poétique_, indique cette catastrophe en peu de mots: «À ces poëtes
(Thespis et Eschyle) succéda l'ancienne comédie, qui obtint de grands
succès; mais la liberté y dégénéra en licence et mérita d'être réprimée
par une loi. La loi fut portée, et le chœur se tut honteusement, quand
il n'eut plus le pouvoir de nuire.»
Mais cette dernière raison n'est pas la principale. La principale est
celle que nous venons de dire: à savoir que la ruine des grandes
fortunes, d'une part, et de l'autre la difficulté de trouver des
choréges, lorsque l'intérêt politique eut cessé de les exciter, firent
d'abord réunir la chorégie comique et la chorégie tragique en une seule
_liturgie_[127], qui elle-même bientôt parut trop lourde à ceux que ne
stimulaient plus l'ambition et la soif de la popularité. C'est ce qui
causa la décadence du théâtre. Les corporations d'acteurs, en se
substituant à l'État, soutinrent seules, pendant quelque temps encore,
l'art dramatique, ou, pour mieux dire, en prolongèrent la
décadence[128].
* * * * *
Ces réflexions étaient nécessaires avant l'analyse de _Plutus_. On ne
peut se défendre, en lisant cette comédie, d'une sorte de tristesse: on
sent qu'Athènes est humiliée, ruinée; plus de liberté, plus d'argent,
plus de joie dans les fêtes de Bacchus! Le poëte comique s'évertue à
mériter encore ce titre par des œuvres d'un esprit fin et par des
allégories délicates, mais où l'abstraction se fait un peu sentir.
Au reste, si la fantaisie est moins vive, moins impétueuse, moins
lyrique dans _Plutus_ que dans les autres comédies d'Aristophane, en
revanche elle est plus morale, plus relevée et plus sévère. C'est ce que
fera voir l'analyse de la pièce.
Le laboureur Chrémyle, homme de bien et pauvre, s'apercevant que la
fortune n'a de faveurs que pour les scélérats et les parjures, les
sycophantes, les orateurs vendus, va demander à l'oracle d'Apollon s'il
a eu tort de rester honnête homme, et, puisque «pour lui, le carquois de
sa vie est épuisé,» s'il ne doit pas songer à faire de son fils un
coquin[129], la voie de l'injustice et de l'iniquité paraissant être
celle du bonheur.
N'admirez-vous pas comme, dès le début, la question se pose d'une
manière à la fois piquante et grave? En même temps, ne croit-on pas déjà
sentir un souffle de moralité ésopique ou socratique, je ne sais quel
parfum noble et pur, comme une exhalaison prochaine des jardins
d'Acadèmos.
Apollon ordonne à Chrémyle de suivre la première personne qu'il
rencontrera au sortir du temple, de l'aborder et de l'emmener dans sa
maison.
Cette première personne se trouve être Plutus. Il est aveugle. Chrémyle
lui demande qui il est. Plutus refuse d'abord de répondre; enfin les
menaces de Chrémyle et de son esclave Carion le contraignent à se faire
connaître.
PLUTUS.
Je suis Plutus.
CARION.
Toi, Plutus? en cet état misérable!
PLUTUS.
Oui.
CHRÉMYLE.
Quoi! lui-même?
PLUTUS.
Tout ce qu'il y a de plus lui-même!
CHRÉMYLE.
D'où viens-tu donc, en si piteux équipage?
PLUTUS.
De chez Patrocle[130], qui ne s'est pas baigné depuis sa naissance.
CHRÉMYLE.
Et qui est-ce qui t'a rendu aveugle, dis-moi?
PLUTUS.
C'est Jupiter, jaloux des hommes. Quand j'étais jeune, je le
menaçai de ne visiter que les gens honnêtes, justes et vertueux;
alors il me rendit aveugle, pour m'empêcher de les reconnaître,
tant il est jaloux des gens de bien[131]!
CHRÉMYLE.
Cependant les gens de bien et les justes sont les seuls qui
l'honorent!
PLUTUS.
C'est vrai.
CHRÉMYLE.
Eh bien donc, si tu recouvrais la vue, tu fuirais les méchants?
