aigrette[180], se heurtant contre de misérables hémistiches et des
bribes de tragédie[181]! Et comme le rival subtil luttera contre le
héros fièrement monté sur ses grands vers!
Hérissant sur son cou son épaisse crinière, le géant froncera ses
terribles sourcils, et, arrachant des vers solidement bâtis comme
la charpente d'un navire, les lancera en rugissant!
L'autre, beau diseur à la langue affilée et jalouse, se donnera
carrière, ergotant sur les mots, hachant menu la poésie de son
adversaire, et cherchant à réduire en poudre l'œuvre de ses
puissants poumons.
Il est impossible, je crois, de répandre plus d'imagination sur des
détails de critique littéraire, et de faire, sous forme lyrique, une
peinture plus vive d'Eschyle et d'Euripide, l'un avec sa grande poésie
pleine d'une héroïque emphase, l'autre avec sa manière familière,
subtile, pathétique, mais parfois,--c'est du moins le sentiment
d'Aristophane,--énervée et énervante.
«Cette lutte, dit Otfried Müller, est un curieux mélange de sérieux et
de plaisanterie: elle s'étend à toutes les parties de l'art tragique, au
choix des sujets et à l'effet moral, à l'exécution et au caractère du
style, aux prologues, aux chants du chœur, aux monodies, et touche
très-souvent, tout en restant comique, le point essentiel. Toutefois le
poëte prend la liberté d'établir par des images hardies, plutôt que par
des démonstrations, la manière de voir à laquelle il s'est arrêté[182].»
Il est facile de pressentir, par la seule annonce du combat, qu'Euripide
aura le dessous. Et en effet il est fort maltraité dans la lutte.
Eschyle cependant n'est pas absolument épargné; mais le dessein
d'Aristophane est clair, c'est à Euripide qu'il en veut. Seulement,
comme un panégyrique messiérait en face d'une satire, il mêle à son
éloge d'Eschyle une légère teinte de parodie, pour mieux faire ressortir
sa critique d'Euripide: l'un sert à l'autre de repoussoir, ou, si l'on
aime mieux, de contre-poids. Cette balance est plus favorable à la
comédie, l'antithèse est plus dramatique. C'est une des raisons par
lesquelles il laisse Sophocle dans le demi-jour, en le voilant d'un
éloge rapide, pour le dérober au débat. Ce n'est pas seulement qu'il
l'admire au point de n'oser même l'effleurer: son admiration pour
Eschyle, au fond, n'est pas moins vive, on le sent bien; et cependant il
le parodie légèrement. Non: c'est que le parallèle et la discussion
plaisante sont plus commodes entre les deux extrêmes. Peut-être aussi
que la critique a moins de prise sur un poète tel que Sophocle, dont les
qualités sont plus égales et mieux en équilibre. Mais il sait bien
comment attaquer Euripide.
La tragédie d'Euripide, selon lui, est immorale quant au fond, et
décousue quant à la forme.
Elle est immorale, parce qu'il n'est pas permis d'exciter la pitié par
tous les moyens, ni de l'exciter sans mesure; d'étaler les misères du
corps aussi souvent que les douleurs de l'âme; de chercher toujours,
dans la peinture de la passion, l'expression familière et pénétrante,
qui remue, qui trouble, qui séduit les âmes sans les élever, qui au
contraire les amollit et les énerve, et qui devient contagieuse à force
de réalité; d'analyser curieusement des nouveautés basses ou
périlleuses, et quelquefois des monstres, sans dédaigner même les
procédés matériels, l'appareil des souffrances physiques et des lambeaux
souillés, pour émouvoir à tout prix.
Elle est décousue, parce que poëte impétueux, grand improvisateur, bel
esprit et sceptique, dialecticien et philosophe, chercheur, discuteur,
osé, téméraire, le génie d'Euripide est plein de hasard et d'inégalité.
Ses compositions, éblouissantes d'éclairs, sont abandonnées et
flottantes; ses plans, plus négligés qu'il n'est permis même à un Grec:
et, quand il a traité les scènes à effet, il laisse à son collaborateur
le soin d'achever ce qui l'ennuie.
