Juger, dit Sosie, c'est la passion du bonhomme; s'il n'occupe pas

le premier banc au tribunal, il est désespéré[91]. La nuit, il en

perd le sommeil, ou, s'il s'assoupit un instant, son esprit revole

vers la clepsydre[92]. L'habitude qu'il a de tenir le caillou de

suffrage fait qu'il se réveille les trois doigts serrés, comme

celui qui jette une pincée d'encens sur l'autel à la nouvelle

lune... Son coq l'ayant réveillé tard,--C'est, dit-il, que des

accusés l'auront gagné à prix d'argent[93]!--À peine a-t-il soupé,

qu'il demande à grands cris sa chaussure; il court au tribunal,

avant le jour, et s'endort collé comme une huître au pied de la

colonne[94]. Juge impitoyable, il ne manque jamais de tracer sur

ses tablettes la ligne de condamnation, et rentre les ongles pleins

de cire, comme une abeille ou un bourdon. Dans la crainte de

manquer de cailloux à suffrages, il entretient dans la cour de sa

maison une grève, qu'il renouvelle sans cesse. Telle est sa manie;

tout ce qu'on lui dit pour l'en guérir ne sert de rien et ne fait

que l'exciter davantage. Aussi nous le gardons et nous l'avons mis

sous les verrous pour l'empêcher de sortir. Car son fils est désolé

de cette maladie. D'abord il le prit par la douceur; il voulut lui

persuader de ne plus porter le manteau[95], et de ne plus sortir:

notre homme n'en tint compte. Ensuite il lui fit prendre des bains

et des purifications; ce fut en vain. On le soumit aux expiations

sacrées des Corybantes; mais il se sauva avec le tambour et ne fit

qu'un saut jusqu'au tribunal. Enfin, comme ces mystères ne

réussissaient pas, on le mena à Égine et on le fit coucher de force

une nuit dans le temple d'Esculape[96]. Au point du jour, on le

retrouva devant la grille du tribunal. Dès lors nous ne le

laissâmes plus sortir. Mais il fuyait par les gouttières et les

lucarnes. On se mit à boucher et à calfeutrer tout. Mais lui, il

enfonçait des bâtons dans le mur et sautait d'échelon en échelon,

comme une pie. Enfin, nous avons tendu des filets au-dessus de

toute la cour, et nous faisons bonne garde.

En effet, nos deux factionnaires, tout en causant entre eux, et aussi

avec les spectateurs par un procédé d'exposition fort commode et assez

naïf, font sentinelle, une broche à la main.

Bdélycléon paraît à la fenêtre et leur donne avis que son père est

occupé en ce moment à grimper par la cheminée de l'étuve pour s'échapper

encore une fois, et qu'il gratte, comme une souris.

On le guette, il passe la tête par le tuyau.

«Qui vive?

--C'est la fumée!» répond le bonhomme,--qui est fou, mais qui n'est pas

bête.

On bouche le tuyau de la cheminée avec un couvercle et une traverse: la

fumée est forcée de rebrousser chemin.

«Comment, coquins, vous m'empêchez d'aller juger! Dracontidès va être

absous.»

Ne pouvant faire sauter la barre qui l'emprisonne, il menace de ronger

le filet qui lui sert de cage. Puis, feignant de se radoucir, il cherche

quelque prétexte de sortir: il veut aller vendre son âne; c'est la

nouvelle lune, jour de marché. Bdélycléon offre à son père d'y aller à

sa place, pour lui en épargner la peine: ce n'est pas là le compte du

bonhomme!

BDÉLYCLÉON.

Ne pourrais-je pas aussi bien le vendre?

PHILOCLÉON.

Pas comme moi!

BDÉLYCLÉON.

Non; mieux!

Il entre dans la maison, et en fait sortir l'âne. Mais il s'aperçoit que

Philocléon, nouvel Ulysse, s'est suspendu au ventre de la bête, pour

s'échapper de sa prison. C'est la scène de l'_Odyssée_ dialoguée et

parodiée: Ulysse s'échappant de chez le Cyclope.

BDÉLYCLÉON.