PLUTUS.
Sans doute.
CHRÉMYLE.
Tu visiterais les bons?
PLUTUS.
Assurément. Il y a si longtemps que je n'en ai vu!
CHRÉMYLE.
Ce n'est pas étonnant: moi qui vois clair, je n'en aperçois pas non
plus!
Et il regarde les spectateurs.
Chrémyle promet à Plutus de le guérir et de lui rendre la vue, s'il
consent à demeurer chez lui. Plutus veut rester aveugle, il craint la
colère de Jupiter.--«Mais, dit Chrémyle, que serait, au prix de ta
puissance, celle de Jupiter et de ses tonnerres, si tu recouvrais la
vue, fût-ce peu d'instants?» Et il le lui prouve par une série de
questions et de répliques subtiles, qu'on pourrait prendre, par moments,
pour une page détachée des dialogues de Platon. Le ton comique se
maintient par toutes sortes de plaisanteries et d'allusions aux choses
et aux personnes du temps, que le poëte, habilement, entremêle aux
subtilités philosophiques. Le dialogue se termine ainsi.
CHRÉMYLE.
Enfin, Plutus, c'est par toi que tout se fait; tu es la seule et
unique cause du bien comme du mal; n'en doute pas!
CARION.
À la guerre, la victoire est toujours du côté où tu fais pencher la
balance[132].
PLUTUS.
Quoi! à moi seul, je peux faire tant de choses?
CHRÉMYLE.
Et bien d'autres encore! Aussi jamais personne ne se lasse de toi.
On se rassasie de tout le reste: d'amour,...
CARION.
De pain,
CHRÉMYLE.
De musique,
CARION.
De friandises,
CHRÉMYLE.
D'honneur,
CARION.
De gâteaux,
CHRÉMYLE.
De gloire,
CARION.
De figues,
CHRÉMYLE.
D'ambition,
CARION.
De bouillie,
CHRÉMYLE.
De pouvoir,
CARION.
De lentilles[133],
CHRÉMYLE.
Mais de toi on ne se rassasie jamais! Qu'on ait treize talents, on
désire d'autant plus en avoir seize. Si on atteint ce chiffre, on
en veut quarante[134]; sans quoi on ne saurait vivre!
Plutus consent enfin à rester chez Chrémyle, qui, en brave homme et en
bon cœur (le caractère se suit bien) invite aussitôt les laboureurs ses
voisins à venir partager sa joie. Ce sont eux qui forment le chœur de la
pièce.
Pour guérir Plutus de sa cécité, il veut le faire coucher une nuit dans
le temple d'Esculape[135]. Comme il s'apprête à l'y conduire, une femme
lui barre le chemin; c'est la Pauvreté,--qui ne souffrira pas qu'on
essaye de la chasser de partout.--Ici vous sentez un peu l'abstraction.
Pourtant l'allégorie est belle, et soutenue avec une éloquence qui fait
songer encore à Prodicos, à Xénophon, à Platon et à Socrate.
La Pauvreté leur prouve que, loin d'être l'auteur de tous les maux comme
on le croit vulgairement, elle est l'auteur de tous les biens; et que
rendre la vue à Plutus, ce serait faire la plus grande des folies:
supposé, en effet, que Plutus, la Richesse, se donne à tous également,
personne ne voudra plus rien faire; c'est la ruine de l'industrie et du
commerce; des sciences, des lettres et des arts. «Qui se souciera de
forger le fer? de construire des vaisseaux? de faire des habits? de
fabriquer des roues? de tailler le cuir? de faire de la brique? de
blanchir, de corroyer; de labourer la terre pour en tirer les dons de
Cérès,--si l'on peut vivre sans travailler, dans une oisiveté parfaite?»
Un phalanstérien aurait réponse prête: la théorie du travail
attrayant;--réponse plus spécieuse que solide, et qui compte sans _la
papillonne_ du même système, autrement puissante que _la cabaliste_! Le
travail attrayant est sujet au caprice, et le caprice ne permet pas
d'accomplir des œuvres ardues, surtout des travaux plats et monotones,
comme ceux dont se compose la vie quotidienne de la plupart des hommes.
