MNÉSILOQUE.
Va te pendre!
EURIPIDE.
Va te pendre!
MNÉSILOQUE.
Quelle peste!
EURIPIDE.
Quelle peste!
MNÉSILOQUE.
Quel radotage!
EURIPIDE.
Quel radotage!
MNÉSILOQUE.
Maudit animal!
EURIPIDE.
Maudit animal!
MNÉSILOQUE.
Gare aux coups!
EURIPIDE.
Coups!
L'archer ou gendarme, étonné de ce bavardage, en demande la cause, et la
plaisanterie reprend avec lui.
L'ARCHER.
Qu'as-tu à jacasser?
EURIPIDE.
Qu'as-tu à jacasser?
L'ARCHER.
J'appellerai les prytanes!
EURIPIDE.
Anes!
L'ARCHER.
C'est bizarre!
EURIPIDE.
C'est bizarre!
L'ARCHER.
D'où vient cette voix?
EURIPIDE.
Vois!
L'ARCHER, _à Mnésiloque_.
Est-ce toi qui parles?
EURIPIDE.
Est-ce toi qui parles?
L'ARCHER.
Ah! gare à toi!
EURIPIDE.
Oie!
L'ARCHER.
Tu te moques de moi?
EURIPIDE.
Oie!
MNÉSILOQUE.
Non; c'est cette femme qui est près de toi.
EURIPIDE.
Oie!
L'ARCHER.
Où est la coquine? Ah! elle se sauve! Où, où te sauves-tu?
EURIPIDE.
Où, où te sauves-tu?
L'ARCHER.
Tu ne m'échapperas pas.
EURIPIDE.
Tu ne m'échapperas pas.
L'ARCHER.
Tu jases encore?
EURIPIDE.
Encore!
L'ARCHER.
Arrêtez la coquine!
EURIPIDE.
La coquine!
L'ARCHER.
Peste soit de la vieille bavarde!
EURIPIDE.
Bavarde!
Euripide, qui vient de figurer déjà en Ménélas, en Persée, en Écho,
reparaît encore en Persée. Le ventru Mnésiloque a représenté tour à tour
la belle Hélène et la jeune Andromède.
Persée-Euripide veut la délivrer. Là, Euripide devait paraître dans les
airs; il faut nous figurer toute cette mise en scène, les
travestissements, les métamorphoses, les danses et les chants entremêlés
à ces parodies, qui à elles seules auraient suffi à divertir l'esprit
très-littéraire des Athéniens.
«Il semble, dit Schlegel, que l'esprit d'Aristophane redouble de
causticité lorsqu'il s'attaque aux tragédies d'Euripide.»
Persée ne réussit à rien: le gendarme fait bonne garde. Euripide finit
par faire aux femmes des propositions de paix, qui sont acceptées: il
s'engage à ne plus dire de mal des femmes, à condition qu'elles rendront
la liberté à son beau-père. Mais le gendarme ne veut pas lâcher prise.
* * * * *
Euripide, alors, prend encore une nouvelle forme: il paraît sous la
figure d'une vieille, et cette vieille amène une danseuse et une joueuse
de flûte qui, par leurs poses et leurs chansons lascives, émeuvent à
compassion le cœur du gendarme.
Ah! pour être gendarme, on n'en est pas moins homme!
«Qu'elle est légère!» s'écrie le Scythe en suivant d'un œil émerillonné
les passes provocantes de la danseuse, «on dirait une puce sur une
toison!»
Ce qui rappelle le mot de Sancho Pança admirant une belle femme: «Ah! si
toutes les puces de mon lit étaient faites comme cela!» Mot imité par
Mérimée dans _Colomba_.
Euripide fait asseoir la danseuse presque nue sur les genoux du bon
gendarme, qui est ravi: Oui, oui! dit-il, mets-toi, mets-toi; oui, oui,
ma belle enfant! Oh! les jolis...» Ici, pour traduire, il faudrait citer
le _Cantique des Cantiques_ et ses grappes de raisin.