Subissant l'influence de la révolution intellectuelle, morale et sociale
qui commençait alors, et lui-même à son tour y travaillant, la poussant,
la soufflant partout, mêlant à ce pathétique trop vif et trop énervant
des prédications hardies et toutes les saillies turbulentes de l'esprit
nouveau, ses œuvres manquent de calme et de sérénité: on y remarque déjà
le trouble, l'agitation, le tapage des œuvres modernes. L'ordre intime,
qu'une conception lente et désintéressée peut seule produire, y fait
défaut le plus souvent. Elles ont plus de variété que d'unité; plus
d'intentions philosophiques que de conviction dramatique.
Aristophane n'a donc pas tort absolument, quoique son parti pris soit de
mettre en lumière et même d'exagérer les défauts d'Euripide. Et, dès
Euripide en effet, bien qu'il ait été surnommé _le plus tragique des
poëtes_, la tragédie avait décliné.
Elle avait décliné comme tragédie, par cela même qu'elle avait grandi
comme prédication; elle avait décliné en tant qu'œuvre religieuse, par
cela même qu'elle avait grandi en tant qu'œuvre philosophique et, comme
on dirait aujourd'hui, révolutionnaire.
Le poëte comique prend donc Eschyle et Euripide comme les deux types
opposés.
Avec une foule de citations et de parodiés, dans un long débat qui
occupe toute la seconde moitié de la pièce et qui dure près de sept
cents vers (la pièce entière en a quinze cent trente-trois), il fait
tour à tour un pastiche du style de l'un et de l'autre tragique.
C'est de cette manière indirecte qu'il critique aussi dans Eschyle
quelques artifices de composition: par exemple, les personnages
longtemps silencieux qu'il met dans ses tragédies, pour étonner le
spectateur; ou quelques excès de style, tels que ses métaphores
extraordinaires, chevauchant parfois les unes sur les autres. Mais,
encore une fois, on sent, à travers ces critiques et ces moqueries
légères, qu'il l'admire, qu'il l'estime, qu'il l'aime, pour son
patriotisme, pour son souffle héroïque, pour son esprit profondément
moral et religieux.
ESCHYLE.
Mon cœur bouillonne d'indignation, d'avoir à disputer contre un tel
adversaire! Mais je ne veux pas qu'il me croye désarmé. Réponds-moi
donc, qu'admire-t-on dans un poëte?
EURIPIDE.
Les habiles conseils qui rendent les concitoyens meilleurs.
ESCHYLE.
Eh bien! si, au contraire, tu les as pervertis, et si de généreux,
tu les as rendus lâches, quel traitement crois-tu mériter?
DIONYSOS.
La mort; je réponds pour lui.
ESCHYLE.
Vois donc quels hommes grands et braves je lui avais laissés: ils
ne fuyaient pas les charges publiques; ce n'étaient pas, comme
aujourd'hui, des fainéants, des fourbes, des charlatans; ils ne
respiraient que lances, javelots, casques empanachés, cuirasses,
jambards! C'étaient des corps hauts de quatre coudées, des âmes
doublées de sept peaux de taureau!
EURIPIDE.
Gare à moi! il va m'écraser sous son avalanche d'armures.
DIONYSOS, _à Eschyle_.
Par quel moyen les avais-tu rendus si braves et si généreux?
Dis-le, Eschyle, mais contiens ta colère.
ESCHYLE.
C'est avec une tragédie toute pleine de l'esprit de Mars[183].
DIONYSOS.
Laquelle?
ESCHYLE.
_Les sept Chefs devant Thèbes_: tous les spectateurs en sortaient
avec la fureur de la guerre... Je donnai ensuite _les Perses_, où
j'inspirai à mes concitoyens l'envie de vaincre toujours leurs
ennemis; c'était là encore une œuvre excellente... Voilà les sujets
que doivent traiter les poëtes. Vois, combien, dès le commencement,
les poëtes aux nobles pensées ont été utiles: Orphée nous a
enseigné les mystères et l'horreur du meurtre; Musée, la guérison
des maladies et les oracles; Hésiode les travaux de la terre, les
jours où l'on doit labourer et moissonner. Et le divin Homère! d'où
lui vient tant d'honneur et tant de gloire? n'est-ce pas d'avoir
peint la guerre, les combats, les vertus des héros?... Le poëte
doit jeter un voile sur le vice, loin de le mettre en lumière sur
la scène. Le maître instruit l'enfance, et le poëte l'âge mûr. Nous
né devons rien dire que d'utile... J'avais tout élevé, tu as tout
dégradé... C'est toi qui as répandu le goût du bavardage et des
arguties; c'est toi qui as fait déserter les palestres et corrompu
les jeunes gens...