L'héroïsme d'une minute est plus facile que le travail suivi, le
dévouement quotidien, obscur.
Le bonhomme Chrémyle ne répond guère plus solidement.
CHRÉMYLE.
Tu radotes! tous ces travaux, nos serviteurs nous les feront.
LA PAUVRETÉ.
Où donc trouveras-tu des serviteurs?
CHRÉMYLE.
Nous en achèterons avec de l'argent.
LA PAUVRETÉ.
Et qui donc d'abord voudra vendre, si tout le monde a de
l'argent?... Il te faudra donc labourer, bêcher, te livrer à toutes
sortes de travaux: ta vie sera bien plus pénible qu'elle ne l'est
aujourd'hui.
CHRÉMYLE.
Que ce présage retombe sur ta tête!
LA PAUVRETÉ.
Tu n'auras plus, ni lit pour te coucher, où en trouveras-tu? ni
tapis, qui voudra en faire, s'il a de l'or? ni parfums pour la
toilette de ta jeune femme, ni étoffes brochées et teintes en
pourpre pour sa parure. Et cependant à quoi sert d'être riche, si
l'on est privé de toutes ces jouissances? Grâce à moi, au
contraire, vous avez aisément tout ce qu'il vous faut: comme une
maîtresse vigilante, je force l'ouvrier par le besoin à travailler
pour gagner sa vie[136].
CHRÉMYLE.
Quels autres biens peux-tu donner que des brûlures au feu de
l'étuve publique[137], que les cris des enfants affamés et des
vieilles femmes gémissantes; que les puces, les poux, les cousins,
dont le bourdonnement nous réveille et nous dit: «Lève-toi pour
crever de faim!» Et quels autres habits que des haillons? quel lit,
qu'une litière de joncs pleine de punaises qui nous empêchent de
fermer l'œil? Pour couverture, une natte pourrie; pour oreiller,
une grosse pierre sous la tête: en guise de pain, des racines de
mauve; pour tout potage, des feuilles de rave sèches; pour siége,
un vieux tesson de cruche; pour pétrin, une douve de tonneau
fendue; voilà les biens dont tu nous combles!
LA PAUVRETÉ.
Cette vie-là n'est pas la mienne; c'est celle des mendiants que tu
décris!
CHRÉMYLE.
Mendicité n'est-elle pas sœur de Pauvreté?
LA PAUVRETÉ
Comme Denys, pour vous, est frère de Thrasybule! Mais telle n'est
point; telle ne sera jamais ma vie. La mendicité consiste à végéter
sans posséder rien; la pauvreté, à vivre d'épargne et de travail:
point de superflu, mais le nécessaire!
CHRÉMYLE.
Vie heureuse, ma foi! d'épargner et de se donner de la peine, pour
ne pas laisser de quoi se faire enterrer!
LA PAUVRETÉ.
Tu plaisantes et tu railles, au lieu de parler sérieusement, quand
tu refuses de reconnaître que je sais, bien mieux que Plutus,
rendre les hommes forts et de corps et d'esprit. Avec lui, ils sont
lourds, ventrus, goutteux, chargés d'un honteux embonpoint; avec
moi, minces, à taille de guêpes, et redoutables à l'ennemi.
CHRÉMYLE.
C'est en les affamant, sans doute, que tu leur donnes cette taille
de guêpes?
LA PAUVRETÉ.
Quant au moral, je m'en vais te prouver que la modestie habite avec
moi, et l'insolence avec Plutus.
CHRÉMYLE.
Ah! la belle modestie, que de voler et de percer les murs!
BLEPSIDÈME.
Eh bien! est-ce que le voleur n'est pas modeste, puisqu'il se
cache?
LA PAUVRETÉ.
Vois les orateurs dans les républiques, tant qu'ils sont pauvres,
ils plaident pour le bonheur du peuple et la gloire de la patrie;
mais, une fois que le peuple les a enrichis, ils ne se soucient
plus du droit, ils trahissent la nation, et dressent des embûches à
la démocratie.
CHRÉMYLE.