Pauvre baudet, tu pleures! Est-ce parce qu'on va te vendre? Avance

un peu. Qu'as-tu à geindre? Est-ce que tu porterais un Ulysse?

XANTHIAS.

Mais oui, par Jupiter! il porte quelqu'un sous lui!

BDÉLYCLÉON.

Qui? voyons donc!...

XANTHIAS.

C'est lui!

BDÉLYCLÉON.

Qui va là? qui vive?

PHILOCLÉON.

Personne.

BDÉLYCLÉON.

Personne? De quel pays?

PHILOCLÉON.

D'Escampette, en Ithaque.

BDÉLYCLÉON.

Eh bien! Personne, tu n'auras pas à t'applaudir. Tirez-le de là au

plus vite! Le malheureux! où s'était-il fourré? il a l'air d'un

ânon qui tette!

PHILOCLÉON.

Si vous ne me laissez pas tranquille, nous plaiderons!

BDÉLYCLÉON.

Et quel sera le sujet du procès?

PHILOCLÉON.

L'ombre de l'âne[97].

* * * * *

On fait rentrer le vieillard avec l'âne, et on barricade la porte en

dehors. À peine est-il sous clef, autre aventure: il cherche à

s'échapper par les gouttières.

SOSIE.

Hé là! qui donc a fait tomber sur moi du plâtre?

XANTHIAS.

Peut-être quelque rat, qui l'aura détaché.

SOSIE.

Un rat? Non, pas, vraiment! C'est ce juge de gouttière, qui s'est

glissé sous les tuiles du toit[98]!

Ne trouvez-vous pas que cette série d'inventions légères et littéraires

fait une exposition très-gaie? Quelle variété d'incidents et de détails!

Quelle abondance de plaisanteries! Quelle originalité et quel mouvement!

Que de métaphores et de parodies, jet étincelant et fin, que la

traduction ne rend qu'à moitié. On comprend bien que tout cela eût

séduit Racine et Boileau, et qu'ils aient essayé d'en faire passer

quelque chose sur la scène française.

* * * * *

Une invention encore plus originale et plus hardie, ce sont les Guêpes

elles-mêmes, qui arrivent armées de leurs aiguillons, et portant des

lanternes, car il ne fait pas jour encore. Les séances des tribunaux

commençaient au lever du soleil. Les Guêpes, c'est-à-dire les juges, s'y

rendent en hâte, ayant avec eux leurs enfants, dont quelques-uns les

font endêver.

LE CHŒUR.

Hâtons-nous, camarades, avant que le jour ne paraisse! Éclairons

bien le chemin avec nos lanternes, de crainte d'être surpris par

quelque casse-cou.

UN ENFANT.

Voilà de la boue! Papa, papa, prends garde!

LE CHŒUR (_c'est-à-dire_, LE CORYPHÉE).

Ramasse un bouchon de paille et mouche la lampe.

L'ENFANT.

Je la moucherai bien avec mes doigts!

LE CHŒUR.

Pourquoi donc allonges-tu la mèche, petit sot? L'huile est rare! Ce

n'est pas toi qui as le mal de payer! (_Il lui donne un soufflet_.)

L'ENFANT.

Oh bien! Si vous nous faites de la morale avec des giffles, nous

soufflerons les lampes, nous nous sauverons chez nous, et vous

resterez là sans lumière à patauger dans les bourbiers comme des

canards!

LE CHŒUR.

J'en sais châtier de plus grands que toi!... Bon! je crois que je

marche dans un bourbier!... Je serai bien étonné si, d'ici à quatre

jours, il ne tombe pas de l'eau à foison: voyez quels champignons à

nos lampes! c'est toujours signe de grande pluie. Du reste, les

biens de la terre, qui sont un peu en retard, demandent de l'eau et

du vent.

