Se voyant condamné, il dit: «Je n'irai point, parce que je meurs

injustement, abaisser mon courage. L'opprobre est à craindre, non pour

moi, mais pour ceux qui me condamnent... Oui, j'en suis certain, et

l'avenir et le passé témoigneront que je n'ai nui à personne, que je

n'ai fait que du bien à ceux qui conversaient avec moi, en leur donnant

gratuitement toutes les salutaires leçons que je pouvais leur offrir.»

Un homme simple, mais qui l'affectionnait, Apollodore, lui disant qu'il

était révolté de l'iniquité du jugement,--«Mon cher Apollodore, lui

répondit Socrate avec un doux sourire et en lui passant amicalement la

main sur la tête, aimerais-tu mieux me voir mourir coupable?»

* * * * *

Après la mort de Socrate, une prompte réaction de l'opinion fit justice

des méchants qui avaient égaré les Héliastes. On peut inférer d'un

passage de Plutarque qu'Anytos, n'ayant pas la force de supporter la

haine publique, se pendit de désespoir. Judas, selon la légende, fit de

même.

Aristophane, lui aussi, dut bien sentir quelque remords. Les _Nuées_

sont une bonne comédie, mais une mauvaise action. Socrate, menacé du

supplice sous les Trente comme ami de la liberté, et proscrit après leur

chute comme suspect à la démocratie dont il avait raillé les erreurs,

fut un martyr; et le poëte calomniateur ne pouvait pas dire en bonne

conscience: «Je me lave les mains du sang de ce juste.»

* * * * *

Disons du reste qu'Aristophane était fort jeune lorsqu'il fit jouer

cette comédie, et c'est peut-être, si l'on veut, une circonstance

atténuante. _Les Nuées_, représentées en 424 avant notre ère, sont la

seconde pièce qu'il ait donnée sous son nom.

Socrate aussi, par conséquent, était encore loin de cet âge où ses

vertus devaient lui gagner peu à peu la considération publique. Et ceci

nous amène à une explication que donne M. Eugène Noel. Distinguant les

deux phases de la vie de Voltaire, et nous exhortant à ne pas confondre

la première avec la seconde, il ajoute: «Sa grande action, comme celle

de Socrate, eut ses temps de préparation. Le Socrate dont se moque

Aristophane n'est point du tout le Socrate dont nous parleront plus tard

Platon et Xénophon. Des rêveries métaphysiques, dont se moque avec tant

de bon sens l'auteur des _Nuées_, Socrate en était venu enfin au bon

sens, dans sa vieillesse.» Cette explication ne manque pas de

vraisemblance, et doit être ajoutée aux autres.

Mais celle qui, sans contredit, domine tout le reste, est celle-ci,

qu'il ne faut jamais perdre de vue:

Aristophane, l'homme du passé, attaqua dans Socrate l'homme de l'avenir,

le promoteur des idées nouvelles qui allaient renverser peu à peu la

vieille religion et tout l'ancien régime. Il injuria, vilipenda,

calomnia en lui la révolution philosophique et sociale, qu'il redoutait,

voyant qu'elle ébranlait tout l'ordre ancien, et n'entrevoyant pas

l'ordre nouveau. En sacrifiant cet homme populaire, redouté des

gouvernants, qui répandait partout les idées et improvisait une

conférence en plein air au coin de chaque rue, il voulut, il crut faire

acte de patriotisme; mais, au delà de sa petite patrie, il ne vit pas

l'humanité.

Il est bien difficile que le génie comique, ne vivant que de raillerie

et s'attaquant à toute innovation, ne soit pas souvent hostile au

progrès, qui est toujours une innovation. Socrate devançait son époque;

Aristophane la suivait. Socrate et Euripide faisaient alors une sorte de

dix-huitième siècle, minant les dogmes du passé, semant les germes de

l'avenir; discutant tout, remuant tout; pleins d'une foi ardente, sous

un scepticisme apparent.

Aristophane, par sa vive imagination, et son style naturel et riche,

plein de fraîcheur et de santé, est un des plus brillants représentants

de l'esprit grec; mais il ne faut pas craindre d'avouer que, si l'esprit

grec lui-même, en général, se meut avec une agilité merveilleuse, c'est

dans un cercle assez étroit.