Tu dis vrai, quoique mauvaise langue; mais ne triomphe pas pour
cela, car je ne t'en ferai pas moins repentir d'avoir prétendu me
persuader que Pauvreté vaut mieux que Richesse.
LA PAUVRETÉ.
Tu ne peux cependant pas me réfuter; tu ne répliques que par des
moqueries et des propos en l'air.
CHRÉMYLE.
Eh bien! comment se fait-il donc que tous les hommes te fuient?
LA PAUVRETÉ.
C'est parce que je les rends meilleurs. Est-ce que les enfants ne
fuient pas les salutaires avis de leurs parents? Tant il est
difficile de discerner ce qui est bon!
Le débat continue ainsi, mêlé de sérieux et de plaisant. Et Chrémyle,
bonhomme un peu entêté, s'écrie: «Tu ne me persuaderas pas, quand même
tu me persuaderais[138]!» Il finit par chasser la Pauvreté, qui lui dit
en s'éloignant: «Un jour tu me rappelleras.--Eh bien! tu reviendras
alors, répond Chrémyle; mais, pour le moment, va te faire pendre! J'aime
mieux être riche.»
Quelle admirable scène! Que de sens, d'esprit, d'éloquence! Horace a
raison de le dire, la comédie peut hausser le ton quelquefois. Jamais
elle ne le haussa davantage. Ni le père du _Menteur_ arrachant à son
indigne fils le titre de gentilhomme, ni le père de _Don Juan_
reprochant à cet hypocrite scélérat de déshonorer sa noblesse, ni
Cléante flétrissant la fausse dévotion et la tartuferie, ne font rien
entendre de plus fort, de plus grand, de plus beau.
La conclusion de cette scène, c'est plus que le _fecunda virorum
Paupertas_[139] du poëte; c'est, à savoir, que le travail est la
condition de notre nature, la loi, non-seulement physique, mais morale,
la dignité, la sauvegarde et la consolation de la vie humaine. Il nous
sauve, en effet, soit des plaisirs qui nous dissipent et parfois nous
corrompent, soit de la préoccupation constante du problème de notre
destinée, et de cette pensée, unique de l'infini, qui mène à la folie ou
à l'_abétissement_ recommandé en propres termes par Pascal. Le travail
nous courbe physiquement, mais nous tient debout moralement. Ceux qui
n'aiment pas le travail finissent tôt ou tard par s'avilir. Ô la fausse
doctrine qui prétend que le travail est un châtiment!
Une telle scène est, à elle seule, un monument littéraire et moral.
* * * * *
Chrémyle conduit Plutus au temple d'Esculape. Plutus y recouvre la vue:
fidèle à sa promesse, il ne favorisera que les gens de bien.
Le poëte fait raconter par l'esclave Carion à Myrrhine, femme de
Chrémyle, comment Plutus a recouvré la vue, et saisit cette occasion de
montrer au doigt les fraudes des prêtres avides, le charlatanisme des
médecins. Myrrhine répond à ces révélations de Carion, en bonne dévote
un peu scandalisée.
Plutus guéri revient avec Chrémyle, et l'enrichit de tous les biens.
Chrémyle aussitôt se voit obsédé des innombrables courtisans de toute
fortune nouvelle[140]. Il a peine à se dégager de cet encombrement
d'amis. «Allez vous faire pendre! Ah! que d'amis se montrent tout à
coup, quand on est heureux! Ils me percent de leurs coudes, ils me
meurtrissent les jambes, pour me témoigner leur tendresse!».
* * * * *
La dernière partie de la pièce nous présente le contraste assez plaisant
(c'est un des procédés d'Aristophane) de fripons subitement ruinés et
d'honnêtes gens subitement enrichis par la guérison de Plutus: une
révolution sociale sous forme comique.
UN SYCOPHANTE.
Ah! quel coup! je suis ruiné par ce misérable Plutus! Il faut le
rendre aveugle de nouveau, s'il y a encore une justice!
UN HOMME JUSTE.
Je ne crois pas me tromper en disant que cet homme ruiné était un
coquin.
CHRÉMYLE.