Il est pourtant nécessaire de dire, afin de laisser du moins entrevoir
ce qu'était le théâtre d'Aristophane, que le Scythe énumère et montre
aux spectateurs toutes les perfections de la danseuse, et les siennes;
et que le bâton de la Brinvilliers, dans Mme de Sévigné, n'est rien au
prix.
* * * * *
Pendant que le gendarme, qui ne se possède plus, se distrait avec cette
belle, comme Cerbère avec la levrette du _Federigo_ de Mérimée,
Mnésiloque et Euripide saisissent le moment et prennent la fuite.
Le gendarme s'en aperçoit, mais un peu tard, et, le devoir reprenant le
dessus, il s'élance après eux et court encore.
* * * * *
Cette pièce est bien la sœur de _Lysistrata_. Il n'y a rien de plus
indécent que ces deux comédies, mais il n'y a rien de plus bouffon.
Maître François Rabelais seul aurait pu traduire mot à mot, en français
du seizième siècle, _Lysistrata et les Thesmophoriazuses_; et encore
peut-être aurait-il eu peine, tout joyeux _curé de Meudon_ qu'il était,
à se maintenir si longtemps à un tel degré d'ivresse orgiaque.
Il y a, pour nous, dans cette pièce, un peu trop de parodies de détail.
LES GRENOUILLES.
Voici une comédie charmante, dans laquelle on respire un air plus pur.
_Les Grenouilles_, continuent les Fêtes de Cérès; c'est un nouvel assaut
livré à Euripide.
Il venait de mourir. Aristophane, néanmoins, le poursuit, comme il a
poursuivi Cléon; jusqu'aux enfers.
Sitôt qu'Euripide y fut arrivé, dit-il, il donna un échantillon de son
savoir-faire aux larrons, aux coupeurs de bourses, aux enfonceurs de
portes, aux parricides, qui foisonnent en ces tristes lieux.
À l'instant, cette aimable multitude, admira sa subtilité et son adresse
à la parole pour et contre (vous vous rappelez le Juste et l'Injuste,
dans _les Nuées_, où Socrate, est représenté, lui aussi, comme un
voleur). Charmés de la souplesse d'Euripide et de ses artifices, tous
ces gens-là raffolèrent de lui: ils le jugèrent le plus habile, et
détrônèrent Eschyle pour le mettre à sa place.
* * * * *
Peut-être aura-t-on peine à comprendre aujourd'hui cette guerre
d'injures et de calomnies en guise de critique littéraire; peut-être n'y
verra-t-on qu'un acte de jalousie peu honorable pour l'auteur et peu
intéressant pour le public. Mais reportez-vous à Athènes, au milieu de
ce peuple artiste, passionné pour l'esprit, pour la dialectique, la
poésie et l'éloquence, et vous comprendrez mieux l'emportement des
écoles diverses et des divers partis. Ne perdez pas de vue que la
littérature était étroitement unie à la morale, à la politique, à la
religion; qu'elle était la dépositaire des traditions nationales. Ce
n'était pas comme chez les modernes, une littérature de papier; c'était
l'âme même de la nation qui palpitait dans cette poésie, presque toute
de mémoire encore et à peine écrite. Chargée de transmettre aux
générations nouvelles cet héritage sacré des traditions, si elle en
perdait quelque chose, si elle permettait aux novateurs et aux sophistes
de l'envahir et de le saccager, Aristophane ne pouvait-il pas croire, ou
essayer de se persuader à lui-même, qu'il remplissait une mission
patriotique en poussant le cri d'alarme contre cette dépositaire
infidèle? De là sa haine pour Euripide, comme pour Socrate. Socrate,
c'est, comme nous dirions aujourd'hui, la révolution dans l'éducation;
Euripide, c'est la révolution au théâtre. Donc Aristophane croit de son
devoir de les attaquer partout et toujours, comme des impies et de
mauvais citoyens, comme des hommes sans foi ni loi, tandis qu'il
n'hésite point à se considérer lui-même en dépit de son obscénité et de
son irrévérence envers certains dieux, comme un poëte très-religieux et
très-moral.
