La première parole que prononce le jeune homme met bien en relief le

comique de la situation: ce sont les désordres du fils qui privent le

père de sommeil, et peu s'en faut que le fils ne se plaigne

impertinemment d'être troublé dans son repos par les agitations dont lui

seul est la cause. «En vérité, mon père!...» Ce mot indique un mouvement

d'impatience. Et puis, Phidippide se retourne et se rendort du sommeil

du juste, après avoir dit ce seul mot.

Le père continue à se tourmenter; il n'en a que trop de raisons! Il

déplore son sot mariage, source de tous ses autres malheurs.

«Ah! maudite soit l'entremetteuse qui m'a fait épouser ta mère! je

vivais si heureux à la campagne, sans souci, mal peigné et content,

riche en abeilles, en brebis, en olives!»

Quel joli croquis, en deux ou trois traits!

«Alors j'épousai la nièce de Mégaclès fils de Mégaclès. J'étais des

champs; elle, de la ville. C'était une femme hautaine, dépensière,

folle de toilette. Le jour des noces, quand je me couchai près

d'elle, je sentais à plaisir la lie de vin, le fromage, le suint;

elle, sentait les essences, le safran, les baisers, les profusions,

les festins, les plaisirs lascifs...»

Strepsiade, en causant ainsi tout seul, se lève tout-à-coup: il croit

avoir trouvé une voie de salut merveilleuse et divine. D'abord, il

réveille son enfant gâté, en prenant sa voix la plus douce:

Phidippide, mon petit Phidippide!

PHIDIPPIDE.

Quoi, mon père?

STREPSIADE.

Embrasse-moi, et donne-moi ta main.

PHIDIPPIDE.

La voilà. Qu'y a-t-il?

STREPSIADE.

Dis-moi: m'aimes-tu?

PHIDIPPIDE.

J'en jure par Neptune équestre!

STREPSIADE.

Ah! n'invoque pas, je t'en prie, ce dieu des chevaux; c'est lui qui

est cause de mes malheurs! Mais, si tu m'aimes vraiment et de tout

cœur, mon enfant, écoute-moi bien.

PHIDIPPIDE.

Parle.

STREPSIADE.

Change de vie au plus vite, et cours apprendre ce que je vais te

dire.

PHIDIPPIDE.

Dis. De quoi s'agit-il?

STREPSIADE.

M'obéiras-tu un peu?

PHIDIPPIDE.

Je t'obéirai, par Bacchus!

STREPSIADE.

Eh bien! regarde de ce côté. Vois-tu cette petite porte et cette

petite maison?

PHIDIPPIDE.

Oui, mon père. Qu'est-ce que cela?

STREPSIADE.

Un pensoir de doctes esprits. Les gens qui demeurent là-dedans

démontrent que nous sommes des charbons enfermés sous un vaste

étouffoir, qui est le ciel. Ils enseignent aussi, pour de l'argent,

à gagner toutes les causes, bonnes ou mauvaises.

PHIDIPPIDE.

Qui sont-ils?

STREPSIADE.

Je ne sais pas bien leur nom. Ces honnêtes gens s'appellent des

penseurs.

PHIDIPPIDE.

Ah! les malheureux! Je sais qui tu veux dire: tu parles de ces

charlatans, de ces figures blêmes, de ces va-nu-pieds, comme ce

misérable Socrate et Chéréphon...

Bref, Strepsiade, cherchant les moyens de ne pas payer les dettes qui

l'accablent, n'a imaginé rien de mieux que d'envoyer son fils à l'école

des sophistes, pour y apprendre l'art de frustrer ses créanciers.

* * * * *

Mais, supposé que les sophistes fissent profession d'enseigner cet art,

c'est une odieuse calomnie de présenter Socrate comme un de leurs

pareils et un de leurs complices, Socrate qui fut leur constant

adversaire, qui passa toute sa vie à les combattre, à les réfuter et à

les railler.