Alors, par Jupiter! son malheur est justice!
LE SYCOPHANTE.
Où est, où est celui qui à lui seul avait promis de nous enrichir
tous, s'il recouvrait la vue? Au contraire, il ruine les gens!
CHRÉMYLE.
Qui donc ruine-t-il?
LE SYCOPHANTE.
Mais, moi d'abord!
CHRÉMYLE.
Tu étais sans doute un coquin et un voleur?
LE SYCOPHANTE.
C'est vous plutôt qui êtes des misérables! je suis sûr que c'est
vous qui avez mon argent!
Et ce sycophante essaye de prouver que Plutus a ruiné la république.
* * * * *
Ensuite une vieille femme vient se plaindre d'être abandonnée par un
beau jeune homme à qui elle donnait de l'argent, et qui, devenu riche,
se moque d'elle.
LA VIEILLE.
Il était si joli, si bien fait, si honnête! il se prêtait si bien à
mes désirs, et s'en acquittait si parfaitement! De mon côté, je ne
lui refusais rien.
CHRÉMYLE.
Et qu'est-ce qu'il te demandait d'ordinaire?
LA VIEILLE.
Peu de chose: il était avec moi d'un discrétion étonnante! Tantôt
c'étaient vingt drachmes pour un manteau, ou huit pour des
chaussures; ou bien il me priait d'acheter des tuniques pour ses
sœurs, une petite robe pour sa mère; tantôt il avait besoin de
quatre boisseaux de blé.
CHRÉMYLE.
En effet, c'était peu de chose, et j'admire sa discrétion!
LA VIEILLE.
Et ce n'était pas, disait-il, l'intérêt qui le portait à me rien
demander, mais la tendresse! c'était afin que ce manteau donné par
moi lui rappelât sans cesse mon souvenir!
CHRÉMYLE.
Tendresse étonnante, en effet!
LA VIEILLE.
Hélas! il n'en est plus ainsi; et le perfide est bien changé! Je
lui avais envoyé ce gâteau et les autres friandises que tu vois sur
cette assiette, en lui annonçant ma visite pour ce soir...
CHRÉMYLE.
Eh bien! qu'a t-il fait?
LA VIEILLE.
Il m'a renvoyé mes cadeaux; en y ajoutant cette tarte, à condition
que je ne viendrais plus jamais chez lui, et avec cela il m'a fait
dire: «Les Milésiens furent braves autrefois[141]!»
CHRÉMYLE.
L'honnête garçon! Que veux-tu? Pauvre, il dévorait n'importe quoi;
riche, il n'aime plus les lentilles!
LA VIEILLE.
Autrefois il venait chaque jour à ma porte!
CHRÉMYLE.
Pour voir si l'on t'enterrait?
LA VIEILLE.
Non, rien que pour entendre le son de ma voix.
CHRÉMYLE.
Et emporter quelque cadeau.
LA VIEILLE.
S'il me sentait triste, il m'appelait tendrement sa petite colombe,
son petit canard!
CHRÉMYLE.
Et ensuite il demandait pour avoir des souliers?
LA VIEILLE.
Un jour que je me rendais en char aux grands mystères, quelqu'un me
regarda; il en fut si jaloux, qu'il me battit toute la
journée[142].
CHRÉMYLE.
C'est sans doute qu'il aimait à manger seul.[143]
LA VIEILLE.
Il me disait que j'avais les mains très-belles.
CHRÉMYLE.
Oui, quand elles lui tendaient vingt drachmes!
LA VIEILLE.
Que j'exhalais de ma personne un doux parfum.
CHRÉMYLE.
Quand tu lui versais du Thasos!
Ensuite, viennent des répliques plus grosses, pour divertir la populace:
il en fallait pour tous les goûts. Un théâtre, fait pour tout un peuple,
ne peut pas être aussi châtié, aussi pur, qu'un théâtre restreint, fait
seulement pour les classes lettrées et polies. Cela explique bien des
choses soit dans Aristophane, soit dans Shakespeare.