La tragédie continuait l'éducation du peuple grec, que l'épopée avait
commencée: la tragédie était une sorte d'initiation populaire à
l'histoire nationale, à la morale et aux dogmes. La faire descendre de
cette fonction sacrée, altérer les traditions mythologiques, transporter
sur la scène l'art des sophistes et les habitudes des déclamateurs, y
lancer des maximes périlleuses, y invoquer _le dieu inconnu_, n'était-ce
pas ébranler les croyances publiques et miner la foi populaire?
Euripide faisait alors dans ses tragédies ce que, vingt-deux siècles
plus tard, Voltaire devait renouveler dans les siennes: la guerre à tout
le régime ancien.
Eh bien! alors, comprenez-vous l'indignation d'Aristophane, l'homme du
passé, contre Euripide, l'homme de l'avenir?
Aussi, écoutez ce qu'il lui reproche: est-ce seulement le mauvais goût
de certaines innovations réalistes, l'abus des machines, des costumes,
des moyens matériels et extérieurs? Non, ce qu'il lui reproche surtout
c'est d'avoir faussé les esprits, corrompu les âmes, altéré le caractère
national, dégradé la race hellénique, cette race valeureuse qui défendit
si bien les autels de ses dieux et les tombeaux de ses pères à Marathon.
Dans Aristophane, fanatique de l'ancien régime, il y a du Joseph de
Maistre.
Et pourquoi Aristophane s'adresse-t-il à Euripide plutôt qu'a tout autre
poëte? C'est qu'Euripide est le représentant le plus brillant, et par
conséquent, suivant lui, le plus dangereux, de cette jeune littérature
née au milieu des déclamations de l'Agora et des subtilités de l'école
sophistique; c'est qu'il personnifie en lui l'esprit nouveau, avec sa
mobilité inquiète, sa curiosité, son audace, son irrévérence, sa fureur
de tout discuter, de tout ébranler.
À la vérité, la tragédie d'Euripide avait aussi ses inspirations
sublimes, lorsqu'elle se souvenait des leçons d'Anaxagore et des
entretiens de Socrate. Mais si, aux yeux de la philosophie moderne, et
même des Pères de l'Église, ces inspirations font la gloire d'Euripide,
précisément aux yeux d'Aristophane, partisan des vieilles idées en
toutes choses et des antiques divinités, ces spéculations téméraires
étaient autant de niaiseries coupables, d'attaques à la morale publique,
et de blasphèmes contre la religion.
Euripide fait du théâtre une tribune, d'où il prêche les maximes
nouvelles. Il bouleverse sans scrupule les vieilles légendes
hiératiques, les traditions vénérées. Les personnages de la tragédie
d'autrefois, ces demi-dieux, hauts de quatre coudées, il les force à
descendre, il les abaisse au niveau de l'humanité. De l'idéal, la
tragédie tombe au réel. Les dieux mêmes, ne sont plus pour lui que des
machines à prologue ou à épilogue. Le langage suit cette décadence des
personnages. Pour le rendre plus populaire et plus humain, le poëte
dialecticien en altère la forme austère et sacrée; il le brise pour
l'assouplir. Il ouvre la porte du théâtre tragique à une foule de mots
profanes, «babillards et chétifs.» La tragédie se rapproche de la
comédie. Elle fait allusion à l'événement du jour: elle parle guerre,
s'il y a guerre; elle attaque un usage qui déplaît à l'auteur. Sûr de
charmer les Athéniens, ou de piquer leur curiosité, Euripide dénature le
spectacle tragique: au lieu d'une leçon élevée, d'un enseignement
indirect mais général, s'adressant à tous les âges, il en fait une œuvre
de critique, de polémique ou de fantaisie, comme la comédie elle-même.
Il mêle à son _Andromaque_ une pointe de satire littéraire sur les
collaborateurs, dont il savait par expérience les inconvénients de
diverse sorte; à son _Électre_ et à ses _Phéniciennes_, la critique des
œuvres d'Eschyle sur le même sujet (_les Choéphores, les Sept chefs_).
