bien, si je travaille? Mes enfants vont tout nus!»
Ce sont les _tricoteuses_ de ce temps-là.
On fait une sorte de répétition des rôles, afin de les mieux jouer. Les
orateurs mettent leurs barbes et leurs couronnes. Praxagora prononce la
formule: «Qui veut parler?» prescrite par Solon, et que l'on n'omettait
jamais, parce qu'elle conservait la liberté, en avertissant que tout
citoyen avait le droit de prendre la parole.
Une Athénienne se lève et fait un exorde qu'emploiera plus tard
Démosthène lui-même dans son Discours sur la Liberté des Rhodiens. Puis
elle s'anime et, dans le feu de l'improvisation, elle s'oublie et jure
_par les deux déesses_, manière de jurer propre aux femmes.
Praxagora à son tour prend la parole: Sauvons le vaisseau de l'État, qui
ne marche pour le moment ni à la voile ni à la rame. C'est aux femmes
qu'il faut remettre le gouvernail. N'est-ce pas à elles que l'on confie
le soin de mener la barque de la famille? Ne sont-ce pas elles qui
règlent la dépense? Elles s'entendront mieux que les hommes à
administrer les finances publiques.--Déjà Lysistrata s'était servie de
cet argument.--Praxagora en ajoute d'autres: Les femmes seules ont
conservé les mœurs antiques. «En effet, elles s'accroupissent pour
mettre la viande sur le gril, comme autrefois; elles portent fardeaux
sur la tête, comme autrefois; elles célèbrent les fêtes de Cérès et de
Proserpine, comme autrefois[117]; elles font cuire les gâteaux, comme
autrefois; elles font enrager leurs maris, comme autrefois; elles
reçoivent chez elles des amants, comme autrefois; elles achètent des
gourmandises en cachette, comme autrefois; elles aiment le vin pur,
comme autrefois; elles se plaisent aux ébats voluptueux, comme
autrefois. Ainsi, Athéniens, en leur abandonnant l'administration,
n'ayons aucun souci, ne nous enquérons point de ce qu'elles feront.
Laissons-les gouverner en toute liberté. Considérons avant tout qu'elles
sont mères, et qu'elles auront à cœur d'épargner les soldats.»
Argument sérieux, qui surprend l'auditeur au bout d'une tirade
bouffonne. Lysistrata l'a employé déjà, et après elle le chœur de la
même comédie.--Il est très-grave, et nous ne voyons pas qu'on puisse y
répliquer, si ce n'est pas de froides railleries.
Pourquoi donc un temps ne viendrait-il pas, où les femmes, mères de
famille, auraient enfin voix au chapitre et seraient non pas éligibles,
mais électeurs? Nous n'osons aller jusqu'à dire avec Condorcet et Olympe
de Gouges: «Les femmes ont bien le droit de monter à la tribune,
puisqu'on ne leur conteste pas celui de monter à l'échafaud!» Non, le
temps de l'échafaud est passé pour elles, comme pour tous; celui de la
tribune, je crois, ne viendra jamais; je parle de la tribune politique.
Mais nous ne voyons pas du tout en quoi la bienséance pourrait être
offensée et contrarier la justice si un jour on reconnaissait aux mères
de famille le droit d'aller déposer dans l'urne électorale un bulletin
de vote silencieux. En dépit du préjugé et des moqueries, je ne puis me
résoudre à croire que les femmes soient condamnées à rester mineures
éternellement, et que toute une moitié du genre humain soit à jamais
exclue d'un droit que nous nommons _universel_[118].
M. John Stuart Mill, après Condorcet, est d'avis de donner à la femme le
droit de suffrage. On répond à cela que la femme électeur impliquerait
la femme éligible. Cela n'est point une nécessité.--Il y aurait plus
d'une objection à faire quant à ce second degré.--Pour le premier il n'y
en a aucune.
* * * * *
Les Athéniennes, comme de raison, saluent de leurs applaudissements le
discours de Praxagora.
Là répétition ayant réussi, elles se rendent à l'Assemblée. Ainsi se
termine cette exposition pleine de mouvement et de verve, semée, dans le
texte, de plaisanteries fort vives et d'équivoques licencieuses,
auxquelles le sujet ne prêtait que trop.
* * * * *
Mais voici quelque chose de plus gros que la licence proprement dite, et
je ne puis l'omettre entièrement, voulant donner une idée abrégée mais
aussi exacte que possible du théâtre d'Aristophane.