Bien plus! le jeune homme paraît à son tour, et, non content
d'abandonner la vieille, l'insulte grossièrement et platement. C'est
dans une telle scène qu'on peut mesurer toute la distance qui sépare la
civilisation grecque de la nôtre. Certes, ce qu'on appelle chez nous la
jeunesse dorée ne brille guère par la politesse envers les femmes; mais
le plus malotru, le plus brutal de nos jeunes gens d'aujourd'hui ne
dirait pas à la dernière des prostituées une seule des plaisanteries
ignobles que dit ce jeune athénien à cette malheureuse.
Après un chœur que l'on n'a plus, les spectateurs voyaient entrer
Mercure.
Hermès, toujours affamé[144], déserte le parti des dieux, à qui les
hommes n'offrent plus de sacrifices depuis que Plutus règne sur la
terre. Il vient se mettre au service de Chrémyle, hôte de Plutus.
«Quoi! lui dit l'esclave Carion, tu quitterais les dieux pour rester
ici?
--On est beaucoup mieux chez vous, dit Hermès.
--Mais déserter? crois-tu que ce soit honnête?»
Hermès, déclamant un vers de tragédie:
La patrie est partout où l'on se trouve heureux!
Il ne faut pas perdre de vue qu'Hermès, quoiqu'il soit gourmand et
voleur, est le dieu des arts et de l'éloquence: ce n'est pas sans
intention que le poëte nous le fait voir, en ce temps de _ploutocratie_,
désertant les hauteurs célestes pour venir, lui aussi, offrir et ses
hommages et ses services à la divinité de l'or; allégorie qui parle
d'elle-même, mais que de trop nombreux exemples pourraient au besoin
commenter.
* * * * *
Un prêtre même de Jupiter abandonne les autels du maître de l'Olympe, et
se consacre au culte de Plutus, souverain des hommes et des dieux! En
d'autres termes, la Religion, aussi bien que l'Art, s'agenouille devant
la Richesse. Les exemples de cela ne manqueraient pas non plus.
De pareils traits, de pareilles scènes, est-ce là ce que Voltaire
appelle «des farces dignes de la foire Saint-Laurent?» car c'est ainsi
qu'il qualifie les comédies d'Aristophane. La Harpe, disciple trop
fidèle en ce point, se hâte de jurer _in verba magistri_. Au reste, le
grand Eschyle lui-même n'était-il pas à leurs yeux «un barbare?» Et
Fontenelle, moins poliment, ne disait-il pas en parlant de ce
Shakespeare athénien: «C'est une manière de fou?»--Pourquoi Aristophane
aurait-il trouvé grâce devant ces Français entichés de leur pays et de
leur temps?
* * * * *
Lucien, qui à certains égards a mérité d'être appelé le Voltaire grec, a
mieux compris Aristophane, et s'en est souvent inspiré. _Timon_ est un
reflet de _Plutus_: l'un, comme l'autre, est une satire de l'injuste
répartition des biens, et une peinture des péripéties qu'amènent la
richesse et la pauvreté. Plusieurs personnages de ce dialogue, Richesse,
Pauvreté, Hermès, sont les mêmes que ceux de la comédie.--Shakespeare, à
son tour, a repris ce sujet, dans sa pièce intitulée: _Timon d'Athènes_.
* * * * *
Les Aristophanes de nos jours ont refait le _Plutus_ de diverses
manières et sous différents titres: Bulwer, _l'Argent_; Alexandre Dumas
fils, _la Question d'Argent_; Balzac, _Mercadet_; etc.
George Sand, admirant _Plutus_ comme il convient, en a fait une
imitation[145]. Le tort de l'illustre écrivain est d'avoir mêlé à cette
fable antique des sentiments modernes: par exemple, d'avoir donné à
Chrémyle une fille qui aime un esclave nommé Bactis.
