Au contraire, nous redoublerons nos chants; si jamais dans les

jours pleins de soleil nous les avons fait retentir en sautant et

nous élançant parmi le souchet et la pimprenelle, ou si, fuyant la

pluie de Jupiter, nous avons, du fond de l'étang, mêlé nos voix au

bruit des gouttes bouillonnantes. Brékékékex, coax, coax!

Dans ce passage l'imagination d'Aristophane se montre à la fois sous ses

deux aspects. Quelle poésie neuve, charmante et fraîche! Et quelles

ordures en même temps! Ce serait mal étudier Aristophane que de cacher

tous ses vilains côtés.

La pièce, cependant commençait par une sorte de protestation contre

l'usage de ces bouffonneries grossières, et par une critique assez

dédaigneuse des poëtes comiques, Phrynichos, Lysis, Amipsias, qui ne

rougissaient pas d'y avoir recours: Aristophane a donc bien vite oublié

sa belle morale.

Corneille et Molière, à leur tour, se vantent à peu près de même,

d'avoir épuré le théâtre, et ont pourtant des mots qui nous étonnent.

Qu'est-ce que cela prouve? Que tout est relatif; et les bienséances plus

que tout le reste. Tous les vingt-cinq ou trente ans environ, on met au

rang-quart un certain nombre de mots devenus malséants: on les remplace

par d'autres, moins colorés, que l'usage éclaire peu à peu; et, quand

ils sont tout-à-fait éclaircis, on les rejette à leur tour. Sur

certaines idées ou sur certains faits la bienséance met un voile, que le

temps lève peu à peu et qu'on remplace par un autre. Et ainsi de suite

indéfiniment. La grossièreté gratuite est de plus en plus refoulée. La

pudeur va toujours montant,--et l'hypocrisie avec la pudeur...--Où est

la limite de l'une et de l'autre?

* * * * *

Bacchus, ayant traversé le marais, retrouve Xanthias qui a fait le tour;

ce qui peut-être dérange un peu la géographie traditionnelle des enfers.

C'est pour cela sans doute qu'Aristophane a fait du fleuve Achéron un

marais: afin qu'on puisse le tourner. L'Achéron ordinairement est

présenté comme un fleuve.

Le maître et l'esclave reprennent leur route. Xanthias est d'avis de

presser le pas: car ce doit être ici la région des monstres effroyables

annoncés par Hercule.

XANTHIAS.

Par Jupiter! j'entends du bruit!

DIONYSOS, _tremblant._

Où, où?

XANTHIAS.

Par derrière.

DIONYSOS.

Va derrière!

XANTHIAS.

Non, c'est par devant.

DIONYSOS.

Passe devant!

L'esclave et le maître tremblent à qui mieux mieux,--quoique Bacchus

essaye de faire le brave, à cause de la peau de lion:--c'est proprement,

en cet endroit, la comédie du faux Hercule.

Ils ne sont pas au bout de leurs transes. «Voyager, disait le spirituel

directeur de Port-Royal, M. de Sacy, c'est voir le diable habillé en

toutes sortes de façons.» C'est bien le cas plus que jamais, lorsque

l'on voyage aux Enfers.

Ils voyent paraître un monstre énorme, épouvantable, qui prend toutes

sortes de formes: bœuf, mulet, femme, chien tour à tour. C'est Empuse,

un des spectres que la redoutable Hécate envoyait aux hommes pour les

effrayer. Ce monstre fantastique a le visage en feu, une jambe d'airain

et une jambe d'âne.

Dionysos, dans sa frayeur, se recommande à son prêtre,--qui occupait une

des places réservées, au premier rang des spectateurs.--Cette suspension

de la fiction dramatique, ce mélange de la fable avec la réalité, fait

rire pourvu qu'on n'en abuse pas.--«Prêtre! lui dit-il, sauve-moi, pour

que je puisse boire avec toi!»

Xanthias, de son côté, invoque son maître sous le nom d'Hercule, dans

l'espoir d'effrayer le monstre. Bacchus lui impose silence, et bravement

se cache, jusqu'à ce que le fantôme ait disparu.

