l'invocation des dieux, avec un double chant des Athéniens et des
Laconiens réconciliés. «Chantons Sparte, disent les Laconiens en
terminant, Sparte qui se plaît aux divins chœurs et aux danses
retentissantes, quand les jeunes filles, au bord de l'Eurotas,
bondissent pareilles à des cavales, et frappent la terre de leurs pieds
rapides, secouant leur chevelure, comme les bacchantes qui agitent leurs
thyrses en se jouant! la belle et chaste fille de Latone les précède et
conduit le chœur.--Allons! noue tes cheveux flottants, joue des mains et
des pieds, bondis comme une biche! Que le bruit anime la danse! Et
célébrons ensemble la puissante déesse au temple recouvert
d'airain[49].»
Pendant ce chœur, chaque mari, Athénien ou Lacédémonien, prend le bras
de sa femme, et s'apprête à partir, pour réparer le temps perdu. Cela
finit comme la fable des _Deux Pigeons_; mais il y a ici bien plus de
deux pigeons; c'est l'Hellade tout entière qui est le colombier.
Voilà nos gens rejoints, et je laisse à penser
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines!
* * * * *
Telle est cette _liberté gaillarde_ dont parle quelque part Fontenelle.
_Gaillarde_ est bien modeste. _Lysistrata_, nous l'avons dit, est tout
bonnement une phallophorie, moins la gravité religieuse. Et encore
avons-nous omis les énormités de paroles qui accompagnent et qui
commentent les énormités d'action.
Cela prouve que, si la morale dans ses principes ne varie pas, la pudeur
et les bienséances varient selon les lieux, selon les temps. Quand on
lit Rabelais, on est bien étonné; mais les obscénités de Rabelais
restent enfermées dans un livre; celles d'Aristophane s'étalaient en
paroles et en actions, sur le théâtre, à la face du soleil, devant
trente mille spectateurs!
Croirait-on, après cela, qu'Aristophane se vante en maint endroit d'être
plus réservé que les autres poëtes comiques de son temps? Vive Bacchus!
Quelle réserve!... Le monde moderne ne présente rien d'aussi fort.
Lorsque Charles VI fit son entrée dans Paris, des filles nues, placées
aux fontaines publiques, représentaient des sirènes; dans _le Jugement
de Pâris_, joué vers le même temps, les trois déesses, dont le berger
devait comparer la beauté, paraissaient nues sur le théâtre;
ordinairement, le 1er mai, mois de l'amour, des femmes se montraient
nues sur la scène, et parcouraient ensuite les rues, en portant des
flambeaux; mais la scène de Myrrhine et de Cinésias, sans compter les
autres où les hommes figurent dans de si étranges attitudes, c'est bien
autre chose vraiment que la nudité pure et simple. Le nu, en lui-même,
n'est pas indécent, excepté pour des esprits faux et pour des natures
déjà perverties par les sottes idées d'une morale inepte. Ah! si
Myrrhine, pour ne parler que d'elle, était simplement nue!... Mais elle
se déshabille! Rappelez-vous le tableau de Vanloo, cette grande femme
nue, qui va se mettre au lit: elle serait décente, quoique nue, si elle
n'avait pas un bonnet de nuit et si elle ne tournait pas la tête pour
vous regarder dans ce moment-là. Ce bonnet ôte la pureté du nu, et ce
regard tourné vers vous est provoquant. En vain répondrait-on qu'elle
est seule dans sa chambre: pour qui donc se retourne-t-elle ainsi? Il
faut que ce soit, tout au moins, pour son miroir: la chose est grave.
Cette femme n'est donc pas décente, quelque belle qu'elle soit. De même,
la rusée Myrrhine, quittant pièce à pièce tout son vêtement, «les
spectateurs, comme le remarque Alfred de Musset, devaient partager le
tourment de Cinésias.»
Toutefois il importe de remarquer que cette scène et cette comédie tout
entière sont plutôt indécentes qu'immorales, ou du moins ne sont
immorales que par l'indécence: Le but général de la pièce est honnête,
ne l'oublions pas; l'idée fondamentale en est morale et vraie:
n'était-ce pas un regret légitime que celui des douceurs du foyer
domestique et des joies intimes de la vie de famille, sans cesse
troublées et interrompues par cette guerre qui désolait toute l'Hellade?