* * * * *
Si cette comédie de _Plutus_ n'est pas une des plus vives entre celles
qui nous sont parvenues comme spécimens du génie d'Aristophane, elle est
une des plus hautes et des plus nobles, prise dans sa généralité, dans
son esprit et dans sa conclusion: car enfin, c'est là la moralité, en
même temps que le poëte stigmatise la cupidité, l'égoïsme et les autres
vices des hommes, il fait voir, par l'exemple de Chrémyle, qu'on peut
rester honnête tout en devenant riche; il montre aussi, chose
consolante, que, si les gredins et les scélérats peuvent réussir pour un
temps, leur règne n'est pas éternel: un tour de roue de la fortune les a
portés en haut, un autre les renverse. Si leur triomphe paraît long,
c'est eu égard à la brièveté de la vie des individus qui souffrent; mais
il est court dans le développement général de l'humanité.
Cette comédie eut l'honneur assez rare d'être représentée deux fois: car
ordinairement c'était pour une représentation unique que ces grands
poëtes athéniens prenaient la peine de composer et d'écrire, de faire
apprendre par cœur et répéter aux acteurs et aux choristes une comédie,
ou une tragédie, ou un drame de Satyres. Que de soins et de travaux pour
une heure ou deux! Quelle princière munificence de l'esprit et du
génie[146]!
_Plutus_ eut donc cette gloire exceptionnelle d'être repris une seconde
fois, après une vingtaine d'années.
* * * * *
La comédie _moyenne_ ne fut pas toujours, tant s'en faut! d'un caractère
si élevé, d'une intention si philosophique! Nous savons, d'autre part,
que la gastronomie y jouait un rôle très-important; les curiosités
littéraires aussi, les _griphes_ par exemple.--Il faut donc nous
féliciter de ce que l'unique échantillon de la comédie _moyenne_ épargné
par le temps soit justement un des plus nobles.
* * * * *
Revenons à la comédie _ancienne_, pour ne la plus quitter.
III
COMÉDIES LITTÉRAIRES.
Après les quatre comédies politiques et les quatre comédies sociales, il
nous reste à analyser les trois comédies littéraires. Ce sont:
_Les Femmes aux fêtes de Cérès_,
_Les Grenouilles_,
_Les Oiseaux_.
De même qu'il y a deux comédies politiques contre Cléon, _les
Acharnéens_ et _les Chevaliers_, il y a deux comédies littéraires contre
Euripide, _les Femmes aux fêtes de Cérès_ et _les Grenouilles_, outre
une scène des _Acharnéens_, et un grand nombre de traits épars dans
toutes les pièces; sans compter celles que nous avons perdues, _Proagon
Lemniæ_, etc.
* * * * *
On nous permettra de revenir en quelques mots sur la scène des
_Acharnéens_, que nous avons mentionnée seulement.
On se rappelle que Dicéopolis, ayant dessein de prendre la parole devant
le peuple pour le convertir à la politique de la paix, imagine d'aller
emprunter à Euripide les haillons d'un de ses héros tragiques, afin de
mieux émouvoir l'Assemblée.
Il frappe à la porte du poëte. C'est Céphisophon qui vient lui ouvrir.
Céphisophon était le collaborateur et l'ami d'Euripide, et un peu celui
de sa femme, dit-on.
Encore une chose que notre siècle n'a pas inventée: le collaborateur!
DICÉOPOLIS.
Holà! quelqu'un!
CÉPHISOPHON.
Qui est là?
DICÉOPOLIS.
Euripide est-il à la maison?
CÉPHISOPHON.
Il y est et il n'y est pas.
DICÉOPOLIS.
Comment peut-il y être et n'y être pas?
CÉPHISOPHON.
Sans doute, bonhomme: occupé à chercher des vers subtils, son
esprit n'est pas au logis; mais son corps y est. Mon maître, perché
en l'air, compose une tragédie.
La réplique de Céphisophon à Dicéopolis: «Il y est et il n'y est pas,»
semble une parodie de celles qu'Euripide prête souvent à ses
personnages; par exemple à Hippolyte: «La langue a juré, mais non pas le
cœur!» Ou bien «Phèdre, en n'étant pas sage (_par son amour_), a été
sage (_en m'accusant_); et moi, qui ai été sage (_par ma chasteté_), je
n'ai pas été sage (_en me laissant accuser_).--Corneille a des
subtilités semblables; par exemple, lorsque Chimène, dans sa douleur,
s'exprime ainsi: