou tel dieu. Pour le personnage d'Hercule,
par exemple, la tragédie d'Euripide intitulée _Alceste_ nous présente,
pour ainsi dire, le confluent indécis où le grandiose se mêle avec le
bouffon dans ce dieu tragi-comique: il y paraît d'abord un peu burlesque
(Voltaire n'a voulu voir que cet aspect); mais ensuite il y reparaît
sublime.
Le grossissement de toutes les proportions était la condition, même
matérielle, du théâtre grec: or le grossissement mène à deux choses: au
grand, ou au grotesque. Voilà pourquoi certaines imaginations
exceptionnelles, puissantes plutôt que fines, qui sont avant tout des
verres grossissants, excellent et se plaisent presque indifféremment à
l'un ou à l'autre, et ne voudraient pour rien au monde que l'un des deux
fût retranché de la littérature et de l'art.
Ajoutons que le rire et le burlesque sont, pour le commun de l'humanité,
une réaction nécessaire contre le noble et le grandiose, une détente, un
soulagement. Même pour la plupart des esprits, c'est une balance
nécessaire: il faut le ridicule à côté du sublime. Aussi le burlesque et
le grotesque, quoique les noms en soient modernes, ont-ils existé de
tout temps: Victor Hugo l'a démontré une fois pour toutes dans
l'éloquente Préface de _Cromwell_.
Même avec les divinités sérieuses, les Athéniens en usaient quelquefois
un peu familièrement, comme entre gens d'esprit sûrs de s'entendre.
Après avoir bien ri à leurs dépens, ils ne hantaient pas moins les
temples et ne respectaient pas moins les mystères.
Non-seulement les dieux étaient faits à l'image de l'homme, mais souvent
à l'image de l'homme dégradé, dont on leur prêtait la laideur physique
et morale. Au siècle brillant de Périclès, siècle de l'art et de la
beauté, pendant que Phidias exposait aux yeux des peuples son Jupiter
majestueux comme le Ζεύς homérique, quelques artistes représentaient ce
même Jupiter et les autres dieux sous des traits comiques et bouffons.
Parmi les restes de la statuaire antique qui sont parvenus jusqu'à nous,
il y a un vase où l'on voit sculptés, sous la figure de masques
grotesques, Jupiter et Mercure prêts à monter chez Alcmène par une
échelle. Ctésiloque, élève d'Apelles, se rendit célèbre par une peinture
burlesque qui représentait Jupiter accouchant de Bacchus, ayant une
mître en tête et criant comme une femme, au milieu des déesses qui font
l'office d'accoucheuses. Ainsi Jupiter même, à dater de ce temps, ne fut
pas épargné.
La comédie dorienne de Mégare et de Sicile avait précédé dans ces voies
la comédie athénienne. Épicharme, de Cos, avant Aristophane, ne s'était
pas fait faute de travestir les dieux. «Jupiter, dans _les Noces
d'Hebé_, devient un Gargantua gourmand, obèse, farceur; les Muses sont
transformées en poissardes; Minerve en musicienne de carrefour, qui de
sa flûte fait danser à Castor et Pollux quelque pyrrhique obscène;
Vulcain avec son bonnet pointu et son habit bigarré, est le bouffon,
l'arlequin de la troupe; Hercule en est le Gilles, avec sa gloutonnerie
bestiale. Tout Homère, tout Hésiode, avec leurs plus gracieuses ou leurs
plus vénérées traditions, y passeront pareillement, défigurés en charges
bouffonnes. La comédie moqueuse d'Épicharme vient tomber au milieu de la
mythologie en désarroi, comme le Don Quixotte de Cervantes à travers les
romans de chevalerie[190].»
Rhinton, de Tarente, dans ses hilaro-tragédies, ne respecte pas mieux
les dieux. Et Plaute, qui suivit les errements de ce poëte, fut accusé,
à propos de l'_Amphitryon_, d'avoir compromis leur majesté par une
action comique où se jouaient des scènes bouffonnes et triviales.
Mais, comme dit Arnobe, «si Jupiter est en colère, pour le remettre en
belle humeur, on n'a qu'à lui jouer l'_Amphitryon_ de Plaute.» _Ponit
animos Jupiter, si_ AMPHITRYO _fuerit actus pronuntiatusque Plautinus_.
