des dieux eux-mêmes sur le théâtre. Le peuple, qui faisait mourir
Socrate sous prétexte d'irréligion, souffrait bien qu'un poëte comique
mît sur la scène la caricature de tel ou tel dieu qu'on adorait à
d'autres heures.--Et il ne serait pas difficile de trouver dans le monde
actuel, chez les peuples les plus civilisés des exemples d'inconséquence
analogues.--«Patraque d'humanité!» disait le père de notre Balzac.
* * * * *
«Comme comédie, dit M. Grote, les _Nuées_ ont le second rang seulement
après les _Chevaliers_; comme portrait de Socrate, ce n'est guère qu'une
pure imagination; ce n'est pas même une caricature, c'est un personnage
totalement différent. Nous pouvons, à la vérité, apercevoir des traits
isolés de ressemblance: les pieds nus et la subtilité d'argumentation
appartiennent à tous deux; mais l'ensemble du portrait est tel que, s'il
portait un nom différent, personne ne songerait à le comparer à Socrate,
que nous connaissons bien d'après d'autres sources.»
* * * * *
Continuons à expliquer, mais non certes à justifier, des excès si
surprenants et si déplorables. Voici ce qu'on peut dire encore:
Socrate, pour combattre les sophistes, employait quelquefois leurs
armes; il leur empruntait leur langage, leur manière d'argumenter; il
usait lui-même, parfois, de démonstrations sophistiques, pour venir à
bout de ses adversaires et les réduire à l'absurde par tous les moyens.
Il lui en coûta cher d'avoir pris leurs allures: on le confondit avec
eux, comme ce héros grec de l'_Iliade_ que son ardeur emporte à travers
la mêlée au milieu des rangs ennemis et que l'on prend pour un Troyen.
Socrate disant et répétant partout: «Je ne sais qu'une chose, c'est que
je ne sais rien,» semblait afficher, lui aussi, le scepticisme de
Gorgias. Il ne se méfiait pas assez des méprises auxquelles il pouvait
donner lieu, ou des prétextes qu'il pouvait fournir contre lui. Ce
procédé du _doute méthodique_, que Descartes devait employer pour son
usage particulier, Socrate en usait partout en public. Comment savoir si
ce n'était pas doute réel, indifférence et incrédulité? Son _ironie_
réduisait en poussière toutes les solutions proposées, et ne les
remplaçait pas toujours. Cet homme d'une foi si profonde, d'un
spiritualisme si vif et si fécond, avait l'air peut-être de ne croire à
rien, du moins à aucune science ni à aucune religion positives; il
paraissait n'avoir, en fin de compte, qu'un dogmatisme virtuel et un
scepticisme effectif. Par là il pouvait être, aux yeux de quelques-uns,
aussi dangereux, aussi pernicieux, que ceux-là même qu'il combattait;
et, si la malveillance s'en mêlait, il pouvait être donné pour l'un
d'entre eux.
Les esprits terre à terre et les faibles courages, qui ont besoin de
s'attacher à des formules et à des dogmes consacrés, prennent aisément
en suspicion et en aversion les esprits libres et les braves cœurs qui
marchent sans ces béquilles, droit devant eux, confiants en la nature.
Les gens qui ne peuvent se passer de telle ou telle croyance officielle
n'admettent pas volontiers que les autres s'en passent. Intolérants par
charité, cela s'est vu: hors de l'Église, point de salut!...
Ceux qui se croyent les plus libéraux admettront tout au plus que vous
soyez, sinon _catholique_, du moins _protestant_; à grand'peine
toléreront-ils _israélite_; mais _musulman_, leur serait en horreur;
quant à _bouddhiste_, ils ne comprendraient plus. Eh bien! si vous leur
dites que vous n'êtes ni catholique, ni protestant, ni israélite, ni
musulman, ni bouddhiste, ni d'aucune religion positive quelconque, et
que vous êtes bien trop religieux pour cela, vous devenez pour eux un
être immoral, sans foi ni loi, un être dangereux, funeste, qu'il faut
mettre au ban de la société. En Angleterre, par exemple, pays si libéral
en tout le reste, on exige que chacun professe une religion, appartienne
à un culte reconnu; autrement, vous n'êtes pas admis à vivre, et vous
êtes chassé du pays, ou considéré comme un paria, par ce peuple
très-libéral.
