Myrrhine, ni à aucune autre, de faiblir. Lysistrata porte un nom
significatif: cela veut dire, _celle qui dissout l'armée_! Voyons-la à
l'œuvre, elle et ses compagnes.
* * * * *
Pour commencer, les vieilles femmes, sous couleur d'un sacrifice,
s'emparent de la citadelle et du trésor qu'elle renferme: ainsi les
hommes ne pourront plus subvenir aux frais de la guerre.
Un bataillon de vieux bonshommes survient: ils veulent mettre le feu à
l'acropole et enfumer les femmes comme les abeilles d'une ruche. Les
jeunes femmes portent secours aux vieilles et engagent la bataille avec
les vieux. Figurez-vous cette comique mêlée, les torches et les cruches,
le feu et l'eau, les deux sexes et les deux éléments en guerre, et, au
milieu de tout cela, plus jaillissant que l'eau, plus brûlant que le
feu, un dialogue où étincellent et abondent les plaisanteries de toute
sorte, jets et fusées, qui semblent compléter la mêlée et l'incendie et
le déluge: tout est inondé, et tout est en feu.
* * * * *
Un officier de police se présente avec son escorte, et se dispose à
faire sauter la porte de l'acropole à coups de leviers.
LYSISTRATA, _paraissant sur le seuil_.
Inutile de faire sauter la porte. Me voici de plein gré. Ce ne sont
pas des leviers qu'il vous faut, mais du bon sens[37].
L'OFFICIER DE POLICE.
Ah! c'est toi, coquine! Archer, qu'on me l'arrête, et qu'on lui lie
les mains derrière le dos!
LYSISTRATA.
Par Diane! s'il me touche seulement du bout du doigt, tout archer
qu'il est, il pleurera.
L'OFFICIER DE POLICE.
Eh bien, archer, as-tu donc peur?... Prends-la à bras-le-corps...
Allons! un autre archer! Et à vous deux, garrottez-la.
PREMIÈRE FEMME.
Par Pandrose[38]! si tu portes la main sur elle, tu crèveras sous
mes pieds!
L'OFFICIER DE POLICE.
Crever? voyez-vous ça!... Allons, encore un autre archer! qu'on
garrotte d'abord celle-là, pour lui apprendre à piailler!
DEUXIÈME FEMME.
Par la déesse au disque lumineux, si tu touches seulement cette
femme, tu auras besoin de compresses!
L'OFFICIER DE POLICE.
Eh bien! qu'est-ceci? Où est donc l'archer? Arrêtez-la! Je vous
empêcherai bien, moi, de lâcher pied!
TROISIÈME FEMME.
Si tu approches d'elle, par la déesse de Tauride, je t'arrache des
crins et des cris!
L'OFFICIER DE POLICE.
Malheureux que je suis! mes archers m'abandonnent!... Mais, c'est
une honte de céder à des femmes! Scythes, en avant, serrons les
rangs[39]!
LYSISTRATA.
Par les déesses! Nous vous ferons voir que nous avons ici quatre
vaillants bataillons de femmes bien armées!
L'OFFICIER DE POLICE.
Scythes, garrottez-les!
LYSISTRATA.
En avant, mes braves compagnes! Fruitières, grainetières,
cabaretières, boulangères, marchandes d'œufs et d'ail! Frappez,
tirez et déchirez, criez et engueulez! Assez! bon! arrêtez! ne les
dépouillez pas!
L'OFFICIER DE POLICE.
Hélas! mes archers en déroute!
LYSISTRATA.
Ah! ah! tu croyais donc n'avoir affaire qu'à des servantes? Ou bien
tu pensais que les femmes libres n'avaient pas de sang dans les
veines?
Bref, la police est vaincue et battue.
Ainsi, dès ce temps-là, dans la comédie grecque _ancienne_, comme
aujourd'hui encore au théâtre de Guignol et de Polichinelle, il est
nécessaire à la joie du peuple, soit athénien, soit parisien, que les
commissaires de police et les gendarmes aient toujours le dessous. Le
succès de _l'Auberge des Adrets_ et de _Robert-Macaire_, il y a quelque
trente ans, vint en grande partie de ce que, d'un bout à l'autre de ces
deux pièces, les gendarmes étaient bernés: on finissait même par en
lancer un à travers les airs, aux grands éclats de rire du public,
ennemi de l'autorité et ami des révolutions.
* * * * *
L'officier de police, abandonné par ses hommes, essaye de parlementer
avec Lysistrata, qui n'a pas, comme on dit, sa langue dans sa poche.
(Amis du style noble, voilez-vous la face, ce mot m'est échappé!)
L'OFFICIER DE POLICE, _à Lysistrata_.
Que prétends-tu faire?
LYSISTRATA.
Tu me le demandes? Nous voulons administrer le trésor.
L'OFFICIER DE POLICE.
Administrer le trésor?
LYSISTRATA.
Oui. Qu'y a-t-il là d'étonnant? N'est-ce pas nous qui administrons
la dépense de nos ménages?
L'OFFICIER DE POLICE.
Mais ce n'est pas la même chose.
LYSISTRATA.
Pourquoi, pas la même chose?
L'OFFICIER DE POLICE.
Cet argent est pour faire la guerre.
LYSISTRATA.
Mais d'abord il n'y a pas besoin de faire la guerre.
L'OFFICIER DE POLICE.
Et le salut de la cité?
LYSISTRATA.
Nous nous en chargeons.
L'OFFICIER DE POLICE.
Vous?
LYSISTRATA.
Nous-mêmes!
L'OFFICIER DE POLICE.
Cela fait pitié!
LYSISTRATA.
Nous te sauverons, de gré ou de force!
L'OFFICIER DE POLICE.
Ah! c'est un peu fort!
LYSISTRATA.
Tu te fâches? il te faudra bien pourtant en passer par là.
L'OFFICIER DE POLICE.
Par Cérès! voilà qui est violent!
LYSISTRATA.
On te sauvera, mon ami.
L'OFFICIER DE POLICE.
Et, si je ne veux pas?
LYSISTRATA.
Raison de plus!...
Quelle franchise de dialogue! et quelle vérité! quelle force comique! Et
cela continue ainsi pendant plus de cent vers encore. Et les traits
tombent dru comme grêle.--Nous avons connu, nous aussi, de ces sauveurs
bon gré mal gré. Mais nous sommes de l'avis d'Horace:
_Invitum qui servat, idem facit occidenti_.
LYSISTRATA.
Durant la dernière guerre nous avons supporté en silence tout ce
qu'il vous plaisait de faire: vous ne nous permettiez pas de
souffler mot. Nous n'étions guère contentes, car nous savions bien
ce qu'il en était; souvent, dans nos maisons, nous vous entendions
discuter à tort et à travers sur quelque affaire importante. Alors,
le cœur bien triste, mais le sourire aux lèvres, nous vous
demandions: «Eh bien! dans l'assemblée d'aujourd'hui, a-t-on voté
la paix?--Occupe-toi de tes affaires, disait le mari,
tais-toi.»--Et je me taisais.
UNE FEMME.
Ce n'est pas moi qui me serais tue!
L'OFFICIER DE POLICE.
Il t'en aurait cuit, de ne pas te taire!
LYSISTRATA.
Moi, je me taisais. Mais bientôt, apprenant que vous aviez pris
quelque autre résolution déplorable: «Ah! mon ami, disais-je,
comment pouvez-vous agir si follement?» Il me regardait de travers:
«Tisse ta toile, répondait-il, sinon gare à tes joues! _La guerre
est l'affaire des hommes_[40]!»
L'OFFICIER DE POLICE.
Bien dit, par Jupiter!
LYSISTRATA.
Comment, _bien dit_, imbécile! Ainsi, quand vous ne faites que des
bêtises, il ne nous sera pas permis de vous les
remontrer?--Lorsqu'enfin nous vous avons entendu dire à haute voix
dans les rues: «N'y a-t-il plus un homme dans le pays?--Non, en
vérité, il n'y a plus d'hommes!»--alors les femmes ont résolu de se
réunir pour travailler toutes au salut de la Grèce. Car pourquoi
aurions-nous attendu plus longtemps? Prêtez donc l'oreille à nos
sages conseils, gardez le silence à votre tour, et nous pourrons
rétablir vos affaires.