Quelques-uns de ces sophistes étaient en effet des charlatans qui

faisaient trafic de leur rhétorique et de leurs procédés oratoires. «On

appelait sophistes, dit Cicéron, ceux qui faisaient de philosophie

parade et marchandise:» _Sophistæ appellabantur ii qui ostentationis aut

quæstus gratia philosophabantur_.

«Au sein d'une république où l'éloquence était le grand ressort du

gouvernement, quiconque voulait acquérir de l'influence et jouer un rôle

dans les affaires devait être orateur. Cette importance du talent de la

parole en fit bientôt un art compliqué, pour lequel il fallut un

apprentissage, et qui eut ses règles, ses écoles, ses maîtres. C'est

ainsi que la rhétorique devint partie essentielle de l'éducation, et en

fut le complément nécessaire. On sait quelle fortune firent les rhéteurs

et quelle considération les entoura d'abord: il suffit de citer

Isocrate. Un art cultivé avec tant de passion dut bientôt se raffiner,

se subtiliser: les abus ne tardèrent pas à paraître; les leçons des

rhéteurs dégénérèrent en charlatanisme lucratif, et en art de soutenir

le pour et le contre; ils enseignaient, pour de l'argent, à gagner les

mauvaises causes: ces lieux communs qu'ils débitaient sur le juste et

l'injuste, sur le vice et la vertu, ébranlaient toutes croyances morales

et conduisaient au scepticisme. Tel fut l'ouvrage des sophistes. À leurs

préceptes se mêlaient fréquemment l'exposition des opinions

philosophiques et des systèmes en vogue sur la formation du monde. Or,

les cosmogonies touchant de très-près à la mythologie, la religion de

l'État se trouvait engagée dans leurs discussions; de là l'imputation

d'introduire des dieux étrangers et de mépriser les dieux de la patrie;

de là les accusations d'impiété et d'athéisme[62].»

Protagoras fut le premier sophiste qui tira de ses auditeurs un salaire,

et cela ne fit qu'ajouter à sa renommée. Il se vantait d'enseigner les

moyens de rendre bonne une mauvaise cause. Sur un sujet quelconque, il

se faisait fort de prouver les deux opinions contraires. Prodicos

prononçait des harangues de différents prix, et, à ce que rapporte

Aristote, quand ce sophiste voyait la galerie un peu fatiguée des

discussions philologiques auxquelles il se plaisait: «Allons,

s'écriait-il, réveillez-vous! Je vais vous réciter la harangue de

cinquante drachmes!» Gorgias, le plus célèbre de tous, avait sans doute

donné l'exemple de ces brillantes jongleries, dans ces jours, appelés

_fêtes_, où il faisait entendre ses discours que l'on nommait des

_flambeaux_, alors que, du haut du théâtre, il défiait ses auditeurs en

leur criant: _Proposez!_ Ce célèbre sophiste avait, dès sa jeunesse,

écrit un livre du _Non-être_, dans lequel il prétendait établir les

trois points suivants: 1° Il n'existe rien; 2° S'il existait quelque

chose, on ne pourrait le connaître; 3° Si l'on pouvait connaître quelque

chose, on ne pourrait le communiquer aux autres hommes.» Il n'y avait

donc en tout, selon lui, qu'apparence et illusion.

Hippias d'Elis, Thrasymaque de Chalcédoine, Evénos de Paros, Critias,

Pôlos d'Agrigente, Calliclès, le panégyriste de la force et des passions

sans frein, faisaient assaut de paradoxes et de sophismes. Deux frères,

natifs de Chio, Euthydème et Dionysodore, enseignaient que «nulle

affirmation ne peut être un mensonge.» La grande recette de leur art,

comme maîtres d'éloquence, était l'emploi de l'équivoque et des

déductions trompeuses.