Le mari de Praxagora, Blépyros, s'est réveillé, et n'a plus trouvé ses
habits, ni ses chaussures, ni sa femme. Il s'est vu obligé de prendre
les mules et les habits de celle-ci; car un besoin pressant, dit-il, le
forçait de sortir avant le jour.
«Où trouverai-je un endroit favorable? Ma foi! la nuit, tous les
endroits sont bons! Personne ne me verra faire.--Ah! malheureux, de
m'être marié, à mon âge! Que je mérite bien mille coups!...--Certes, ce
n'est pas dans de bonnes intentions qu'elle s'est échappée du
logis!--Enfin, faisons toujours notre affaire.»
Un autre homme survient et trouve Blépyros dans cette posture et avec
cette toilette: robe jaune et chaussures persiques! La même aventure lui
arrive, à lui aussi: en se réveillant, plus de femme, plus de souliers,
plus de manteau! il a donc été obligé de s'affubler également des
vêtements laissés par la fugitive.
Ces hommes affublés de robes de femmes sont la contre-partie comique des
femmes travesties en hommes.
Blépyros ne se dérange pas pour causer avec un ami, et même il invoque
la déesse des accouchements difficiles.
Un troisième citoyen arrive de la Pnyx, et raconte ce qui vient de s'y
passer. Il y avait à l'Assemblée une foule telle qu'on n'en vit jamais,
et, chose étrange! c'étaient tout des visages blancs! On a vu paraître à
la tribune, d'abord un chassieux, le fils de Néoclès; ensuite le subtil
Évéon, «qui était nu, à ce que nous croyions tous, mais il disait qu'il
avait un manteau[119]; puis, un beau jeune homme, au teint blanc,
semblable à Nicias[120], et qui a proposé de remettre aux femmes le
gouvernement de la république. «C'est, a dit ce jeune orateur (vous
reconnaissez Praxagora), la seule nouveauté dont nous ne nous soyons pas
encore avisés à Athènes en fait de gouvernement.» Sa proposition a été
appuyée par la foule des visages blancs, qui étaient en majorité, et la
chose a été votée d'emblée.
BLÉPYROS.
Votée?
CHRÉMÈS.
Oui.
BLÉPYROS.
On les a chargées de tout ce qui regardait les hommes?
CHRÉMÈS.
Comme tu dis.
BLÉPYROS.
Ainsi ce sera ma femme qui ira au tribunal à ma place?
CHRÉMÈS.
Et ce sera elle qui à ta place entretiendra vos enfants.
BLÉPYROS.
Et je n'aurai plus à me fatiguer dès le matin?
CHRÉMÈS.
Non, ce sera l'affaire des femmes. Toi, au lieu de geindre, tu
resteras au lit à péter à ton aise.
BLÉPYROS.
Ce que je crains pour nous autres, c'est que, tenant en main les
rênes du gouvernement, elles ne nous obligent,... de force,... à...
CHRÉMÈS.
À quoi?
BLÉPYROS.
À les caresser.
CHRÉMÈS.
Et alors, si nous ne pouvons pas...
BLÉPYROS.
J'ai peur qu'elles ne nous refusent à dîner.
CHRÉMÈS.
Eh bien! tâche de t'exécuter et de dîner.
Les deux bonshommes s'en vont, chacun de son côté.
Les femmes reviennent, triomphantes! Elles jettent leurs barbes et leurs
déguisements masculins. Investies de l'autorité, aussitôt elles se
mettent à l'œuvre. Praxagora expose son plan de communisme: communauté
des biens, communauté des femmes, communauté des enfants. Tout cela
présenté très-plaisamment par le poëte comique. Le phalanstère lui-même
semble prévu:
PRAXAGORA.
Je veux faire de la ville une seule et même habitation, où tout se
tiendra et ne fera qu'un, où l'on sera les uns avec les autres.
BLÉPYROS.
Et les repas, où les donnera-t-on?
PRAXAGORA.
Les tribunaux et les portiques seront convertis en salles de
banquet.
BLÉPYROS.
Et la tribune, à quoi servira-t-elle?
PRAXAGORA.
À mettre les cratères et les aiguières. J'y placerai aussi des
enfants pour chanter la gloire des braves et l'opprobre des lâches
qui, tout honteux, n'oseront pas assister au festin.
BLÉPYROS.
Par Apollon! ce sera charmant...
PRAXAGORA.