À Rome, sous l'empire, dans les mines de Lentulus et d'Hostilius, Diane
était fouettée sur la scène; on lisait un testament burlesque de _défunt
Jupiter_.
Boufflers écrit quelque part à sa mère: «Annoncez au roi une de mes
lettres, où je voudrais bien lui manquer de respect, afin de ne le pas
ennuyer. Les princes ont plus besoin d'être divertis qu'adorés. Il n'y a
que Dieu qui ait un assez grand fonds de gaieté pour ne pas s'ennuyer de
tous les hommages qu'on lui rend.»--Eh bien! c'est ainsi qu'Eupolis,
Cratinos et Aristophane, en rendant les leurs à Bacchus, trouvaient à
propos, tout dieu qu'il était, d'y mêler quelques bonnes irrévérences,
afin de le mieux divertir et de le mieux fêter. Le poëte comique, dans
les dionysies, avait le droit de tout dire aux dieux et au peuple, comme
dans les Saturnales romaines l'esclave avait la permission de railler
son maître et de s'amuser à ses dépens, ou comme l'Arétin était admis à
correspondre avec le pape Paul III pour le réjouir, une fois le mois, de
ses contes licencieux et de ses saillies priapesques.
Le sévère Boileau, dédaigneux du bouffon, «et laissant la province
admirer le _Typhon_,» y eût-il aussi renvoyé les bouffonneries
d'Aristophane? Je ne sais; mais les parodies du poëte attique sur les
dieux et sur leur ménage, soit dans _les Grenouilles_, soit dans _les
Oiseaux_, ne diffèrent pas toujours sensiblement, si ce n'est par le
style, des inventions burlesques de Scarron, sur cette même mythologie.
M. Disraëli a rouvert cette veine. Ce membre du Parlement d'Angleterre a
publié deux compositions de ce genre, qui ne laissent pas d'être
amusantes, quoique les traits en soient quelquefois un peu gros. L'une a
pour titre: _Ixion aux Enfers_; l'autre, _le Mariage de Proserpine_.
Chez nous, récemment, _Orphée aux Enfers_ et _la Belle Hélène_, ces
pochades burlesques, ont fait courir, chacun pendant près d'une année,
Paris et les départements.
Le burlesque, qu'on le veuille ou non, aura toujours sa place et son
emploi. On peut faire un meilleur usage de l'esprit; mais celui-là sera
toujours très-populaire. Et il en a toujours été ainsi, dès l'antiquité
même, qu'on se figure à tort si farouche et si renfrognée. Nous venons
d'en citer d'assez nombreux exemples. On en trouverait d'autres encore
dans l'_Histoire de la caricature antique_, de Champfleury, et dans
l'_Histoire des Marionnettes_, de Charles Maguin, où Maccus, l'ancêtre
de Pulcinelle, montre à quel point les peuples les plus épris du beau
étaient amoureux aussi du grotesque. M. Feuillet de Conches, dans la
_Vie de Léopold Robert_, fait mention des joutes qui se livrent encore
aujourd'hui près du mausolée d'Auguste, entre des bossus et des veaux,
comme si pour ces peuples artistes le bossu n'était point un homme; et
il ajoute: «Cette parodie des combats antiques et des héroïques combats
de taureaux où se plaisent les Espagnols, montre combien le populaire de
Rome affectionne le grotesque, comme pour se délasser du beau dont il
est entouré. Il faut être un bossu vérifié, pour être admis dans
l'arène. Les veaux sont de pauvres bêtes efflanquées auxquels les cornes
commencent à poindre. Excités par les bossus, par les cris des
spectateurs, par des pointes acérées, ils entrent en fureur, et portent
à la fin de vigoureux coups. J'ai vu un des malheureux bossus, qui en
avait été blessé et mis hors de combat, essayer de sortir de l'arène. La
populace l'empêcha de sortir, et criait au veau: _Tue, tue_! afin d'en
avoir pour son argent.»
Bref, pour le public athénien, ces trois dieux au moins, Mercure,
Hercule et Bacchus, malgré le culte religieux qu'on leur rendait,
étaient devenus peu à peu, à certains égards, des personnages bouffons.