La plupart des rhéteurs-sophistes prétendaient porter avec eux la

science universelle. Prêts à tous les sujets, ils parlaient pour ou

contre, aussi longtemps que l'on voulait, éblouissant la multitude de

leurs éclatantes métaphores, appelant le flatteur un _mendiant artiste_,

les vautours, _des tombeaux vivants_[63]; ou bien s'évertuant parfois,

pour faire montre de leur esprit, à traiter des sujets bizarres, à faire

l'éloge de la Marmite, ou du Sel, ou de la Mouche, ou de la Punaise, ou

de l'Escarbot, ou de la Surdité, ou du Vomissement; remontant de ces

puérilités aux théories les plus téméraires et aux systèmes les plus

dénaturés; enseignant, en somme, à discuter tout, sans croire à rien;

et, pour la plus grande gloire de l'éloquence, compromettant la morale

et la religion par leurs paradoxes et leurs arguties.

STREPSIADE, _à son fils_.

Ils enseignent, dit-on, deux raisonnements, le juste et l'injuste. Par

le moyen du second, on peut gagner les plus mauvaises causes. Si donc tu

apprends ce raisonnement injuste, je ne payerai pas une obole de toutes

les dettes que j'ai contractées pour toi.

Il est vrai que Socrate avait imaginé la distinction de deux sortes de

raisonnements, distinction reproduite par Aristote. Le discours, selon

ces deux grands esprits, avait pour objet, ou d'exprimer les vérités

absolues, ou de persuader par des raisonnements simplement

vraisemblables. Dans ce second cas, le discours peut devenir captieux et

faire accepter aux ignorants le juste ou l'injuste. «Mais, en

distinguant ainsi, Socrate avait-il tort[64]? et cette distinction même

ne lui servait-elle pas à montrer combien il faut se défier des

sophistes et des rhéteurs, qui sont au fond indifférents à la réalité

des choses, étrangers à l'étude des principes supérieurs?»

* * * * *

Phidippide, moins par honneur que par amour-propre et par crainte du

ridicule, refuse la proposition de son père:

«N'espère pas que j'y consente! Pour devenir pâle et maigre! et ne plus

oser regarder en face mes amis les cavaliers!»

Comme on dirait aujourd'hui: Mes amis du _Jockey-club_.

STREPSIADE.

Eh bien donc, par Cérès! je ne te nourrirai plus, ni toi, ni ton

attelage, ni ton cheval pur-sang! Va te faire pendre, je te chasse!

PHIDIPPIDE.

Bah! mon oncle Mégaclès ne me laissera pas sans chevaux! Je m'en vais

chez lui, et je me passerai bien de toi!

C'est bien la réponse d'un fils mal élevé, et le père est puni par où il

a péché, comme l'_Avare_ de Molière, qui donne à son fils sa malédiction

et à qui celui-ci répond: «Je n'ai que faire de vos dons!» J.-J.

Rousseau, là-dessus, se fourvoie, accusant Molière d'être immoral

lorsqu'il fait parler ainsi un fils à son père. Molière, au contraire,

est moral ici par la peinture de l'immoralité et en faisant punir les

vices du père par les défauts du fils. Aristophane, de même, dans cet

endroit, ne mérite que des louanges.

Il en mérite également lorsqu'il attaque les excès de certains

sophistes. Mais il est digne du blâme le plus sévère, lorsqu'il présente

Socrate comme leur chef, lui leur éternel adversaire.

* * * * *

Strepsiade, voyant son fils lui échapper, se décide à aller demander

pour lui-même des leçons aux sophistes. Il frappe à la porte de Socrate,

comme Dicéopolis, dans _les Acharnéens_, à celle d'Euripide. Comme lui,

il est reçu d'abord par un disciple. Aristophane a toujours soin

(Molière possédera aussi cet art) de ménager, de préparer l'entrée de

son personnage principal.