Lorsque vous sortirez de table, les femmes courront au-devant de
vous dans les carrefours, en vous disant: Par ici, viens chez nous,
tu y trouveras une jolie fille.--Chez moi aussi, dira une autre du
haut de sa fenêtre; elle est belle et éblouissante de blancheur;
mais il faut d'abord coucher avec moi.--Et les hommes laids,
surveillant de près les beaux jeunes gens, leur diront: «Eh! l'ami,
où cours-tu si vite? Entre chez elles, mais tu ne feras rien: c'est
aux laids et aux camards que la loi accorde le droit d'être les
premiers admis...» Eh bien! dis-moi, tout cela n'est-il pas bien
arrangé?
BLÉPYROS.
À merveille.
PRAXAGORA.
Il faut que j'aille sur la grand'place pour recevoir les biens
qu'on va mettre en commun et que je choisisse une crieuse publique
à la voix sonore. À moi tous ces soins, puisqu'on m'a départi le
pouvoir! je dois faire dresser aussi les tables publiques, afin que
dès aujourd'hui vous banquetiez tous en commun.
BLÉPYROS.
Dès aujourd'hui, nous allons banqueter?
PRAXAGORA.
Sans doute. Et puis, je veux abolir les courtisanes, absolument.
BLÉPYROS.
Pourquoi?
PRAXAGORA.
Eh! mais, afin que nous ayons, nous autres, les prémices des jeunes
gens...
Trait profond, sous forme plaisante. Il n'y aura plus de courtisanes,
parce que toutes les femmes le seront.
Blépyros, bon type de mari, ne se sent pas de joie en écoutant pérorer
sa femme. Sans songer du tout à lui disputer le pouvoir, il lui fait sur
le nouvel état de choses des questions naïves contenant, sous forme
ingénue, des objections si solides qu'Aristote lui-même, au commencement
du livre II de sa _Politique_, n'en trouvera pas de meilleures pour
battre en brèche la cité idéale de Platon.
Praxagora répond à tout imperturbablement, Blépyros est
ébloui.--Lorsqu'elle a fini son discours:--Allons, dit-il, que je marche
tout près de toi, afin qu'on me regarde et qu'on dise: Voyez-vous? c'est
le mari de notre générale!
C'est l'inverse de la chanson:
Ah! que je suis fière
D'être femme d'un militaire!
Ah! que je suis fière
Et comme, à son bras
Je sais faire mes embarras!
Le chœur, qui suivait ce dialogue dans la pièce grecque est
malheureusement perdu: c'était sans doute le cri de triomphe des femmes
devenues maîtresses et souveraines de la République à la suite de leur
coup d'État; il y avait là encore, probablement, bien des gaietés, bien
des malices.--De notre temps on a composé plusieurs pièces sur ce sujet:
_le Royaume des Femmes, ou le Monde à l'envers;--la Reine Crinoline_,
etc.
* * * * *
Vient ensuite une scène excellente entre deux bourgeois, dont l'un,
simple et de bonne foi, se dispose à donner ses biens à la République,
pour obéir au décret et apporte tout son petit ménage; tandis que
l'autre, prudent et peu docile, jure pour sa part de ne rien lâcher qu'à
la dernière extrémité. Ses paroles naïves et chaleureuses respirent
l'amour sacré de la propriété et l'enthousiasme de l'égoïsme... Le
citoyen-modèle allègue la loi.--Bah! dit l'autre, la loi! on la vote,
mais depuis quand est-ce qu'on l'exécute? Recevoir, bien; mais donner,
non! ce n'est pas dans mes habitudes.
Une péripétie amusante, c'est que, le repas public étant servi, quand
tout est prêt, lits et tapis, coupes, parfums et parfumeuses, lièvres à
la broche, gâteaux, fruits, couronnes,--celui des deux bourgeois qui n'a
pas contribué veut se mettre à table avec tout le monde, puisqu'ainsi
l'ordonne la loi!
LE PREMIER CITOYEN.
Et où vas-tu? puisque tu n'as pas contribué!
LE DEUXIÈME CITOYEN.
Eh! je vais au banquet!
LE PREMIER CITOYEN.
Oh, oh! si les femmes ont du sens, tu ne dîneras pas sans avoir
contribué!
LE DEUXIÈME CITOYEN.
Mais je contribuerai!
LE PREMIER CITOYEN.
Quand cela?
LE DEUXIÈME CITOYEN.
Oh! je ne serai pas le dernier!
LE PREMIER CITOYEN.
Comment?
LE DEUXIÈME CITOYEN.