* * * * *

Alors ils entendent le son des flûtes, et sentent l'odeur des torches

mystiques, qui indiquent l'approche des initiés.

Ces initiés forment le chœur, le véritable chœur de la pièce: celui des

grenouilles n'est qu'accessoire, quoiqu'il donne son nom à la comédie.

On croyait que les initiés, au sortir de la vie terrestre, jouissaient

d'un sort plus heureux que le commun des mortels.

Sur les mystères eux-mêmes, si le secret des rites grecs a été gardé

scrupuleusement, on peut,--comme le conjecture M. Morel[170],--juger de

ce qu'ils devaient être par ceux qui se pratiquaient dans les temples

d'Isis. «Le culte de cette déesse fut de bonne heure transporté des

rives du Nil sur les plages helléniques et imité en partie.»

Probablement, dans les cérémonies d'Éleusis comme dans celles de

l'Égypte, le _myste_ traversait des épreuves multipliées: «il fallait

rester intrépidement dans les ténèbres, au milieu de bruits effroyables

et inconnus, passer de l'obscurité à la lumière la plus éclatante,

affronter l'eau, le feu, les poignards, les menaces de spectres

sanglants. Puis, le front ceint du diadème, le corps enveloppé d'une

robe semée d'étoiles d'or, l'hiérophante couronnait enfin la vertu de

l'adepte, et le déclarait reçu au nombre des initiés parfaits, des

_époptes_ ou voyants, et, dans de symboliques représentations, toujours

accompagnées de chœurs et de danses, on lui expliquait les plus sublimes

lois de la société et de la nature. Le dogme des récompenses et des

peines dans une autre vie, l'immortalité de l'âme, ainsi que l'unité de

Dieu, principal enseignement des Mystères éleusiniens, surtout des

grands Mystères, était réservé peut-être à ceux qui étaient parvenus au

dernier degré de l'initiation, aux époptes, et dramatisé avec tout

l'appareil des joies de l'Élysée et des châtiments du Tartare. Pour que

ce spectacle ne fût pas stérile, il fallait enseigner aussi l'efficacité

de l'expiation: «Par elle, dit Ovide dans son poëme des _Fastes_, tout

crime, toute trace du mal sont effacés. Cette opinion vient de la Grèce,

où le criminel, après les cérémonies lustrales, semble dépouiller son

forfait.» Les rapports que les Mystères établissaient entre l'homme et

Dieu étaient d'un ordre si élevé, d'un effet si consolant, que, suivant

le commentateur ancien d'Aristophane, tout habitant d'Athènes aurait

regardé comme un malheur de mourir sans s'être fait initier.

«Heureux, dit un fragment de Pindare, le mort qui descend sous la terre

ainsi initié! car il connaît le but de la vie, il connaît le royaume

donné par Jupiter.»--«Les initiations, dit Cicéron (_Des Lois_, II, 4),

n'apprennent pas seulement à être heureux dans cette vie, mais encore à

mourir avec une meilleure espérance.»--Dans l'_Hymne à Cérès_, qui se

trouve parmi les poëmes dits homériques, nous lisons ce passage: «La

déesse... leur enseigne à tous les orgies (les divins Mystères), choses

saintes qu'il n'est permis ni de transgresser, ni d'apprendre, ni de

révéler indiscrètement: un pieux respect s'y oppose. Mais heureux sur la

terre les hommes qui les ont vus! Celui qui n'y a point de part et qui

n'est pas initié n'aura jamais un sort égal au leur quand il sera

descendu dans l'humide séjour des ténèbres.»

Le chœur proprement dit de la comédie que nous étudions est donc un

chœur de bienheureux initiés, dont les paroles et les chants semblent

appartenir en effet à un monde autre que la terre, à une sorte de

paradis hellénique:

Iacchos! toi qu'on adore en ce séjour! Iacchos, ô Iacchos! Viens

parmi les apôtres sacrés de tes mystères, mener leurs danses sur la

prairie! Qu'autour de ta tête se balancent en épaisse couronne les

rameaux de myrte chargés de fruits! Que ton pied hardi marque la

mesure de cette danse libre et joyeuse, de cette danse pure et

pleine de grâces, chérie des saints initiés!

