Nuées éternelles, élevons-nous du sein de notre père, l'Océan à la

voix profonde, et montons en vapeurs légères aux sommets boisés des

montagnes; d'où nous contemplons les hauts promontoires, la terre

sacrée, mère des moissons, et les fleuves au divin murmure, et la

mer retentissante aux profondes plaintes, que l'œil infatigable de

l'Éther illumine de ses rayons étincelants! Mais dissipons ces

brouillards pluvieux qui cachent notre immortelle beauté, et

promenons au loin nos regards sur le monde.

SOCRATE.

Ô déesses vénérées, vous répondez à mon appel! (_À Strepsiade_):

As-tu entendu leur voix qui se mêlait au terrible grondement du

tonnerre?

STREPSIADE.

Ô Nuées adorables, je vous révère, et je fais aussi gronder mon

tonnerre, tant le vôtre m'a fait peur! Permis ou non, ma foi! je me

soulagerai[73].

Voilà les contrastes d'Aristophane! voilà les ordures qui se mêlent à

cette fraîche poésie! Les supprimer ou les voiler toujours par une

délicatesse mal entendue, ce serait altérer la physionomie de l'auteur

que nous voulons étudier en toute franchise. Il faut donc, du moins, les

laisser entrevoir quelquefois.

«Point de bouffonnerie! dit Socrate; ne fais pas comme ces grossiers

poëtes comiques barbouillés de lie.»

Toujours est-il qu'Aristophane fait comme les autres, en paraissant les

critiquer.

SOCRATE.

Mais silence! un nombreux essaim de déesses s'avance en chantant.

LE CHŒUR.

Vierges humides de rosée, allons visiter la riche contrée de

Pallas, la terre des héros, le bien-aimé pays de Cécrops, où se

célèbrent les secrets sacrifices, où le mystérieux sanctuaire se

découvre aux initiés, avec les offrandes pour les dieux célestes,

les temples au faîte élevé, les statues, les saintes processions

des bienheureux, les victimes couronnées et les festins sacrés en

toutes saisons; et, au retour du printemps, les joyeuses fêtes de

Dionysos, les luttes harmonieuses des chœurs et la muse

retentissante des flûtes.

STREPSIADE.

Par Jupiter! je t'en prie, dis-moi, Socrate, quelles sont ces voix

de femmes qui font entendre des paroles si pleines de majesté?

seraient-ce des demi-déesses?

SOCRATE.

Ce sont les célestes Nuées, les grandes déesses des paresseux!

c'est à elles que nous devons tout, pensées, esprit, dialectique,

phrases, prestiges, tours et subtilités.

STREPSIADE.

C'est donc cela qu'en les écoutant mon esprit déjà prend son vol,

et brûle de subtiliser, de pérorer sur les brouillards, de

discuter, de contredire et de rompre argument contre argument. Mais

ne vont-elles pas se montrer? je voudrais bien les voir, si c'est

possible.

SOCRATE.

Eh bien! regarde par ici, du côté du Parnès[74]; les voilà qui

descendent lentement.

STREPSIADE.

Mais où donc? Fais-les-moi voir!

SOCRATE.

Elles s'avancent en foule, suivant une route oblique à travers les

vallons et les bois.

STREPSIADE.

C'est singulier! je ne vois rien.

SOCRATE.

Tiens, les voici qui arrivent.

STREPSIADE.

Ah! enfin je les vois.

Les Nuées paraissent en foule, et remplissent toute la scène. Avec quel

art et quelles gradations le poëte a su préparer et faire valoir leur

entrée, aussi bien que celle de Socrate!

SOCRATE.

Tu ne savais donc pas que les Nuées étaient des divinités?

STREPSIADE.

Non vraiment: je croyais qu'elles n'étaient que brouillard, rosée,

vapeur.

SOCRATE.