Il y en aura de moins pressés que moi!
LE PREMIER CITOYEN.
En attendant, tu vas dîner.
LE DEUXIÈME CITOYEN.
Que veux-tu? il faut que les hommes de sens prennent part comme ils
peuvent à la chose publique.
Et il va prendre part, en effet, et la plus grosse part possible.--Cette
scène n'est-elle pas de tous les temps?
* * * * *
Nous venons de voir comiquement mettre en pratique la première partie de
la Constitution nouvelle, celle qui regarde la communauté des biens; le
poëte met ensuite en action celle qui concerne la communauté des
femmes,--point déjà touché dans la scène entre Praxagora et son
mari;--quant à la communauté des enfants, elle a été incidemment touchée
aussi, et cela presque dans les mêmes termes que chez Platon.
Une série de scènes parfois licencieuses, souvent gracieuses et toujours
comiques, nous montre trois vieilles femmes successivement disputant à
une jeune fille la possession d'un beau jeune homme;--ce sont les
vieillards de Suzanne retournés, ou la femme de Putiphar multipliée en
trois personnes.--La première vieille s'écrie:
Qu'il vienne à mes côtés, celui qui veut goûter le bonheur! Ces jeunes
filles n'y entendent rien: il n'y a que les femmes mûres pour connaître
l'art de l'amour! Nulle ne chérirait comme moi l'amant qui me
posséderait! Les jeunes filles sont des coquettes!
LA JEUNE FILLE.
Ne dis pas de mal des jeunes filles! c'est dans les lignes pures de
leurs jambes fines et de leur jeune sein que fleurit la volupté; mais
toi, vieille, tu es là étalée et embaumée comme pour tes funérailles,
amante de la mort!
La vieille cependant tient bon, ayant la loi pour elle: «Les femmes ont
décidé que, si un jeune homme désire une jeune fille, il ne pourra la
posséder qu'après avoir satisfait une vieille.» _Dura lex, sed lex_! La
vieille, à cheval sur son droit, prétend user, et en long et en large,
du bénéfice que la loi lui confère. Pas moyen de lui échapper! Cruelle
vieille! il faut en passer par là! pauvre jeune homme!
En vain la belle fille vient en aide au garçon, et continue
d'apostropher la vieille qui se cramponne à lui: «Allons donc, vieille!
il est trop jeune pour toi; tu serais sa mère! songe à Œdipe[121]!»
En vain aussi le jeune homme déclare qu'il n'a pas besoin de vieux
cuir.--S'échappant des mains de la première vieille, il tombe dans
celles de la seconde, et de celle-ci dans la troisième: c'est pis que
Charybde et Scylla, ici il y a trois monstres et trois gouffres!
LA DEUXIÈME VIEILLE.
C'est moi qu'il doit suivre, d'après la loi!
LA TROISIÈME VIEILLE.
Non pas, c'est moi: c'est la plus laide!
Et elle l'entraîne. L'autre tire de son côté. Le jeune homme, tiré à
trois vieilles, est peu s'en faut, écartelé: premier supplice, qui n'est
que le prélude de l'autre. La troisième vieille, et la plus effroyable,
l'emporte enfin, sur les deux premières, conformément à la loi.
* * * * *
La pièce se termine, comme d'ordinaire, par une bombance générale, à
laquelle on invite plaisamment les spectateurs: «Vieillards, jeunes gens
et enfants, le dîner est prêt pour tout le monde sans exception,... si
l'on s'en va chez soi.»
* * * * *
Le poète, paraissant demander grâce pour son excessive
liberté--d'imagination, de paroles et d'actions,--ajoute, par la voix du
coryphée, une adroite requête au public et aux juges du concours
dramatique: «Que les sages me jugent sur ce que j'ai dit de sage, les
fous sur ce que j'ai dit de fou; je me soumets ainsi au jugement de
tous.»
Puis le chœur de femmes se sépare en deux demi-chœurs, qui bondissent,
poussant des cris de joie et de triomphe: «Courons nous mettre à table!
les autres mangent déjà! Sautons en l'air, ohé! évohé! allons manger!
Evohé, ohé! célébrons la victoire! ohé, ohé, ohé, ohé!»
C'est par ces cris, et par une sorte de ballet, comme toujours, que se
terminait la comédie.
* * * * *
En résumé,--passons sur la licence, inséparable des fêtes du dieu du
vin,--est-il possible de mettre plus d'entrain et de gaieté dans la
critique d'une utopie socialiste?
