Ce n'était pas toujours, entendons-nous bien, pour le parti le plus

héroïque que le chœur, soit comique, soit tragique, se décidait.

Aristote précise parfaitement ce point, lorsqu'il nous dit que, si dans

la tragédie les personnages qui agissent sont, en général, des _héros_,

le chœur ne se compose que d'_hommes_. D'hommes, c'est-à-dire d'hommes

ordinaires, intelligences et consciences moyennes, dont se composent les

majorités.

* * * * *

Ici donc notre chœur de Guêpes, passant du côté de Bdélycléon, se met à

dire:

«Combien est sage cette maxime, _Avant d'avoir entendu les deux parties,

ne jugez pas_! Car c'est toi maintenant qui me parais de beaucoup

l'emporter. Aussi ma colère s'apaise, et je vais déposer les armes. (_À

Philocléon_:) Allons, compère, laisse-toi gagner à ses discours, fais

comme nous, ne sois pas trop farouche, trop récalcitrant, et trop

indomptable. Plût au ciel que j'eusse un parent ou un allié qui me fît

de pareilles propositions! C'est quelque dieu, évidemment, qui te

protège en cette occasion et te comble de ses bienfaits: accepte-les

sans hésiter.»

Mais le caractère forcené du vieux juge ne se dément point

encore.--«Demande-moi tout, dit-il, hors une seule

chose!--Laquelle?--Que je cesse de juger. Avant que j'y consente,

j'aurai comparu devant Pluton!» Racine traduit, ou à peu près, la suite:

BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

Si pour vous sans juger la vie est un supplice,

Si vous êtes pressé de rendre la justice,

Il ne faut point sortir pour cela de chez vous:

Exercez le talent et jugez parmi nous.

PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

Ne raillons point ici de la magistrature:

Vois-tu? je ne veux point être juge en peinture.

BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

Vous serez, au contraire, un juge sans appel,

Et juge du civil comme du criminel.

Vous pourrez tous les jours tenir deux audiences.

Tout vous sera, chez vous, matière de sentences:

Un valet manque-t-il de rendre un verre net?

Condamnez-le à l'amende, ou, s'il le casse, au fouet.

PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

C'est quelque chose. Encor passe quand on raisonne.

Et mes vacations, qui les paira? Personne?

BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

Leurs gages vous tiendront lieu de nantissement.

PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

Il parle, ce me semble, assez pertinemment.

Aristophane, à la vérité, ajoute encore beaucoup d'autres traits, que

Racine n'a pas voulu traduire. Nous devons du moins en indiquer

quelques-uns, pour faire connaître le plus complètement possible, dans

cette fidèle réduction, le poëte des fêtes de Bacchus.

BDÉLYCLÉON.

Voici un pot de chambre, si tu veux lâcher de l'eau: on va

l'accrocher près de toi à ce clou.

PHILOCLÉON.

C'est une bonne idée cela, et fort utile à un vieillard

pour prévenir les rétentions.

En effet, dans le courant de la scène, le bonhomme se sert plusieurs

fois du vase.--Voilà ce que n'excluait pas l'atticisme en ses jours de

joie.

BDÉLYCLÉON.

Je mets là aussi un réchaud, avec un poêlon de lentilles, si tu

veux prendre quelque chose.

PHILOCLÉON.

Fort bien encore! Et, dis-moi, quand même j'aurais la fièvre, je

toucherais toujours mon salaire? Et ici je pourrai, sans quitter

mon siége, manger mes lentilles. Mais à quoi bon ce coq, perché là

près de moi?

BDÉLYCLÉON.

Si tu viens à dormir pendant les plaidoiries, il te réveillera en

chantant de là-haut.

Ainsi tout est disposé pour le mieux.