Dans la même _Andromaque_, il s'élève contre un décret qui, à ce que
l'on croit, permettait, depuis les désastres de la guerre, le mariage
avec deux femmes (ce qui expliquerait que Socrate, comme on l'a dit, en
ait eu deux). Enfin, il transporte au théâtre les discussions de
l'Agora, et, amenant le peuple à se déjuger, lui fait parfois condamner
sur la scène ce qu'il a approuvé ailleurs.
Par là encore la tragédie, telle que la faisait Euripide, empiétait sur
la comédie. Il était naturel qu'Aristophane défendît le domaine de
celle-ci, ses priviléges et ses franchises.
Plus les Athéniens goûtaient Euripide, plus Aristophane l'attaquait;
mais plus aussi il devait déployer d'habileté, d'esprit, de verve dans
ses attaques, pour les faire accepter et pardonner.
C'est l'admiration du public athénien pour Euripide qu'il a voulu
parodier dans cet enthousiasme de tous les gueux des enfers en faveur du
poète qui vient d'y arriver.--Le poète Philémon se serait pendu,
disait-il, s'il eût été certain de revoir Euripide aux enfers.
Remettons-nous bien en mémoire à quel moment paraissent _les
Grenouilles_.
Euripide mort, à la cour d'Archélaos, roi de Macédoine, les Athéniens
envoient une ambassade à ce prince pour lui redemander le corps de leur
poète; Archélaos revendique pour sa patrie l'honneur de le posséder: on
se dispute Euripide après sa mort, comme on se l'était disputé pendant
sa vie. Athènes entière, Sophocle en tête, qui allait mourir presque
aussitôt après son illustre rival, prend le deuil autour du cénotaphe
qu'on élève aux restes absents du poète adoré... Au milieu de ce concert
de louanges et de regrets, une voix s'élève pour protester en ricanant,
c'est la voix d'Aristophane.
Convenez que la situation est singulière, et que les attaques
d'Aristophane contre Euripide dans un pareil moment dénotent une
conviction ardente.--Que ce soit son excuse.
Mais quelle sera celle de ce peuple qui tour à tour et presque en même
temps admire, adore, encense le grand poète tragique, le philosophe du
théâtre, rend à sa mémoire les honneurs suprêmes avec autant
d'enthousiasme que de douleur, dispute ses restes à un roi;--et qui tout
de suite, ô mobilité,--athénienne, populaire, humaine!--est prêt à rire,
avec le poète insulteur, toutes les injures prodiguées à son dieu!
Telle est l'humanité dans tous les temps et dans tous les pays, à
Athènes, à Paris.
* * * * *
Le sujet de la comédie des _Grenouilles_ est une querelle littéraire
entre Eschyle et Euripide se disputant, dans les Enfers, le trône
tragique.--Mais cette scène, malgré la simplicité extrême de l'art grec,
n'eût pas suffi pour faire une comédie: aussi est-elle précédée d'une
introduction très-divertissante qui forme à elle seule une longue
odyssée de fantaisie: le Voyage de Bacchus aux Enfers. C'est la première
moitié de la pièce.
La plupart des pièces d'Aristophane, _les Acharnéens_, _Plutus, les
Guêpes_, et à présent les _Grenouilles_, et tout à l'heure, _les
Oiseaux_, se présentent comme divisées en deux parties.
Le reste de la comédie des _Grenouilles_ est, si l'on peut ainsi parler,
un feuilleton de critique dialogué et mis en scène qui fait penser à _la
Critique de l'École des Femmes_, mais avec la différence du temps, du
genre et de tout le merveilleux bizarre que comportait l'ancienne
comédie. D'ailleurs, outre que le débat, malgré sa vivacité, n'est pas
aussi évidemment personnel de la part d'Aristophane contre Euripide,
qu'il l'est de la part de Molière contre Boursault, la doctrine morale
dans la pièce grecque l'emporte sur la critique littéraire; c'est le
contraire dans la pièce française.
Eschyle mort, Euripide mort, Sophocle mort, Agathon retiré chez
Archélaos (il semble que la cour d'Archélaos fût pour les poëtes
athéniens à peu près comme la cour du roi de Prusse pour les philosophes
français du dix-huitième siècle, ou comme la Russie pour les comédiens
et les artistes de notre temps), la poésie tragique semblait morte ou
exilée avec eux. Aristophane suppose que Bacchus, dieu du théâtre,
ennuyé de ne plus voir que de mauvaises pièces à Athènes, prend le parti
d'aller aux Enfers chercher quelque ancien poëte digne de célébrer ses
Fêtes: il veut en ramener Euripide.
Voilà déjà une parodie de la tragédie de _Sémélé_, dans laquelle Bacchus
descendait aux Enfers pour y chercher sa mère. À peu près de même dans
les _Démoï_ d'Eupolis, pièce dont le chœur était composé d'habitants des
_dèmes_ d'Athènes, Myronidès, général célèbre au temps de Périclès et
qui lui survécut, allait aux Enfers rechercher un des anciens généraux
d'Athènes dégénérée, il en ramenait Solon, Miltiade, Aristide et
Périclès.
* * * * *
Pour ce périlleux voyage, Bacchus, Dionysos, le dieu vermeil, joufflu,
ventru, fanfaron, gourmand, poltron, a pris l'attirail d'Hercule, la
massue, la peau de lion.--Phérécrate avait fait aussi un _Faux Hercule_.
Ménandre en donna un également.
Le voilà parti, ce Bacchus-Hercule, brave comme Sganarelle dans son
armure, c'est-à-dire tremblant au moindre bruit, fort empêché et fort
gêné dans son accoutrement de héros.
Son esclave Xanthias l'accompagne, monté sur un âne, comme le Silène de
Plaute, ou comme Sancho Pança à la suite de Don Quixote. Il porte le
bagage de son maître.
Dionysos frappe à la porte d'Hercule, qui autrefois, par l'ordre de son
frère Eurysthée, était descendu aux Enfers pour y aller chercher
Cerbère[163]: il lui demande, à lui qui a fait ce voyage, des
indications et des renseignements, les chemins, les stations, les
hôtelleries, les ports, les auberges sans punaises, les boulangeries,
les cabarets, les maisons de plaisir, et enfin la route la plus courte
pour aller aux Enfers, une route qui ne soit ni trop chaude ni trop
froide.
HERCULE.
La plus courte? C'est celle de la corde et de l'escabeau. Va te
pendre!
DIONYSOS.
Tais-toi: ta route me suffoque.
HERCULE.
Il y a aussi un sentier très-court et très-battu: celui qui passe
par le mortier[164].
DIONYSOS.
C'est la ciguë que tu veux dire?
HERCULE.
Tout juste!
DIONYSOS.
Ce chemin-là est froid et glacial. On s'y gèle tout de suite les
jambes[165].
HERCULE.
Veux-tu que je t'en dise un très-rapide et qu'on descend très-vite?
DIONYSOS.
Ah! de grand cœur! je n'aime pas les longues marches.
HERCULE.
Va au Céramique.
DIONYSOS.
Et puis?
HERCULE.
Monte au haut de la tour.
DIONYSOS.
Pour quoi faire?
HERCULE.
Aie les yeux sur la torche au moment du signal[166]; et quand les
spectateurs crieront de la lancer, alors lance-toi.
DIONYSOS.
Où?
HERCULE.
En bas.
DIONYSOS.
Mais je me briserai le crâne. Merci de ta route. Je n'en veux pas.
HERCULE.
Mais laquelle donc?
DIONYSOS.
Celle que tu as suivie jadis.
HERCULE.
Ah! le trajet est long. D'abord tu arriveras sur le bord d'un vaste
et profond marais.
DIONYSOS.
Et comment le franchir?
HERCULE.
Un vieux nocher te passera dans une toute petite barque, moyennant
deux oboles.