La scène se passe d'abord dans l'antichambre, en quelque sorte, du

_pensoir_. Le disciple raconte à Strepsiade les merveilles de

l'enseignement des sophistes: comme quoi Socrate vient d'apprendre à

Chéréphon à mesurer le saut d'une puce qui du sourcil de celui-ci avait

sauté sur la tête de celui-là, et à trouver le rapport exact qui est

entre le saut et la longueur des pattes[65]; comme quoi il lui a

démontré que le bourdonnement des cousins ne vient pas de leur trompe,

mais de leur derrière; et aussi comme quoi, la veille au soir, il a

très-subtilement volé un manteau dans la palestre, en faisant une

démonstration.

* * * * *

Ainsi Aristophane accuse Socrate, non-seulement de minutie et de

charlatanisme, mais de vol. Au surplus, c'est ce qu'avaient fait déjà

Eupolis et Amipsias, tant la licence comique était extrême!

Or, quoique le vol ne fût pas pour les Grecs une chose grave, et

quoiqu'ils le considérassent surtout du côté de l'adresse (à Lacédémone,

par exemple, le vol et la maraude ne faisaient-ils pas partie de

l'éducation des jeunes gens?), il faut avouer cependant qu'une telle

accusation, lancée contre un tel homme, est étrange et scandaleuse.

Mais n'avons-nous pas eu quelque chose d'analogue en 1848, dans de

mauvaises rapsodies jouées à Paris, au théâtre du Vaudeville, et

intitulées _la Foire aux idées_? Celles d'un publiciste éminent y

étaient sottement travesties et indignement calomniées par des gens qui

ne l'avaient pas lu ou qui ne l'avaient pas compris. On s'était emparé

d'un titre: _La Propriété, c'est le vol_, sans s'occuper de ce qui

l'expliquait et l'excusait;--par exemple, de la proposition suivante,

corollaire indispensable de la première: _Il n'y a qu'un moyen de

légitimer ce vol, c'est de l'universaliser_.--La personne même de

l'écrivain, et son visage, très-reconnaissable avec ses lunettes,

étaient mis sur le théâtre et livrés à la risée publique. Si donc des

excès aussi regrettables se sont produits en France, en plein

dix-neuvième siècle, on peut comprendre, tout en le déplorant également,

comment chez les Grecs, peuple assez peu scrupuleux, la comédie

_ancienne_, dans la licence des fêtes de Bacchus, avait pu, à plus forte

raison, s'y laisser entraîner.

* * * * *

Strepsiade, ébloui par les réclames du disciple, brûle d'être admis à

cette école où l'on apprend de si belles choses! Le disciple lui permet

alors de pénétrer dans l'intérieur du pensoir. On tirait sans doute un

rideau, qui le laissait voir au public. Strepsiade et les spectateurs y

apercevaient des figures omineuses, dans des postures ridicules:

c'étaient les autres disciples.

* * * * *

Molière apparemment, comme Racine, avait étudié Aristophane, et s'en est

parfois souvenu, ou bien s'est rencontré avec lui par hasard, parce que

tous les deux observaient et représentaient la nature humaine.

Strepsiade tout à l'heure récapitulait ses dettes sur son registre,

comme _le Malade imaginaire_ compte le mémoire de son apothicaire.

George Dandin, comme Strepsiade, se plaint d'avoir épousé «une

demoiselle». Sganarelle, du _Mariage forcé_, prête une oreille naïve aux

sottises de Pancrace et de Marphurius, comme Strepsiade à celles du

disciple et ensuite à celles du maître. Strepsiade fait à ceux-ci, sur

les diverses sciences, des questions qui rappellent tout-à-fait celles

du _Bourgeois gentilhomme_ au Maître de Philosophie si fort sur

l'alphabet. Il s'embrouille en répétant leurs réponses, comme le

Sganarelle de _Don Juan_ en voulant répéter la tirade qu'il vient

d'entendre débiter à son maître. Il fait, sur la grammaire, des

réflexions semblables à celles de Martine, la pauvre cuisinière des

_Femmes savantes_. Il est crédule et emporté comme Orgon, et, comme lui,

il maudit son fils, qui rit de sa malédiction, comme le fils d'Harpagon

rit de celle de son père.--C'est que Strepsiade, comme la plupart des

personnages que nous venons de rappeler, représente la nature humaine

médiocre, moyenne, abandonnée à ses instincts; ni bonne ni mauvaise,

mais facile au mal par intérêt ou par nécessité. C'est un paysan

lourdaud et madré, qui, semblable à M. Jourdain, considère d'abord toute

chose du côté de son utilité personnelle.