«Plus d'amour, partant plus de joie!» Cette comédie est donc, à
proprement parler, la réclamation de la famille contre la guerre. Quoi
de plus juste, de plus sensé, de plus moral, au fond?
Mais, dans la forme, quelle licence! quelle effronterie! quelle
obscénité! La joyeuse ivresse des fêtes de Bacchus, l'habitude des
phallophories, le culte de Priape, les rôles de femmes joués par des
hommes; tout cela ensemble peut à peine en rendre raison.
Toujours est-il qu'on ne saurait trop admirer, dans cette pièce comme
dans les trois précédentes, l'art de présenter les idées sérieuses sous
une forme claire, frappante et populaire. Quelle verve et quel naturel!
quelles gradations comiques! quel dialogue abondant et vrai! quel
atticisme mêlé à tout ce cynisme! Ah! je comprends que saint Chrysostome
voulût toujours avoir sous son chevet les comédies d'Aristophane!
Lorsque notre bon maître, M. Viguier, si artiste et si fin, si érudit et
si original, nous faisait lire et nous commentait, à l'École normale,
une de ces prodigieuses comédies, quelquefois son admiration allait
jusqu'à l'attendrissement; riant et presque pleurant tout ensemble, ou
rougissant de quelque énormité qui succédait à des détails exquis, il
s'écriait, avec une douceur charmante: «Ah! messieurs, quelles canailles
que ces Grecs! mais qu'ils avaient d'esprit!»
Toutefois M. Michelet, dans la _Bible de l'humanité_, pense qu'ils
étaient plus purs en actions qu'en paroles. Soit, mais cela laisse
encore une assez grande latitude. C'étaient, avant tout, des artistes.
N'oublions pas, cependant, leur grandeur, leur aptitude universelle.
«L'Athénien maniait également bien l'épée, la rame et la parole. Il est
la guêpe ou l'abeille; il a les ailes et l'aiguillon; non pas seulement
l'aiguillon qui perce les Barbares, mais celui qui pénètre les esprits.
Sa ville est la citadelle et le marché de la Grèce; elle en est aussi
l'école; elle a mis parmi les dieux la Persuasion, et lui fait des
sacrifices. Les Athéniens sont les propagateurs ardents et les apôtres
de la pensée...[50]»
Moralement, les Athéniens étaient peut-être inférieurs, à nous modernes,
mais certes bien supérieurs à tous les autres hommes qui vivaient il y a
vingt-deux siècles.
* * * * *
Pour résumer en quelques mots cette première partie de notre étude,
Aristophane, dans les pièces où il touche les questions politiques, se
montre partout et toujours ennemi de la guerre et ami de la paix. Voilà
son dessein immuable. Mais cette idée, toujours la même, vient d'être
présentée déjà sous quatre formes différentes, sans compter toutes les
pièces perdues pour nous. Ainsi donc, la guerre, qui est toujours si
fatale à la démocratie, et vers laquelle, pourtant la démocratie se
précipite toujours, voilà le monstre auquel Aristophane, sans être
démocrate bien fervent, s'attaque sans cesse, avec toutes les ressources
de son courage et de son esprit.
De ce côté-là nous n'avons que des éloges à lui donner. Nous sommes de
l'avis d'Aristophane, d'Horace, de Rabelais, de Montaigne, de Johnson,
de La Bruyère, de Voltaire, d'Erckmann-Chatrian, et nous considérons la
guerre, excepté la guerre défensive et patriotique, comme une barbarie
hideuse et une effroyable ineptie, dernier reste de la sauvagerie
antique.
* * * * *
À présent que nous avons étudié le poëte grec comme critique politique,
nous l'étudierons en second lieu comme critique social, et en troisième
lieu comme critique littéraire.
* * * * *
II.
COMÉDIES SOCIALES.
Chacune des pièces d'Aristophane, avons-nous dit, est une action, un
combat, mais une action, un combat plus ou moins directs. Tantôt il
critique les hommes, et tantôt les institutions.
Lorsque la politique allait trop vite pour que le poëte pût la suivre,
où peut-être lorsque la question était trop brûlante pour qu'il osât y
toucher, il donnait quelque pièce de critique sociale ou de critique
littéraire, qui, étant d'une application moins immédiate ou moins
périlleuse, risquât moins de compromettre les affaires ou lui-même.