Encore avons-nous dû omettre toutes sortes de joyeusetés où éclate
impétueusement la fantaisie d'Aristophane, qui n'a d'égale que celle de
Rabelais ou celle de Shakespeare. Pour ne citer qu'un seul détail, le
menu du repas public est donné en six vers qui ne font qu'un seul mot;
mais ce seul mot énumère tous les mets, et ces noms de mets sont soudés
ensemble et forment soixante-dix-sept syllabes! Je le transcris, pour en
donner l'idée:
Lepadotemachoselachogaleo--
Cranioleipsanodrimypotrimmato--
Silphioprasomelitocatakechymeno--
Kichlepicossyphophattoperistera--
Lectryonoptenkephalokinclope--
Leiolagôosiraiobaphétraganopterygôn.
Ouf!... Un tel mot vaut un discours; c'est une carte de restaurateur;
cela signifie à peu près:
«Huîtres, salaisons, turbots, têtes de squales, silphium à la sauce
piquante, assaisonné de miel, grives, merles, tourterelles, crêtes de
coq grillées, poules d'eau, pigeons, lièvres cuits au vin, tendons de
veau, ailes de volaille.»
Pour dire un pareil mot tout d'une haleine, il faudrait être
Grandgousier, Gargamelle ou Gargantua. Il me rappelle les chefs-d'œuvre
de la gastronomie allemande et particulièrement les principes de la
composition du _Saucissenkartoffelbreisauerkrautkrantzwurst_. Formidable
couronnement de l'édifice culinaire allemand, ce mets est surmonté d'une
guirlande de boudins et d'andouilles; une corniche de choucroute,
entrelacée de betteraves confites au sel, forme un anneau qui repose sur
une coquille de saucisses et de saucissons fumés et rôtis sur le gril.
Des ornements, imitant lourdement le travail des orfèvres, contournent
la coquille et sont composés de sept espèces de boudins, pour les noms
desquels nous renvoyons le lecteur au fameux _Kochbuch_, composé par un
professeur de chimie de Heidelberg. Une purée de pois, flanquée de
boules de pommes de terre, s'agite à la base du mets, qui s'élève
magistralement assis sur une vaste croûte de pâté. Il est arrosé de haut
en bas avec de l'eau-de-vie de pommes de terre, et enduit d'une couche
épaisse de sirop de groseilles. Puis, on l'allume et on le place
flambant sur la table.
Il y a aussi un Noël populaire de la Bresse qui pourrait être cité ici
(Voir les _Chansons populaires des provinces_ de France, notices par
Champfleury, p. 41 et 42).
* * * * *
En somme, la comédie des _Femmes à l'Assemblée_ nous fait voir une fois
de plus qu'il n'y a point d'idée si sérieuse que la comédie ne puisse
atteindre, pour la faire tomber sous le ridicule, ou la contrôler par la
raillerie, ou la faire triompher par le bon sens.
PLUTUS.
Plutus, en grec _Ploutos_, c'est à dire _Richesse_, mais Richesse au
masculin, le bonhomme Richesse; c'est quelque chose comme le seigneur
Capital, qu'on a, de notre temps, mis sur la scène; ou le dieu Trésor
chez les Latins.
Plutus, dieu des richesses, était au nombre des dieux infernaux, parce
que les richesses se tirent du sein de la terre[122]. Selon Hésiode, il
était fils de Cérès: l'agriculture est, en effet, la première source des
richesses. On le représentait ordinairement sous la forme d'un vieillard
aveugle, boiteux et ailé, venant à pas lents, mais s'en retournant d'un
vol rapide, et tenant une bourse à la main. À Athènes, la statue de la
Paix tenait sur son sein Plutus enfant, symbole des richesses dont la
Paix est la mère.
La pièce de Plutus est une satire économique et une allégorie morale. Le
poëte, ayant critiqué dans la pièce précédente le système de la
communauté des biens, aborde dans celle-ci une autre question qui touche
de près à la première ou qui est une autre face du même problème, celle
de la répartition des richesses. «Ne semble-t-il pas,--dit Chrémyle, qui
est, après Plutus, le premier personnage de la pièce,--ne semble-t-il
pas que tout soit extravagance ou plutôt démence dans le monde, à voir
le train dont il va? Une foule de méchants jouissent des biens qu'ils
ont acquis par l'injustice, tandis que les plus honnêtes gens sont
misérables et meurent de faim.»