Et, comme il faut toujours que chez Aristophane le burlesque se mêle au

gracieux, à cet endroit Xanthias s'écrie: «O vénérable et très-honorée

fille de Cérès, quel délicieux parfum de chair de porc!»--Sur quoi

Bacchus l'apostrophe en ces termes: «Ne peux-tu donc rester tranquille,

une fois que tu sens quelque tripe?»--Puis le chœur recommence, plus

suave et plus frais encore:

Réveille l'éclat des torches ardentes, en les agitant dans tes

mains, Iacchos, ô Iacchos, astre brillant des nocturnes mystères!

La prairie étincelle de mille feux; le jarret des vieillards

s'agite: ils secouent le poids des années et des soucis, pour

prendre part à tes solennités; et la jeunesse amie des danses

bondit, ô bienheureux, à la suite de ton flambeau, sur les prés où

luisent les fleurs pleines de rosée.

Loin d'ici les âmes impures, ignorantes de nos mystères, qui ne

connaissent les fêtes ni les danses des Muses!... loin d'ici ceux

qui applaudissent à des bouffonneries déplacées! J'ordonne à

ceux-là encore une fois, et encore une fois je leur ordonne de

céder la place à nos chœurs et de se retirer en silence.

Vous, au contraire, éveillez de nouveau les chants et les hymnes

nocturnes qui conviennent à cette fête!

Dansons sans nous lasser dans nos vallons fleuris, frappons du pied

la terre! À nous la joie, le rire!...

Que nos hymnes maintenant s'adressent à Cérès, la reine des

moissons; couronnons-la de nos chansons divines! O Cérès, qui

présides aux purs mystères, sois-nous favorable, protège les chœurs

qui te sont consacrés! Fais que nous puissions en tout temps nous

livrer aux jeux et aux danses, mêler le rire aux sérieux propos, et

par un agréable badinage, digne de tes solennités, mériter la

couronne du vainqueur!

Mais allons, que nos chants appellent de nouveau l'aimable dieu qui

préside à nos danses: Iacchos très-honoré, qui as trouvé pour cette

fête des chants si doux, viens avec nous jusque vers la déesse,

montre que tu peux sans fatigue parcourir une longue route[171].

Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!

C'est toi qui, pour exciter le rire et par économie[172], as

déchiré nos brodequins et nos vêtements: sautons, dansons à notre

aise, nous n'avons rien à gâter!

Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!

Tout à l'heure, du coin de l'œil, j'ai vu, par la tunique déchirée

d'une belle jeune fille, compagne de nos jeux, sortir le bout de

son sein.

Iacchos, ami de la danse, guide nos pas!

DIONYSOS.

Je les guiderai très-volontiers du côté de cette jolie fille, pour

danser et rire avec elle: on sait que je suis bon compagnon.

XANTHIAS.

Moi, j'irai bien aussi, par-dessus le marché.

Après diverses plaisanteries sur tel ou tel contemporain, ou sur les

Athéniens en général,--que les initiés, heureux habitants de cet autre

monde inférieur, appellent «_les morts d'en haut_,» par une assez

plaisante idée, semblable à celle d'Holbein dans la Danse macabre,--le

chœur finit comme il a commencé, par des vers pleins de fraîcheur:

Allons dans les prés fleuris, parfumés de roses, former selon nos

rites ces chœurs joyeux, où président les Parques bienheureuses!

C'est pour nous seuls que brille le soleil! sa lumière sourit aux

initiés, qui ont toujours été justes et bons envers les étrangers

et leurs concitoyens.

Quelle charmante poésie! c'est le _Songe d'une nuit d'été_ dans un autre

monde. Quel mélange singulier d'inspiration lyrique et de gaieté

bouffonne! quelle fraîcheur de coloris! quelle harmonie!... Ajoutez-y la

forme grecque, et la mesure, et la musique des vers, et l'accompagnement

des flûtes, et les flambeaux et les danses! Quel enchantement! Et comme

tout cela est plus gai que le paradis du moyen âge!