Comme critique politique, nous l'avons vu confondre parfois la
démocratie avec l'ochlocratie, la souveraineté du peuple avec la
tyrannie de la populace, envelopper dans les mêmes satires l'abus et
l'usage, l'excès et le droit, et se montrer déjà conservateur à l'excès.
Comme critique social, il faut nous attendre à le retrouver partisan des
idées anciennes, ennemi des idées nouvelles, non-seulement de celles qui
étaient chimériques, mais de celles même auxquelles était réservé le
gouvernement de l'avenir.
Le bon sens de Molière voit droit et loin par-delà l'horizon du
dix-septième siècle; celui d'Aristophane, a, relativement la vue courte.
L'un, guidé par l'instinct de son génie, marche toujours dans le sens de
la révolution future et y travaille pour sa part, continuant Rabelais et
préparant Voltaire; l'autre, méconnaît et bafoue celle qui, de son
temps, commençait à germer et qui devait donner, plusieurs siècles
après, ses fleurs, ses fruits et ses moissons, sous le nom de
christianisme. Il ne la pressentit que pour s'en effrayer, pour la
combattre de toutes ses forces, et cela quelquefois par les moyens les
plus blâmables, les plus coupables. Nous allons en avoir tout de suite
un exemple.
* * * * *
Les quatre comédies de critique sociale sont:
_Les Nuées_, l'an 424 avant notre ère.
_Les Guêpes_, l'an 423.
_Les Femmes à l'Assemblée_, l'an 393.
_Plutus_, représenté deux fois, en 409 et 388.
LES NUÉES.
Voici une des œuvres les plus fantastiques dans la forme, mais les plus
sérieuses au fond, et aussi, disons-le tout d'abord, la plus injuste et
la plus odieuse parmi toutes celles d'Aristophane.
Ce sont, comme le titre l'indique, des Nuées, personnages parlants et
chantants, qui forment le chœur de la pièce. En réalité, il s'agit de
l'éducation publique, c'est la querelle du passé et de l'avenir, des
idées anciennes et des idées nouvelles, de la religion et de la
philosophie. «Ici s'agitent, dit le chœur des Nuées, ici s'agitent les
destinées de la philosophie[51].»
Cette comédie est donc en effet la plus grave de toutes les discussions
sociales; mais, au premier coup d'œil, c'est une bouffonnerie encore
plus fantastique, s'il est possible, que celle qu'on vient de parcourir.
Dans cette pièce, Aristophane, emporté par la peur des nouvelles idées,
calomnie leur représentant le plus illustre et le plus pur, l'un des
hommes les plus divins qui aient jamais existé sur la terre. On voit là
un esprit affolé par la crainte, comme certaines gens qu'épouvante
aujourd'hui le nom seul de socialisme, et qui, le plus naturellement du
monde, calomnient et frappent leurs adversaires sans les comprendre,
sans leur permettre même de définir ce nom.
Singulier moment dans l'histoire d'une civilisation que celui où le
régime ancien ayant fait son temps, le régime futur se cherche encore;
où traditions, mœurs, religion, tout s'écroule; où la société se
décompose et semble ne contenir que des forces désorganisées; où
l'esprit nouveau, esprit destructeur, curieux, téméraire, envahit tout;
où l'on se sent glisser sur une pente sans savoir où l'on va; où le flot
des idées révolutionnaires grossit, se précipite, entraîne tout. Alors,
comme les caractères des hommes sont différents, et que, dans toutes les
sociétés humaines, sous les formes quelconques de gouvernement,
l'éternel problème à résoudre est celui de la conciliation de l'ordre et
de la liberté, mais que, s'il faut faire pencher la balance dans un sens
ou dans un autre, les uns préfèrent l'excès de l'ordre, les autres celui
de la liberté, il se forme deux grands partis: d'un côté, ceux qui
pensent que la sagesse ordonne de creuser un lit au torrent, afin d'en
gouverner le cours; que les idées dites _révolutionnaires_ seront
simplement _évolutionnaires_ si l'on ne gêne pas cette évolution; de
l'autre, ceux qui sont d'avis de barrer le courant et de le contenir.