Une cause se présente, à souhait. Le chien Labès vient de voler un

fromage de Sicile. L'allusion était claire pour les contemporains: le

général Lachès, commandant une flotte envoyée en Sicile, avait gardé

pour lui une partie, soit du butin, soit de l'argent destiné à

entretenir les troupes. La plaisanterie avait, comme on voit, plus de

portée que celle du chien Citron et de son chapon, dans la comédie de

Racine. La pièce des _Plaideurs_ ne tourne en ridicule que les travers

littéraires et extérieurs du barreau; la comédie d'Aristophane met en

scène une affaire politique, à la suite d'une discussion sociale.

L'abbé Galiani, dans ses lettres, écrites de Naples à Mme d'Épinay,

parle de deux chiens condamnés à mort par autorité de justice, et

exécutés par la main du bourreau, pour avoir mordu un enfant. Ainsi la

fiction du poëte grec, quelque fantastique qu'elle puisse paraître dans

sa bouffonnerie, est égalée par la réalité.

* * * * *

C'est donc un personnage vivant, connu de tous, le général Lachès, que

le poëte présente sous la figure d'un chien qui a dévoré à lui seul tout

un fromage de Sicile. Le nom qu'il lui donne, _Labès_, est tiré du verbe

grec qui signifie _prendre_, et ressemble d'ailleurs au vrai nom de

Lachès, qui lui-même, en français, fournirait aisément à un auteur

comique quelque jeu de mots analogue.

Remarquons en passant que ce fromage de Sicile est le pendant du gâteau

de Pylos dans la comédie des _Chevaliers_; mais le fromage tient plus de

place que le gâteau: ce procès forme tout un épisode, qui est le dernier

de la pièce.

Racine, en remplaçant le fromage par un chapon, a conservé le chien

maraudeur, son arrestation, sa citation en justice, sa comparution, et

son jugement dans les formes, avec les débats et les plaidoiries. Voici

comment il s'en explique dans sa Préface:

«Quand je lus _les Guêpes_ d'Aristophane, je ne songeais guère que j'en

dusse faire _les Plaideurs_. J'avoue qu'elles me divertirent beaucoup,

et j'y trouvai quantité de plaisanteries qui me tentèrent d'en faire

part au public; mais c'était en les mettant dans la bouche des Italiens,

à qui je les avais destinées, comme une chose qui leur appartenait de

plein droit. Le juge qui saute par les fenêtres, le chien criminel et

les larmes de sa famille, me semblaient autant d'incidents dignes de la

gravité de Scaramouche. Le départ de cet acteur interrompit mon dessein,

et fit naître l'envie à quelques-uns de mes amis de voir sur notre

théâtre un échantillon d'Aristophane... Si j'appréhende quelque chose,

c'est que des personnes un peu sérieuses ne traitent de badineries le

procès du chien et les extravagances du juge. Mais enfin je traduis

Aristophane, et l'on doit se souvenir qu'il avait affaire à des

spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savaient apparemment ce que

c'était que le sel attique; et ils étaient bien sûrs, quand ils avaient

ri d'une chose, qu'ils n'avaient pas ri d'une sottise. Pour moi, je

trouve qu'Aristophane a eu raison de pousser les choses au-delà du

vraisemblable.»

* * * * *

Ce qui redouble la bouffonnerie, c'est que le chien Labès a pour

accusateur un autre chien. Et tous les deux aboient à qui mieux mieux:

_Houah, houah_!--_Houah, houah_!--_Houah, houah_!--Vous vous rappelez

les petites truies, dans _les Acharnéens_: Coï, coï!--Coï, coï!--La

tragédie elle-même, chez les Athéniens, se permettait quelquefois ces

onomatopées bizarres: les _Euménides_ d'Eschyle ronflent, et leurs

ronflements sont écrits dans le texte, au milieu des vers les plus

grandioses et de la poésie la plus sublime.