Tels sont, par la bouche d'Eschyle, les reproches sévères d'Aristophane
à Euripide; telle est cette haute et noble doctrine: l'art doit être
éducateur; il ne doit rien exprimer qui puisse altérer dans l'âme des
hommes l'idée du beau et du bien; il doit, au contraire, nourrir et
fortifier cette idée. _Le poëte ne doit rien dire que d'utile:_ cela ne
signifie pas qu'il doit disserter ou prêcher, mettre en dialogue dans
ses pièces soit un journal des connaissances utiles, soit un catéchisme
philosophique ou religieux; cela signifie qu'il doit toujours se
proposer cet idéal: _le bien par le beau_.
Qu'on ne s'y trompe point: l'art utile? ce n'est pas l'art utilitaire.
L'utilité et la moralité de l'art consistent à élever les âmes par
l'admiration du beau, à les désintéresser de la matière par le goût des
plaisirs de l'âme et des voluptés de l'esprit.
«Quand une lecture, dit La Bruyère, vous élève l'esprit, et qu'elle vous
inspire des sentiments nobles et courageux, ne cherchez pas une autre
règle pour juger de l'ouvrage: il est bon, et fait de main d'ouvrier.»
Le reste de la pièce est en citations alternées et en critiques de
détail, quelquefois superficielles, dans l'intérêt de la comédie et du
rire.
Pendant que les deux poëtes chantent et déclament tour à tour, Bacchus
fait le rôle du _gracioso_, et commente ridiculement les répliques de
l'un et de l'autre.
Par un refrain, _a perdu sa fiole_, qu'Eschyle ajoute à tous les vers
récités par Euripide, il critique la versification lâche et décousue de
son adversaire, et son amour des détails réalistes. Euripide, de son
côté, par un autre refrain, qui est une onomatopée ronflante, sans
aucune signification, _phlattothratto_, _phlattothratto_, tourne en
ridicule le style pompeux d'Eschyle et le fracas de ses grands mots.
Ici comme dans _les Fêtes de Cérès_, les critiques de style sont parfois
d'une finesse qui étonne, eu égard au public immense devant lequel le
poëte les présentait: elles portent jusque sur les métaphores. Cela
suppose que ce public, si nombreux qu'il fût, était jugé capable, en
général, d'apprécier ces délicatesses. Le poëte, au surplus, semble l'y
préparer, dans _les Grenouilles_, par une précaution oratoire; le chœur
dit aux deux concurrents: «Tous les moyens que vous avez à faire valoir,
vieux ou neufs, exposez-les, déployez-les hardiment; hasardez quelques
arguments subtils et ingénieux. Si vous craignez que les spectateurs,
par ignorance, n'entendent pas toutes vos finesses, rassurez-vous: il
n'en est plus ainsi, ils ont tous fait la guerre[184]; chacun a son
livre et se forme à la sagesse. Ils ont, d'ailleurs, de l'esprit
naturel, et il est aujourd'hui plus aiguisé que jamais. Soyez donc sans
crainte, déployez tout votre talent, vous êtes devant des spectateurs
éclairés.»
Ainsi que l'avait dit Éaque, on prend une balance pour peser, un à un,
les vers des deux adversaires, et voici ce qui arrive: c'est toujours le
vers d'Eschyle qui l'emporte; c'est toujours le plateau d'Euripide qui
remonte.--À la fin, Eschyle s'écrie avec orgueil: «Qu'il mette dans la
balance, non plus un de ses vers, mais toutes ses pièces, et lui-même,
et ses enfants, et sa femme, et Céphisophon! À tout cela j'opposerai
deux de mes vers!»
Euripide est vaincu, quoique Bacchus hésite à se prononcer. Bacchus,
c'est le public athénien, qui aime les deux poëtes pour des raisons
diverses, qui va de l'un à l'autre, et qui, en fin de compte, les
préfère tous les deux: ce qui est probablement, dans l'idée
d'Aristophane, une critique de ce public.