* * * * *

Les initiés indiquent à Bacchus le chemin du palais de Pluton.

Bacchus frappe à la porte d'Éaque, concierge des Enfers, qui le prend

pour Hercule en voyant la massue et la peau de lion. Or Hercule, lors de

son voyage au sombre royaume, avait malmené Cerbère et failli

l'étrangler. Éaque jure qu'il va venger son chien:

Ah! scélérat! ah! gueux! je te rattrape donc! Le noir rocher du

Styx, l'écueil ensanglanté de l'Achéron, et les monstres errants du

Cocyte me répondent de toi: Échidna aux cent têtes déchirera tes

flancs; la murène tartésienne[173] dévorera tes poumons; les

Gorgones tithrasiennes arracheront par lambeaux tes reins saignants

et tes entrailles[174]; je cours les appeler!

Bacchus ne peut contenir sa frayeur et souille la peau de lion: le cœur,

dit-il, lui est descendu dans le ventre; et ce cœur est troublé.

Ici recommence une série de péripéties très-comiques. Dionysos repasse à

Xanthias, qui n'y tient pas du tout, les attributs d'Hercule, pour

donner le change au terrible Éaque et à sa légion de monstres infernaux,

qui ne peuvent tarder. Xanthias aimerait bien mieux rester valet et

continuer à porter le bagage; mais il est forcé d'obéir.--Heureusement

voici une consolation:

Proserpine, qui apparemment n'avait pas eu à se plaindre d'Hercule

pendant la nuit qu'il passa aux Enfers, apprenant qu'il est de retour,

envoie bien vite une servante au-devant de lui pour l'inviter à dîner.

La servante, voyant la massue et la peau de lion, s'adresse à Xanthias:

Ah! c'est donc toi, Hercule bien aimé! Viens! Dès que Proserpine a

su ton arrivée, elle a pétri des pains, elle a fait cuire deux ou

trois marmites de purée[175], elle a fait mettre un bœuf tout

entier à la broche, préparé des galettes et des gâteaux. Entre

donc.

Xanthias-Hercule meurt d'envie d'accepter; mais il hésite, craignant de

déplaire à son maître: «C'est bien de l'honneur je te remercie,» dit-il

à la servante messagère.

LA SERVANTE.

Oh! par Apollon! je ne te laisserai pas aller! Elle a fait bouillir

des volailles, rissolé des croquettes, tiré le vin le plus exquis.

Allons, entre avec moi!

XANTHIAS-HERCULE.

Bien obligé.

LA SERVANTE.

Es-tu fou? Je ne te lâche pas! Il y a aussi, à ton intention, une

joueuse de flûte des plus jolies, et deux ou trois danseuses.

XANTHIAS-HERCULE.

Que dis-tu? des danseuses!

LA SERVANTE.

Dans la fleur de la jeunesse, et frais épilées. Allons, entre, car

le cuisinier allait retirer les poissons du feu, et l'on dressait

la table.

XANTHIAS-HERCULE.

Eh bien! va vite dire aux danseuses que je viens. (_S'adressant à

Dionysos_) Esclave, suis-moi avec le bagage.

DIONYSOS.

Là, là, pas si vite! Ah çà, je t'ai par plaisanterie déguisé en

Hercule, et tu prends ton rôle au sérieux[176]! Pas de niaiseries,

Xanthias, reprends le bagage.

XANTHIAS-HERCULE.

Comment! tu ne songes pas, sans doute, à m'ôter ce que tu m'as

donné toi-même?

DIONYSOS.

Non, je n'y songe pas, je le fais. Ote la peau.

XANTHIAS-HERCULE.

Voyez comme on me traite, grands dieux, et soyez juges!

Le chœur, parodiant les maximes douteuses d'Euripide et ses moralités

parfois ambiguës, se range du côté du plus fort, selon son habitude (le

chœur représente les majorités), et donne son approbation à Bacchus:

C'est le fait d'un homme prudent et sensé, qui a beaucoup navigué,

de se porter toujours du côté du navire qui enfonce le moins, au

lieu de rester comme une statue, toujours dans la même posture.