STREPSIADE, _au disciple, en lui montrant une sphère._

Qu'est-ce-ci, dis-moi?

LE DISCIPLE.

C'est l'astronomie.

STREPSIADE.

Et cela?

LE DISCIPLE.

La géométrie.

STREPSIADE.

À quoi sert-elle, cette géométrie?

LE DISCIPLE.

À mesurer la terre.

STREPSIADE.

La terre qu'on distribue au peuple?

LE DISCIPLE.

Toute la terre.

STREPSIADE.

Bon cela! Voilà une invention excellente, et populaire!

LE DISCIPLE.

Tiens, maintenant, une carte du monde! Regarde, voici Athènes.

STREPSIADE.

Comment! Athènes? Je n'y vois pas de juges en séance!...[66] Et

Lacédémone, où est-elle?

LE DISCIPLE.

Lacédémone? La voici.

STREPSIADE.

Comme elle est près de nous! Éloignez-la donc le plus possible.

LE DISCIPLE.

Il n'y a pas moyen.

STREPSIADE.

Tant pis!... Et quel est cet homme suspendu dans un panier?

LE DISCIPLE.

C'est lui?

STREPSIADE.

Qui, lui?

LE DISCIPLE.

Socrate.

STREPSIADE.

Socrate? Ah! je t'en prie, appelle-le-moi bien haut.

LE DISCIPLE.

Appelle-le toi-même: je n'ai pas le temps.

Voilà donc quelle est l'entrée de Socrate: il apparaît juché en l'air

dans un panier à viande, sorte de garde-manger, selon le Scholiaste.

Euripide, dans _les Acharnéens_, a fait une entrée semblable. Euripide

et Socrate, aux yeux d'Aristophane, sont les représentants d'une même

cause: la sophistique ou la philosophie, qui, suivant lui, la seconde

comme la première, corrompent également les mœurs anciennes et altèrent

la religion des aïeux. Socrate était très-assidu aux représentations des

pièces d'Euripide, son ami. Sa présence était une approbation, une

complicité. Il aimait, d'ailleurs, le théâtre, comme peinture de la vie

humaine: il assista même, dit-on, à la représentation de cette comédie

des _Nuées_, et resta debout jusqu'à la fin, immobile et impassible,

plein d'une sérénité constante et douce; de sorte que tout le monde put

comparer l'original et la copie, et voir quelle distance les séparait.

Il ne protesta pas autrement.

Aristophane poursuit en ces deux hommes les maîtres, à ce qu'il prétend,

d'une génération abâtardie, qui fuit les gymnases et les exercices

militaires, pour aller chercher dans les écoles ou au théâtre des leçons

de scepticisme et d'incrédulité; mais plutôt, à vrai dire, il persécute

en eux les disciples d'Anaxagore, irréligieux comme lui, c'est-à-dire

croyant à un Dieu unique, et ne laissant pas échapper une seule occasion

de semer dans les esprits tous les germes de la vérité future, toutes

les témérités du spiritualisme naissant. Il les hait, comme les esprits

timides de notre temps haïssent les socialistes; parce qu'il voit qu'ils

ébranlent tout, et que, fût-il moins frappé des dangers présents que des

résultats futurs, il ne veut pas de ces résultats. Il aime ce qui est,

il aimait mieux ce qui était, il bafoue ce qui veut être. C'est le type

des esprits soi-disant positifs, c'est-à-dire négatifs en toute chose,

fertiles uniquement en objections, qui trouvent que tout est pour le

mieux dans le meilleur des mondes possibles, mais qui, pour peu qu'on

les eût consultés sur la création et le plan de ce meilleur des mondes

ainsi réglé, n'eussent pas manqué d'y faire aussitôt cent mille

objections et cent mille critiques,--peut-être d'ailleurs très-fondées:

car il y a des inconvénients à tout;--mais ces gens-là n'aperçoivent

jamais que les inconvénients.