C'est que le théâtre grec tout entier n'était pas moins romantique,

moins plein de nouveauté et d'imprévu, moins abondant en hardiesses

fantaisistes ou réalistes, lyriques ou familières, que le théâtre de

Shakespeare. Ceux qui se figurent le théâtre grec d'après notre théâtre

français classique du dix-septième siècle, s'en forment une idée fort

incomplète et fort inexacte. La liberté la plus grande régnait dans le

théâtre comme dans la vie même des Athéniens. Jamais, par exemple, ils

ne s'astreignirent à ces prétendues règles des trois unités, attribuées

à Aristote; ils ne les connaissaient même point. Jamais ils ne

connurent, non plus, les mille timidités du _goût_ français, ennemi de

l'invention hardie; ni les cent mille bégueuleries modernes, qui font la

petite bouche à l'esprit gaulois, et qu'effaroucherait souvent Mme de

Sévigné elle-même, une honnête femme écrivant à sa fille.

* * * * *

Philocléon, pour procéder au jugement, ne réclame plus qu'une seule

chose: une barre! car, comment juger sans une barre? Il lui faut un

barreau, vite un barreau!--«La fo-orme! la fo-orme!» comme dira

Brid'oison.--On prend donc pour barreau, pour balustrade, la claie qui

sert à parquer les cochons. Pour le coup, il ne manque plus rien; ainsi

l'espère du moins l'impatient vieillard.

PHILOCLÉON.

Allons! qu'on appelle la cause! Mon verdict est déjà prêt.

BDÉLYCLÉON.

Attends, que je t'apporte tablettes et poinçon.

PHILOCLÉON.

Ah! tu me fais mourir d'impatience avec tes lenteurs! Je brûle de

tracer ma raie!

BDÉLYCLÉON, _lui donnant les tablettes et le poinçon_.

Tiens.

PHILOCLÉON.

Appelle la cause.

BDÉLYCLÉON.

J'y suis.

PHILOCLÉON.

Qu'est-ce d'abord que celui-ci?

BDÉLYCLÉON.

Ah! que c'est ennuyeux! j'ai oublié les urnes!

PHILOCLÉON.

Eh bien! où cours-tu donc?

BDÉLYCLÉON.

Chercher les urnes!

PHILOCLÉON.

Point! je me servirai de ces vases-ci[113]!

BDÉLYCLÉON.

Très-bien! Alors nous avons tout ce qu'il nous faut;--pardon!

excepté la clepsydre!

PHILOCLÉON.

Et ce pot[114]? n'est-ce pas une clepsydre?

BDÉLYCLÉON.

On ne saurait mieux trouver: et ainsi toutes les formes sont

observées. Allons! qu'on apporte au plus vite du feu, des branches

de myrte et de l'encens, et, avant d'ouvrir la séance, invoquons

les dieux.

LE CHŒUR.

Et nous, en leur offrant des libations et des actions de grâces,

nous vous bénirons pour la noble réconciliation qui a mis fin à vos

querelles.

BDÉLYCLÉON.

Oui, faites entendre des paroles favorables.

LE CHŒUR.

Ô Phœbos Apollon Pythien! Donne une issue heureuse pour nous tous à

l'affaire que celui-ci prépare là devant sa porte, et délivre-nous

de nos erreurs, ô Péan secourable!

BDÉLYCLÉON.

Ô puissant dieu qui veilles à ma porte devant mon vestibule,

Apollon Agyiée[115], accepte ce sacrifice nouveau; je te l'offre

pour que tu daignes adoucir l'excessive sévérité de mon père. Il

est aussi dur que le fer; son cœur est comme un vin aigri; verses-y

un peu de miel. Qu'il devienne doux pour les autres hommes; qu'il

s'intéresse plus aux accusés qu'aux accusateurs; qu'il se laisse

attendrir aux prières! Calme son âpre humeur; arrache les orties de

son âme irritée!

LE CHŒUR.

Nos chants et nos vœux s'unissent aux tiens, dans ces nouvelles

fonctions que tu exerces; ton langage a gagné nos cœurs, parce que

nous sentons que tu aimes le peuple plus que pas un des jeunes gens

d'aujourd'hui.

