(_mon père_)
Et m'oblige à venger, après ce coup funeste,
Celle que je n'ai plus (_mon père_) sur celle qui me reste
(_mon amant_).
Le bon Dicéopolis est émerveillé de la réponse de Céphisophon, et
s'écrie:
O trois fois heureux Euripide, d'avoir un serviteur qui réponde si
subtilement.--Appelle ton maître!
CÉPHISOPHON.
Impossible!
DICÉOPOLIS.
Appelle toujours: car je ne m'en irai point d'ici, et je resterai à
frapper.--Euripide, mon petit Euripide! si jamais tu as écouté
personne, écoute-moi! C'est Dicéopolis de Chollide qui t'appelle,
c'est moi!
EURIPIDE, _derrière le théâtre_.
Je n'ai pas le temps.
DICÉOPOLIS.
Fais-toi rouler ici[147].
EURIPIDE.
Impossible.
DICÉOPOLIS.
Cependant...
EURIPIDE.
Eh bien! pour rouler, oui, mais pour descendre, non.
Alors on voit apparaître Euripide dans un panier suspendu à une corde,,
comme Socrate dans _les Nuées._
DICÉOPOLIS.
Euripide!
EURIPIDE, _avec une emphase tragique_.
Quel son a frappé mon oreille?
DICÉOPOLIS.
Ainsi tu perches pour composer, au lieu d'écrire à terre? Je ne
m'étonne plus que tu fasses des héros boiteux[148]. Oh! comme te
voilà couvert de lambeaux tragiques et de haillons pitoyables. Je
ne m'étonne plus, que tes héros soient des mendiants!... Eh bien!
je t'en conjure à genoux, Euripide, donne-moi des haillons de
quelque vieille pièce: car j'ai à débiter au chœur une longue
tirade, et si je parle mal, je suis mort.
EURIPIDE.
Quelles guenilles veux-tu? Celles dont j'ai affublé le pauvre vieux
Œnée?
DICÉOPOLIS.
Non: pas celles, d'Œnée! celles d'un plus malheureux encore!
EURIPIDE.
Veux-tu celles de Phénix, l'aveugle?
DICÉOPOLIS.
Non, celles d'un autre encore plus infortuné!
EURIPIDE.
Mais quelles loques demande-t-il donc? Est-ce celles du pauvre
Philoctète que tu veux dire?
DICÉOPOLIS.
Point; mais d'un bien plus pauvre encore!
EURIPIDE.
Seraient-ce les sales guenilles du boiteux Bellérophon?
DICÉOPOLIS.
Non; pas Bellérophon! Celui que je veux dire était à la fois
boiteux, mendiant, bavard et beau parleur.
EURIPIDE.
Ah! j'y suis! c'est Télèphe, le Mysien[149]!
DICÉOPOLIS.
Oui, Télèphe! Télèphe! Donne-moi ses haillons, je t'en supplie!
EURIPIDE.
Garçon, donne-lui les haillons de Télèphe, ils sont au-dessus de
ceux de Thyeste, avec ceux d'Ino.
CÉPHISOPHON, _à Dicéopolis_.
Tiens, les voici!...
DICÉOPOLIS, _étalant le manteau troué_.
O Jupiter, dont l'œil perce tout, laisse-moi revêtir le costume de
la misère! Euripide, achève ton bienfait en me donnant le petit
bonnet mysien qui va si bien avec ces haillons. Il me faut
aujourd'hui avoir l'air d'un mendiant, «être ce que je suis, mais
ne point le paraître[150].» Les spectateurs sauront bien qui je
suis, mais le chœur sera assez bête pour l'ignorer, je
l'entortillerai de mes sentences.
EURIPIDE.
Je te donnerai le bonnet, en faveur du noble projet que médite ton
habile esprit.
DICÉOPOLIS.
«Que les dieux contentent tes désirs, et ceux que je forme pour
Télèphe[151]!» Ah! je me sens déjà tout bourré de sentences! Mais
il me faut aussi un bâton de mendiant.
EURIPIDE.
Le voici. «Et maintenant, éloigne-toi de ces portiques[152]!»
DICÉOPOLIS.