Toute révolution est une évolution, un épanouissement, un progrès, quand

elle est une révolution véritable: celle qui commençait alors devait

être la plus considérable de l'histoire entière de l'humanité, je ne dis

pas avant le christianisme, puisque ce grand mouvement des esprits

n'était dès lors, quatre cents ans avant le Christ, autre chose que le

christianisme à son aurore; mais je dis avant la Réforme et la

Révolution française. Cette première révolution qui s'accomplissait du

temps de Socrate, et en grande partie grâce à lui, fondait la science,

en substituant aux hypothèses, filles de l'imagination, l'observation

des phénomènes de la nature: Aristophane ne peut voir sans frémir la

physique détrôner les dieux; il veut croire, en dépit de tout, comme

Boileau, «que c'est Dieu qui tonne.» Cette révolution renouvelait la

poésie tragique, en substituant à la peinture d'une fatalité extérieure

pesant sur les hommes, sur les héros et sur les dieux eux-mêmes, la

peinture de la liberté n'ayant plus à lutter que contre la fatalité

intérieure des passions. Elle agrandissait la morale, en enseignant aux

orgueilleux et dédaigneux autochtones que les barbares aussi étaient des

hommes. Elle transformait insensiblement le patriotisme jaloux, qui

n'est qu'une seconde forme de l'égoïsme, en un sentiment plus élevé,

plus pur et plus vrai, le sentiment de la fraternité humaine, que

devaient prêcher Cicéron et Sénèque, avant le Christ. En un mot, elle

était le travail de la philosophie enfantant cette religion que le

Christ devait baptiser et nommer. Elle ruinait les dieux, pour annoncer

Dieu. Socrate déjà, on peut le dire, évangélisait. Enfant du peuple,

comme Jésus; fils du sculpteur, comme Jésus du charpentier; au nom de

l'Esprit qui lui parlait comme à Jésus, il enseignait la foule en

paraboles comme Jésus, et prêchait les vérités mêmes que Jésus devait

répéter; comme Jésus, il confondait les faux docteurs, et, pour répondre

à leurs interrogations captieuses, il employait parfois des tours

subtils; comme Jésus, il devait mourir leur victime, ou celle du pouvoir

dont ils étaient les appuis; et mourir d'une mort aussi divine que

Jésus, quoi que Rousseau ait voulu dire par sa distinction énigmatique;

et, comme lui, pour le salut des hommes; c'est-à-dire pour les racheter

de l'erreur, de l'hypocrisie, de la superstition et du fanatisme, qui

sont le véritable enfer; pour les conquérir à la vérité, qui est la

vraie vie éternelle.

Aristophane s'était constitué le défenseur de tout le régime ancien, par

conséquent de l'ordre légal et de la religion officielle (du moins quand

ce n'était pas lui qui l'attaquait dans ses parodies irrévérencieuses);

ce fut donc sans doute par conviction et, à ce qu'il crut, par

dévouement à son pays, mais ce fut aussi, il faut bien le dire, par

étroitesse d'esprit et par peur, qu'il livra Socrate aux risées.

Partant, ce fut par un coup de son art, mais par un coup odieux autant

que terrible, qu'il le confondit avec les sophistes ses adversaires,

afin de le tuer moralement par le ridicule et la calomnie. Il ne prévit

pas, à la vérité, qu'il broyait la ciguë que d'autres verseraient;

toujours est-il que, sans l'avoir prévu, il contribua, quoique longtemps

d'avance, à la mort de Socrate.

Et, en tout cas, il a calomnié le juste.

* * * * *

C'est la destinée des grands cœurs, des âmes élevées, des esprits

étendus qui devancent leur siècle, des consciences pures, ennemies de la

fange, d'être persécutés par le pouvoir du jour et par le troupeau des

natures vulgaires, au nom des croyances reçues et de la soi-disant

légalité. Ceux qui portent en eux la loi de l'avenir sont mis à mort ou

tourmentés au nom de la loi du passé. Les majorités, prises une à une,

sont lâches ou sottes presque toujours. Si la raison cependant, à la

fin, triomphe, quoique bien lentement, c'est par l'action successive des

individus courageux et des élites humaines qu'on nomme minorités: en

vain on les proscrit, on les étouffe; on n'étouffe pas avec elles l'idée

qui est leur âme et leur honneur; elle sort de leur tombe ou de leur

bûcher, et conquiert le monde qui la repoussait. Et de la succession de

ces minorités qui, au prix de leur repos et de leur vie, dégagent la

vérité philosophique, scientifique et politique, se forme peu à peu, à

travers les siècles, une majorité finale, qui seule donne raison au

droit, à la science et à la liberté.