Ils oublient cette belle pensée d'un de nos philosophes français du
dix-huitième siècle: «Toutes les religions positives sont des sectes de
la religion naturelle.»
Or l'esprit sectaire est étroit, cruel. C'est lui qui, aujourd'hui
encore, prêche l'Évangile à coups de canon, sous prétexte de civiliser
les peuples. On veut bien de la liberté des cultes pour soi, à la
condition toutefois qu'il y ait un culte reconnu; mais on n'en veut pas
pour les autres. On les massacre pour leur apprendre à vivre.
Si les mots _dévot_ et _bigot_ sont des expressions modernes, la chose
est vieille presque autant que le monde. Socrate eut l'imprudence de
donner prise à la race dévote et bigote d'Athènes, et ne chercha pas à
se défendre: ce fut là ce qui le perdit.
* * * * *
D'ailleurs,--analysons encore un sujet si complexe et si subtil,
essayons de rendre raison de cette confusion incroyable établie par les
poëtes comiques à l'égard du grand philosophe, et acceptée jusqu'à un
certain point par le public.
Certes, c'était à bon droit que la Pythie avait proclamé Socrate le plus
_sage_ des hommes. Mais ce mot même, sage, _sophos_, voulait dire tant
de choses! Il était presque le même que _sophiste_; il signifiait sage,
mais aussi il signifiait habile, adroit, rusé; il s'appliquait à un
orateur, à un poëte, aux Muses; le Sphinx, aux énigmes embrouillées, qui
fut le premier des sophistes, s'appelle, dans Sophocle, _la vierge
sage_. Les deux choses et les deux mots, _sophos_ et _sophistes_, se
ressemblaient beaucoup, et souvent se confondaient. Aussi bien le nom de
_sophiste_ n'était pas d'abord chez les Athéniens une qualification
injurieuse, non plus que le nom de _précieuse_ chez les Français du
dix-septième siècle, avant que les précieuses ridicules eussent imité,
contrefait et compromis les précieuses véritables. Socrate était donc,
dans la bonne acception du mot, un _sophiste_ autant qu'un _sage_. Solon
et Pythagore aussi sont tous deux appelés sophistes.
Si Aristophane choisissait Socrate pour représentant de la sophistique
plutôt que Gorgias ou Protagoras, c'est peut-être qu'il aimait mieux
prendre pour plastron de ses railleries un concitoyen athénien, que les
confrères étrangers de celui-ci, qui étaient seulement de passage à
Athènes.
Et puis les poëtes comiques, ces gamins de génie, toujours en quête de
sujets curieux, considérèrent sans doute comme une bonne trouvaille la
figure populaire de l'homme au nez camus, vulgarisateur des idées, de ce
philosophe flâneur qu'on rencontrait causant et ergotant à tous les
coins de rue, dans tous les carrefours, de cet accoucheur des esprits,
de ce «sage-homme[82],» fils de la sage-femme. Ce front chauve, ce nez
épaté, donnaient un bon masque de comédie. Les allures singulières du
bonhomme, son habitude de marcher nu-tête et nu-pieds, de s'arrêter dans
les rues et sous les portiques, dans les boutiques des cordonniers et
des barbiers ou des marchandes de légumes, partout où il trouvait
l'occasion de dire quelque chose d'utile ou de subtil; ses manières de
parler familières autant qu'ingénieuses, ses comparaisons prises dans la
vie de chaque jour, ses paraboles quelquefois triviales, composaient
déjà un type curieux, sans tout ce que la fantaisie et la licence des
poëtes, Eupolis, Amipsias, Aristophane, se réservaient d'y ajouter, pour
en faire, non le portrait d'un individu, mais la personnification
arbitraire d'une classe entière.
Si Socrate est un idéal pour nous, nul n'est un idéal pour ses
contemporains, comme nul n'est héros pour son valet de chambre.
Saint-Simon raconte que je ne sais plus qui, le comte de Grammont
peut-être, disait à propos de saint Vincent de Paul, qu'on venait de
canoniser: «Pour moi, j'aurai beaucoup de peine à m'habituer à voir un
saint dans un homme que plus d'une fois j'ai vu tricher au piquet.»
Les poëtes comiques d'Athènes et les gens malveillants ou sans
discernement étaient peut-être de l'avis que devait exprimer plus tard
Caton l'Ancien qui, au rapport de Plutarque, traitait Socrate de bavard
et de séditieux.