«Ah! mon âme! tu vois comme on te chasse de cette maison[153],»
quand il te faut encore tant de petits accessoires! Mais soyons
pressant, opiniâtre, importun. Euripide, donne-moi un petit panier,
et dedans une lampe allumée.
EURIPIDE.
Et qu'as-tu à faire de ce panier-là?
DICÉOPOLIS.
Rien; mais je veux l'avoir tout de même.
EURIPIDE.
Ah! que tu m'ennuies! sors de ma maison!
DICÉOPOLIS.
Hélas!... Puissent les dieux t'accorder un aussi brillant destin
qu'à ta mère[154]!
EURIPIDE.
Hors d'ici, je te prie!
DICÉOPOLIS.
Oh! seulement une petite écuelle ébréchée!
EURIPIDE.
Allons, prends, et va te faire pendre. Tu es assommant, sais-tu?
DICÉOPOLIS.
«Ah! tu ignores le mal que tu me fais!» Mon bon Euripide chéri,
plus rien qu'une petite cruche bouchée avec une éponge.
EURIPIDE.
Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie. Allons, tiens et va-t'en.
DICÉOPOLIS.
Je m'en vais; mais, grands dieux! il me faut encore une chose: si
je ne l'ai pas, je suis un homme mort. Écoute-moi, mon petit
Euripide, donne-moi encore cela, et je m'en vais, je ne reviens
plus: quelques petites herbes dans mon panier[155]!
EURIPIDE.
Tu veux donc ma ruine! Tiens, mais c'en est fait de mes drames.
DICÉOPOLIS.
Je ne demande plus rien, je m'en vais. «Importun, je ne songe pas
que j'excite la haine des rois!...» Ah! malheureux! je suis perdu!
j'ai encore oublié une chose sans laquelle tout le reste n'est
rien. Euripide, mon excellent, mon cher Euripide, que je meure
misérablement, si je te demande encore une seule chose après
celle-ci, la dernière de toutes, la vraie dernière: donne-moi de ce
cerfeuil que ta mère t'a laissé en héritage.
EURIPIDE.
L'insolent! (_à Céphisophon:_) Garçon, ferme la porte à clef.
Voilà cette scène curieuse, étrange. Retranchons-en par la pensée ce qui
n'eût pas dû s'y trouver: les allusions à la profession de la mère
d'Euripide; il faut avouer qu'elles sont misérables: comme il arrive
d'ordinaire, c'est une faute d'esprit en même temps que de cœur. Qu'y
a-t-il en effet de piquant à rappeler qu'Euripide est fils d'une
verdurière? qu'est-ce que cela peut enlever au mérite du grand poëte?
Cela ne pourrait qu'y ajouter: car, supposé que la première éducation
eût fait défaut à cet esprit, il aurait donc développé tout seul et par
sa propre force ses germes naturels; il se serait donc fait lui-même: on
ne voit pas en quoi sa gloire en serait amoindrie ou obscurcie. Entre
deux hommes ou deux arbres dont les têtes sont au même niveau, est-ce
que celui qui part de plus bas n'est pas réellement le plus grand des
deux? Ainsi l'on doit reconnaître qu'ici la pensée d'Aristophane ne vaut
pas mieux que ses sentiments.
Mais, en laissant de côté ces sottes allusions, les critiques
littéraires du poëte comique ne manquent ni d'agrément ni de justesse.
Les subtilités où se complaisait le génie déjà très moderne d'Euripide,
et l'excès de son _réalisme_, comme l'on dirait aujourd'hui, prêtaient
matière à raillerie, et l'esprit satirique d'Aristophane en a su tirer
bon parti. Il y a là un grand nombre de plaisanteries de bon aloi, et un
trait qui était devenu proverbe: «Malheureux! tu m'enlèves ma tragédie!»
Pour qui étudie l'art de présenter la critique littéraire sous une forme
vive et dramatique, cette scène des _Acharnéens_ est un modèle.
* * * * *
Or elle est comme le prélude des _Femmes aux fêtes de Cérès_ et des
_Grenouilles_.