* * * * *

Est-ce tout? Non. Nous avons passé très-vite sur les reproches adressés

à la classe des rhéteurs-sophistes, pressés que nous étions d'en

distinguer, d'en séparer Socrate dans les choses essentielles. Mais

est-ce que les rhéteurs-sophistes eux-mêmes ne sont pas,--quelques-uns

du moins,--calomniés dans la comédie des _Nuées_? Oui, certes! car ils

n'étaient pas tous mauvais. «Qu'il y eût, dit M. Grote, des hommes sans

principes et immoraux dans la classe des sophistes,--comme il y en a et

comme il y en eut toujours parmi les maîtres d'école, les professeurs,

les gens de loi, etc., et dans tous les corps quelconques,--c'est ce

dont je ne doute pas. En quelle proportion? c'est ce que nous ne pouvons

déterminer. Mais on sentira l'extrême dureté qu'il y a à passer

condamnation sans réserve sur le grand corps des maîtres intellectuels

d'Athènes, et à canoniser exclusivement Socrate et ses sectateurs, si

l'on se rappelle que l'apologue bien connu appelé _le Choix d'Hercule_

fut l'œuvre du sophiste Prodicos et son sujet favori de leçon.»

M. Fustel de Coulanges, dans sa belle étude sur _la Cité antique_, dit

de son côté, en parlant des sophistes: «C'étaient des hommes ardents à

combattre les vieilles erreurs. Dans la lutte qu'ils engagèrent contre

tout ce qui tenait au passé, ils ne ménagèrent pas plus les institutions

de la Cité que les préjugés de la religion. Ils examinèrent et

discutèrent hardiment les lois qui régissaient encore l'État et la

famille. Ils allaient de ville en ville, prêchant des principes

nouveaux, enseignant non pas précisément l'indifférence au juste et à

l'injuste, mais une nouvelle justice, moins étroite et moins exclusive

que l'ancienne, plus humaine plus rationnelle, et dégagée des formules

des âges antérieurs. Ce fut une entreprise hardie, qui souleva une

tempête de haines et de rancunes. On les accusa de n'avoir ni religion,

ni morale, ni patriotisme. La vérité est que sur toutes ces choses ils

n'avaient pas une doctrine bien arrêtée, et qu'ils croyaient avoir assez

fait quand ils avaient combattu des préjugés. Ils remuaient, comme dit

Platon, ce qui jusqu'alors avait été immobile. Ils plaçaient la règle du

sentiment religieux et celle de la politique dans la conscience humaine,

et non pas dans les coutumes des ancêtres, dans l'immuable tradition.

Ils enseignaient aux Grecs que, pour gouverner un État, il ne suffisait

plus d'invoquer les vieux usages et les lois sacrées, mais qu'il fallait

persuader les hommes et agir sur des volontés libres. À la connaissance

des antiques coutumes ils substituaient l'art de raisonner et de parler,

la dialectique et la rhétorique. Leurs adversaires avaient pour eux la

tradition; eux, ils eurent l'éloquence et l'esprit.»

* * * * *

Ce n'est pas qu'Aristophane, leur ardent antagoniste, manquât d'esprit

ni d'éloquence. Mais son thème était fait, son parti était pris. Il

fouille sans cesse dans l'arsenal des vieilles idées, rappelant à tout

propos les noms de Marathon, de Salamine, pour griser les esprits par le

patriotisme, le chauvinisme de ce temps-là. Au fond, ses arguments sont

faibles, et même nuls; ils se réduisent à ceci: La perfection est dans

le passé.

Pour ses adversaires, et pour nous, elle était, elle sera toujours dans

l'avenir. Elle est l'idéal éternel, que l'on doit poursuivre toujours,

sans espérance de l'atteindre jamais, et dont on se rapproche pourtant

de plus en plus. C'est ce que Platon, dans son beau langage, appelait:

ή δμοίοσις τώ Θεώ. Et c'est ce qu'en langage moderne, on

nomme: _Perfectibilité_.