L'éclosion et le développement de l'esprit scientifique faisaient

ombrage à l'esprit théologique et aux croyances populaires. L'intrusion

de la science troublait la foi religieuse ancienne.

Comme les philosophes entrevoyaient un Dieu véritable planant au-dessus

des fantômes de dieux, on les accusait d'athéisme. D'après le précepte

de Zaleucos, «tous les citoyens devaient être persuadés de l'existence

des dieux.» Cet axiome se trouvait explicitement ou implicitement

contenu dans les diverses constitutions. Aussi la gent dévote et bien

pensante s'indignait-elle de la sacrilège liberté des poëtes novateurs,

des philosophes et des savants. Or, quand l'esprit de dévotion prévaut,

en tout temps il est implacable[67]. Une foule d'hommes distingués

furent exilés ou mis à mort sous prétexte d'impiété. Périclès eut besoin

de tout son crédit pour sauver de la peine capitale Anaxagore, son

maître; Prodicos se vit condamner par les Athéniens, et, suivant

l'usage, eut à choisir lui-même son genre de mort: il but la ciguë.

Socrate était réservé à la même destinée. L'histoire de Diagoras de

Mélos ne se termine pas moins tragiquement. Il avait été sollicité par

les Mantinéens de leur donner des lois, et ces lois se trouvèrent

excellentes. C'était un homme d'une imagination exaltée; il avait

composé des dithyrambes où l'ardeur de la poésie se mêlait à celle d'une

piété fougueuse[68]. On l'avait vu se livrer aux pratiques les plus

ferventes de la religion, parcourir la Grèce pour se faire initier aux

Mystères, témoigner enfin par toute sa conduite de son amour pour les

dieux. Mais, à la suite d'une injustice dont il fut victime, il se

métamorphosa complètement. «Un de ses amis refusa de lui rendre un

dépôt, et appuya son refus d'un serment prononcé à la face des autels.

Le silence des dieux sur un tel parjure, ainsi que sur les cruautés

exercées par les Athéniens dans l'île de Mélos, étonna Diagoras et le

précipita du fanatisme de la superstition dans celui de l'athéisme. Il

souleva les prêtres, en divulguant dans ses discours et dans ses écrits

les secrets des Mystères; le peuple, en brisant les effigies des dieux;

la Grèce entière, en niant ouvertement leur existence. Un cri général

s'éleva contre lui: son nom devint une injure. Les magistrats d'Athènes

le citèrent à leur tribunal et le poursuivirent de ville en ville: on

promit un talent[69] à ceux qui apporteraient sa tête, deux talents à

ceux qui le livreraient en vie; et, pour perpétuer le souvenir de ce

décret, on le grava sur une colonne de bronze. Diagoras, ne trouvant

plus d'asile en Grèce, s'embarqua et périt dans un naufrage[70].»

Le retentissement d'aventures aussi éclatantes prédisposait la foule

aveugle à détester ou à laisser vilipender quiconque faisait profession

de philosophie, c'est-à-dire de libre pensée. La haine, qui avait ainsi

commencé à s'attacher au nom de «chercheur de sagesse,» devait atteindre

et tuer le plus irréprochable des Grecs, le bon et ingénieux Socrate.

Aristophane, sans le vouloir, préluda par le ridicule et la calomnie au

supplice de ce juste.

* * * * *

Il nous le montre donc juché dans un panier à viande,--sorte de parodie

de la machine dans laquelle les dieux descendaient du ciel pour dénouer

les tragédies, notamment celles d'Euripide--dix-neuf sur vingt se

terminent ainsi.--Strepsiade, d'en bas, lui adresse la parole.