Notons d'autre part, qu'il y a trois comédies d'Aristophane où les
femmes,--les femmes grecques,--figurent comme personnages principaux; ce
sont:_Lysistrata_,--_les Femmes à l'Assemblée_,--et celle-ci: _les
Femmes aux fêtes de Cérès_.
LES FEMMES AUX FÊTES DE CÉRÈS.
On dit qu'il y eut deux pièces portant ce titre, qui est en grec: _les
Thesmophoriazuses_. Ou bien ce serait la même pièce qui, ayant eu sous
sa première forme, peu de succès (s'il en faut croire Artaud), aurait
été refondue. Il ajoute cette remarque: «Un passage cité par Aulu-Gelle
(livre XV, ch. XX) et par Clément d'Alexandrie (_Stromat._, livre VI)
comme de la première édition, se trouve dans la pièce telle que nous
l'avons aujourd'hui; un autre que cite Athénée comme appartenant à la
seconde, ne s'y trouve point: d'où il résulte que nous avons la
première;» celle, par conséquent qui eut peu de succès.
Cependant, la pièce, telle que nous la possédons, n'est à mon avis, ni
moins bien menée, ni moins gaie, ni moins gaillarde même, que
_Lysistrata_. Peut-être un peu moins serrée seulement. Elle est remplie
de parodies, et extrêmement littéraire, soit par le fond, soit par la
forme.
_Les Thesmophoriazuses_, c'est à dire les Femmes célébrant les Fêtes de
Cérès et de Proserpine. L'assemblée des Thesmophoriazuses se formait de
la manière suivante: chaque tribu élisait deux femmes qui prenaient part
à la fête; en montant à Éleusis, elles portaient sur la tête les livres
sacrés où étaient écrites les lois de Cérès, appelées Θεσμοί:
de là le nom de _Thesmophories_: procession où l'on portait les
_Thesmoi_. On ne sait pas avec certitude si, comme Théodoret l'assure,
les femmes adoraient dans ces mystères le signe représentatif des
parties qui distinguent leur sexe, ainsi que cela se pratiquait aux
mystères d'Éleusis; mais Apollodore dit formellement qu'elles se
permettaient dans ces fêtes les propos les plus lascifs, en mémoire de
ceux avec lesquels Iambè ou Baubo, selon les vers attribués à Orphée,
avait fait rire Cérès malgré sa douleur, lorsqu'elle était venue chez
Célée, en cherchant Proserpine.
Quoi qu'il en soit, l'entrée du temple où les femmes célébraient ces
fêtes était interdite aux hommes.
* * * * *
Aristophane donc imagine qu'elles saisissent cette occasion pour
délibérer à huis clos sur les moyens de se venger d'Euripide, qui ne
cesse de les accabler d'injures dans ses tragédies: il ne présente sur
le théâtre que des Ménalippes et des Phèdres, jamais une Pénélope.
(Elles oublient Polyxène, Iphigénie, Électre, Alceste; la passion ne
voit jamais qu'un côté des choses.) Indignées, furieuses, elles ont
résolu de faire à Euripide un mauvais parti,--comme à Orphée les femmes
de Thrace,--comme celles de Meung à Jean Clopinel qui, dans la seconde
partie du _Roman de la Rose_, les traite moins délicatement que
Guillaume de Lorris dans la première.
Euripide, par hasard, apprend le complot formé contre lui. Il songe
aussitôt combien il lui importerait d'avoir une avocate parmi ses
ennemies. Mais comment trouver une seule femme qui veuille prendre sa
défense?
Il propose à Agathon, son confrère en tragédie, de se déguiser en femme,
il aura peu de chose à faire pour cela, et d'aller plaider adroitement
sa cause dans le conciliabule féminin.
«Eh! que ne vas-tu toi-même te défendre? dit Agathon,--qui est arrivé
suspendu en l'air, comme Euripide dans la scène des _Acharnéens_.
--Voici, répond Euripide: d'abord je suis connu; ensuite je suis chauve
et j'ai de la barbe. Toi, ta figure est belle, blanche et sans poil; tu
as une voix de femme, un air mignon.»