* * * * *

Le bavardage de ces bonshommes est rendu avec beaucoup de vérité et de

naïveté. Le service militaire appelant au dehors les jeunes gens, les

tribunaux en temps de guerre étaient composés surtout de vieillards:

circonstance favorable pour le poëte comique, qui s'amuse à faire la

caricature de ces vieux Héliastes routiniers et rabâcheurs. Ce chœur est

un troupeau de Brid'oisons. Un ou deux parlent pour tous les autres

selon l'usage; c'est ce qu'il ne faut pas oublier, pour comprendre le

dialogue avec l'enfant.

* * * * *

En passant devant la maison de Philocléon, ils le hèlent, s'étonnant de

ne pas le voir paraître, lui qui est toujours des premiers!

Ils insistent par un chœur spécial, qui arrive là comme le couplet dans

nos comédies-vaudevilles d'autrefois, ou comme l'ariette dans nos

opéras-comiques.

Ce qu'on appelle _la parabase_ est plus étrange; nous y reviendrons plus

tard. Dans celle de la comédie que nous étudions, le poëte explique aux

spectateurs la fiction de sa pièce, ou plutôt le second aspect de sa

fiction, celui par lequel il flatte leur patriotisme, pour leur faire

entendre raillerie:

Cette race de vieillards, dit-il, ressemble aux guêpes, quand on

les irrite. Ils ont aux flancs un aiguillon perçant, dont ils vous

piquent. Ils dansent en criant, et le dardent comme une

étincelle... Si quelqu'un de vous, spectateurs, me regarde avec

étonnement à cause de cette taille de guêpe, ou demande ce que

signifie cet aiguillon, je lui expliquerai la chose et dissiperai

son ignorance. Cette gent armée de l'aiguillon est la gent attique,

seule noble et seule indigène, la plus vaillante de toutes les

races! C'est elle qui combattit si bien pour cette ville, quand le

Barbare vint couvrir ce pays de feu et de fumée, dans le dessein de

détruire nos ruches... Ah! comme on leur donna la chasse, dardant

nos aiguillons dans leurs braies flottantes, les harponnant comme

des thons[99]; ils fuyaient, nous leurs piquions les joues et les

sourcils! Aussi maintenant encore les Barbares disent-ils qu'il n'y

a rien de plus redoutable que la guêpe attique... Regardez-nous

bien: vous trouverez en nous une entière ressemblance avec les

guêpes pour le caractère et les habitudes. D'abord il n'y a pas

d'êtres plus irascibles ni plus terribles que nous quand on nous

excite. Pour tout le reste aussi, nous faisons comme les guêpes:

nous nous réunissons par essaims dans des espèces de guêpiers[100],

les uns chez l'Archonte[101], d'autres avec les Onze[102], d'autres

à l'Odéon[103]; quelques-uns serrés contre les murs, la tête

baissée, bougeant à peine, comme les chrysalides dans leurs

alvéoles[104]. Notre industrie fournit abondamment à tous les

besoins de la vie: nous piquons tout le monde, et cela nous fait

vivre. Nous avons aussi parmi nous des frelons paresseux, dépourvus

de cette arme, et qui, sans partager nos labeurs, en dévorent les

fruits. Certes, il est dur de voir piller notre richesse par ceux

qui n'attrapent jamais d'ampoules à manier la lance ou la rame pour

la défense du pays! Mon avis est qu'à l'avenir quiconque n'aura pas

d'aiguillon ne touche point le triobole.»

J'ai voulu rapprocher de l'exposition de la pièce ce morceau qui se

trouve vers le deuxième tiers, afin de mettre tout d'abord en lumière

l'idée-mère de la comédie, les guêpes dans leur double aspect.

* * * * *

Philocléon, hélé par ses collègues, paraît à la fenêtre et leur apprend

qu'il est retenu prisonnier. Dans son désespoir, il prie Jupiter de le

changer «en comptoir aux suffrages!»

LE CHŒUR.

Mais qui te retient et t'enferme? Dis; tu parles à des amis.

PHILOCLÉON.

C'est mon fils, pas de cris! Il est là-devant, qui dort: baissez la

voix.

LE CHŒUR.

Mon pauvre ami! Et quelles sont ses raisons? où veut-il en venir

par cette conduite?

PHILOCLÉON.