Alors tu l'ignores aussi sans doute, ce sont-elles qui nourrissent

la foule des sophistes, des empiriques, des devins, des fainéants

aux longs cheveux et aux doigts chargés de bagues[75], des poëtes

lyriques, des métaphysiciens, tas de flâneurs et de hâbleurs,

qu'elles font vivre parce qu'elles les chantent!

Socrate enseigne à Strepsiade que les Nuées sont les seules vraies

divinités; que tous les autres dieux ne sont que fables.

«Mais Jupiter?

--Il n'y a point de Jupiter!

--Et le Tonnerre?

--Ce sont les Nuées qui se heurtent.

--Le moyen de croire cela?

--Tu vas le comprendre par ton propre exemple: lorsqu'aux Panathénées tu

t'es gorgé de viande, n'entends-tu pas ton ventre se troubler et

retentir de grondements sourds?

--Oui, par Apollon! je souffre, j'ai la colique; puis la ratatouille

gronde comme le tonnerre, et enfin éclate avec un terrible fracas. C'est

peu de chose d'abord, pappax, pappax! Puis, ça augmente, papappapax! Et,

quand je me soulage, c'est vraiment le tonnerre, papapappapax!

absolument comme les Nuées!»

Le philosophe fait jurer au néophyte de ne reconnaître dorénavant

d'autres divinités que le Chaos, les Nuées et la Blague.--«Quand je

rencontrerais les autres dieux nez à nez, répond le docile disciple, je

ne les saluerais pas.»

En récompense, les Nuées sont prêtes à lui accorder tout ce qu'il

désire. «Dis hardiment ce que tu veux de nous. Tu ne peux manquer, si tu

nous rends hommage, de devenir un habile homme.»

STREPSIADE.

Ô déesses souveraines, je ne vous demande qu'une toute petite

grâce: faites que je dépasse de cent stades tous les Hellènes dans

l'art de la parole!

LE CHŒUR.

Nous te l'accordons: désormais nulle éloquence ne triomphera plus

souvent que la tienne devant le peuple.

STREPSIADE.

Peuh! la grande éloquence n'est pas ce que je veux; mais savoir

chicaner à mon profit, pour échapper à mes créanciers.

LE CHŒUR.

Tu auras ce que tu désires: ton ambition est modeste. Livre-toi

bravement à nos ministres[76].

STREPSIADE.

Bien volontiers! Je crois en vous! D'ailleurs il n'y a pas à

reculer, avec ces chevaux pur-sang et ce sot mariage qui m'ont

ruiné! Que vos ministres fassent de moi ce qu'ils voudront; je me

livre à eux, corps et âme: les coups, la faim, la soif, le chaud,

le froid, je supporterai tout! Qu'on fasse une outre de ma peau,

pourvu que je ne paye pas mes dettes; pourvu que j'aie la

réputation d'être un hardi coquin, beau parleur, impudent,

effronté, gredin, colleur de mensonges, finassier, chicanier, plein

de rubriques, vrai moulin à paroles, renard, vilebrequin, souple

comme une courroie, glissant comme une anguille, trompeur,

blagueur, insolent, scélérat, sans foi ni loi! oui, voilà tous les

titres dont j'ambitionne qu'on me salue! à cette condition, qu'ils

me traitent à leur guise; et, s'ils le veulent, par Cérès! qu'ils

fassent de moi du boudin et me servent aux libres penseurs!

Comment ne pas recevoir aussitôt un néophyte si fervent? Socrate lui

fait passer, seulement pour la forme, un petit examen d'admissibilité.

SOCRATE.

Voyons. As-tu de la mémoire?

STREPSIADE.

Cela dépend: si l'on me doit, j'en ai beaucoup, mais si je dois,

hélas! je n'en ai pas du tout[77].

SOCRATE.

As-tu de la facilité naturelle à parler?

STREPSIADE.

À parler, non; à filouter, oui.