Agathon cependant refuse.--Mnésiloque, beau-père d'Euripide, s'offre
pour jouer ce rôle périlleux. On commence à le raser, on l'écorche; il
crie, et veut s'enfuir avec sa figure à demi-rasée; on le retient de
force et on l'achève. Puis, on le flambe par le bas, selon l'usage des
femmes grecques; et cela, s'il vous plaît, en plein théâtre.
«Aïe, aïe! on me brûle! De l'eau, voisins, de l'eau, avant que la
flamme...»
La suite de cette toilette est intraduisible.
* * * * *
Tant y a qu'enfin, Mnésiloque, homme entre deux âges, est métamorphosé
en femme, encore plus que M. de Pourceaugnac ou Mascarille, ou Mme Gibou
et Mme Pochet. Ce travestissement devait faire une parade très amusante
pour le gros du public, surtout avec toutes les circonstances de
fantaisie bouffonne et licencieuse que nous n'avons pu qu'indiquer.
C'étaient des hommes qui, dans les tragédies aussi bien que dans les
comédies, jouaient les rôles de femme chez les Grecs, du moins, à
l'époque de Périclès et jusqu'à celle d'Alexandre; de même chez les
Latins, au commencement; de même chez les Anglais, jusque du vivant de
Shakespeare; imaginez-vous Desdémona, ou Miranda, ou Ophélia, jouée par
un homme!--Dans un des prologues de ce poëte, on prie les spectateurs de
prendre patience parce que la reine n'est pas encore rasée. Dans nos
Mystères du moyen âge les rôles de femmes aussi bien que d'hommes furent
joués d'abord par des prêtres et des clercs, et cela au sein même des
églises, qui, en proscrivant le théâtre antique, devinrent le berceau du
théâtre moderne.--Jusque chez Molière, quelques personnages, Mme
Jourdain par exemple, et Philaminte, dit-on, ou plutôt Bélise à ce que
je pense, étaient jouées par l'acteur Hubert, auquel succéda Beauval.
Béjart le boiteux joua d'original le rôle de Mme Pernelle, et s'en
acquitta des mieux, dit le bon Robinet. De notre temps, à
Constantinople, on a représenté _le Malade imaginaire_ traduit en turc,
et tous les rôles étaient joués par de jeunes Turcs de la maison du
sultan. Argant et Toinette, Turcs! M. Purgon et Angélique, Turcs! M.
Fleurant, MM. Diafoirus et la petite Louison, Turcs!
Mais autant par le masque et par les draperies, par la démarche et par
la diction, l'acteur grec s'il représentait Électre ou Myrrhine,
Déjanire ou Lysistrata, s'étudiait à produire l'illusion de la beauté ou
de la grâce féminines, autant, lorsqu'il représentait Mnésiloque
travesti en femme, il avait soin de conserver la laideur qui est
généralement l'apanage du sexe masculin dans l'âge mûr.
Cet usage de faire jouer les rôles de femme par des hommes, explique la
liberté excessive, la licence gaillarde de tant de passages, et en
diminue relativement l'obscénité.
* * * * *
La scène, qui était d'abord devant les maisons d'Agathon et de
Mnésiloque, est transportée ensuite au temple de Cérès, dont on voit à
la fois l'intérieur et les abords avec une multitude de petites tentes;
ce qui pouvait donner lieu à un décor piquant, supposé qu'on voulût se
mettre en frais.
Les femmes y tiennent séance, et y discutent, dans les formes d'une
délibération politique, la perte de leur ennemi, ce fils de fruitière
qui a l'audace de révéler au public leurs fraudes et leurs artifices, au
risque de rendre les maris clairvoyants! Si les maris ouvrent les yeux,
il n'y aura donc plus moyen ni de supposer des enfants, ni de s'évader
pendant la nuit! Déjà voilà qu'on met des verrous à leurs portes, et
même qu'on les scelle d'un cachet! Si encore elles pouvaient, ainsi
recluses, se consoler par la gourmandise! Mais non, toutes les
provisions, la farine, l'huile, le vin, sont aussi sous clef.
Ce qui est assez comique c'est qu'Aristophane, au moment où il semble
critiquer indirectement les duretés d'Euripide envers les femmes, ne se
montre pas moins cruel à leur égard.