Ceux-ci se croient les plus prudents et en réalité sont les plus
téméraires. Ils se donnent le titre de conservateurs, et perdraient
tout, si leur dessein réussissait. Ils se roidissent et se fâchent
contre le mouvement irrésistible; ils protestent au nom du passé, et
jettent à ce monde qui gravite vers de nouvelles destinées d'inutiles
admonestations. Tel fut le rôle d'Aristophane. Il mit, certes, dans
cette entreprise cent fois plus d'esprit et d'ardeur qu'il n'en aurait
fallu pour réussir, s'il était donné à un homme d'arrêter le cours de
l'humanité et les progrès de la raison. Il devait échouer, il échoua.
Essayons toutefois de pénétrer dans les idées de ce poëte, de les
comprendre et de les expliquer, sans les justifier.
La crise qui travaillait le siècle d'Aristophane était, à la vérité, le
commencement d'une ère nouvelle pour l'esprit humain, mais aussi faisait
redouter, par ses profonds ébranlements, une décadence plus ou moins
rapide pour la nation grecque, et d'abord pour la puissance d'Athènes.
Le poëte Athénien fut plus frappé des dangers probables de sa patrie que
des progrès possibles de l'humanité.
Socrate avait des sentiments plus étendus. Comme on lui demandait quelle
était sa patrie,--«Toute la Terre,» répondit-il, donnant à entendre
qu'il se considérait comme citoyen de tous les lieux où il y a des
hommes[52], des êtres pensants. «Avant lui déjà, l'esprit philosophique
avait franchi les bornes de la cité. Anaxagore fut citoyen de la Terre
plutôt que de Clazomène; Pythagore, dit-on, ne fit aucune différence
entre les Grecs et les barbares dans l'organisation de la société; il
embrassait la nature entière dans son amour. Démocrite s'était proclamé
citoyen du monde. Toutefois cette profession de sentiments cosmopolites
avait été moins une doctrine que l'indifférence d'un sage pour les
intérêts journaliers de la politique. La pensée de Pythagore, plus haute
et plus pure, inspira peut-être Socrate, qui le premier sut concilier
rationnellement les devoirs du citoyen avec ceux de l'homme[53]. Le
grand Athénien, en s'élevant au-dessus du patriotisme jaloux qui régnait
chez les Grecs, ne se séparait pas de la cité où le hasard l'avait fait
naître; il l'aimait avec tendresse, et, tout en estimant les
institutions de Lycurgue supérieures à celles de Solon[54], il manifesta
toujours une prédilection particulière pour sa patrie. S'il ne montait
pas à la tribune pour entretenir le peuple des intérêts du jour, s'il
n'était pas, à proprement parler, un homme politique, sa vocation
n'avait pas de moindres avantages pour l'État. «Il s'occupait de
persuader à tous, jeunes et vieux, que les soins du corps et
l'acquisition des richesses ne devaient point passer avant le
perfectionnement moral, que la vertu ne vient pas des richesses, mais
que tous les vrais biens viennent aux hommes de la vertu[55].»
* * * * *
Socialement Aristophane était l'adversaire de Socrate, quoiqu'ils
appartinssent à peu près au même parti politique. «La politique des
Socratiques à Athènes, dit M. Havet, comme en France la philosophie du
dix-huitième siècle, était en opposition avec l'ordre établi; mais il y
avait cette différence considérable, que la philosophie française
s'appuyait sur l'esprit de la démocratie, tandis que la philosophie
athénienne était anti-démocratique, comme paraît déjà l'avoir été la
philosophie pythagoricienne, dont elle recueillait les traditions. C'est
que les philosophes, impatients du mal et ne pouvant manquer de
l'apercevoir autour d'eux, ne sachant où trouver le mieux qu'ils
conçoivent, et poussés pourtant, par un instinct naturel, à le placer
quelque part, l'attachent volontiers à ce qui se présente comme le
contraire de ce qu'ils connaissent. Les Pythagoriciens voyaient la
multitude régner, par ses chefs populaires ou tyrans, dans les cités
d'Italie; les Socratiques la voyaient régner par elle-même dans Athènes.