N'oublions pas qu'Aristophane, se confondant avec Bdélycléon, l'hommage

que le chœur adresse à celui-ci est un témoignage que le poëte, fort de

sa conviction sincère et de son patriotique dessein, se rend

publiquement à lui-même.

* * * * *

Dans ce qui précède immédiatement, n'est-ce pas un mélange curieux,

intéressant à observer, que celui de ces formes religieuses et lyriques,

avec ces grosses bouffonneries? et que cette fraîche poésie, qui fleurit

légère et charmante, parmi tant d'inventions burlesques?

* * * * *

Enfin, on introduit l'accusé. Il serre les dents pour n'être point trahi

par son haleine empestée de fromage, qui cependant lui joue un mauvais

tour.

On cite les témoins, qui sont: un plat, un pilon, un couteau à ratisser.

Bdélycléon se charge du rôle de l'avocat, et commence son plaidoyer:

Juges! C'est une tâche difficile de prendre la défense d'un chien

en butte aux imputations les plus odieuses; je l'essayerai

cependant. C'est un bon chien, et il chasse les loups.

PHILOCLÉON.

C'est un voleur et un conspirateur!

BDÉLYCLÉON.

C'est le meilleur de tous les chiens!...

Vous voyez d'ici le mouvement de la scène. Racine n'a eu qu'à se

souvenir, en laissant de côté ce qui, dans le poëte athénien, continue

l'allusion politique; par exemple ceci:

BDÉLYCLÉON.

Écoute, je te prie, mes témoins. Viens, couteau; parle haut et

clair. Tu étais alors payeur, n'est-ce pas? As-tu partagé aux

soldats ce qu'on t'avait remis pour eux?--Entends-tu? il dit qu'il

l'a fait.

PHILOCLÉON.

Il ment, par Jupiter! il ment!...

Le vieux juge consulte son coq, qui vote pour la condamnation. Le

défenseur redouble d'éloquence et termine par la péroraison pathétique,

que Racine a imitée:

BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

Venez, famille désolée;

Venez, pauvres enfants qu'on veut rendre orphelins;

Venez faire parler vos esprits enfantins!

Oui, messieurs, vous voyez ici notre misère:

Nous sommes orphelins; rendez-nous notre père,

Notre père, par qui nous fûmes engendrés,

Notre père, qui nous...

PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

Tirez, tirez, tirez!

BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

Notre père, messieurs...

PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

Tirez donc!... Quels vacarmes!...

Ils ont pissé partout!

BDÉLYCLÉON--LÉANDRE.

Monsieur, voyez nos larmes!

PHILOCLÉON--PERRIN-DANDIN.

Ouf! je me sens déjà pris de compassion!

Ce que c'est qu'à propos toucher la passion!

Ce qui contribue à faire pleurer le vieux juge, dans la pièce grecque,

plus encore que le pathétique de la défense et que la perspective du

sort infortuné de ces chiens orphelins réduits à l'hôpital, c'est qu'il

s'est trop pressé d'avaler ses lentilles toutes bouillantes dans le

poêlon.

Il ne laisse pas toutefois d'être ému. Il ne se reconnaît plus lui-même:

«Ah! ciel! suis-je malade? Je sens ma colère mollir! Malheur à moi! Je

m'attendris!»

Toutefois, il résiste, et se dit comme Orgon:

Allons, ferme, mon cœur; point de faiblesse humaine!

Il croit qu'il y va de sa gloire, de condamner toujours.

Mais, dans son trouble, il ne s'aperçoit pas du stratagème de

Bdélycléon, qui lui présente une urne au lieu d'une autre: il acquitte

l'accusé croyant le condamner.

Lorsqu'on proclame le résultat, de douleur il s'évanouit:

BDÉLYCLÉON.

Eh! qu'as-tu, mon père, qu'as-tu?

PHILOCLÉON.

Ah! là là! De l'eau!