Mnésiloque, d'un ton de fausset qu'il essaye de rendre argentin, prend
la défense de l'accusé.--Et le poëte dans ce cadre, continue la satire
des femmes, thème que reprendront plus tard Juvénal, Boileau et tant
d'autres: car le mal qu'on a dit des femmes pourrait fournir bien des
volumes[156].
MNÉSILOQUE.
Je ne m'étonne point, ô femmes, que les médisances d'Euripide
excitent contre lui votre colère et fassent bouillonner votre bile.
Moi-même, j'en jure par mes enfants, je hais cet homme: ne pas le
haïr serait insensé! Cependant, réfléchissons un peu: nous sommes
seules et n'avons pas à craindre que nos paroles soient divulguées.
Pourquoi lui faire un crime capital d'avoir révélé deux ou trois de
nos mauvais tours, quand nous les comptons par milliers? car moi,
d'abord, sans parler d'aucune autre, j'ai sur la conscience pas mal
de péchés; celui-ci, par exemple, qui n'est pas mince: J'étais
mariée depuis trois jours; mon mari dormait près de moi; j'avais un
ami qui avait pris mon pucelage lorsque j'avais sept ans; poussé
par sa passion, il vint gratter à la porte; je l'entendis et
quittai le lit doucement. Mais mon mari me dit: Où vas-tu?--Où?
j'ai la colique, mon ami; je souffre horriblement; je vais au
cabinet.--Va, dit-il. Et alors, il broie pour moi des graines de
cèdre, de l'anis, de la sauge, pendant que moi, graissant les
gonds, j'allai à mon amant; et là, près de la porte, courbant mon
corps, et prenant pour appui l'autel et le laurier sacré,... je fus
à lui.--Voyez, cependant, est-ce qu'Euripide a jamais parlé de
cela? Et, quand nous accordons nos complaisances à des esclaves ou
à des muletiers, à défaut d'autres, en parle-t-il? Et quand, après
une nuit d'amour avec quelque galant, nous mangeons de l'ail dès le
matin, pour rassurer par cette odeur le mari qui revient de monter
la garde sur le rempart; Euripide, dites-moi, en a-t-il jamais
soufflé mot? S'il maltraite Phèdre, que nous importe? Il n'a jamais
parlé non plus de cette femme qui, en déployant un manteau devant
son mari, sous prétexte de le lui faire admirer au grand jour,
masque ainsi l'amant qui s'évade. J'en connais une autre qui
pendant dix jours fit semblant d'être en mal d'enfant, jusqu'à ce
qu'elle en eût acheté un; le mari allait de tous côtés chercher des
drogues pour hâter la délivrance; une vieille apporta l'enfant dans
une marmite, et, pour l'empêcher de crier, elle lui avait mis du
miel plein la bouche; elle fait signe à l'autre qui pousse des
cris, et dit: Va-t'en, va-t'en, mon homme, car je sens que
j'accouche!» C'est que le petit jouait des talons contre le ventre
de la marmite[157]. Le mari s'en va tout joyeux; la vieille ôte le
miel de la bouche de l'enfant; il se met à vagir; alors elle, la
vieille sorcière, qui l'avait apporté, court après le mari et dit
en souriant: «C'est un lion, un lion, qui t'est né! ton portrait
vivant, dans toutes ses parties, et même dans celle-ci, toute
pareille à la tienne et torse comme une pomme de pin!» Ne sont-ce
pas là de nos tours? Oui, par Diane! Eh bien alors, pourquoi nous
fâcher tant contre Euripide, qui en dit bien moins que nous n'en
faisons?»
Ce plaidoyer trop favorable à Euripide inspire déjà à l'assemblée
quelques soupçons sur cette avocate inconnue; lorsque Clisthène, un
mignon qui a ses entrées chez les femmes, même aux Thesmophories, satire
sanglante pour dire que c'est un homme-femme, encore plus qu'Agathon,
vient leur donner avis qu'un homme s'est glissé parmi elles sous un
déguisement.
«C'est impossible! s'écrie étourdiment Mnésiloque, quel est l'homme
assez fou pour se laisser épiler et flamber?»--Exclamation aussi comique
que celle de M. de Pourceaugnac, également déguisé en femme: «Ce n'est
pas moi!» crie-t-il aux archers qui le cherchent et qui, sans cette
imprudente parole, passaient devant _elle_, sans _le_ remarquer.