Chaque réplique amène ainsi un trait, ou un quolibet, ou un coq-à-l'âne;

car le récipiendaire n'est pas très-fort, quoique plein de bonne

volonté: il oublie les tours les plus simples, sitôt qu'on les lui a

appris; il ne veut savoir qu'une seule chose, et tout de suite: l'art de

ne pas payer ses dettes, au moyen du raisonnement biscornu. En vain,

Socrate, comme le Maître de philosophie de M. Jourdain, veut commencer

par le commencement: point d'affaire! C'est le raisonnement sophistique

que Strepsiade veut savoir tout d'abord; rien de plus! Il n'a que cette

pensée: ne pas payer ses dettes! il y revient sans cesse, sous toutes

les formes.

STREPSIADE.

Une idée! dis-moi: si j'achetais une magicienne de Thessalie et que

je fisse pendant la nuit descendre la lune, pour l'enfermer, comme

un miroir, dans un étui rond, je la tiendrais sous clef, et

alors...

SOCRATE.

Qu'y gagnerais-tu?

STREPSIADE.

Ce que j'y gagnerais? S'il n'y avait plus de nouvelle lune, je

n'aurais plus à payer d'intérêts.

SOCRATE.

Pourquoi cela?

STREPSIADE.

Parce que les intérêts se payent chaque mois.

Socrate, satisfait de voir qu'enfin l'esprit du néophyte se débrouille,

lui propose à son tour une subtilité; Strepsiade y réplique par une

autre. C'est une série de problèmes absurdes et de démonstrations à

l'avenant, qui rappellent la dialectique de ce prédicateur du seizième

siècle prouvant que le monde ne saurait remplir le cœur de l'homme, par

la raison que le monde étant rond et le cœur triangulaire, un rond

inscrit dans un triangle ne le remplit pas.

Strepsiade toutefois, malgré ces lueurs d'intelligence, a l'esprit

ordinairement si obscur et l'entendement si bouché, que les Nuées,

désespérant d'en faire quelque chose, lui conseillent, s'il a un fils,

de l'envoyer apprendre à sa place.

--«C'est ce que je voulais! mais il ne veut pas, lui!

--Et tu ne sais pas t'en faire obéir?

--Dame! c'est qu'il est grand et robuste! Cependant je vais courir après

lui et l'amener ici, de gré ou de force!»

Le bonhomme en effet rattrape Phidippide. Celui-ci lui fait remarquer

qu'il revient de chez Socrate sans manteau et sans souliers.

PHIDIPPIDE.

Et ton manteau, on te l'a donc volé?

STREPSIADE.

On ne me l'a pas volé, on me l'a philosophé.

PHIDIPPIDE.

Et tes souliers, qu'en as-tu fait?

STREPSIADE.

Je les ai perdus _à ce qui était nécessaire_, comme disait

Périclès.

C'était la réponse de Périclès quand on lui demandait compte de ses

fonds secrets. Que de traits dans ce dialogue! Comme tout cela est joli

et vivant! on est tenté de dire: moderne. Car cela semble écrit d'hier,

quoiqu'ayant deux mille trois cents ans de date.

* * * * *

Phidippide aime toujours mieux être cavalier que philosophe; mais son

père, à la fin, le prenant par la douceur: «Allons, viens avec moi,

obéis à ton père et ne t'inquiète pas du reste. Tu n'avais pas six ans,

tu bégayais encore, je faisais tout ce que tu voulais; et la première

obole que je touchai comme juge[78], je t'en achetai un petit chariot à

la fête de Jupiter.»

Ce caractère de Strepsiade est bien dessiné: c'est un paysan un peu

lourd, qui a des moments de finesse; il est ce qu'on appelle bonhomme,

mot élastique, qui n'implique pas nécessairement une grande honnêteté;

il est mené par sa femme (on l'a vu par l'exposition, au reste elle ne

paraît pas dans la pièce); il est mené aussi par son fils; il voudrait

bien ne pas payer les dettes que celui-ci lui a fait contracter; il

tâche d'être malhonnête, mais sans y réussir complètement; il n'a pas

l'étoffe d'un coquin; il le sent instinctivement, et veut que son fils,

moins simple que lui, le devienne pour deux, s'il est possible.