* * * * *

Otfried Müller dit, un peu rudement, mais non sans justesse:

«Aristophane est un brave homme qui ne comprend rien à toutes les

finesses des docteurs à la mode, c'est un conservateur borné,--cela

n'empêche point d'avoir de l'esprit;--c'est un homme qui ne connaît que

le bon vieux temps, religieux par habitude et convention, qui jette

Descartes et Condillac dans le même sac, comme d'affreux philosophes. Ce

qu'il est là, il l'est partout: partisan de la paix quand même en

politique, admirateur des classiques en littérature, homme de bonne

compagnie qui s'encanaille à ses jours, mais qui garde ses préjugés de

fils de famille; tout cela exclut-il donc l'esprit, le génie? tout cela

ne permet-il pas même de rester dans le vrai,--à moins qu'on ne vienne

contester la légitimité et la vérité du principe conservateur?--Il

cherche à contribuer de toute manière au bien de sa patrie, tel qu'il

l'entend[87].»

* * * * *

Le poëte, par sa comédie des _Nuées_, se flattait d'avoir pris un vol

nouveau et tout-à-fait original. Cependant le public et les juges du

concours ne se montrèrent pas favorables à la pièce: ce ne fut pas

Aristophane cette fois, ce fut le vieux Cratinos qui obtint le prix. Le

jeune poëte en fit, dans la pièce suivante, de violents reproches au

public. Toutefois, cet échec le détermina à refondre sa pièce, et c'est

cette seconde édition, fort différente de la première, qui est venue

jusqu'à nous[88].

LES GUÊPES.

Dans _les Guêpes_, comme dans _les Chevaliers_, le poëte s'attaque au

peuple. Les _Guêpes_, ce sont les Athéniens. Pour mieux dire,

Aristophane critique dans cette pièce une des institutions mêmes

d'Athènes.

Chez les Athéniens, la justice n'était pas rendue par un certain corps,

ou par une certaine classe de citoyens; tous les Athéniens, âgés de

trente ans, pouvaient être juges ou jurés, par le renouvellement annuel.

Sur vingt mille citoyens libres, il y en avait toujours six mille à la

fois qui remplissaient les dix tribunaux d'Athènes.--À ces six mille

jurés ou juges, joignez les avocats; puis, d'autre part, les orateurs

politiques, les membres du Sénat et de l'Aréopage, vous comprendrez

comment la nation presque tout entière était sans cesse occupée à

plaider, à rendre des arrêts, ou à discuter. Les assemblées populaires,

les élections politiques, les accusations et les jugements, deux mois

entiers donnés aux fêtes religieuses, absorbaient la vie des Athéniens

et les écartaient du travail et des exercices militaires. Cette habitude

de juger, de prononcer ou d'écouter des plaidoiries, était devenue un

besoin, une manie du peuple tout entier.--Déjà, dans _les Chevaliers_,

le poëte nous a fait voir les Athéniens «perchés tout le jour sur les

procès, comme les cigales sur les buissons.» Dans _les Nuées_, le

disciple de Socrate montrant Athènes à Strepsiade sur une carte de

géographie: «Comment, Athènes? dit celui-ci; je n'y vois pas de juges en

séance!»

Cette manie athénienne, que rien ne corrige ni ne modère, Aristophane,

dans _les Guêpes_, l'attaque de front.

Dans la forme primitive des lois de Solon, cette institution, par

laquelle toute la nation prenait part aux fonctions de jurés ou de

juges, était sans danger, parce que ces fonctions étaient alors une

charge publique, un devoir en même temps qu'un droit: elles n'étaient

point rétribuées. Alors les citoyens ne s'empressaient pas trop d'aller

siéger au tribunal, parce que, pendant ce temps-là, leur travail était

interrompu, leurs affaires chômaient: pour servir l'État de cette sorte,

il leur fallait négliger leurs propres intérêts; les besoins de la

famille, des enfants, du ménage, les retenaient chez eux, ou les

pressaient d'y rentrer, dès que leur présence dans l'Agora et dans la

place Héliée n'était plus nécessaire.