Il ne veut plus, citoyens, que je juge, ni que je

condamne personne! Il prétend que je fasse bonne chère, et moi je

ne veux point[105]!

* * * * *

Le chœur des Guêpes le console et l'encourage à s'évader. Philocléon se

met à ronger le filet. Voilà qui est fait! Il ne s'agit plus que de

descendre par une corde.--Mais, si ses gardiens allaient s'en

apercevoir, retirer la corde et le repêcher!

--«Ne crains rien, nous nous pendrons tous après toi pour te

retenir!--Je me fie à vous, je me hasarde; s'il m'arrive malheur,

emportez mon corps, baignez-le de vos larmes, et enterrez-le sous le

tribunal!»

* * * * *

Tout cela n'est-il pas joli, bien mené et bien soutenu? et d'une mise en

scène très-amusante, et d'une verve intarissable?

Philocléon descend donc par la corde; mais, lorsqu'il est à mi-chemin,

voilà que Bdélycléon se réveille et appelle les deux esclaves, qui, par

les fenêtres du rez-de-chaussée, piquent avec leurs broches ce vieillard

cerf-volant, pour le forcer de remonter.

Les Guêpes, selon leur promesse, s'élancent au secours de Philocléon:

avec un bourdonnement terrible, elles dardent leurs aiguillons, fondent

sur Bdélycléon et sur les deux esclaves, leur piquent le visage, les

yeux, les doigts, le derrière, tout. Eux résistent, avec des bâtons

d'abord, et puis avec des torches, pour enfumer les Guêpes.

LE CHŒUR DES GUÊPES.

Non, jamais nous ne céderons tant que nous aurons un souffle de

vie! (_À Bdélycléon_:) Tu aspires à la tyrannie!

* * * * *

C'était l'accusation ordinaire et banale, et comme un refrain monotone

dans cette jalouse démocratie.

* * * * *

BDÉLYCLÉON.

Tout est pour vous tyrannie et complots, quelle que soit l'affaire

en cause, petite ou grande. La tyrannie! Je n'en ai pas entendu

parler une fois en cinquante ans, et elle est maintenant plus

commune que le poisson salé; son nom a cours sur le marché.

Achète-t-on des rougets et ne veut-on pas de sardines, le marchand

de sardines, qui est à côté, dit aussitôt: «Voilà un homme dont la

cuisine sent la tyrannie!» Qu'un autre demande par-dessus le marché

un peu de ciboule pour assaisonner des anchois, la marchande de

légumes le regardant de côté lui dit: «Hum! tu demandes de la

ciboule! Est-ce que tu aspires à la tyrannie? Ou bien t'imagines-tu

qu'Athènes te doive en tribut tes assaisonnements?»

* * * * *

Bdélycléon déclare son dessein de faire à son père une vie très-douce,

au lieu de ce rude et triste métier de juge.

PHILOCLÉON.

Ah! La meilleure chère ne vaut pas pour moi le genre de vie dont tu

me prives! Je ne me soucie de raie ni d'anguille! Un petit procès à

l'étouffade est un mets qui me plairait mieux!

BDÉLYCLÉON.

C'est par habitude que tu aimes cela; mais, si tu consentais à

m'écouter patiemment, je te ferais voir comme tu t'abuses.

PHILOCLÉON.

Je m'abuse quand je rends la justice?

BDÉLYCLÉON.

Tu ne sens pas que tu es le jouet de ces hommes que tu adores! Tu

es leur esclave, sans t'en douter.

PHILOCLÉON.

Esclave? moi, qui commande à tous?

BDÉLYCLÉON.

Tu crois commander, mais tu obéis!...

Ainsi commence une discussion en forme, mêlée de sérieux et de comique,

et dans laquelle le poëte déploie de nouveau sa vigueur et sa subtilité.