C'était une inconséquence sans doute; mais l'humanité vit
d'inconséquences, étant elle-même composée et entourée d'antinomies qui
paraissent inconciliables et insolubles.
Et puis, le style recouvrant tout cela, y mettait une sorte de poésie et
une manière d'innocence. Le burlesque tout seul, sans génie littéraire,
sans art, est digne de mépris; mais le style fait tout passer.
Pour en finir avec cette comédie des _Grenouilles_, n'est-ce pas par une
inconséquence semblable que les Athéniens laissèrent représenter, cette
satire contre un poëte illustre qu'ils admiraient passionnément, et dont
ils déploraient la mort récente? Ils ne se contentèrent point de la
laisser représenter, ils l'applaudirent: les juges décernèrent à
Aristophane le premier prix, et _les Grenouilles_ eurent cet honneur
d'être représentées une seconde fois aux autres fêtes de Bacchus.
Les observations que nous venons de faire s'appliquent également à la
comédie qui a pour titre: _les Oiseaux_.
LES OISEAUX.
Voilà la pièce de fantaisie par excellence. Jamais l'imagination
d'Aristophane ne fut plus charmante, plus légère que dans _les Oiseaux_.
Et jamais Athènes aussi ne fût plus brillante qu'à l'époque où il les
donna.
«Cette époque, comme le remarque Otfried Müller, ne peut être comparée
pour l'étendue, l'éclat de la puissance et de la souveraineté, qu'avec
les temps de 456, avant la destruction de son armée en Égypte. Athènes
venait, par la paix très-favorable de Nicias, de fortifier sa domination
sur la mer et les côtes de l'Asie Mineure et de la Thrace, d'ébranler le
Péloponnèse jusque dans son sein par une politique habile, de porter ses
revenus au plus haut point qu'ils aient jamais atteint; enfin, à
l'expédition de Sicile, entreprise sous des auspices si heureux,
s'attachait l'espoir d'étendre encore l'empire maritime et colonial
d'Athènes, sur les parties occidentales de la Méditerranée. Grâce à
Thucydide, nous connaissons la disposition des esprits à Athènes dans ce
moment: le peuple se laissait éblouir par les brillants châteaux en
Espagne de ses démagogues et devins; rien désormais ne semblait
impossible à atteindre; tout le monde s'abandonnait à une véritable
ivresse d'espérances exagérées. Alcibiade, avec sa légèreté, son
outrecuidance, et cette union merveilleuse d'intelligence pénétrante et
calculatrice et d'imagination hardie et illimitée, était le héros du
temps. Même lorsque le malheureux procès des Hermocopides l'eut fait
disparaître d'au milieu des Athéniens, l'esprit qu'il avait excité et
entretenu vécut longtemps encore[191].»
Parcourons cette brillante comédie.
Deux citoyens, Peisthétairos et Évelpide, Celui qui aime à en faire
accroire aux amis et Celui qui espère toujours, excédés de la vie agitée
et bruyante que l'on mène à Athènes,--ainsi qu'Umbritius de celle qu'on
mène à Rome, et Damon de celle qu'on mène à Paris, dans les satires de
Juvénal et de Boileau,--ont pris la résolution d'aller vivre parmi les
oiseaux. Des ailes! des ailes! fuyons, fuyons cette ville tumultueuse et
criarde!
L'un, avec un geai ou un choucas, l'autre avec une corneille pour guides
ou peut-être pour montures, les voilà partis: c'est ainsi que s'ouvre la
pièce.--Le théâtre représente un paysage de rochers et de forêts.
«Les cigales ne chantent qu'un mois ou deux, perchées sur les buissons;
mais les Athéniens crient toute l'année, perchés sur les procès!» C'est
à n'y pas tenir!
Ils s'en vont donc bien loin de cette ville chicanière, toute de juges
et de plaideurs, dont nous avons vu la satire développée dans _les
Guêpes_.
Ayant ouï dire que la huppe, l'hirondelle, le rossignol, et beaucoup
d'autres, ont jadis appartenu au genre humain, ils espèrent que le
souvenir de leur ancienne condition les déterminera à accueillir
favorablement des transfuges de la race humaine.