Changer d'attitude selon l'intérêt de son bien-être, c'est agir en

sage, en vrai Théramène[177].

Bacchus reprend donc, la peau de lion, mais se repent bientôt de sa

déloyauté.

Si Hercule jadis satisfit Proserpine, il ne satisfit pas de même deux

cabaretières des Enfers, chez lesquelles il avala un jour seize pains,

vingt portions de viande bouillie, quantité de gousses d'ail, de

salaisons, et un fromage tout frais, qu'il dévora avec le panier! Et

puis, quand elles lui demandèrent de payer, il les regarda de travers en

poussant un mugissement, et tira son épée comme un furieux. Elles, de

frayeur, sautèrent dans la soupente; et lui, s'enfuit, en emportant les

nattes.

Mais il ne s'échappera pas aujourd'hui! s'écrient les deux cabaretières

en menaçant l'homme à la peau de lion. Elles appellent à leur secours

Cléon et Hyperbolos, les deux fameux démagogues devenus depuis peu

habitants des Enfers.

Xanthias triomphe de cette péripétie, et dit en sourdine, entre les

diverses apostrophes des cabaretières à Bacchus-Hercule: «Cela va mal

pour quelqu'un.»--«Quelqu'un sera houspillé.» Il excite même les

cabaretières à la vengeance.

Elles n'ont pas besoin d'être excitées!

* * * * *

Bacchus voudrait bien ne pas avoir repris la peau de lion et la massue.

D'un ton câlin et avec de belles protestations d'amitié, il invite

Xanthias à les reprendre. Xanthias n'entend pas de cette

oreille-là.--C'est la scène de Scapin avec Léandre, quand celui-ci,

après l'avoir battu, a de nouveau besoin de lui et essaye de le fléchir.

La ressemblance de la situation est frappante: Xanthias d'abord refuse

fièrement, comme Scapin, et reste sourd aux prières de son maître; puis,

comme Scapin aussi, il se laisse fléchir.

Il était temps! Éaque, avec ses estafiers, arrive pour garrotter

Hercule. On se jette sur l'homme à la peau de lion.

Xanthias a beau prendre les dieux à témoins qu'il n'est jamais venu aux

Enfers, et que par conséquent il n'y a jamais commis aucune des

violences dont on l'accuse: on va lui faire un mauvais parti; Bacchus,

qui se croit sauvé, triomphe, et dit à son tour: «Cela va mal pour

quelqu'un!» quand tout à coup Xanthias s'avise d'une idée qui produit

une péripétie nouvelle,--une situation comique n'attend pas l'autre,--il

s'écrie donc:

Je suis prêt à donner une preuve éclatante de mon innocence! Prenez

cet esclave (_montrant Bacchus_), mettez-le à la question! et, si

vous me convainquez d'être coupable, faites-moi périr!

ÉAQUE.

Quelle question lui ferai-je subir?

XANTHIAS.

Toutes les espèces de questions! Tu peux le lier sur le chevalet,

le pendre par les pieds, lui donner les étrivières, l'écorcher, lui

tordre les membres, lui verser du vinaigre dans le nez, le charger

de briques, tout ce que tu voudras! excepté de le fouetter avec des

poireaux ou de l'ail nouveau[178].

ÉAQUE.

Fort bien; mais, si j'estropie ton esclave, tu me réclameras des

dommages-intérêts.

XANTHIAS.

Tu ne me devras rien. Ainsi emmène-le à la torture.

ÉAQUE.

Ce sera ici même, afin qu'il parle devant toi. (_À Bacchus_):

Allons, dépose vite ton attirail, et garde-toi de mentir.

DIONYSOS, _se redressant_.

Je défends qu'on me touche, je suis un immortel. Si tu l'oses,

malheur à toi!

ÉAQUE, _à Dionysos_.

Que dis-tu?

DIONYSOS.