Cependant Bacchus finit par choisir Eschyle, qui s'en retourne avec lui
sur la terre, et laisse, pendant son absence, le sceptre tragique à
Sophocle. Euripide est donc détrôné. Il reproche à Dionysos d'avoir
trompé son espérance; Dionysos renvoie au poëte subtil une de ses
propres maximes. «_La langue a juré, mais non pas l'âme!_» avait dit
Hippolyte. «La langue a juré, mais... je choisis Eschyle!» répond
Dionysos. Euripide est puni par où il a péché: par les maximes ambiguës.
Eschyle part avec Bacchus. Pluton lui donne ses commissions, qui sont
une série d'épigrammes à l'adresse des Athéniens.
* * * * *
En résumé, si sévère que soit le jugement d'Aristophane, voulez-vous le
comprendre, sinon l'admettre? Comparez seulement l'_Électre_ d'Euripide
aux _Choéphores_ d'Eschyle et à l'_Électre_ de Sophocle; ou bien
l'_Oreste_ d'Euripide aux _Euménides_ d'Eschyle; ou bien _les
Phéniciennes_ aux _Sept Chefs devant Thèbes_. Tout ce début et la
sentence qui le termine s'éclaireront d'une vive lumière[185].
Mais il faut dire, d'autre part, qu'avant l'époque d'Euripide, le génie
athénien, même dans Eschyle, était demeuré étroit et cloîtré: il avait
en élévation ce qui lui manquait en étendue, comme les vieilles villes
enserrées de remparts. À l'époque philosophique d'Euripide, le génie
grec rompt ses barrières et s'éparpille dans un champ moral bien plus
vaste; il s'élance dans toutes les directions avec une généreuse audace;
il entreprend sur tous les points les défrichements et les conquêtes. Si
Euripide est moins parfait comme poëte dramatique, c'est parce que,
comme philosophe, son élan est illimité. Il a déjà l'esprit moderne.
C'est surtout dans ses rôles de femmes que cette vérité éclate. À ce
peuple jusqu'alors brutal, tenant ses femmes sous clef avec les
provisions, Euripide ose montrer des types nombreux et variés de ce que
sera la femme un jour, libre du gynécée, l'égale de l'homme, ayant tout
comme lui une âme et un esprit, une volonté passionnée et capable de
dévouement. Quel scandale pour les vieux Chrysales athéniens! Mais, à
nos yeux, quelle gloire pour Euripide! À peine Sophocle, dans
_Antigone_, l'avait-il, sur ce point, devancé ou suivi. C'est là,
certes, un des traits les plus frappants de la conversion du génie grec
à cette époque, et Euripide paraît être un des précurseurs inspirés à
qui l'humanité, antérieurement à tout christianisme, en est redevable.
Donc, quoi qu'en dise Aristophane, Euripide est grand, et très-grand;
mais c'est par cette grandeur même qu'il brise le moule sacré de
l'antique tragédie: Aristophane a raison de le trouver téméraire comme
les théologiens d'Espagne avaient raison, à leur point de vue, de
trouver Christophe Colomb hérétique et impie.
Il a tort, en tout cas, de faire à Euripide un reproche personnel d'une
tendance générale qui s'était emparée irrésistiblement de l'esprit de
toute cette époque.
En un mot, les _Grenouilles_ sont une satire des innovations dramatiques
d'Euripide, comme les _Nuées_ sont une satire des innovations
philosophiques de Socrate et des sophistes. Dans l'esprit d'Aristophane,
Socrate et Euripide sont liés l'un à l'autre, comme également coupables
envers les anciennes idées, l'ancienne éducation et l'ancienne religion.
Le poëte de l'ancien régime en toutes choses, n'a garde de terminer
cette comédie des _Grenouilles_ sans rappeler le héros des _Nuées_ pour
lui lancer un dernier trait:
«Que ce jugement vous apprenne à ne pas rester près de Socrate à
discourir.»
Par là le dessein d'Aristophane est bien marqué.--On a vu qu'il ne
manque pas de rappeler aussi Cléon. Cléon, Socrate et Euripide sont les
trois haines d'Aristophane: il suit ses haines au-delà même de la mort.
Il n'y a donc rien de plus obstiné, de plus sérieux, ni de plus ardent,
que les convictions de ce poëte comique sous son apparente folie.