Ce qui était séduisant et tentant pour cette race railleuse, c'est que
Socrate était connu d'avance de tous les spectateurs, des derniers comme
des premiers: des femmes, qui savaient comment il était tourmenté dans
son ménage; des enfants, qui avaient coutume de se le montrer dans les
rues, parce qu'il lui était arrivé d'y jouer aux noix avec quelques-uns
d'entre eux. Il avait justement la popularité qu'il faut pour être mis
sur le théâtre, et l'originalité moyennant laquelle on est aisément
tourné en caricature. Un tel personnage était donc une bonne fortune
pour la comédie.
Platon lui-même, dans un de ses dialogues, ne fait-il pas dire à un des
interlocuteurs de ce maître vénéré: «Socrate ressemble tout-à-fait à ces
Silènes qu'on voit exposés dans les ateliers des sculpteurs et que les
artistes représentent avec une flûte et des pipeaux à la main, mais dans
l'intérieur desquels, quand on les ouvre en séparant les deux moitiés,
on trouve des statues de divinités?» Eh bien! Aristophane ne vit ou ne
voulut voir que le grotesque Silène, et se garda bien de l'ouvrir; ou,
s'il l'ouvrit, ce fut pour mettre sous la laideur physique la laideur
morale, à la place de la beauté. Par là il fit un Socrate de son
invention; ce qui était peut-être nécessaire, à son point de vue, pour
présenter sous une forme sensible et amusante un sujet si grave et si
abstrait. Encore ne réussit-il point du premier coup dans son dessein.
Et, lorsqu'il eut refait la pièce telle que nous la possédons
aujourd'hui, il ne parvint pas à la faire jouer de nouveau.
De même que, sous le nom du Paphlagonien (Cléon) dans _les Chevaliers_,
Aristophane a prétendu dénoncer les excès de la démagogie, ici, sous le
nom de Socrate, il dénonce les dangers de la philosophie nouvelle.
Dès sa première pièce, intitulée: les _Daitaliens_, ou _les Banqueteurs_
(comme nous dirions: _les Viveurs_), donnée sous le nom de Callistrate
ou de Philonidès, il avait préludé à ce grave sujet. «Les _Banqueteurs_,
qui formaient le chœur de cette pièce, composaient une société de table
qui venait de banqueter dans un sanctuaire d'Héraclès (Hercule), dont le
culte était souvent célébré par des banquets. Ils assistaient maintenant
en spectateurs à un combat que se livraient l'antique éducation, sobre
et modeste, et la moderne, frivole et bavarde, dans la personne de deux
jeunes gens, le vertueux σώψρων et le mauvais sujet καταπύγων. Le mauvais
sujet y était peint, dans une conversation avec son vieux père, comme
dédaignant Homère et la poésie, fort au courant de tous les termes de la
chicane,--évidemment afin de s'en servir pour des raffinements de
retors;--partisan zélé enfin du sophiste Thrasymaque et d'Alcibiade, chef
de la jeunesse dorée d'Athènes.--Ce qu'Aristophane avait tenté dans cet
essai, il l'exécuta dans _les Nuées_, quand il fut arrivé à sa
maturité[83].»
Il était revenu au même sujet dans une autre comédie, perdue aussi: _les
Tagénistes_ (ou _Faiseurs de crêpes_?), où il traduisit sur la scène le
fameux sophiste Prodicos.
Un autre poëte comique, nommé Platon, qu'il ne faut pas confondre avec
le philosophe, y mit d'un coup tous les sophistes.
Mais, supposé qu'il fût permis de mettre sur le théâtre les démagogues
ou les sophistes, Cléon ou Prodicos, il n'était pas permis d'y mettre un
philosophe, dont la vie admirable était un modèle de toutes les vertus.
Disons mieux, il n'était pas permis moralement, d'y mettre aucun
individu quelconque. La comédie _ancienne_, à la vérité, s'arrogeait ce
prétendu droit; mais ce droit-là, comme beaucoup d'autres, n'était, il
faut le reconnaître, qu'une injustice et une violence.