DIONYSOS.
Quel pouvoir ont partout les deux oboles[167]!
Après cela, il apercevra une multitude de serpents et de monstres
effroyables; puis, un bourbier épais, et un torrent _fangeux_,--de la
même _fange_ dont parle Dante en un certain endroit de son
_Enfer_.--Plus loin, enfin, il entendra un doux concert de flûtes, il
verra luire une belle lumière, et, parmi des bosquets de myrte, il
rencontrera des troupes bienheureuses d'hommes et de femmes.--Qui sont
ces bienheureux?--Les initiés;--c'est-à-dire ceux et celles qui ont eu
part aux mystères de Cérès à Éleusis, et qui, selon la foi du temps,
jouissaient après leur mort d'une sorte de béatitude.
Ceux-là lui donneront tous les autres renseignements nécessaires: car
ils demeurent tout près de là; sur la route même qui conduit au palais
de Pluton.
Dionysos en sait assez long pour la première moitié de son voyage: il
repart avec Xanthias.
* * * * *
Ce voyage qui se fait sur la scène même est quelque chose d'assez
fantastique. On peut croire que le décor se modifiait une ou deux fois
sous les yeux des spectateurs, mais d'une manière fort simple et fort
élémentaire probablement: on n'en était pas à simuler, comme dans nos
féeries, la marche du personnage en faisant marcher en sens inverse le
paysage représenté au fond de la scène. Au reste, ce genre d'illusion
était peut-être celui dont les Grecs, et surtout les Athéniens, se
souciaient le moins. L'imagination du spectateur suivait très-volontiers
celle du poète, et, guidée par ses rares indications, faisait presque
tous les frais du décor.--Il n'en sera guère encore autrement du temps
de Shakespeare en Angleterre, et en France au dix-septième
siècle.--Comme le remarque fort bien M. Vitet, dans ses études sur l'art
et le théâtre antiques, «plus les peuples ont d'imagination et de
fraîcheur d'esprit, moins ils demandent à leur théâtre un système de
décors rigoureusement imitatifs. Voyez les enfants! ils se figurent ce
qu'ils veulent voir; ils transforment tout à plaisir: Un bâton sur
l'épaule, et les voilà soldats! Un bâton qu'ils enfourchent, les voilà
cavaliers! Ainsi des peuples jeunes. Ils ont les yeux dociles et
complaisants. Pour se passer de nos décors modernes, il faut ou la
jeunesse ou le raffinement de l'esprit. Dans nos salons, dans nos
châteaux, on joue la comédie, on la joue sans coulisses et sans toile de
fond: un simple paravent fait l'affaire. C'était un paravent de marbre
que la décoration du _proscenium_ antique.»
* * * * *
L'indolent Xanthias, qui porte au bout d'un bâton le léger bagage de son
maître, se plaint du poids de son paquet. On ne sait trop pourquoi il le
porte lui-même, puisqu'il peut le faire porter à son âne,--à moins que
ce ne soit exprès pour donner lieu à un assaut de subtilités dans le
goût des tragiques et particulièrement d'Euripide:
DIONYSOS.
Quel excès d'insolence et de mollesse! Moi, Dionysos, fils de la
Bouteille, je vais à pied et me fatigue, tandis que je donne à ce
drôle une monture, afin qu'il soit à l'aise et n'ait rien à
porter...
XANTHIAS.
Est-ce que je ne porte rien?
DIONYSOS.
Comment porterais-tu puisque tu es porté?
XANTHIAS.
Oui, mais je porte ce paquet.
DIONYSOS.
Comment?
XANTHIAS.
Comment? Avec bien de la peine!
DIONYSOS.
N'est-ce pas l'âne qui porte le paquet que tu portes?
XANTHIAS.
Non, certes, ce n'est pas l'âne qui porte ce que je porte.
DIONYSOS.
Mais, comment est-ce toi qui portes, puisque c'est toi qui es
porté?
XANTHIAS.
Je n'en sais rien; mais j'ai mal à l'épaule.