La péripétie est la même: ce mot naïf de Mnésiloque achève de donner
l'éveil.--«Il faut, dit Clisthène, que toutes passent à
l'examen.»--Mnésiloque est inquiet: «Ah! grands dieux!» dit-il à
part.--On l'entoure, on veut procéder à la vérification:--cela toujours
en plein théâtre!--Scène plus que bouffonne, qui rappelle fort un
certain conte de La Fontaine, sur un sujet analogue:--un gaillard qui
s'est déguisé en nonne pour s'introduire dans un couvent de femmes.
Mnésiloque voudrait bien s'en aller, ou se soustraire à l'examen qui le
menace. Il simule un besoin pressant; on le suit dans son coin, on ne le
quitte pas.
CLISTHÈNE.
Tu restes bien longtemps à pisser...
MNÉSILOQUE.
Hélas oui, j'ai une rétention d'urine: j'ai mangé hier du cresson.
CLISTHÈNE.
Que nous contes-tu avec ton cresson? Allons, viens ici!
MNÉSILOQUE.
Aïe! ne tire donc pas ainsi une pauvre femme souffrante!
CLISTHÈNE.
Dis-moi, qui est ton mari?
MNÉSILOQUE.
Mon mari?... Connais-tu à Cothocide un certain individu?...
CLISTHÈNE.
Qui? son nom?
MNÉSILOQUE.
C'est un individu à qui... un jour, quelqu'un, le fils d'un certain
individu...
CLISTHÈNE.
Tu patauges!... Voyons, es-tu déjà venue ici?
MNÉSILOQUE.
Mais sans doute, chaque année!
CLISTHÈNE.
Quelle est ta camarade de tente[158]?
MNÉSILOQUE.
C'est une certaine... (_à part_) Je suis pincé!
CLISTHÈNE.
Tu ne réponds pas.
UNE FEMME.
Laisse: je vais la questionner comme il faut sur les cérémonies de
l'année dernière. Éloigne-toi: car tu es homme, tu ne dois rien
entendre de cela.--Voyons; dis-moi; quelle fut la première
cérémonie qui fut accomplie par nous? Réponds, quelle fut la
première?
MNÉSILOQUE.
La première, ce fut de boire.
LA FEMME.
Et après, quelle fut la seconde?
MNÉSILOQUE.
Ce fut de boire à nos santés.
LA FEMME.
Tu auras su cela de quelqu'un. Et en troisième lieu?
MNÉSILOQUE.
Xénylla demanda une coupe: car il n'y avait pas de pots de
chambre...
LA FEMME.
Tu ne me dis rien qui vaille.--Viens, Clisthène, viens: c'est
l'homme dont tu nous parles.
CLISTHÈNE.
Eh bien! que faut-il faire?
LA FEMME.
Ote-lui ses vêtements. Il ne dit rien qui ait le sens commun.
MNÉSILOQUE.
Quoi! vous mettrez toute nue une mère de neuf enfants?
CLISTHÈNE.
Imprudent, ôte vite ce corset[159]!
LA FEMME.
Certes, voilà une solide gaillarde, mais elle n'a pas de tétons
comme nous.
MNÉSILOQUE.
C'est que je suis stérile, je n'ai jamais eu d'enfants.
LA FEMME.
Oui-dà? Tout à l'heure tu en avais neuf.
CLISTHÈNE.
Tiens-toi droit! Pourquoi essayes-tu de dissimuler quelque
chose[160]?...
LA FEMME.
Voyez: il n'y a pas à s'y tromper[161]!
CLISTHÈNE.
Où est-ce passé maintenant?
LA FEMME.
En avant.
CLISTHÈNE.
Mais non.
LA FEMME.
Ah! en arrière à présent!
CLISTHÈNE.
Mais c'est un va-et-vient, l'ami, plus que sur l'isthme de
Corinthe[162]!
LA FEMME.
Ah! le misérable! Voilà pourquoi il nous insultait et défendait
Euripide.