Les uns et les autres désavouèrent également la démocratie, ou du moins
ce qu'on appelait de ce nom, car, on le sait, il n'y avait là qu'une
apparence[56]...» Toutefois, comme le remarque encore M. Havet, «on
pourrait dire qu'en vain leurs systèmes étaient aristocratiques, leur
instinct ne l'était pas. Ils ne s'y sont pas trompés, ceux qui ont
condamné Socrate. Leur indépendance à l'égard des traditions religieuses
suffit pour montrer qu'ils ne sont pas véritablement du côté du passé,
même lorsqu'il le semble, même lorsqu'ils le croient. Et, à ce seul
signe, l'esprit moderne reconnaît en eux des frères. Par là leur
philosophie est encore aujourd'hui toute vivante, leur action se
perpétue; elle ne sera à son terme que le jour où le fantôme des
superstitions, dissipé enfin à la lumière qu'ils ont les premiers
allumée, aura cessé de peser sur l'humanité, réveillée pour jamais d'un
lourd sommeil. Je ne doute pas, quant à moi, que l'impatience que leur
causait l'obstination aveugle des croyances populaires n'ait été pour
beaucoup dans la défiance que la multitude leur inspirait. Un sentiment
pareil arrachait à Voltaire des cris de colère contre la foule, qu'il
croyait vouée à l'erreur et au fanatisme pour toujours. Rien n'indispose
autant à l'égard du grand nombre les esprits distingués et les cœurs
ardents que de le voir se trahir lui-même et prêter sa force à ce qui
l'accable[57].»
Mais, si Socrate, du côté politique, se rapprochait d'Aristophane, il le
dépassait de bien loin par les vues sociales, par l'esprit
philosophique. Nous avons remarqué qu'Aristophane, dans son extrême
amour de l'ordre, confond avec les démagogues la démocratie elle-même;
ainsi, dans sa haine des _nouveautés_ (pour parler comme Bossuet, esprit
analogue sous ce rapport), il confond la philosophie avec les sophistes.
Attaché aux institutions anciennes, qui avaient encore pour elles la
consécration de l'expérience et qui avaient eu longtemps celle de la
gloire, il emploie à défendre l'héritage du passé, en un mot à
_conserver_, toute la verve et la malice que Voltaire et Beaumarchais
emploieront à démolir. Il ne fait point, il ne veut point faire de
distinction entre la libre pensée et l'athéisme, ni même entre les
génies courageux qui élaborent les problèmes sociaux, les doctrines de
l'avenir, et les charlatans, rhéteurs et sophistes, qui, discutant
toutes les théories avec une égale éloquence et une égale incrédulité,
les brisent les unes contre les autres, renversant tout et n'édifiant
rien. Peu s'en faut que, par réaction, il n'invente déjà ce paradoxe où
Jean-Jacques Rousseau encore inconnu cherchera le bruit et la gloire et
faussera son génie dès le début, à savoir que les sciences, les lettres,
les arts et la philosophie, servent plutôt à corrompre les hommes qu'à
les rendre meilleurs. Bref, Aristophane est conservateur et fébrile
réactionnaire enragé. L'analyse de cette comédie montrera que le mot
n'est pas très-fort.
* * * * *
Quoi qu'en dise le proverbe arabe: «La parole est d'argent, et le
silence est d'or,» il peut être vrai dans la vie privée, il est faux
dans la vie publique. La parole, même avec ses abus et ses excès, vaut
mieux que le silence. La parole, c'est la liberté, la vie; le silence,
c'est la compression, la mort; c'est tout au moins, la léthargie. En
voulez-vous une preuve entre mille? «Une des premières mesures de
l'oligarchie des Trente fut de défendre, par une loi expresse, tout
enseignement de l'art de parler. Aristophane raille les Athéniens pour
leur amour de la parole et de la controverse, comme si cette passion
avait affaibli leur énergie militaire; mais, à ce moment, sans aucun
doute, ce reproche n'était pas vrai, et il ne devint vrai, même en
partie, qu'après les malheurs écrasants qui marquèrent la fin de la
guerre du Péloponnèse. Pendant le cours de cette guerre, une action
insouciante et énergique fut le trait caractéristique d'Athènes, même à
un plus haut degré que l'éloquence ou la discussion politique,--bien
qu'avant le temps de Démosthène il se fût opéré un changement
considérable[58].»