L'OFFICIER DE POLICE.
Vous, nos affaires? Une telle folie se peut-elle supporter?
LYSISTRATA.
Silence!
L'OFFICIER DE POLICE.
Comment, silence! je me tairais au commandement d'une carogne qui
porte un voile sur la tête!
LYSISTRATA
Si ce n'est que mon voile qui t'offusque, tiens, le voici, mets-le
sur ta tête, et tais-toi! Prends aussi ce panier, ceins-toi comme
une femme, carde ta laine, et mange tes fèves. _La guerre sera
l'affaire des femmes_!
Comme cela se retourne joliment! Et comme ce commissaire de police
travesti en femme tout-à-coup par Lysistrata devait faire rire!
Cependant l'officier public essaye de tenir tête à cette luronne.
L'homme se croit plus fort que la femme, surtout en fait de
raisonnement. Notre commissaire fait donc à celle-ci des objections, des
interrogations; Lysistrata se moque de lui, ou donne à des idées sensées
une forme plaisante qu'il ne comprend pas.
L'OFFICIER DE POLICE.
Comment pourrez-vous ramener l'ordre et la paix dans toutes les
contrées de la Grèce?
LYSISTRATA.
Le plus facilement du monde.
L'OFFICIER DE POLICE.
Mais comment? Je suis curieux de l'apprendre.
LYSISTRATA.
Comme, quand notre fil est embrouillé, nous faisons passer la
bobine à travers l'écheveau et de ci et de là; de même, pour la
guerre, nous ferons passer de ci et de là des ambassades qui
débrouilleront les affaires.
L'OFFICIER DE POLICE.
Qu'est-ce qu'elle dit? Mettre fin à la guerre avec du fil et des
bobines! Pauvre folle!
LYSISTRATA.
Si vous n'étiez pas fous vous-mêmes, vous sauriez faire en
politique ce que nous faisons pour nos laines.
L'OFFICIER DE POLICE.
Comment cela? Voyons!
LYSISTRATA.
Nous commençons par laver la laine pour en séparer le suint; vous
devriez faire de même; ensuite nous la battons à coups de
baguettes; vous devriez aussi, à coups de baguettes, vous
débarrasser des gredins et des scélérats. Ceux qui, noués en
boules, s'accrochent aux honneurs, il faut les carder brin à brin
et leur crêper la boule; et puis, les jeter tous également au
panier. Étrangers domiciliés, ou du dehors, pourvu qu'ils soient
amis et rapportent au trésor public, je les carderais tous
indistinctement. Quant à nos colonies, par Jupiter! qui sont
jusqu'à présent des pelotons séparés, je voudrais tirer jusqu'ici
le fil de chacune d'elles, et n'en faire qu'un seul, en former une
grosse pelote, et en tisser pour le peuple un manteau[41]!
L'OFFICIER DE POLICE.
N'est-il pas étrange qu'elles prétendent battre et pelotonner tout
cela, elles qui ne prennent point part à la guerre?
LYSISTRATA.
Eh! misérable, elle pèse sur nous d'un double poids: d'abord nous
enfantons des fils qui vont faire la guerre loin du pays...
L'OFFICIER DE POLICE.
Tais-toi, ne rappelle pas nos malheurs[42]!
LYSISTRATA.
Ensuite, au lieu de nous amuser et de jouir de notre jeunesse, nous
couchons seules: nos maris sont au camp!... Passons sur ce qui nous
regarde; mais les filles qui vieillissent dans leur lit solitaire,
je pleure quand j'y pense!
L'OFFICIER DE POLICE.
Et les hommes, ne vieillissent-ils pas?
LYSISTRATA.
Quelle différence! l'homme, à son retour, eût-il des cheveux gris,
trouve aisément une jeune femme. Mais la saison d'une femme est
courte, et, si elle la laisse passer, elle ne trouve plus de mari,
et reste assise, à consulter le sort...
La vérité de ce dialogue et de ces peintures n'est-elle pas admirable?