* * * * *
Mais quoi? Aristophane, qui accuse Euripide d'impiété et d'irréligion,
ne paraît-il donc pas lui-même quelque peu irréligieux et impie par la
liberté irrévérencieuse avec laquelle, dans cette pièce par exemple, il
représente certaines divinités? Ces croyances qu'ébranlaient Euripide et
Socrate, n'y porte-t-il donc pas lui-même atteinte, lorsqu'il dit, par
exemple, avec _Plutus_, dans la comédie de ce nom, que sans lui, Plutus,
les dieux de l'Olympe perdraient leurs prêtres et leurs autels? Et, dans
la pièce des _Grenouilles_, que nous venons d'étudier et dont la
représentation avait lieu aux fêtes mêmes de Bacchus, sous quel aspect
nous montre-t-il ce dieu? C'est grotesquement travesti, et faisant
assaut de fanfaronnade, de poltronnerie et d'obscénité avec un esclave.
Et, dans la dernière comédie qui nous reste à parcourir, n'allons-nous
pas voir les _Oiseaux_ disputant au maître des dieux les offrandes et
l'encens des hommes; et leur pouvoir, par conséquent, balançant celui de
Jupiter même? N'y trouve-t-on pas un Mercure affamé, aussi sensuel que
cet Hercule dont la galante Proserpine a conservé un si doux souvenir?
Peut-on penser, après cela, qu'Aristophane soit le défenseur sérieux de
l'Olympe et des fables mythologiques? Est-ce vraiment un Joseph de
Maistre, ou n'est-ce qu'un Louis Veuillot? Ceci demande explication.
Premièrement, la liberté gaillarde de l'ancienne comédie admettait bien
des choses. Cratinos, dans sa comédie d'_Ulysse_, n'avait-il pas osé
parodier le sage et courageux héros de l'_Odyssée_, et par conséquent,
du même coup, Homère, le poëte national, le dieu de la poésie
hellénique? C'était pis que Boileau parodiant Corneille.
Mais Homère lui-même, devançant les licences de la comédie, n'avait-il
pas montré, dans l'_Iliade_, un Vulcain boiteux, dont la marche gauche
fait rire les autres dieux «d'un rire inextinguible», et, dans
l'_Odyssée_, le même Vulcain leur donnant le spectacle drolatique de
Mars et de Vénus pris au filet, comme des oiseaux, pendant leur galant
rendez-vous?
C'est que, dans tous les siècles et sous tous les cultes, la liberté
humaine, de temps à autre, reprend ses droits et se revanche du respect
auquel, le reste du temps, elle se laisse assujettir.
Ces irrévérences intermittentes ne sont pas inconciliables avec la foi
la plus sincère. Au moyen âge, par exemple, ne voit-on pas, dans les
églises mêmes, des fêtes d'une extrême licence, la _Fête des Fous_, la
_Fête de l'Ane_, parodier les cérémonies du culte et les mystères? Et ce
nom même de mystères, par suite des représentations demi-sérieuses,
demi-grotesques qui les interprétaient à la foule ignorante, ne
devint-il pas synonyme de «comédies?» Bien des figures grotesques, bien
des scènes grossières ou obscènes, se voient encore, sculptées en
pierre, sur les vieilles cathédrales gothiques[186].
Ce qui était admis au moyen âge dans l'art chrétien, l'avait été à plus
forte raison dans la poésie hellénique, au milieu des Dionysies.
Aristophane, sans doute, s'imaginait et le peuple croyait avec lui que
les dieux entendaient raillerie pour le moins aussi bien que les hommes.
Ils étaient de la fête. On représente quelquefois Jupiter riant des
couplets qu'on fait contre lui[187]. Bacchus surtout ne devait-il pas se
résigner à être barbouillé de lie par ceux qu'il avait enivrés? Les
gausseurs les plus audacieux étaient ses plus fidèles adorateurs.