Chaque comédie d'Aristophane contient ainsi une scène capitale,

largement développée, où la question, soit générale, soit particulière,

qui fait le sujet de la pièce, est posée, débattue et résolue, tantôt

directement et au nom du poëte, s'exprimant par la bouche du coryphée

dans cette partie du chœur qu'on nomme la parabase, tantôt indirectement

par le dialogue et la dispute des personnages. Telle est la querelle de

Dicéopolis et des _Acharnéens_; celle de Cléon et des _Chevaliers_;

celle de Chrémyle et de la Pauvreté, dans _Plutus_; celle du Juste et de

l'Injuste dans _les Nuées_; celle d'Eschyle et d'Euripide dans _les

Grenouilles_; telle est ici celle de Philocléon et de Bdélycléon. De

sorte que ces plans, si libres et si flottants au premier coup d'œil, à

cause du procédé épisodique qui y domine, sont réglés cependant avec une

logique constante, et, malgré leur laisser-aller apparent et leur

facilité qui semble excessive, peuvent se ramener presque tous à une

même loi de composition. Or, l'unité dans la variété, n'est-ce pas là,

précisément, une des conditions de l'art?

Dans la présente discussion, il s'agit de prouver aux Athéniens que

l'institution par laquelle ils sont tous juges ou jurés tour à tour,

moyennant salaire, est ridicule et funeste. «Entreprise hardie et

difficile, supérieure peut-être aux forces d'un poëte comique, comme il

le remarque lui-même par la bouche de Bdélycléon, que de guérir une

maladie invétérée dans un État.»

Philocléon prétend que le pouvoir du juge ne le cède à aucune royauté.

Est-il un bonheur comparable au sien? Tout tremble devant lui, si vieux

qu'il soit! «Dès que je sors de mon lit, dit-il, les plus grands et les

plus huppés[106] font sentinelle près de ma grille. Sitôt que je parais,

on me caresse d'une main douce[107], qui a dérobé les deniers publics;

avec force courbettes on me supplie d'une voix molle et pitoyable: «Ô

père, aie pitié de moi, je t'en prie, par les petits profits que tu as

pu faire toi-même, dans l'exercice des charges publiques ou dans

l'approvisionnement des troupes!» Eh bien! celui qui parle ainsi ne se

douterait même pas que j'existe, si je ne l'avais acquitté une première

fois.»

Le vieux juge continue à décrire avec complaisance tous les hommages et

toutes les joies que lui procure son pouvoir irresponsable. Le poëte

entremêle habilement à cette description la satire des mœurs

contemporaines et esquisse plusieurs petits tableaux dont les

spectateurs, encore mieux que nous, devaient goûter la vérité

malicieuse.

Et cette puissance absolue, déjà si heureuse par elle-même, elle a

encore pour récompense le triobole! Quand il rapporte cet argent à la

maison, cela lui vaut mille caresses et de sa femme et de sa fille «qui

l'appelle son cher papa, en le lui pêchant dans la bouche avec sa

langue[108].» On le dorlote, on le gâte, on l'empâte, on le régale de

toute manière, et il se régale lui-même, ayant toujours sa bouteille

avec lui. Son bonheur est égal à sa puissance, et sa puissance égale à

celle du roi des dieux: «On parle du juge comme de Jupiter! notre

assemblée est-elle tumultueuse, chacun dit en passant: Grands dieux! le

tribunal fait gronder son tonnerre!...»

L'hyperbole de Philocléon allant ici jusqu'au lyrisme, le poëte, pour

l'exprimer, laisse l'iambe et prend le vers lyrique.--Shakespeare, avec

une liberté plus grande encore, emploie tour à tour dans la même pièce,

selon le moment, la prose ou les vers.

Le chœur des guêpes bourdonne de joie; tous ces vieux héliastes se

gonflent d'orgueil, aux paroles enthousiastes de leur collègue

Philocléon.

Jamais, dit le coryphée, je n'ai entendu parler avec tant

d'éloquence et de raison!... Il a tout dit; pas une omission! Aussi

je grandissais à l'écouter; je croyais rendre la justice dans les

îles Fortunées[109], tant j'étais sous le charme de sa parole!

BDÉLYCLÉON.

Comme il se pâme d'aise! comme il est hors de lui! Attends, va, je

te ferai voir les étrivières!