BDÉLYCLÉON.

Reprends tes sens.

PHILOCLÉON.

Dis-moi? est-il absous vraiment?

BDÉLYCLÉON.

Oui, certes!

PHILOCLÉON.

Ah! je suis mort!

BDÉLYCLÉON.

Ne t'afflige pas, mon bon père. Allons, du courage!

PHILOCLÉON.

Ainsi, j'ai chargé ma conscience de l'acquittement d'un accusé! Que

devenir! dieux révérés! pardonnez-moi: c'est bien malgré moi que je

l'ai fait, et ce n'est pas mon habitude!

Bdélycléon, pour consoler son père, confirme les promesses qu'il lui a

faites, d'une vie douce, large et heureuse.

Comme il faut que la comédie s'achève par toutes les folies ordinaires,

qui sont une nécessité des Dyonisies, le vieillard, avec plus ou moins

de vraisemblance, se laisse enfin persuader. On l'habille à la mode du

jour, en beau jeune homme, en élégant Athénien; on lui montre les belles

manières.--C'est quelque chose d'analogue, pour la fantaisie à

cœur-joie, aux scènes du _Bourgeois Gentilhomme_ avec son tailleur, et

aussi à celles du _Malade imaginaire_, lorsqu'il se laisse si facilement

transformer en jeune bachelier, pour être reçu médecin.--Tous les

détails de la vie élégante et du bel air, sont reproduits dans cette

scène, qui devait être très-agréable pour les contemporains par ce qu'on

appellerait aujourd'hui une mise en scène réaliste. Il y a là des traits

charmants, qui semblent avoir servi de modèle à Théophraste pour son

_Vieillard écolier_;--quelque chose comme notre _Ci-devant jeune homme_.

Philocléon, pour mettre aussitôt en pratique les leçons de _fashion_

qu'il vient de recevoir, tombe d'un excès dans un autre, et devient,

comme on dirait aujourd'hui, un gandin parfait. Ce contraste avec le

premier aspect du personnage devait divertir la foule et excuser

l'invraisemblance aux yeux des spectateurs plus éclairés.

Il devient donc «buveur très-illustre et débauché très-précieux.» Il a

tout-à-coup «le triple talent, de boire, de battre, et d'être un

vert-galant.»

Xanthias, battu par lui, accourt, en poussant des gémissements: «Ô

tortues! que vous êtes heureuses, d'avoir une si dure cuirasse, pour

protéger vos côtes! Et que vous n'êtes pas bêtes, d'avoir un toit qui

met votre dos à l'abri des coups! Moi, je meurs sous les coups de

bâton!»

LE CHŒUR.

Qu'est-ce, mon enfant? Car, fût-on âgé, on est un enfant si on se

laisse battre.

XANTHIAS.

Ne voilà-t-il pas que le bonhomme est devenu pire que la peste, et

le plus ivrogne des convives? Et cependant il y avait là Hippyllos,

Antiphon, Lycon, Lysistrate, Théophraste et Phrynichos; il est cent

fois plus insolent qu'eux tous! Après s'être gorgé de bons

morceaux, il s'est mis à danser, sauter, rire et péter comme un âne

régalé d'orge, et à me battre de tout son cœur, en s'écriant:

«Esclave! esclave!...» Il insultait chacun à tour de rôle, avec les

plus grossières plaisanteries, il débitait cent propos saugrenus.

Puis, quand il fut bien ivre, il s'achemina de ce côté, en frappant

tous ceux qu'il rencontrait. Et, tenez, le voici qui vient en

chancelant. Moi, je me sauve, de peur d'être battu encore.

On voit paraître alors Philocléon avec une courtisane, à peu près comme

Dicéopolis à la fin de la comédie des _Acharnéens_. Il l'appelle son

«joli petit hanneton...»