Chemin faisant, il veut faire parade à ses yeux de la science qu'il n'a

pas acquise; il lui débite, comme le Bourgeois-gentilhomme à sa

servante, quelques bribes des choses qu'on lui a apprises: «Il n'y a

point de Jupiter!... Ce qui règne, c'est le Tourbillon!...»

Phidippide suit son père chez les Sophistes; mais il dit à part: «Tu te

repentiras bientôt de ce que tu exiges!» Mot qui fait pressentir la

péripétie et le dénoûment,--comme le mot de la femme de Sganarelle, dans

l'exposition du _Médecin malgré lui_: «Je te pardonne, mais tu me le

paieras!» Toute la pièce sort de ce mot, qui à lui seul, d'ailleurs, est

un chef-d'œuvre.

* * * * *

Ils entrent dans le pensoir. Socrate paraît de nouveau, toujours dans

son panier à viande: c'est sa manière de se montrer aux étrangers pour

la première fois, comme un dieu dans son nimbe et dans sa gloire.

Strepsiade lui présente son fils:

«Il a de l'esprit naturel. Tout petit, il s'amusait déjà chez nous à

fabriquer des maisons, à creuser des bateaux, à construire de petits

chariots de cuir; et, avec des écorces de grenade, il faisait des

grenouilles. Qu'est-ce que tu dis de cela? N'apprendra-t-il pas bien les

deux raisonnements, le fort, et puis le faible, qui renverse le fort par

un coup fourré. Ce sont surtout ces coups fourrés que je te prie de lui

enseigner par tous les moyens.

SOCRATE.

Je chargerai l'un et l'autre raisonnement en personne de venir

l'instruire.

STREPSIADE.

Je me retire. Ne perds pas de vue qu'il s'agit de le rendre capable

de battre la vérité sur tous les points.

On apporte le Juste et l'Injuste (c'est-à-dire le raisonnement droit et

le raisonnement sophistique) dans une cage, comme deux coqs de combat:

ces combats étaient à la mode alors. Ainsi se mêlent toujours habilement

la discussion morale et la fantaisie.

Ce spectacle bizarre, cette escrime curieuse où s'entrechoquaient des

paradoxes spirituels et des pensées élevées, dans un dialogue plein de

verve, devait charmer l'esprit des Athéniens. Un Athénien de Paris,

Alfred de Musset, n'y prenait pas moins de plaisir. «C'est, dit-il, la

plus grave et la plus noble scène que jamais théâtre ait entendue.»

Mettons encore au-dessus, toutefois, celle de la Pauvreté, dans

_Plutus_, que nous analyserons plus loin.

Les deux coqs se provoquent et sortent de la cage; ils ergotent et se

livrent un assaut.

LE JUSTE.

Tu es bien insolent!

L'INJUSTE.

Et toi bien ganache!...

Ils se disputent Phidippide. Le chœur s'interpose, selon sa coutume, et

ramène la querelle à des procédés réguliers. Par sa voix, se révèle ici

tout le dessein, toute la pensée d'Aristophane, soit dans cette pièce,

soit dans les autres: le passé opposé à l'avenir.

Trêve de combats et d'injures! Mais exposez, toi, ce que tu

enseignais aux hommes d'autrefois, et toi l'éducation nouvelle;

afin qu'après vous avoir entendus contradictoirement, ce jeune

homme choisisse.

LE JUSTE.

Je le veux bien.

L'INJUSTE.

Moi aussi.

LE CHŒUR.

Voyons, qui parlera le premier?

L'INJUSTE.

Lui, j'y consens; et, d'après ce qu'il aura dit, je le

transpercerai d'expressions nouvelles et de pensées subtiles.

Enfin, s'il ose encore souffler, je le piquerai au visage et aux

yeux avec des traits comme des dards de guêpe! il n'en relèvera

pas!