Ils cherchent d'abord la huppe.--La huppe dans l'imagination des Grecs,
était un oiseau mystérieux,--de même que dans les poésies orientales, où
elle voyage et converse avec Salomon, comme Solon avec Crésus.
Ils finissent, grâce à leurs guides, par découvrir la demeure de la
huppe, et ils frappent à la porte de son nid. Le roitelet, serviteur de
la huppe, vient leur ouvrir, comme Céphisophon à Dicéopolis dans _les
Acharnéens_, comme le disciple de Socrate à Strepsiade dans _les
Nuées:_--Aristophane a ses procédés, auxquels ils reste fidèle, parce
qu'ils sont bons, et parce qu'ils tiennent en partie à la construction
même et aux conditions matérielles de la scène antique.
LE ROITELET.
Qui va là? Qui appelle mon maître
ÉVELPIDE, _effrayé_.
Apollon sauveur! quelle largeur de bec!
LE ROITELET, _effrayé aussi_.
Malheur à nous! Deux oiseleurs!
ÉVELPIDE.
Mais nous ne sommes pas des hommes!
LE ROITELET.
Qu'êtes-vous donc?
ÉVELPIDE.
Moi, je suis le Peureux, oiseau d'Afrique.
LE ROITELET.
Allons donc!
ÉVELPIDE.
Regarde plutôt ce qui tombe derrière moi!
LE ROITELET.
Et cet autre? quel oiseau est-ce? (_à Peisthétairos:_) Parleras-tu?
PEISTHÉTAIROS.
Moi, je suis l'Embrenné, du pays des Faisans...
C'est par ces grosses bouffonneries que le poëte s'empare tout d'abord
de la partie la plus nombreuse et la moins délicate de son public.
En écartant les jambes dans leur frayeur à la vue de ce large bec d'un
roitelet de fantaisie, Peisthétairos et Évelpide laissent échapper, avec
le reste, leurs montures, la corneille et le choucas, qui disparaissent,
sans doute pour se disposer à figurer de nouveau dans d'autres rôles de
la même pièce, en changeant quelques accessoires.
La huppe survient, avec un bec encore plus horrifique que celui de son
serviteur,--la huppe qui fut jadis Térée, parent mythologique de la
nation athénienne.--C'était peut-être une parodie de Sophocle, qui dans
sa tragédie de _Térée_ avait, dit-on, représenté la métamorphose de ce
roi en oiseau.--La huppe n'a pas de plumes. Elles sont tombées,
dit-elle, pendant la mue.
LA HUPPE.
Qui vous amène ici?
ÉVELPIDE.
Le désir de nous trouver avec toi.
LA HUPPE.
À propos de quoi?
ÉVELPIDE.
D'abord tu as été homme, comme nous; tu as eu des dettes, comme
nous; comme nous, tu aimais à ne pas les payer; ensuite, changé en
oiseau, tu as fait, en volant, le tour de la terre et des mers: tu
as donc toute la science de l'homme et toute celle de
l'oiseau[192]. Voilà ce qui nous amène vers toi, pour te prier de
nous indiquer quelque ville paisible, où, comme dans une couverture
mœlleuse, on puisse goûter les douceurs du repos.
La huppe leur propose successivement plusieurs villes, dont les noms
donnent lieu à des plaisanteries et à des calembours.
Aucune ne paraît convenir. Alors Peisthétairos s'avise d'une grande
idée, et en fait part à la huppe: c'est de bâtir une ville dans les
airs.--Au commencement des choses, l'empire du monde appartenait aux
oiseaux; ils doivent le reconquérir!
Vous régnerez sur les hommes comme vous régnez sur les sauterelles.
Et, quant aux dieux, vous les ferez mourir de faim.
LA HUPPE.
Comment?
PEISTHÉTAIROS.
Voici. L'air, n'est-ce pas? est entre le ciel et la terre: et de
même que, pour aller à Delphes, nous demandons passage aux
Béotiens, ainsi, quand les hommes sacrifieront aux dieux, vous
pourrez, si les dieux ne vous payent pas tribut, empêcher la fumée
des sacrifices de traverser votre ville et les plaines de l'air.