En principe, la comédie _ad hominem_ est mauvaise, parce que, traduisant
sur le théâtre, non les vices ou les travers, ou les caractères
généraux, mais les personnes elles-mêmes, elle est une atteinte à la
liberté individuelle. Il est injuste que le premier venu ait prise sur
la vie privée d'un citoyen, sans que celui-ci ait aucun recours contre
lui. Car il serait absurde de dire: «Je fais une comédie contre vous,
faites-en une contre moi!» Ce serait l'histoire de l'homme qui,
précipité des tours Notre-Dame, tua un passant en tombant sur lui: les
juges offrirent à la partie civile de tâcher de faire de même en se
jetant aussi du haut des tours.--Ces violences alternées fussent-elles
possibles, seraient un retour à la barbarie.
Oui, répondront peut-être les polémistes, la vie privée doit être murée,
nous en convenons; mais la vie publique appartient à tous.--Eh bien,
non! Même s'il s'agit uniquement de la vie publique, vous n'avez pas le
droit cependant de mettre les personnes sur le théâtre. Cela dépasse les
limites de la discussion légitime; c'est un outrage, c'est une voie de
fait; cela sort de la civilisation et rentre dans la violence sauvage.
Et voyez où cela mène! Socrate, après avoir été traduit sur le théâtre,
fut traduit à la fin devant les tribunaux, sous le coup des mêmes
accusations, et condamné à boire la ciguë.
En vain pourrait-on dire et a-t-on dit: Aristophane n'avait aucun
dessein de désigner Socrate à la vindicte publique; il ne demande pas
qu'on le traîne devant les tribunaux, comme coupable d'avoir attenté à
la religion de l'État; la comédie des _Nuées_ n'avait pas le dessein
d'ôter à Socrate l'honneur et la vie.
Soit; mais, sans le vouloir, elle y contribua. Le poëte, ici, a
outre-passé les licences de la comédie _ancienne_ elle-même. Exposer sur
la scène un puissant démagogue, ou le peuple lui-même, passe encore!
c'était une courageuse témérité. Mais porter la main sur un homme
paisible et juste, pour en faire arbitrairement le représentant de
certains charlatans effrontés, corrupteurs de la jeunesse, l'exposer à
la risée et à la flétrissure, supposé même que la comédie _ancienne_ en
donnât la licence au poëte, l'honnêteté le lui défendait.
Peut-être ajoutera-t-on subtilement ceci: Mais puisque ce n'est pas
lui-même?... puisque c'est un Socrate de fantaisie?...--Eh! quoi?
n'est-il pas d'autant plus inique de donner le nom et le visage du
véritable Socrate à ce personnage sacrifié? C'est un calcul malhonnête,
odieux, et l'on ne voudrait pas d'un chef-d'œuvre à ce prix.
Ce qu'il y a de plus perfide et de plus traître, c'est que, dans maint
passage, Aristophane saisit par certains traits le vrai Socrate, et
passe du vrai au faux par des nuances qui facilitent la confusion.
Ainsi, quand Phidippide prétend prouver qu'il a eu raison de battre son
père, le poëte mêle habilement aux sophismes de ce fils dénaturé un ou
deux arguments socratiques: N'est-ce pas un droit commun que celui de
corriger l'erreur? L'expiation n'est-elle pas un profit manifeste pour
l'homme même qui est châtié et qui se trouve ainsi allégé de sa
faute?--Socrate avait réellement conçu de cette manière la théorie des
peines: il se les figurait comme devant être une purification du
coupable[84]. Avec quelle perfidie le poëte abuse d'une thèse
philosophique si morale et si judicieusement humaine!
Phidippide ne borne pas les effets de sa logique à la _correction_ de
son père. Il est prêt aussi à battre sa mère et à prouver qu'il doit la
battre, comme Oreste, dans Euripide, démontre qu'il était obligé de tuer
la sienne.
Là on peut voir comment la parodie se mêlait à tout, chez ce peuple
très-littéraire, et faisait accepter, comme plaisanteries de pure forme,
bien des choses qui, prises sérieusement, seraient odieuses. Et
peut-être doit-on invoquer, d'une manière générale, cette circonstance
atténuante dans le sujet qui nous occupe. La faute du poëte restera
assez grave encore.