Le Juste commence donc et rappelle éloquemment quelle était l'éducation

des enfants d'Athènes qui devinrent les guerriers de Marathon. En ce

temps où la modestie régnait dans les mœurs, un jeune homme était une

statue de la Pudeur. Il se fortifiait dans les gymnases, au lieu de

s'amollir et de se corrompre dans les bains publics. Si Phidippide veut

suivre ces nobles exemples, il ira se promener à l'Académie, sous

l'ombrage des oliviers sacrés, la tête ceinte de joncs en fleur, avec un

sage ami de son âge; au sein d'un heureux loisir il respirera le parfum

des ifs et des pousses nouvelles du peuplier, goûtant les beaux jours du

printemps, lorsque le platane et l'ormeau confondent leurs murmures. Il

aura la poitrine robuste, le teint frais, les épaules larges, la langue

courte, et le reste de même. Il ne contredira pas son père, il ne le

traitera pas de radoteur, il ne reprochera pas son âge au vieillard qui

l'a nourri. Mais, s'il s'abandonne aux mœurs du jour, il aura bientôt le

teint pâle, les épaules étroites, la poitrine resserrée, la langue

longue, et le reste de même. Il sera corrompu, subtil, bavard et

chicanier. L'Injuste lui fera trouver honnête ce qui est honteux,

honteux ce qui est honnête. Il se vautrera dans l'infamie.

LE CHŒUR.

O toi qui habites les hauteurs sereines du temple de la

Sagesse[79], quelle douce fleur de vertu s'exhale de tes discours!

Oui, bienheureux ceux qui vivaient en ce temps-là! (_À l'Injuste_):

Pour répondre à cela, toi qui possèdes la muse aux discours

séduisants, tâche de trouver des raisons bien neuves, car ton

adversaire a fait une vive impression. Tu as besoin des ressources

de ton esprit, si tu veux vaincre un tel antagoniste et ne pas

faire rire à tes dépens.

L'INJUSTE.

Enfin!... J'étouffais d'impatience, tant je brûlais de le confondre

par ma réplique!... Si dans l'école on m'appelle l'Injuste, c'est

parce que j'ai, le premier de tous, inventé les moyens de

contredire les lois et la justice; et n'est-ce pas un talent hors

de prix que de prendre une mauvaise cause et de la faire triompher?

Écoutez et voyez comme je vais percer à jour cette éducation dont

il est si fier!...

Et alors il répand à pleines mains les subtilités, les sophismes, les

arguties, les exemples cocasses, les épigrammes, ou même les injures à

l'adresse des spectateurs.

Ce dialogue était une parodie des thèses des sophistes, de leurs

amplifications pour et contre; par exemple, du fameux morceau où

Prodicos avait fait disserter la Vertu et la Volupté se disputant

Hercule adolescent, comme ici le Juste et l'Injuste se disputent le

jeune Phidippide.

Il n'est pas sans analogie avec les disputes scolastiques du moyen âge

entre les Vertus et les Vices; ni avec certaines Moralités du même

temps; par exemple, celles qui mettaient aux prises les personnages

nommés _Mundus, Caro_ et _Demonia_, et d'autre part les Vertus et les

Anges, Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit.

* * * * *

Bref, l'Injuste triomphe, et le Juste est vaincu. C'est là peut-être le

trait le plus poignant et l'ironie la plus amère: Aristophane, par ce

trait, comme par la conception générale des Nuées, déesses des

sophistes, peint son époque,--telle du moins qu'il la

voit,--c'est-à-dire seulement par les mauvais côtés.

Phidippide reste chez les sophistes, et profite des leçons de Socrate un

peu plus vite que Strepsiade; si bien même qu'au bout de quelques

instants il sait se défaire des créanciers, puis lever la main sur son

père lui-même, et lui prouver par les deux raisonnements, juste et

injuste, qu'il fait bien de le battre, voire même contraindre le

bonhomme à en demeurer d'accord avec lui.