MNÉSILOQUE.
Aïe! malheureux, où me suis-je fourré?...
N'est-ce pas, à peu de chose près, le conte de l'Abbesse et des
Lunettes? Seulement, auprès d'Aristophane, La Fontaine a l'air pudibond.
C'est qu'aussi les couvents cachaient ce que les phallophories
étalaient.
* * * * *
Le cas de l'infortuné Mnésiloque, malgré tous les efforts qu'il fait
pour le cacher, est donc à la fin découvert. Les femmes vont faire subir
au traître un châtiment terrible,--comme les blanchisseuses du
Gros-Caillou au perruquier libertin caché sous l'autel de la patrie,
dans le Champ de Mars, en 91.
Mnésiloque s'empare d'un enfant qu'une femme portait dans ses bras, et
jure de le mettre à mort si on ne le laisse pas en repos. Il se trouve
que cet enfant est une outre de vin emmaillotée, que la femme baisait
tendrement, tétant au lieu d'être tétée. Mnésiloque lève le poignard sur
cette outre, comme Dicéopolis sur le panier à charbon des
Acharnéens.--La femme demande un vase pour recueillir le sang de son
enfant.
Ces parodies de scènes tragiques quelconques sont suivies d'autres plus
directes de diverses pièces d'Euripide, _Palamède, Andromède, Hélène_.
De telles allusions, en grande partie perdues pour nous à qui ces
tragédies ne sont pas parvenues, avaient de l'intérêt pour les Athéniens
qui souvent voyaient représenter à peu d'intervalle les ouvrages
parodiés et les parodies, aimant à rire des choses même qui leur avaient
tiré des larmes, et s'accommodant aisément de voir tourner en ridicule
les œuvres qu'ils admiraient le plus.
* * * * *
En vain Mnésiloque se défend; en vain il essaye aussi de s'enfuir: on le
poursuit, et cela donnait lieu à une sorte d'entrée de ballet, comme on
aurait dit chez nous au dix-septième siècle, ou à un intermède de danse,
comme nous dirions aujourd'hui. Cette poursuite était réglée et rythmée:
cela est indiqué par les changements de mètre, et par les paroles mêmes
du chœur (vers 655 à 684). Il faut nous figurer tout cela, avec la jolie
mise en scène de cette multitude de tentes, entre lesquelles Mnésiloque
essayait de fuir.
* * * * *
Pendant ce temps, une autre partie du chœur faisait l'apologie des
femmes et réfutait les médisances, les calomnies et les injures
d'Euripide et de son téméraire défenseur (vers 785 à 845). C'est la
parabase; nous y reviendrons.
* * * * *
Le pauvre Mnésiloque est enfin arrêté et garrotté par ordre d'un
prytane; sorte de juge de paix ou de commissaire, que l'on est allé
requérir.
Le chœur des femmes exprime, par un nouvel intermède de chant et de
danse, la joie qu'elles ont de se venger, pendant qu'un archer scythe,
qui baragouine, comme les Suisses dans les comédies de Molière, attache
Mnésiloque à un poteau, et le serre cruellement, malgré ses cris de
douleur et ses imprécations.
Mnésiloque, nouvelle Andromède captive, appelle quelque Persée à son
secours.
Euripide paraît, vêtu en Persée, pour délivrer son Andromède.--Il venait
de faire représenter une tragédie sur ce sujet. Toute cette scène en
était la parodie.
* * * * *
Ensuite il fait le rôle de la reine Écho, un autre de ses personnages,
et répète seulement les derniers mots des répliques
d'Andromède-Mnésiloque;--ce qui produisait un effet de scène, nouveau
sans doute en ce temps-là:
MNÉSILOQUE, _en Andromède_.
Triste mort!
EURIPIDE, _en Écho_.
Triste mort!
MNÉSILOQUE.
Tu m'assommes, vieille bavarde!
EURIPIDE.
Vieille bavarde!
MNÉSILOQUE.
Ah! tu es par trop insupportable.
EURIPIDE.
Insupportable.
MNÉSILOQUE.
Mon amie, laisse-moi parler seule; tu me feras plaisir. Allons,
assez.
EURIPIDE.