En un mot, il faut que cette pièce, comme les autres, se termine par ces

gaillardises et ces obscénités, qu'autorisait et que réclamait la gaieté

populaire dans l'ivresse des fêtes de Dionysos. Ce n'est pas seulement

une habitude, c'est le dénoûment obligé de la comédie _ancienne_, une

nécessité de la mise en scène et un usage indispensable.

Le poëte, selon sa coutume, présente à ceux qui suivront ses conseils

une perspective de bonheur et de plaisir: de bonheur un peu sensuel et

de plaisir un peu matériel, il est vrai; mais c'est l'appât dont il se

sert pour allécher la foule qu'il veut captiver et conduire.

Tout finit par des danses bizarres, à la mode de Thespis et de

Phrynichos, et par un _cordax_ des plus vifs. Ce ballet final,

nécessaire, rattachait la comédie à tout le reste de la fête de Bacchus:

il l'y retenait comme le cordon qui retient l'enfant à la mère.

Observons, avant de quitter cette comédie, que la discussion des _Nuées_

et celle des _Guêpes_ se font pendant l'une à l'autre, et que les deux

pièces se dénouent à l'inverse l'une de l'autre: dans la première, c'est

le fils qui s'instruit trop bien au gré du père; dans la seconde, c'est

le père qui se métamorphose trop complètement au gré du fils.

Mais le dénoûment de celle-ci, le vieux juge devenu un _beau_ du jour,

ne peut s'expliquer que par cet usage que nous venons de rappeler.

LES FEMMES A L'ASSEMBLÉE.

Le socialisme est un mot nouveau, mais qui désigne une chose

très-ancienne. Ces questions, agitées de nos jours,--le mariage, la

famille, l'éducation, le travail, la richesse, la propriété, l'égalité

des droits de l'un et de l'autre sexe, l'émancipation des

femmes,--s'agitaient déjà il y a plus de deux mille ans. Aristophane les

traite à sa manière, selon le procédé comique, par le ridicule et la

bouffonnerie.

Le communisme, qui est le faux socialisme, avait été, très-anciennement,

rêvé par les uns, pratiqué par les autres:--pratiqué dans les

républiques de Crète et de Sparte; rêvé par les métaphysiciens Phaléas

et Platon, dans la _République_ idéale dont chacun d'eux avait tracé le

plan, peut-être avec quelque réminiscence ou quelque reflet des

croyances orientales.

Le mythe indien montrait la société entière sortant de Brahma toute

constituée:--de sa tête, les prêtres; de ses bras, les guerriers; de ses

cuisses, les laboureurs; de ses pieds, les esclaves. La propriété,

collective, indivisible, demeurait tout entière dans les mains des

prêtres, fils premiers-nés du dieu; c'était un communisme partiel.

Le génie dorien, fidèle aux traditions reçues des mystérieux Pélasges,

renferma aussi la population de Sparte dans quatre cadres inflexibles,

et, divisant la terre par portions égales entre tous les citoyens, les

obligea pourtant d'en consommer les revenus en commun.

Or Phaléas et Platon prirent la Crète et Sparte dans le monde réel comme

bases de leurs aristocratiques théories dans le monde idéal,

Platon,--pour ne parler que de lui, puisque le livre de Phaléas ne nous

est point parvenu,--divise, dans sa _République_, les citoyens en trois

castes, semblables aux trois premières des Indiens: quant aux esclaves,

qui formeraient la quatrième caste d'hommes, ceux-là ne comptent même

pas; ils ne font point partie de l'espèce humaine, ils sont des choses.

Les terres et les biens sont possédés en commun par les trois castes.

Les femmes aussi sont en commun: elles appartiennent à tout le monde, et

n'habitent en particulier avec personne; de sorte que les enfants ne

connaissent pas leurs pères, ni les pères leurs enfants. Ainsi, plus de

famille! aucun lien! La pudeur périt, comme la tendresse: sous prétexte

que la femme est égale, à l'homme (_égale_, oui; mais non _identique_;

et c'est ce que l'on perd de vue!), on traitera les femmes comme les

hommes; elles apprendront à monter à cheval, à lancer le javelot ou le

disque; elles s'exerceront dans les gymnases et dans les palestres, nues

parmi les jeunes hommes nus.--Les enfants sont fils de l'État; ils sont

tous confondus dès la naissance, et toute mère, sans pouvoir reconnaître

le sien, doit à tous sa mamelle devenue publique.