Et, par cette transition, vient la contre-partie, où Aristophane

réplique, sous le nom de Bdélycléon; c'est là le cœur même de la pièce

et de la discussion sociale qu'elle contient.

Il prouve que les juges, si satisfaits de leur royauté et de leur liste

civile du triobole, ne reçoivent pas même le dixième des revenus

publics, et que les démagogues, dévorant tout, ne leur laissent que les

miettes.

En effet, chaque juge recevant 3 oboles par séance, 6000 juges, à 3

oboles par jour, font 540 000 oboles par mois;

La drachme étant de 6 oboles, cela fait par mois 90 000 drachmes;

La mine étant de 100 drachmes, cela fait 900 mines;

Le talent étant de 60 mines, cela fait 15 talents;

Et, pour une année de 10 mois[110], 150 talents.

La totalité des revenus étant de 200 000 talents, le dixième serait de

200: or, ils n'en reçoivent que 150. Donc ils ne reçoivent pas même le

dixième.

Ainsi la comédie d'Aristophane admet la statistique et même

l'arithmétique. L'esprit tire parti de tout et sait égayer même les

chiffres; témoin ce chapitre où Edmond About[111] analyse la quote-part

de chaque citoyen dans le budget, et montre ce qu'il paye pour chaque

chose,--comme Aristophane montre ce qu'il reçoit.

S'il ne reçoit que bien moins du dixième, où donc va le reste? dit

Bdélycléon. Il va dans les poches de ces gens qui crient: «Jamais je ne

trahirai les intérêts du peuple! Toujours je lutterai pour le peuple!»

Et toi, mon père, trompé par ces déclamations, tu te laisses mener par

ces gens-là. Et alors ce sont des cinquantaines de talents qu'ils

extorquent aux villes alliées, par la menace et l'intimidation: «Payez,

ou je lance la foudre sur votre ville, et je l'écrase!» Toi, tu te

contentes de ronger les restes de ta royauté... N'est-ce pas la pire des

servitudes que de voir à la tête des affaires tous ces misérables, et

leurs complaisants, qu'ils gorgent d'or? Pour toi, si l'on te donne les

trois oboles, tu es content: voilà le prix de tant de fatigues et de

dangers, sur mer, et en rase campagne, et au siége des villes!»

Philocléon, aussi naïf que le paraît d'abord le bonhomme Dèmos dans _les

Chevaliers_,--puisque c'est le même personnage sous un autre

nom,--exprime sa stupéfaction de se voir ainsi dupé: «Est-ce ainsi

qu'ils me traitent? Hélas! que me dis-tu? Je suis bouleversé! Voilà qui

me donne bien à penser! Je ne sais plus où j'en suis!»

Alors le poëte, toujours sous le nom de Bdélycléon, redouble ses coups

et achève de retourner l'esprit du vieillard. Ici encore, comme dans

_les Chevaliers_ et dans _Plutus_, sans quitter le ton familier, il

s'élève jusqu'à l'éloquence. Dans ces passages, les grands vers

anapestes contribuent par leur ampleur à la puissance de l'effet:

Tu règnes sur une foule de villes, depuis le Pont jusqu'à la

Sardaigne. Qu'en retires-tu? Rien que ce misérable salaire! Encore

te le dispensent-ils chichement, goutte à goutte: juste de quoi ne

pas mourir! Car ils veulent que tu sois pauvre, et je t'en dirai la

raison: c'est afin que tu sentes la main qui te nourrit, et qu'au

moindre signe par lequel elle te désigne un ennemi à attaquer, tu

t'élances sur lui en aboyant avec fureur. S'ils voulaient assurer

le bien-être du peuple, rien ne leur serait plus facile: mille

villes nous payent tribut; qu'ils ordonnent à chacune d'entretenir

vingt hommes, nos vingt mille citoyens vivront dans les délices,

mangeront du lièvre, boiront du lait pur, et, couronnés de fleurs,

goûteront tous les biens que mérite une terre telle que la nôtre et

le trophée de Marathon; tandis qu'aujourd'hui, semblables aux

mercenaires qui font la cueillette des olives, vous suivez celui

qui vous paye!