Je dis que je suis un immortel: Dionysos, fils de Jupiter!

(_Montrant Xanthias_:) C'est lui qui est esclave.

ÉAQUE, _à Xanthias_.

Tu l'entends?

XANTHIAS.

Oui. Raison de plus pour le fouetter de verges: s'il est dieu, il

ne sentira pas les coups.

DIONYSOS, _à Xanthias_.

Eh bien! alors, puisque tu es dieu comme moi, tu peux être comme

moi fouetté impunément!

XANTHIAS.

C'est juste. (_À Éaque_:) Celui de nous deux que tu verras pleurer

le premier, ou se montrer sensible aux coups, tu peux conclure que

celui-là n'est pas un dieu.

ÉAQUE.

Voilà parler! C'est la justice même. Ça, déshabillez-vous.

XANTHIAS.

Pour que la question soit équitable, comment t'y prendras-tu?

ÉAQUE.

C'est facile: je vous frapperai l'un après l'autre.

XANTHIAS.

Très-bien.

ÉAQUE, _frappant Xanthias_.

Tiens!

XANTHIAS, _impassible_.

Observe si tu me vois bouger.

ÉAQUE.

Je t'ai frappé déjà.

XANTHIAS, _avec un sourire_.

Moi? Point du tout!

ÉAQUE.

En effet, on ne le dirait pas. (_Montrant Dionysos_.) À celui-ci

maintenant. Vlan! (_Il le frappe_.)

DIONYSOS, _après une pause_.

Quand sera-ce donc?

ÉAQUE.

Mais je t'ai frappé.

DIONYSOS.

Bah? M'as-tu entendu souffler?

ÉAQUE.

Je n'y comprends rien. Retournons à l'autre. (_Il frappe de nouveau

Xanthias_.)

XANTHIAS.

Est-ce pour aujourd'hui? (_Éaque redouble les coups, Xanthias ne

peut plus se contenir, et crie_): Oïe! oïe! oïe!!!

ÉAQUE.

Que veut dire: _Oïe, oïe, oïe?_ Aurais-tu mal?

XANTHIAS, _se grattant le front_.

Moi? point du tout. C'est que j'essayais de me rappeler à quelle

date tombe la fête d'Hercule à Diomée[179].

ÉAQUE.

Le saint homme!--Revenons à l'autre. (_Il frappe de nouveau

Dionysos_.)

DIONYSOS.

Ho! ho!

ÉAQUE.

Qu'y a-t-il?

DIONYSOS.

Rien. Je vois des cavaliers, et je disais: Hop, hop!

Tout cela n'est-il pas très-gai?

C'est à peu près la scène de Bilboquet avec Gringalet et Sosthène, dans

la jolie bouffonnerie des _Saltimbanques_, lorsque ces deux derniers se

disputent l'honneur d'être le paillasse de cet homme illustre.

Bilboquet, avec l'impartialité d'Éaque, distribue alternativement ses

coups de pied aux deux candidats.

GRINGALET.

Mais qu'est-ce qu'il sait faire, pour que vous le

préfériez?--Sait-il seulement recevoir un coup de pied?

SOSTHÈNE.

J'en recevrais aussi bien qu'un autre, sans me flatter.

GRINGALET.

C'est ce qu'il faudrait voir.

BILBOQUET, _gravement_.

On peut essayer.

GRINGALET.

Je parie qu'il n'en a pas la moindre idée.

SOSTHÈNE.

Bah! qui est-ce qui n'a pas idée d'un coup de pied?

BILBOQUET.

La théorie n'est rien sans l'application: je vais appliquer la

théorie. À toi, Sosthène!

SOSTHÈNE, _recevant le coup de pied_.

Ho!

GRINGALET, _triomphant_.

Il a dit: Ho!

BILBOQUET, _constatant_.

Il a dit: Ho!

SOSTHÈNE.

J'ai dit: Ho! parce que vous me l'avez attrapé!

BILBOQUET.

Mais, imbécile, si tu dis tout ce que je t'attrape, tu révolteras

la société!... (_Concluant._) Messieurs, votre émulation me plaît,

mais elle me fatigue.