Mais manquer de respect aux dieux semblait un privilége des poëtes
comiques, un privilége qu'Euripide, poëte tragique, ne devait pas
usurper.--Et quant à Socrate, philosophe, le cas était plus grave
encore: la dialectique, même quand elle se joue dans les détours des
dialogues et des légendes, ne plaisante pas au fond; on le sentait: on
jugeait sérieusement ses attaques sérieuses. Les poëtes ne concluaient
pas, les philosophes concluaient plus ou moins: ce sont les conclusions
qui donnent prise. Et, «il ne faut pas l'oublier, Athènes avait bel et
bien l'inquisition. L'inquisiteur, c'était l'archonte-roi; le
saint-office, c'était le portique Royal, où ressortissaient les
accusations _d'impiété_. Les accusations de cette sorte étaient fort
nombreuses; c'est le genre de causes qu'on trouve le plus fréquemment
dans les orateurs attiques. Non-seulement les délits philosophiques,
tels que nier Dieu ou la Providence, mais les atteintes les plus légères
aux cultes municipaux, la prédication de religions étrangères, les
infractions les plus puériles à la scrupuleuse législation des mystères,
étaient des crimes entraînant la mort. Les dieux qu'Aristophane bafouait
sur la scène tuaient quelquefois. Ils tuèrent Socrate; ils faillirent
tuer Alcibiade. Anaxagore, Protagoras, Théodore l'Athée, Diagoras de
Mélos, Prodicos de Céos, Stilpon, Aristote, Théophraste, Aspasie,
Euripide, furent plus ou moins sérieusement inquiétés[188].»
Ce qui était interdit aux philosophes et aux poëtes tragiques, le poëte
comique se le permettait, et l'inquisition le laissait faire, parce
qu'il lui venait en aide d'autre part.
Et puis la religion antique, comme la religion moderne, avait des
nuances très-diverses.
Rollin, quoique avec une préoccupation évidemment chrétienne, explique
assez bien ce point: «On ne sait, dit-il, pourquoi les Athéniens sont si
impies au théâtre et si religieux dans l'Aréopage, et pourquoi les mêmes
spectateurs couronnent dans le poëte des bouffonneries si injurieuses
aux dieux, pendant qu'ils punissent de mort le philosophe qui en avait
parlé avec beaucoup plus de retenue. C'est qu'Aristophane, en
représentant sur le théâtre les dieux avec des caractères et des défauts
qui excitaient la risée, ne faisait qu'en copier les traits d'après la
théologie publique: il ne leur imputait rien de nouveau et de son
invention, rien qui ne fût conforme aux opinions populaires et communes;
il en parlait comme tout le monde en pensait, et le spectateur le plus
scrupuleux n'y apercevait rien d'irréligieux qui le scandalisât, et ne
soupçonnait point le poëte du dessein sacrilége de vouloir jouer les
dieux. Au contraire, Socrate, combattant sérieusement la religion même
de l'État, paraissait un impie déclaré[189].»
Benjamin Constant, à son tour, dit avec justesse: «La tragédie grecque
avait pris son origine dans la partie sérieuse de la religion; la
comédie dut sa naissance à la partie grotesque du culte... La gaieté,
dans les religions sacerdotales, a souvent représenté le mauvais
principe.»--C'est ainsi que le diable, au moyen âge, fait tour à tour
rire et trembler les populations naïves, jusqu'à ce qu'il arrive enfin à
n'être plus, comme aujourd'hui, qu'un personnage de théâtre.
Il ne faut pas voir dans les plaisanteries d'Aristophane sur les dieux,
plus de hardiesse et d'irrévérence qu'elles n'en contiennent réellement.
D'ailleurs, à côté de ces plaisanteries, il plaçait l'éloge de leur
justice, et leur rendait hommage en des vers admirables. (Voir le
_Plutus_ et les _Nuées_).
De plus, s'il met les dieux en scène, ce n'est pas au hasard et sans
discernement: il respecte toujours Cérès et Minerve, les deux déesses
protectrices d'Athènes; il respecte généralement Jupiter, Neptune et
Pluton, qui tiennent le ciel, la mer et la terre. À qui réserve-t-il ses
traits, d'ailleurs innocents et inoffensifs? C'est à Mercure
Mange-tout-cru, dieu des marchands et des voleurs; c'est à Hercule, le
dieu de la force brutale, qui par son appétit insatiable, affama le
vaisseau des Argonautes; à Hercule, le Gargantua de Béotie, qu'un drame
d'Euripide, le _Sylée_, représentait vendu comme esclave, et occupé, au
lieu de façonner les vignes de son maître, à les déraciner, et à en
former un grand feu, sur lequel il faisait cuire d'énormes pains et un
taureau tout entier; puis, à forcer le cellier, à défoncer les tonneaux,
et à arracher les portes de la maison pour se faire une table
proportionnée à ce festin; enfin, c'est à Bacchus, dieu de l'ivresse,
qu'on se représentait entouré de Satyres et couvert d'une peau de bouc:
s'il plaît au poëte comique de mettre à la place une peau de lion, le
dieu pourrait-il se fâcher?