* * * * *
Sans imputer directement à Aristophane la mise en accusation de Socrate,
comme le fait Élien, puisqu'il y eut entre la représentation des _Nuées_
et le jugement qui condamna le philosophe à boire la ciguë un intervalle
de vingt-trois ans,--il faut constater, toutefois, que les chefs
d'accusation sur lesquels s'appuie le jugement qui frappa ce juste, se
trouvent déjà tous en germe dans les traits satiriques et calomnieux de
cette comédie. Platon en a fait la remarque. Il est vrai que c'est dans
l'intention d'affaiblir les accusations d'Anytos, ramassées, dit-il,
dans une comédie. Toujours est-il qu'elles s'y trouvent, et que de là
elles circulèrent et se grossirent dans la rumeur publique.
Je conviendrai que, s'il était constant qu'Aristophane eût pu être
considéré comme l'instigateur de la condamnation et de la mort de
Socrate, Platon, sans doute, n'eût pas parlé aussi favorablement qu'il
l'a fait de l'homme qui eût été, en quelque sorte, le meurtrier de son
maître chéri; il ne nous les eût pas montrés tous deux buvant ensemble
et conversant amicalement dans son _Banquet_, peu d'années après la
représentation des _Nuées_; il y aurait eu là une inconvenance morale et
une invraisemblance littéraire qui eussent choqué également son cœur et
son esprit élevés. Mais, de là à conclure que l'influence des _Nuées_
sur le procès fait à Socrate, pour n'avoir pas été instantanée, fut
nulle, il y a loin: nous croyons, au contraire, que cette comédie, sans
que l'auteur eût pu le prévoir, prépara les esprits à l'accusation de
Socrate. Qu'est-ce, après tout, qu'un intervalle de vingt-trois ans?
Pensons à la révolution de 1848, ou même à celle de 1830: est-ce que
nous avons oublié ce qui fut fait et dit, soit dans l'une, soit dans
l'autre? Il semble que c'était hier. Vingt-trois années paraissent
longues, quand on les considère dans l'avenir; dans le passé, c'est un
éclair. Nous sommes donc du sentiment, sinon d'Élien, du moins de
Lucien; et, en dépit de toutes les explications et de toutes les excuses
que nous-même avons essayé d'alléguer dans notre impartialité, nous ne
pardonnons pas à Aristophane d'avoir calomnié Socrate et préparé
involontairement des arguments pour sa condamnation.
À la vérité, les accusations portées contre lui, et empruntées à la
comédie des _Nuées_, ne furent que de vains prétextes, auxquels personne
ne se méprit. Devant un tribunal composé par ses ennemis, le juste était
condamné d'avance: pouvait-on lui pardonner l'indépendance de son
langage et de sa pensée, dans un temps de servitude et d'oppression?
Mélitos, Anytos et Lycon ne furent que les instruments d'un parti
tout-puissant qui frappait l'incorruptible censeur de ses vices et de
ses crimes[85].
En public, en particulier, à l'armée, à la ville, sa conduite avait
toujours été celle d'un citoyen soumis aux lois, courageux et simple;
parfois sublime sans y songer, sans sortir des habitudes de sa vie
ordinaire. Un jour que le sort l'avait désigné pour présider l'assemblée
du peuple, la foule voulait porter un décret injuste: il s'y opposa en
s'appuyant sur la loi, et resta impassible devant les fureurs d'une
multitude à qui nul autre n'aurait osé résister.
Quand sa patrie tomba sous la domination des Trente, si ces usurpateurs
de l'autorité lui commandaient quelque chose d'injuste, il n'obéissait
pas. Ainsi, sommé par eux de mettre fin à ses conversations avec la
jeunesse, il ne tint compte de la défense. Un jour que les Trente lui
prescrivaient d'aller, avec quelques autres citoyens, arrêter un homme
qu'ils voulaient mettre à mort, le philosophe répondit que leur ordre,
n'étant pas légal, ne pouvait l'obliger. Au-dessus de la loi écrite, il
y a la loi non écrite.
Voyant qu'ils avaient fait mourir un grand nombre de citoyens distingués
et qu'ils en forçaient d'autres à seconder leurs injustices, il avait
osé dire publiquement: «Je serais étonné que le gardien d'un troupeau,
qui en ferait disparaître une partie et rendrait l'autre plus maigre, ne
voulût pas s'avouer mauvais pasteur; mais il est plus étrange encore
qu'un homme, se trouvant à la tête de ses concitoyens, enlève les uns,
corrompe les autres, et n'avoue pas, en rougissant de honte, qu'il est
un mauvais chef d'État.»