Cette pièce est, parmi celles qui nous restent d'Aristophane, la seule
appartenant à la comédie _moyenne_, période de transition entre
l'_ancienne_ et la _nouvelle_[123]. Nous n'en avons de lui aucune qui
appartienne à la comédie _nouvelle_.
Après la victoire remportée par les Lacédémoniens sur les Athéniens au
fleuve de la Chèvre (_Ægos Potamos_), victoire qui mit fin à la guerre
du Péloponnèse, Athènes ayant été prise par Lysandre en 404, le
gouvernement des Trente, établi sur les ruines de la démocratie,
défendit par un décret de mettre désormais sur la scène les événements
contemporains, de désigner par son nom aucune personne vivante, et de
faire usage de la parabase. _Plutus_ avait été représenté pour la
première fois en 408, quatre ans avant ce décret, et fut reprise vingt
ans après la première représentation, avec les changements
nécessaires[124]; la pièce, telle que nous l'avons aujourd'hui, est un
composé de ces deux éditions[125].
Au reste, dès la défaite de Sicile, comme on manquait également d'argent
pour subvenir aux représentations scéniques et de gaieté pour les
animer, on avait déjà réduit le chœur. À plus forte raison, lorsque la
constitution politique fut changée, la chorégie disparut avec la
démocratie: c'est-à-dire que les citoyens riches, s'il en restait
quelques-uns, n'étant plus intéressés à nourrir, faire instruire et
habiller magnifiquement des choristes, comme sous le régime
démocratique, pour gagner la faveur du peuple et ses voix dans les
élections, il en résulta que le chœur, cessant d'être soutenu par les
fortunes particulières, et ne l'étant point, ne l'ayant jamais été par
le trésor public, devint de plus en plus pauvre et mince, et fut presque
réduit à rien. Enfin, la parabase, qui en était la partie vitale, l'âme
et l'aiguillon, en ayant été retranchée par ce décret, ce fut la mort du
chœur: il disparut. Dans la pièce que nous venons d'analyser, _les
Femmes à l'Assemblée_, il n'y a plus de parabase[126]; dans _Plutus_,
repris en 388, il n'y a plus ni parabase ni chœur lyrique; il y a
seulement quelques vers prononcés par le chœur, c'est-à-dire par le
coryphée, dans le dialogue de la pièce. Dans plusieurs endroits est
marquée la place où le chœur proprement dit, le chœur lyrique, chantait
et dansait, selon la coutume, lors de la première représentation, en
408; mais la place est vide, le chœur n'y est plus.
Ainsi périt la comédie _ancienne_. Et, chose singulière! elle périt
parce que les idées d'Aristophane avaient triomphé. En effet, qu'a-t-il
soutenu toujours? l'aristocratie et la paix. Et qu'a-t-il combattu
toujours? la démocratie et la guerre. Or, sa cause est victorieuse, les
faits sont pour lui, la paix est conclue, l'aristocratie triomphe, la
démocratie succombe, mais avec elle la liberté, et dès lors l'_ancienne_
comédie. La démocratie revint plus tard avec Thrasybule, mais sans
rétablir la liberté du théâtre.
Le poëte comique, ne pouvant plus se prendre aux personnes ni aux choses
du temps, est obligé de se borner à la critique philosophique et
littéraire, ou à l'allégorie morale et à une sorte d'apologue en action;
c'est ce qu'on appelle la comédie _moyenne_, acheminement à la
_nouvelle_, qui entreprendra de peindre la vie privée, les mœurs
domestiques et les caractères. Pour la comédie en général, ce sera un
progrès; pour la comédie grecque, une décadence. En effet, elle cesse
d'être un combat, une discussion partiale et brûlante, en même temps
qu'un jet lyrique de l'ivresse dionysiaque; elle n'est plus qu'une œuvre
littéraire: or ce fut, chez les Grecs, un signe de décadence pour la
littérature, quand elle cessa de faire partie de la vie politique et
sociale, et qu'elle commença de se prendre elle-même pour fin et pour
objet.
Le sort de la tragédie et celui de la comédie, comme le remarque
Schlegel d'une manière aussi ingénieuse que juste, furent
très-différents: l'une mourut de mort naturelle, et l'autre de mort
violente; la tragédie expira, lorsque ses forces se furent peu à peu
épuisées et qu'elle ne fut plus en état de se soutenir à son antique
hauteur; la comédie fut privée, par un acte du pouvoir suprême, de la
liberté illimitée, condition nécessaire de son existence.