N'est-ce pas là un dénoûment d'un excellent comique et d'une parfaite

moralité? Et comprend-on qu'un célèbre critique allemand, Hermann, ne

voye dans cette scène qu'un épisode étranger à l'action, un hors d'œuvre

que le poëte eût mieux fait, selon lui, de supprimer? Cet épisode est

préparé par les vers 865, 1114, 1242 et 1307. Phidippide représente _la

jeunesse dorée_ de ce temps-là, composée de dissipateurs paresseux et

corrompus, d'ergoteurs subtils sans conviction et sans cœur.

Strepsiade, toujours extrême, comme Orgon, déteste maintenant Socrate et

les sophistes, et court mettre le feu à leur maison. Qui pis est, la

colère lui donne de l'esprit, et, en les brûlant, il se moque d'eux; il

les parodie, comme Sganarelle parodie Marphurius tout en lui donnant des

coups de bâton[80].

Ce dénoûment si animé, dans lequel toutes les qualités du poëte comique

éclatent à la fois, ce spectacle tragico-bouffon, cet holocauste du

pensoir, fut ajouté, à ce que l'on croit, avec la grande scène des deux

coqs, après la première représentation[81], qui n'avait eu que peu de

succès.

Palissot a imité quelque chose de ce dénoûment dans sa comédie des

_Philosophes_, qui, par le dessein, ressemble aux _Nuées_, puisque

l'auteur y attaque Diderot, d'Alembert et Jean-Jacques Rousseau, comme

l'auteur des _Nuées_ attaque Socrate. Au demeurant, pièce venimeuse et

rien de plus.

Celle d'Aristophane n'est pas non plus sans venin. C'était l'avis du

père Brumoy; et, pour mieux le prouver, le bon jésuite la comparait aux

_Provinciales_.

Je crois les _Provinciales_ exemptes de venin, mais pas toujours de

jésuitisme, tout en abîmant les Jésuites.

La péripétie de l'histoire de Phidippide et de Strepsiade rappelle

l'anecdote que raconte Pascal, justement dans ces terribles _Petites

Lettres_, celle du domestique des Jésuites, Jean d'Alba, qui avait volé

les plats d'étain de ses maîtres, et qui, ayant étudié dans leurs livres

les cas de conscience et les restrictions mentales, leur démontrait par

leurs procédés mêmes qu'en les volant il ne les volait point.

* * * * *

Il s'agit de conclure sur cette comédie, si brillante, mais si étrange.

Certes, Aristophane a raison d'attaquer les mauvais sophistes, de

poursuivre de ses sarcasmes ces docteurs sans conscience et sans foi qui

déconcertent la raison par le raisonnement; mais il attaque en même

temps la dialectique véritable, la métaphysique, et la physique

elle-même, qui venait de naître et qui déjà remuait les esprits; il

symbolise dans les Nuées la manière vaporeuse vide et creuse de la

nouvelle philosophie de la nature; il attaque aussi la tragédie

philosophique, qui propageait les nouvelles idées; c'est tout cela que

les Nuées personnifient, aussi bien que la fausse éloquence et la

sophistique: cette confusion est des plus injustes.

Et quel est le ministre, le prêtre, de ces fantastiques divinités? C'est

Socrate! c'est lui que le poëte appelle le pontife des niaiseries

subtiles!

Quoi! Socrate, ce grand esprit et ce grand cœur? Socrate, le maître du

divin Platon! Socrate, qui n'est pas seulement un théoricien, faisant de

la philosophie comme d'autres font de l'art pour l'art, sans aucun but

d'utilité pratique, mais qui reste philosophe en actes comme en paroles!