Socrate était un de ces obstinés qui semblent un peu fous aux
consciences moyennes, mais dont l'exemple maintient la justice sur la
terre.
Un orage peu à peu se forma contre lui, et un jour vint où il eut à
compter avec une foule d'ennemis. «Le vieux parti aristocratique était
mécontent de voir un homme de la foule acquérir autant d'influence; les
démocrates étaient mal édifiés des tendances générales de sa politique,
qui semblait vouloir l'établissement d'une oligarchie de sages; les
partisans du culte de l'État lui reprochaient d'abandonner les autels de
la patrie et d'introduire on ne savait quelle divinité nouvelle: il
parlait fréquemment de son «génie» ou «démon,» comme d'un inspirateur
secret et merveilleux qui lui traçait sa conduite et lui permettait de
diriger celle des autres. Il n'en fallait pas tant pour perdre un
citoyen sans fonctions publiques, sans autorité officielle... Ses
ennemis se liguèrent, et, confondant dans une même accusation des griefs
disparates, ils l'accusèrent publiquement. Un homme puissant, impétueux,
qui se donnait pour ami du peuple, et dont le philosophe avait plus
d'une fois percé à jour les intrigues d'ambition, Anytos, lui reprocha
d'avoir compté parmi ses auditeurs le versatile et perfide Alcibiade, le
sanguinaire Critias, un des Trente qui avaient été renversés à si bon
droit. Socrate avait dit: «Je ne suis pas seulement citoyen d'Athènes,
mais citoyen du monde.» Cette parole ne devait-elle pas s'interpréter
comme un dédain de la patrie? De telles imputations, et quelques autres,
également relatives à la politique, ne purent cependant servir de base à
un procès criminel: une amnistie récente les annulait. Il fut donc réglé
qu'une autre des victimes ordinaires de ce railleur, Mélitos, mauvais
poëte, le dénoncerait comme impie et novateur en fait de religion, comme
corrupteur habituel de la jeunesse. Lycon, orateur virulent, promit de
soutenir l'accusation. Socrate refusa l'assistance d'un autre orateur,
l'habile Lysias, offrant d'écrire un plaidoyer que l'accusé aurait pu,
d'après la coutume, lire à ses juges, et dont les mouvements eussent été
calculés de manière à rendre un acquittement presque certain. Il
comparut donc devant le tribunal des Héliastes, fut condamné à une
amende, et, sur son refus de se reconnaître coupable en promettant de la
payer, on prononça contre lui la peine de mort. Les juges étaient ce
jour-là au nombre de 556: quand ils eurent opiné, on trouva que 281
avaient prononcé contre l'accusé, 275 pour lui; la majorité était donc
seulement de 6 voix. Socrate pouvait aux termes de la loi, se condamner
lui-même à l'une de ces trois peines: la prison perpétuelle, l'exil ou
l'amende. Mais il demanda, ironiquement, d'être nourri, aux frais de
l'État dans le Prytanée, asile glorieux des citoyens qui avaient rendu
de grands services au public. Les juges irrités délibérèrent alors de
nouveau et le condamnèrent à mort[86].»
Hermogène, cité par Xénophon comme le témoin le plus exact et le plus
précis, raconte que, dans une conversation, avant l'audience du tribunal
des Héliastes, Socrate invité à défendre sa vie contre les accusateurs,
s'y refusa par cette raison, «qu'ayant toujours pratiqué la justice, il
devait s'estimer heureux de mourir avant d'éprouver les maux d'une
vieillesse caduque.» Devant ses juges, il rappela et réfuta les trois
griefs invoqués contre lui: méconnaissance des dieux adorés dans l'État,
introduction de divinités nouvelles, corruption de la jeunesse. Puis, se
rendant le témoignage qu'il devait se féliciter de sa conduite
antérieure, l'accusé ne voulut pas demander grâce. Même après sa
condamnation, Socrate persista dans son généreux orgueil et ne plia
point. Voilà au rapport de Xénophon, ce qui était consigné, dans l'écrit
d'Hermogène.
Xénophon ajoute qu'Hermogène, avant le jugement, voyant Socrate
s'entretenir de toute chose plutôt que de son procès, lui dit: «Socrate,
ne devrais-tu pas songer à ta défense?--Quoi donc! tu ne vois pas que je
m'en suis occupé toute ma vie?--Comment cela?--En ne commettant jamais
d'injustice.»