Philocléon, qui, en acceptant le défi de son fils, avait juré de se

percer de son épée, s'il succombait dans le débat, s'écrie avec un

accent tragique où l'on sent quelque parodie d'une œuvre contemporaine,

soit l'_Ajax_ de Sophocle, soit l'_Andromaque_ d'Euripide: «Hélas! ma

main s'engourdit; je ne puis plus tenir mon épée; qu'est devenue ma

vigueur?» à peu près comme le vieux Don Diègue désarmé par le comte de

Gormas:

Ô Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse!

Bdélycléon ne se ralentit pas, il insiste; il veut entraîner, outre

Philocléon, le chœur tout entier de ces vieilles guêpes héliastes; il

accumule les raisons, les exemples; c'est un fleuve d'éloquence pratique

et familière,--comme M. Thiers dans ses bons jours, lorsqu'il décompose,

lui aussi, les budgets.

Quand ils ont peur, ils vous promettent l'Eubée à partager, et,

pour chacun de vous, cinquante boisseaux de blé; mais que vous

donnent-ils? rien; si ce n'est, tout récemment, cinq boisseaux

d'orge. Encore ne les avez-vous eus qu'à grand'peine, en prouvant

que vous n'étiez pas étrangers; et seulement chénix par

chénix[112]? Voilà pourquoi je te tenais toujours enfermé; je

voulais que, nourri par moi, tu ne fusses plus à la merci de ces

emphatiques bavards; et maintenant encore je suis prêt à t'accorder

tout ce que tu voudras, excepté cette goutte de lait du triobole.

Le chœur des Guêpes est entraîné et passe du côté de Bdélycléon pour

achever de décider Philocléon.

Le chœur, considéré d'une manière générale, soit dans la comédie, soit

dans la tragédie, représente les intelligences moyennes, le sens commun,

exempt de parti pris; ce que Wilhelm Schlegel appelle «le spectateur

idéal,» c'est-à-dire, la représentation de l'opinion publique

désintéressée et flottante.

Chez nous, ce rôle est tristement rempli par l'ignoble chose qu'on

appelle _la claque_, et qui est chargée d'exprimer, mais plutôt au point

de vue littéraire qu'au point de vue moral, les impressions des

spectateurs. Elle applaudit pour le public. Aux passages réglés d'avance

par l'auteur et le directeur, elle pousse de petits cris de joie ou

d'attendrissement, elle fait entendre des éclats de rire, ou des bravos

enthousiastes; lorsque le rideau tombe, après la première

représentation, elle demande le nom de l'auteur (qu'elle connaît fort

bien), elle rappelle, à grands cris le principal acteur, la principale

actrice, ou bien, selon la formule: _Tous, tous, tous_! La claque est

l'accompagnement obligé de la représentation de la pièce, et en fait

partie à certains égards. Elle représente l'opinion moyenne: elle la

simule et la stimule. Voilà par où elle ressemble au chœur antique.

Mais, d'autre part, elle en diffère profondément. D'abord le chœur des

tragédies était quelque chose de noble, d'élevé, de moral et de

religieux, où se combinaient la philosophie, la poésie, la musique et la

danse, pour donner à l'expression de la conscience publique toutes les

formes les plus belles; bref, ce «spectateur idéal» se produisait et se

manifestait effectivement dans les conditions les plus parfaites de

l'art et de l'idéalité.

Quant au chœur de la comédie, quelque bouffon qu'il fût souvent par son

costume et par ses danses, il retrouvait un certain idéal par la

hardiesse de la fantaisie, poussée souvent jusqu'au lyrisme.

En tout cas, il avait toujours, à de certains moments, nous le voyons

ici, le même rôle moral que le chœur tragique; celui d'assister aux

débats avec impartialité, et de pencher alternativement du côté de

chaque adversaire, tant que la balance oscillait; puis, lorsqu'enfin

l'un des plateaux descendait visiblement sous le poids des raisons

meilleures, le chœur y ajoutait sa voix prépondérante et achevait

d'emporter la balance de ce côté-là.

Etudes sur Aristophane · 第 11 / 32 段