Tels étaient les égarements de cette politique de Platon, si aisée

d'ailleurs à réfuter par la morale du même philosophe.

L'ironie d'Aristophane, et plus tard le bon sens d'Aristote, firent

justice de ces chimères. Celui-ci, dans sa _Politique_, critique

rudement l'auteur de la _République_, et le réfute avec un bon sens

impitoyable. L'autre, dans ses comédies, sans nommer ni Phaléas ni

Platon, présente de la manière la plus spirituelle et la plus bouffonne

les objections qui s'élèvent contre ces systèmes de communauté

absolue.--Au reste, Platon lui-même, dans ses _Lois_, qui ne sont pas

une rétractation de la _République_, mais une sorte de transaction entre

l'idéal et le possible, entre le rêve et la réalité, ne parle ni de la

communauté des femmes ni de la communauté des biens.

Il faut voir en détail comment Aristophane traitait toutes ces théories.

* * * * *

Les _Femmes à l'Assemblée_ ne sont pas sans analogie avec _Lysistrata_:

il s'agit encore d'une conspiration féminine; mais, cette fois, ce n'est

plus une révolte, c'est une révolution, et une révolution sociale.

Les Athéniennes, sous la conduite de Praxagora, femme avisée et

entreprenante, comme son nom le fait entendre, ont formé le dessein de

se déguiser en hommes, de s'introduire dans l'Assemblée, de s'assurer

ainsi la pluralité des voix, et de faire voter une constitution

nouvelle, fondée sur la communauté des biens, des femmes et des

enfants,--et, de plus, assurant au sexe féminin la direction des

affaires publiques. Par ce dernier point seulement la parodie

d'Aristophane dépasse la _République_ de Platon.--Voilà le sujet de

cette comédie, amusante satire du communisme,--et nouveau

travestissement de la démocratie, pouvant faire suite aux _Chevaliers_,

aussi bien qu'à _Lysistrata_.

La pièce commence,--ainsi que la précédente, et comme un grand nombre

d'autres pièces grecques, soit tragiques, soit comiques,--un peu avant

le lever du jour.

Praxagora est seule, elle attend ses compagnes dans une rue proche de la

Pnyx, où doit avoir lieu une réunion préparatoire. Parodiant les débuts

de tragédie, elle adresse la parole en style pompeux à la lampe qu'elle

tient à la main, à la «complice de ses secrets plaisirs[116].»

Une femme arrive, puis une autre.--«Je t'ai bien entendue, dit celle-ci,

gratter à ma porte, pendant que je me chaussais. Mon mari, ma

chère,--c'est un marin de Salamine,--ne m'a pas laissée en repos une

seule minute de toute la nuit! Enfin, je n'ai eu que ce moment-là pour

m'évader en prenant ses habits.»

Toutes les femmes, et les plus distinguées de la ville, viennent se

joindre aux trois premières. Elles ont eu soin de se procurer des

barbes: chez les Athéniens, il n'y avait guère que les hommes débauchés

qui n'en portassent point. Elles racontent qu'au lieu de continuer à

s'épiler et à se flamber comme de coutume, elles se sont frottées

d'huile par tout le corps et exposées au grand soleil.

Tout va bien: chaussures lacédémoniennes, bâtons, habits d'hommes, rien

ne leur manque pour paraître dans l'Assemblée.

Quelques-unes, voulant mener de front le ménage et la politique, ont

apporté leur laine et leurs fuseaux pour travailler pendant les débats.

Etudes sur Aristophane · 第 12 / 32 段