Dans la vie des Athéniens telle qu'elle était constituée, «l'habileté de
la parole était nécessaire non-seulement à ceux qui avaient dessein de
prendre une part marquante dans la politique, mais encore aux simples
citoyens pour défendre leurs droits et repousser des accusations dans
une cour de justice. C'était un talent de la plus grande utilité
pratique, même indépendamment de tout dessein ambitieux, à peine
inférieur à l'usage des armes ou à l'habitude du gymnase. En conséquence
les maîtres de grammaire et de rhétorique, et les compositeurs de
discours écrits que d'autres devaient prononcer, commencèrent à se
multiplier et à acquérir une importance sans exemple[59].» C'est dans ce
moment-là qu'Aristophane composa la comédie des _Nuées_. En voici
l'analyse.
* * * * *
Strepsiade, homme simple et peu éclairé a fait la sottise, que feront
après lui beaucoup d'autres et Georges Dandin, de prendre pour femme,
lui paysan, une personne de qualité, dépensière, frivole et ardente au
plaisir. Il en a eu un fils. Quand ce fils vint au monde, la noble
épouse et le pauvre mari se querellèrent au sujet du nom qu'il convenait
de lui donner. Elle y voulait de la _chevalerie_: c'était Xant_ippe_,
Char_ippe_, Call_ippide_[60]. Lui, voulait qu'on l'appelât tout
bonnement comme son grand-père, _Phid_onide, nom fleurant l'économie.
Enfin, après une longue dispute, on prit un moyen terme et on appela
l'enfant Phidippide[61].
Or Phidippide, devenu grand, tient plus de sa mère que de son père, et
justifie moins la première moitié de son nom que la seconde: il aime les
chevaux, les chiens, le jeu, les paris, les combats de coqs. Son
malheureux père en est désolé, et ruiné.
C'est dans son lit, en se lamentant et en se défendant contre les puces,
que Strepsiade nous apprend sa déplorable histoire, tandis que son
coquin de fils rêve, à côté de lui, de courses et de chars. Cela fait
encore une exposition jolie, et une mise en scène curieuse: le théâtre,
par un décor combiné, moins simple que les procédés ordinaires décrits
par Schlegel, devait représenter d'un côté l'intérieur de la maison de
Strepsiade, de l'autre l'intérieur de l'école de Socrate; au milieu, une
place ou une rue.
Strepsiade, donc, est couché dans un lit, son fils dans un autre. Autour
d'eux, des esclaves dorment par terre. Il fait nuit.
STREPSIADE, _couché, et gémissant_.
Oh! io, io ioïe! grands dieux! que les nuits sont longues! Le jour
ne viendra donc jamais? Depuis longtemps j'ai entendu le chant du
coq, et mes esclaves ronflent encore! Ah! jadis ce n'eût pas été
ainsi! Maudite guerre! m'as tu fait assez de mal! je ne puis même
plus châtier mes esclaves!--Et cet honnête fils que j'ai là ne
s'éveille pas davantage: il pète, enveloppé dans ses cinq
couvertures!--Allons! essayons encore de dormir et renfonçons-nous
dans le lit.--Dormir? Eh! comment, malheureux? dévoré par la
dépense, l'écurie et les dettes, à cause de ce beau fils! Lui, avec
ses cheveux flottants, il monte à cheval ou en char, et ne rêve que
chevaux; et moi je meurs lorsque la lune ramène le jour des
échéances!--Hé! esclave! allume la lampe, et apporte-moi mon
registre: que je récapitule à qui je dois, et que je calcule les
intérêts.--Voyons: douze mines à Pasias? Ah! c'était pour payer ce
cheval pur-sang! Hélas! plût au ciel qu'un bon coup de pierre,
auparavant, eût fait couler ce sang!
PHIDIPPIDE, _rêvant_.
Philon, tu triches! tu dois aller droit devant toi!
STREPSIADE.
Voilà cette folie qui me ruine! Même en dormant, il ne rêve que
courses!
PHIDIPPIDE, _rêvant_.
Combien de tours pour le char de guerre?
STREPSIADE.
Quand finiras-tu de m'en faire, des tours?--Voyons, après Passias,
quelle autre dette? Trois mines à Amynias pour un char et ses
roues.
PHIDIPPIDE, _rêvant_.
Roule bien le cheval et remmène-le chez nous.
STREPSIADE.
Roule, roule! Gredin! Mes écus aussi, tu les fais rouler! Quelques
créanciers ont déjà obtenu sentence contre moi, d'autres réclament
des hypothèques.
PHIDIPPIDE, _s'éveillant_.
En vérité, mon père, qu'as-tu donc à gémir et à te retourner toute
la nuit?