La huppe trouve le plan parfait. Mais il faut le soumettre au peuple des
oiseaux, et, pour cela, les convoquer.
PEISTHÉTAIROS.
Comment les convoqueras-tu?
LA HUPPE.
C'est facile. Je vais entrer dans le bocage, j'éveillerai
Philomèle, ma compagne, et nous les appellerons de concert: dès
qu'il entendront notre voix, ils accourront à tire-d'aile.
PEISTHÉTAIROS.
O le plus chéri des oiseaux, ne tarde pas, je t'en supplie: entre
dans le bocage et éveille Philomèle.
LA HUPPE, _chantant_.
O ma compagne, cesse de sommeiller! Que l'hymne sacré jaillisse de
ton gosier divin en harmonieux soupirs! Roule en légères cadences
tes fraîches mélodies pour plaindre le sort d'Itys[193], cause pour
nous de tant de larmes! Pure, ta voix s'élève du milieu des ifs au
feuillage sombre jusqu'aux demeures de Jupiter, où Phébus à la
chevelure d'or répond à tes chants plaintifs par les sons de sa
lyre d'ivoire et préside aux chœurs des dieux immortels. Et les
accords de leurs voix bienheureuses forment un céleste concert.
Ici on entendait, derrière le théâtre, les sons d'une flûte imitant les
chants du rossignol.
PEISTHÉTAIROS.
O Jupiter souverain! ô chants délicieux d'un si petit oiseau! C'est
du miel qui coule dans tout le bocage!
LA HUPPE, _continuant à chanter_.
Épopopo, popopo, popopo, popi! Io, io! ici, ici, ici, ici! Vous
tous qui portez comme moi des ailes! Vous qui butinez dans les
guérets fertiles, innombrables tribus au vol rapide et au gosier
mélodieux, mangeurs d'orge et pilleurs de grains; vous qui vous
plaisez, au milieu des sillons, à gazouiller d'une voix grêle, tio
tio tio tio, tio tio tio tio! Et vous qui, dans les jardins,
habitez le feuillage du lierre, ou qui becquetez, sur les collines,
le fruit de l'olivier sauvage ou de l'arbousier, accourez, volez à
ma voix: trioto, trioto, totobrix! Vous aussi qui, dans les vallées
marécageuses, happez les cousins à la trompe aiguë, et vous qui
hantez l'aimable prairie de Marathon, humide de rosée; et vous,
oiseaux à l'aile diaprée, francolin, francolin, et vous encore,
tribus des alcyons, qui voguez sur les flots gonflés des mers;
venez ici apprendre une grande nouvelle! Toute la race au col
flexible est ici convoquée par moi! Sachez qu'il nous est arrivé un
vieillard à l'esprit subtil, avec des idées neuves et de neuves
entreprises. Venez, tous à cette conférence! ici, ici, ici, ici!
toro, toro, toro, torotix! kikkabau, kikkabau! toro, toro, toro,
torolililix!
Que l'on s'imagine tout cela chanté, en strophes élégantes et légères,
dans ce langage aimé des dieux, envié par Racine et par André Chénier,
Dans ce langage grec aux douceurs souveraines,
Le plus beau qui soit né sur des lèvres humaines!
et que l'on dise si l'on veut: Quelle bizarrerie!--Mais aussi, quelle
grâce!
Il n'y a rien de plus suave, de plus brillant, ni de plus frais, chez le
poëte oriental Azz-Eddin Elmocaddessi, alors qu'il fait chanter les
oiseaux et les fleurs. Ces onomatopées étranges forment avec ce qui les
suit et les précède un ensemble charmant, plein d'originalité.