STREPSIADE.

Socrate! Mon petit Socrate!

SOCRATE.

Que me veux-tu, homme éphémère?

STREPSIADE.

Avant tout, dis-moi, je t'en conjure, ce que tu fais là.

SOCRATE.

Je marche dans les airs, et ma pensée tourne avec le soleil.

STREPSIADE.

C'est donc du haut de ton panier, et non pas de dessus la terre,

que tu laisses planer tes regards sur les dieux, si

toutefois?...[71]

SOCRATE.

Pour bien-pénétrer les choses du ciel, il me fallait suspendre ma

pensée, et confondre la subtile essence de mon esprit avec cet air

qui est de même nature. Si, restant sur la terre, j'avais considéré

d'en bas ce qui est en haut, je n'aurais rien découvert: car la

terre, par sa force, attire à elle la sève de l'esprit; comme il

arrive pour le cresson.

STREPSIADE.

Comment! l'esprit attire la séve dans le cresson? Ah! descends près

de moi, mon cher petit Socrate, pour m'instruire des choses sur

lesquelles je viens te demander des leçons.

SOCRATE, _descendant de son panier_.

Qu'est-ce qui t'amène?

STREPSIADE.

Je veux apprendre à parler. J'ai emprunté, et mes créanciers,

usuriers intraitables, me persécutent, me ruinent, et saisissent

tout ce que je possède.

SOCRATE.

Et comment ne t'es-tu pas aperçu que tu t'endettais ainsi?

STREPSIADE.

Ce qui m'a ruiné, c'est la maladie des chevaux, mal des plus

dévorants. Mais enseigne-moi l'une de tes deux manières de

raisonner, celle qui sert à ne rien rendre. Quelque prix que tu me

demandes, je vais jurer par les dieux de te le payer.

SOCRATE.

Par quels dieux jureras-tu? Car il faut que tu saches d'abord que

les dieux n'ont pas cours chez nous.

STREPSIADE.

Par quoi jurez-vous donc?...

Socrate lui apprend comme quoi les seules divinités qu'il adore sont les

Nuées. Il faut les invoquer, c'est le moyen de devenir «un roué

d'éloquence, un vrai claquet, la fine fleur!».

Et le personnage, en parlant ainsi, se met à singer les Mystères,

saupoudrant Strepsiade de farine; et autres cérémonies, qui donnent lieu

à toutes sortes de parodies plaisantes.

* * * * *

L'invocation aux Nuées et le chœur des Nuées elles-mêmes sont des

morceaux d'une fantaisie gracieuse et d'une poésie exquise.

SOCRATE.

Silence, vieillard! Prête l'oreille aux prières!--Ô Maître suprême,

Air sans bornes, qui tiens la Terre suspendue, brillant Éther, et

vous, vénérables Déesses, Nuées, qui portez dans vos flancs les

éclairs et la foudre, élevez-vous et apparaissez au penseur dans

les régions célestes!

STREPSIADE.

Pas encore, pas encore! Attends que je plie mon manteau en double

pour ne pas être mouillé! Et dire que je n'ai pas pris mon bonnet!

quel malheur!

SOCRATE.

Venez, Nuées que j'adore, venez vous montrer à cet homme! soit que

vous reposiez sur les sommets sacrés de l'Olympe[72] couronné de

frimas, ou que vous formiez des chœurs sacrés avec les Nymphes,

dans les jardins de l'Océan, votre père; soit que vous puisiez les

ondes du Nil dans des urnes d'or, ou que vous habitiez les marais

Méotides ou les rochers neigeux du Mimas, écoutez ma prière,

acceptez mon offrande. Puissent ces sacrifices vous être agréables!

L'approche des Nuées est annoncée par un grondement de tonnerre. Puis,

avant de les voir, on les entend chanter.

LE CHŒUR.

Etudes sur Aristophane · 第 7 / 32 段