Mais les institutions se modifièrent: on alloua aux jurés une indemnité,

qui fut d'abord d'une obole, puis de deux, puis de trois. Par là, les

démagogues délivrèrent les citoyens de cette nécessité du travail qui

seule les avait un peu retenus loin de la place publique et des

tribunaux. Les citoyens, grâce au _triobole_, menèrent une vie presque

oisive; ils passaient leurs journées hors de chez eux[89]. Ajoutez que

l'esprit athénien n'était pas, par nature, ennemi, tant s'en faut, de la

discussion ni de la chicane: vous concevez comment ce passe-temps devint

une sorte de folie endémique, folie non pas individuelle, accidentelle

et extraordinaire, comme celle de Perrin Dandin dans la comédie de

Racine, mais générale, commune à tous les Athéniens, et, à la longue,

préjudiciable à la république.

Les démagogues, nous l'avons vu dans l'exposition des _Chevaliers_,

entretenaient cette folie, à laquelle ils trouvaient leur compte. Vous

vous rappelez les cajoleries du Paphlagonien au bonhomme Dèmos: «Ô

peuple, mon cher petit peuple, c'est assez d'avoir jugé une affaire, va

au bain, prends un morceau, bois, mange, touche le triobole.» Puis, aux

Chevaliers, qu'il essaie de mettre dans ses intérêts: «Ô vieillards

Héliastes, de la confrérie du triobole, vous que je nourris par mes

dénonciations insensées, venez à mon secours!»

* * * * *

Quant à l'institution du triobole, l'opinion de l'impartial M. Grote

diffère bien de celle d'Aristophane. «L'établissement à Athènes de ces

dikastèria payés, dit M. Grote, fut un des événements les plus

importants et les plus féconds de toute l'histoire grecque. La paye

aidait à fournir un moyen de vivre pour les vieux citoyens qui avaient

passé l'âge du service militaire. Les hommes d'un certain âge étaient

les personnes les plus propres à un tel service... Néanmoins, il n'est

pas nécessaire de supposer que tous les _dikastes_ (juges) fussent ou

vieux, ou pauvres, bien qu'un nombre considérable d'entre eux le

fussent, et bien qu'Aristophane choisisse ces qualités comme faisant

partie des sujets les plus propres à être tournés par lui en ridicule.

Périclès a souvent été critiqué pour cette institution, comme s'il eût

été le premier à assurer une paye aux dikastes qui auparavant servaient

pour rien, et qu'il eût ainsi introduit des citoyens pauvres dans des

cours composées antérieurement de citoyens au-dessus de la pauvreté.

Mais, en premier lieu, cette supposition n'est pas réellement exacte, en

ce qu'il n'y avait pas de tels dikastèria constants fonctionnant

antérieurement sans paye; ensuite, si elle eût été vraie, l'exclusion

habituelle des citoyens pauvres aurait annulé l'action populaire de ces

corps, et les aurait empêchés de répondre désormais au sentiment régnant

à Athènes. Et il ne pouvait sembler déraisonnable d'assigner une paye

régulière à ceux qui rendaient ainsi un service régulier. Ce fut, en

effet, une partie essentielle dans l'ensemble du plan et du projet, au

point que la suppression de la paye semble seule avoir suspendu les

dikastèria, pendant que l'oligarchie des Quatre-Cents fut établie,--et

c'est seulement sous ce jour qu'on peut la discuter. En prenant le fait

tel qu'il est, nous pouvons supposer que les six mille Héliastes qui

remplissaient les dikastèria étaient composés de citoyens de moyenne

fortune et de plus pauvres indistinctement, bien qu'il n'y eût rien qui

exclût les plus riches s'ils voulaient servir[90].»

Selon Aristophane, au contraire, le triobole est la source des misères

d'Athènes, une des causes de sa décadence. Mais c'est une question si

brûlante, que les orateurs osent à peine y toucher. Et pourtant ce mal

met obstacle à tous les grands projets, à toutes les réformes utiles.

Par le triobole on mène le peuple; c'est le triobole qui est

tout-puissant. «Ô Dieux! s'écrie, dans la comédie des _Grenouilles_,

Dionysos (Bacchus) voyageant aux enfers et payant à Caron son passage,

quelle puissance a pourtant le triobole!»