Éaque, après avoir distribué un grand nombre de coups de pied à Bacchus

et à Xanthias, conclut aussi en ces mots:

Par Cérès! je ne puis discerner lequel de vous deux est le dieu.

Mais entrez seulement: mon maître et Proserpine, qui sont dieux

eux-mêmes, sauront en juger.

DIONYSOS.

C'est bien dit; mais tu aurais dû songer à cela, avant de nous

battre!

Cette scène n'est-elle pas d'excellente comédie? Et y a-t-il rien de

meilleur que cette série de cinq péripéties, la première quand Bacchus,

craignant Éaque, passe à Xanthias la peau de lion et la massue; la

seconde quand il les lui reprend, pour l'amour des belles danseuses; la

troisième quand l'arrivée des deux cabaretières furieuses lui fait

regretter d'être redevenu Hercule; la quatrième quand il essaye par ses

câlineries de faire reprendre ce rôle au pauvre Xanthias; la cinquième

lorsque celui-ci propose de mettre son esclave à la question pour savoir

la vérité. Et enfin cet assaut de coups distribués à l'un et à l'autre,

et chacun d'eux faisant tout son possible pour les recevoir sans

sourciller et la bouche en cœur! Tout cela est parfait.

* * * * *

Une belle parabase (nous parlerons des _parabases_ dans un chapitre à

part) sépare les deux moitiés de la pièce. Nous avons parcouru jusqu'ici

la première; voici la seconde, qui, dans le dessein d'Aristophane, est

la principale, la plus sérieuse.

L'arrivée de Bacchus a mis l'Enfer en émoi,--comme celle des _Héros de

Romans_ dans la fantaisie burlesque de Boileau qui porte ce titre. Vous

vous rappelez cette description où le sévère Nicolas, après avoir tonné,

dans son _Art poétique_, contre «le burlesque effronté,» finit par céder

au torrent et par y tremper un peu sa perruque:--«Prométhée a son

vautour sur le poing, Tantale est ivre comme une soupe, Ixion a violé

une furie, et Sisyphe est assis sur son rocher!»

De même, ici, l'Enfer est sens dessus dessous. Ce remue-ménage chez les

morts est occasionné par un grand débat qui s'est élevé pour le sceptre

de la tragédie. Tous les gueux des Enfers ayant détrôné Eschyle pour

mettre Euripide à sa place, le peuple des morts demande à grands cris

qu'un jugement dans les formes décide à qui des deux appartient le

premier rang.

XANTHIAS.

Mais comment se fait-il que Sophocle n'ait pas aussi revendiqué le

trône?

ÉAQUE.

Lui, point du tout. En arrivant ici, il embrassa Eschyle et lui

serra la main; Eschyle voulut lui céder son trône. Pour le moment,

Sophocle, simple juge du camp, comme dit Clidémides, veut rester à

la seconde place, si Eschyle est vainqueur; mais, si c'est

Euripide, il compte lui disputer la palme de son art.

Pluton, qui allait décider entre eux, cède la présidence à Bacchus, juge

naturel en ces matières.

XANTHIAS.

Alors la lutte va commencer?

ÉAQUE.

Dans un instant. C'est ici même que s'engagera ce rude combat. La

poésie sera pesée dans la balance.

XANTHIAS.

Quoi! on pèsera la tragédie comme la viande des victimes?

ÉAQUE.

Oui. On aura des règles, des toises, des coudées, des équerres et

des diamètres, pour mesurer les vers. Euripide jure de faire passer

à la pierre de touche, un par un, tous les vers de son rival.

XANTHIAS.

Voilà qui ne doit pas plaire à Eschyle!

ÉAQUE.

Non, certes! La tête baissée, il lance des regards de taureau...

LE CHŒUR.

Ah! quels mugissements et quelle colère, lorsqu'il verra son rival

babillard aiguiser ses dents aiguës! Ah! c'est alors qu'il roulera

des yeux pleins de fureur!

Etudes sur Aristophane · 第 17 / 32 段