Socrate qui, au siége de Potidée, supporte la faim et la soif, marchant

pieds nus sur la glace mieux que les soldats chaussés! Socrate, qui a

toute la fermeté du stoïcien sans en avoir la morgue! Socrate qui, à

Délion, couvre la retraite de l'armée athénienne, sauve la vie à ses

disciples Xénophon et Alcibiade, et fait adjuger à celui-ci le prix du

combat, qu'il eût pu revendiquer pour lui-même! Socrate, héroïque comme

sans y songer! Socrate, qui seul eut le courage de se lever contre la

sentence capitale frappant les neuf généraux athéniens qui n'avaient pas

enseveli leurs morts après la victoire des Arginuses! Socrate, que la

Pythie avait proclamé le plus sage des hommes, et dont Platon disait

avec vénération et avec amour: «On ne trouverait personne, soit chez les

anciens, soit chez les modernes, qui approchât en rien de cet homme, de

ses discours, de son originalité!» Socrate, qui passa toute sa vie à

combattre, à confondre les sophistes; Socrate, qui mourut leur victime,

pour les avoir convaincus d'ignorance et de mauvaise foi, comme le

Christ mourut victime des Scribes, pour les avoir traités d'hypocrite!

Socrate, dont la mort divine a mérité d'être appelée l'apothéose de la

philosophie! Socrate, que saint Augustin et Voltaire, d'accord cette

fois, ont proclamé _martyr de l'unité de Dieu_! est-ce bien l'homme

qu'on traduisit sur le théâtre, et qu'on livra à la risée et à la haine

de ses concitoyens, en le présentant comme le type et comme le chef de

ces charlatans éhontés qu'il ne cessa de réfuter et par sa vie et par sa

mort? Est-ce bien lui qu'on ose accuser, non-seulement de niaiserie,

mais encore de fourberie, de vénalité et de vol?

Voilà ce qui étonne, ce qui confond!

Comment justifier le poëte et les spectateurs? Pour ceux-ci, il est à

propos peut-être de rappeler ce que nous venons de dire, à savoir que la

comédie des _Nuées_, lors de la première représentation, n'eut pas de

succès. Probablement une partie du public, et la plus éclairée sans

doute, se montra au moins réservée, en présence des calomnies auxquelles

le poëte s'était laissé entraîner contre le philosophe populaire, et

cette froideur pourrait passer pour une sorte de protestation tacite.

C'est Aristophane lui-même qui, dans la parabase ajoutée après coup avec

plusieurs autres parties, constate l'insuccès de la première

représentation. Mais il est possible aussi que cet insuccès s'explique

par la faiblesse de la pièce telle qu'elle était d'abord.

Et, en tout cas, nous nous retrouverions toujours en face de cette

question: Comment Aristophane, aussi bien qu'Eupolis et Amipsias,

osèrent-ils, devant le public contemporain, calomnier ainsi Socrate?

Comment les amis et disciples du philosophe odieusement travesti ne

firent-ils pas entendre contre de tels excès des protestations

énergiques et efficaces?

C'est sans doute que les majorités sottes étouffent aisément la voix des

minorités intelligentes. Nous avons rappelé comment, en 1848, le public

de Paris, pendant plusieurs semaines, laissa jouer _la Foire aux idées_,

où l'on voyait,--outre le travestissement odieux de Proudhon, l'éminent

publiciste,--une autre turpitude digne de la première: un représentant

des colonies ridiculisé parce qu'il était nègre!

Par quelle inconséquence, un public français naturellement ennemi de la

traite des noirs et de l'esclavage, souffrait-il qu'on blessât ainsi

l'égalité, le bon sens, la justice?--Par la même inconséquence,

apparemment, qui fait qu'aux États-Unis, où l'abolition de l'esclavage

vient d'être soutenue et propagée au prix de si grands sacrifices, on ne

permet pas à un homme de couleur de monter dans un omnibus. L'humanité

n'est pas tout d'une pièce: elle est inconséquente à chaque instant.

C'est à cette condition peut-être qu'elle continue d'exister: la logique

pure la tuerait.

Etudes sur Aristophane · 第 8 / 32 段