Eh bien! c'est cette puissance redoutable que le courage d'Aristophane

ose braver; c'est ce mal endémique qu'il veut guérir, c'est à cette

grave réforme sociale qu'il veut, s'il est possible, amener les esprits.

«Papa, dit un des petits enfants qui figurent dans le chœur des

_Guêpes_, si l'archonte supprimait le tribunal, comment

dînerions-nous?»--À cette supposition, le chœur s'effraye: «Par Jupiter!

répond le père, je ne sais pas où nous trouverions à dîner!»

En effet, le citoyen d'Athènes, n'ayant désormais ni une fortune, ni une

industrie, ni un travail qui le fasse vivre, il ne lui reste, à lui

flâneur, bavard, habitué à une vie douce et facile, il ne reste à sa

femme qui l'attend près du foyer, à son fils qui demande de quoi manger

et s'amuser, des fruits et des osselets, il ne leur reste à tous que le

triobole, c'est-à-dire une parcelle de ce trésor public où les

démagogues feignent de puiser libéralement pour faire largesse au

peuple, et qu'ils épuisent à leur profit.

Le poëte entreprend de prouver aux Athéniens que, par cette institution

si populaire du triobole, ils ne reçoivent pas même la dixième partie

des revenus de l'État, et que ce sont les démagogues qui prennent le

reste. En même temps que l'intérêt public est lésé par ces

dilapidations, les intérêts privés ne périclitent pas moins, livrés

qu'ils sont à la vénalité et à la sottise de ces juges de hasard.

* * * * *

Ainsi, dans ses Guêpes au dard aigu, Aristophane représente

non-seulement les juges armés du poinçon avec lequel ils inscrivaient

leur verdict sur des tablettes enduites de cire, mais encore ce peuple

tout entier d'ergoteurs, avocats ou juges, hérissés d'arguments et de

sentences, cette multitude oisive et bourdonnante, avide de plaidoyers

et de chicane, autant que de harangues politiques, de dialectique et de

sophistique, cette foule pressée tous les jours autour de la corde qui

marquait l'enceinte où les juges siégeaient dans la place Héliée.

Et toutefois, de peur d'irriter son public, il désigne aussi par ces

terribles aiguillons, dans certain passage de la pièce, l'esprit

belliqueux des Athéniens et leur indomptable patriotisme.

* * * * *

C'est cette vigoureuse satire sociale que Racine, l'ami de Boileau, a

réduite aux proportions d'une jolie satire littéraire dans sa comédie

des _Plaideurs_, en substituant la manie d'un seul homme à la manie de

tout un peuple, ou plutôt une caricature de fantaisie à la critique

d'une institution publique. Philocléon est devenu Perrin Dandin;

Bdélycléon est devenu Léandre. Dans un sujet et dans un cadre

entièrement différents, le poëte moderne a pu introduire la figure

nouvelle et originale de Chicaneau; idée heureuse, de mettre en face

d'un vieux juge endiablé un plaideur endiablé aussi; et, à son tour, le

personnage de Chicaneau a amené, comme pendant, celui de la comtesse de

Pimbesche. Par là, le sujet se retourne: ce ne sont plus _les juges_, ce

sont _les plaideurs_.

Au surplus, chez Aristophane, ce sont les plaideurs autant que les

juges, Athènes tout entière n'étant en quelque sorte qu'un vaste

tribunal, où tous les citoyens étaient l'un ou l'autre.

* * * * *

Le principal personnage de la comédie des _Guêpes_ est Philocléon,

c'est-à-dire l'ami de Cléon, parce que Cléon avait porté à ce chiffre de

trois oboles le salaire des juges, qui n'était que deux oboles sous

Périclès.--Philocléon a pour adversaire son fils Bdélycléon (l'ennemi de

Cléon): les sentiments de ce personnage sont ceux d'Aristophane

lui-même.

À l'ouverture de la pièce, deux esclaves (comme dans _les Chevaliers_),

ils s'appellent ici Sosie et Xanthias, font sentinelle devant la maison

de Philocléon, leur maître, et le gardent, par ordre de son fils, pour

l'empêcher d'aller juger.--Racine a imité cette exposition, que tout le

monde a dans la mémoire.-—Voici quelques passages de celle

d'Aristophane:

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