Combien cette fantaisie ailée et gazouillante est au-dessus de la
prétendue exactitude avec laquelle un Allemand, nommé Bechstein, a voulu
noter d'après nature le chant, non pas de la huppe, mais du rossignol,
qu'Aristophane n'a osé rappeler que par les sons d'une flûte! Voici
l'œuvre du bon Allemand, qui n'a pas senti que, si l'onomatopée,
discrètement employée, produisait par une pointe de bizarrerie un
assaisonnement piquant, l'onomatopée toute seule et trop prolougée était
simplement cocasse:
Tiouou, tiouou, tiouou, tiouou, Shpe tiouto koua, Tio, tio, tio,
tio, Kououtiou, kououtiou, kououtiou, kououtiou, Tskouo, tskouo,
tskouo, tskouo, Tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii, tsii,
tsii, tsii, Kouoïor tiou, tskoua pipits kouisi. Tso, tso, tso, tso,
tso, tso, tso, tso, tso, tso, tsirrhading! Tsi si, tosi si si si si
si si si, Tsorre, tsorre, tsorre, tsorrehi; Tsatn, tsatn, tsatn,
tsatn, tsatn, tsatn, tsatn, tsi. Dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo, dlo,
dlo, dlo, Kouïoo trrrrrrrizl! Lu lu lu, ly ly ly, li li li, Kouïoo
didl li ioulyli, Ha guour guour, koui, kouïo! Kouïo, kououi,
kououi, kououi, koui koui koui koui, Ghi, ghi, ghi! Gholl, gholl,
gholl, gholl, ghia huhudoï, Koui koui, horr ha dia dia dillhi!
Hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, hets, Hets,
hets, hets, hets, hets, Touarrho hostehoï, Kouïa, kouïa, kouïa,
kouïa, kouïa, kouïa, kouïa, kouïati, Koui koui koui, io io io io io
io io, koui, Lu ly li, lolo, didi io kouïa! Higuaï, guaï, guaï,
guaï, gûaï, guaï, guaï, guaï, Kouïor tsio, tsiopi!
Entre cette page et celle d'Aristophane il y a toute la différence de la
lettre morte à l'esprit vivant, de l'imitation lourde à la création
fantaisiste.
Vous rappelez-vous le fameux Boudoux, dont parle Alexandre Dumas dans
ses _Mémoires?_ «Boudoux, dit-il, qui ne parlait aucune langue morte, et
qui, parmi les langues vivantes, ne parlait que la sienne, et encore
assez mal, Boudoux, était à l'endroit des oiseaux le premier philologue,
je ne dirai pas de la forêt de Villers-Coterets, mais encore, j'ose
l'assurer, de toutes les forêts du monde. Il n'y avait pas une langue,
pas un jargon, pas un patois ornithologique qu'il ne parlât, depuis la
langue du corbeau jusqu'à celle du roitelet.»--Eh bien! Boudoux
peut-être eût admiré Bechstein; il eût admiré également Raspail, qui
dans la _Revue complémentaire_ du 1er janvier 1855 donne le chant du
rossignol, paroles et musique. Pour nous, à Bechstein, à Boudoux, et à
Raspail lui-même, nous préférons Aristophane, dans cette légère et
bizarre, mais gracieuse fantaisie.
* * * * *
En entendant le double appel de la huppe et du rossignol, les oiseaux
arrivent, de çà, de là. L'entrée de chaque survenant donne lieu à des
mots et à des plaisanteries de toutes sortes, allusions et calembours.
Peu à peu les oiseaux se pressent: en voici une multitude et enfin comme
une tempête, qui fond sur la scène avec de grands cris: Torotix,
torotix!... Épopo, popopo, popopopi!... Ti ti ti, ti ti, ti ti!...
PEISTHÉTAIROS.
Par Neptune! Vois donc quels tourbillons d'oiseaux!
ÉVELPIDE.
Apollon-roi! quelle nuée! Oie, oïe! ils volent si serrés qu'ils
remplissent tous les passages!... Comme ils piaillent, comme ils se
précipitent! quels cris! quels becs!... On dirait qu'ils nous
menacent! oh là là! c'est toi et moi qu'ils regardent en ouvrant le
bec.
Les oiseaux, en effet, à la vue de ces étrangers, se croyent pris dans
quelque piège. Effroi des deux parts.
La huppe, à travers ce tumulte, essaye de se faire entendre, annonçant
que ces deux étrangers viennent proposer une chose magnifique. On
n'écoute rien d'abord, on se croit trahi, on s'apprête à venger sur ces
deux intrus tous les crimes de l'espèce humaine, antique ennemie de la
race ailée.