DIONYSOS.
Eh bien! puisque tu dis que l'âne ne te sert de rien, à ton tour,
prends-le sur ton dos et porte-le, pour voir!...
Xanthias propose à son maître de faire marché avec quelqu'un des morts
qui s'en vont par là aux Enfers, pour lui donner son paquet à porter.
Bacchus y consent.
DIONYSOS.
Eh! justement, en voilà un qu'on mène!... Holà, hé! l'homme! le
mort! c'est à toi que je parle: dis donc, veux-tu porter notre
bagage aux Enfers?
LE MORT.
Comment est-il gros?
DIONYSOS.
Le voici.
LE MORT.
Tu me payeras deux drachmes.
DIONYSOS.
Oh! c'est trop cher.
LE MORT.
Porteurs, continuez votre route.
DIONYSOS.
Un moment, l'ami: on peut s'arranger.
LE MORT.
À moins de deux drachmes, pas un mot.
DIONYSOS.
Allons, neuf oboles!
LE MORT.
J'aimerais mieux revivre!
Xanthias trouve ce mort impertinent et reprend son paquet.
* * * * *
Nos deux voyageurs arrivent au marais de l'Achéron. Charon est là avec
sa barque. Mais il refuse de passer Xanthias, qui est esclave et ne
s'est point racheté en combattant à la bataille des Arginuses[168].
Xanthias, est donc forcé de faire à pied le tour du marais: il quitte la
scène.
Bacchus entre dans la barque. Les grenouilles du marais accompagnent sa
traversée de leurs coassements. De là le titre de la pièce.--Deux
poëtes, Magnès et Callias, l'un certainement avant Aristophane, l'autre
soit avant, soit après, car Callias était précisément contemporain
d'Aristophane, avaient aussi composé des comédies intitulées _les
Grenouilles_.
On croit que le chœur des Grenouilles devait être caché sous le
_proscenium_ (comme qui dirait, chez nous, dans le trou du souffleur),
tandis que Caron et Bacchus, assis dans la barque, ramaient dans
l'orchestre.
Il faut entendre cette poésie pleine de bizarrerie et de grâce, et y
ajouter, en imagination, la musique qui l'accompagnait.
CHARON.
Rame avec moi. Tu vas entendre les chants les plus doux.
DIONYSOS.
Quels chants?
CHARON.
Des grenouilles à voix de cygnes: c'est admirable.
DIONYSOS.
Allons! commande la manœuvre!
CHARON.
Oop, op! Oop, op!
LES GRENOUILLES.
Brékékékex, coax, coax! Brékékékex, coax, coax! Filles des eaux
marécageuses, unissons nos accents aux sons des flûtes; chantons
nos chants harmonieux, coax, coax, ces chants dont nous saluons le
dieu de Nysa, Dionysos, fils de Jupiter, le jour de la fête des
marmites, lorsque la foule, enivrée du cômos, se presse vers notre
temple du marais[169]. Brékékékex, coax, coax!
DIONYSOS.
Moi, je commence à avoir mal aux fesses, ô coax, coax! mais cela
vous est bien égal!
LES GRENOUILLES.
Brékékékex, coax, coax!
DIONYSOS.
Crevez donc avec votre coax! Coax, coax, rien que coax!
LES GRENOUILLES.
Oui, vraiment, faiseur d'embarras! Nous sommes chéries des muses à
la lyre mélodieuse, et de Pan aux pieds de corne, qui se joue à
faire chanter les roseaux, les roseaux de nos marécages! C'est
aussi avec nos roseaux qu'Apollon, dieu de la musique, fait le
chevalet de sa lyre: aussi sommes-nous aimées de ce dieu!
Brékékékex, coax, coax!
DIONYSOS.
Moi, j'ai des ampoules, et le derrière en sueur; et lui aussi
bientôt, à force de trimer, dira...
LES GRENOUILLES.
Brékékékex, coax, coax!
DIONYSOS.
Race de braillardes, finirez-vous?
LES GRENOUILLES.