Battue par le raisonnement comme par les armes, la police se voit forcée
de céder. Les femmes chantent victoire. Ensuite, par la bouche de leur
coryphée, elles donnent à la ville d'utiles conseils. Et pourquoi pas?
«Que je sois née femme, qu'importe? si je sais remédier à vos malheurs!
je paye ma part de l'impôt en donnant des hommes à l'État!»
C'est là un argument très-sérieux, quoique jeté dans une comédie.
Michelet ne dira pas mieux: «Qui est, plus que les mères, intéressé dans
la société, où elles mettent un tel enjeu, l'enfant? Qui, plus qu'elles,
est frappé par le désordre ou par la guerre[43]?»
Il a été souvent question en Angleterre et en France de conférer aux
femmes le droit électoral. C'est une opinion qui a pour elle de graves
partisans.--Le gouvernement de Moravie a décidé récemment que les veuves
payant des impôts auraient à l'avenir le droit de voter dans les
élections municipales[44].
Mais poursuivons notre analyse.
* * * * *
Vainement les femmes ont vaincu les hommes, elles ne peuvent se vaincre
elles-mêmes. La plupart d'entre elles, lorsqu'elles ont prêté le cruel
serment exigé par Lysistrata, ne l'ont fait qu'à contre-cœur. L'occasion
ne s'est pas encore présentée de le tenir, ce serment redoutable, et
déjà elles ont des démangeaisons de se parjurer. Péripétie piquante et
naturelle, tirée des caractères et des tempéraments.
Quelques-unes désertent: celle-ci sous prétexte d'aller visiter sa
laine, qui se mange aux vers; celle-là, son lin à teiller; une troisième
fait semblant d'être sur le point d'accoucher.--«Mais tu n'étais pas
enceinte hier!--Je le suis aujourd'hui...»--Leur continence est sur les
dents, hors de combat, avant la lutte. Lysistrata, l'intrépide générale,
tient bon et ranime les moins défaillantes. «Vous regrettez vos maris!
croyez-vous qu'ils ne vous regrettent pas? Je le sais, moi, ils passent
des nuits cruelles[45]. Courage, mes braves amies, patientez encore un
peu...»
En effet, bientôt, selon les prévisions de Lysistrata, les hommes
arrivent, dans un état... que vous dirai-je? pitoyable, ou monstrueux?
Comment vous indiquer la chose?... Il y a un ancien ballet, de Noverre,
intitulé: _l'Enlèvement des Sabines_, dont le libretto contient
l'indication suivante: «Ici les Romains témoignent par leurs gestes
qu'ils manquent de femmes.» Eh bien! dans cette scène d'Aristophane, les
hommes témoignent la même chose, mais de la façon la moins ambiguë.
En un mot, cette scène, d'un bout à l'autre, est une véritable
phallophorie,--moins le sérieux qui pouvait, sous couleur de religion,
faire passer les phallophories proprement dites.--Comme les matassins
avec leurs seringues poursuivent M. de Pourceaugnac, les hommes ici, et
les vieux tout d'abord, se mettent à poursuivre les femmes; et tous les
jeux de scène sont indiqués, et l'on ne sait, des actions ou des
paroles, lesquelles sont les plus cyniques.
* * * * *
L'un d'eux se détache du groupe: c'est le pauvre Cinésias, mari de la
gentille Myrrhine,--je dis gentille, quoiqu'elle aime le vin;--mais
beaucoup de jeunes Anglaises l'aiment aussi, et n'en sont pas moins
belles: seulement, au bout de quelques années, leur teint éblouissant se
couperose, leur joli nez bourgeonne comme un printemps: le madère, le
sherry et le porto s'y épanouissent en boutons; c'est le printemps de la
laideur, après celui de la beauté.
Pour le moment, Myrrhine est à croquer.--Son mari est un homme entre
deux âges, maigre comme le poëte Philétas de Cos, qui, dit-on,
s'attachait des boules de plomb aux jambes, de peur d'être enlevé par le
vent.
Ici commence entre le pauvre homme et son espiègle femme, stylée par
Lysistrata, une scène très-comique, mais très-indécente. Elle est
développée avec beaucoup d'art; mais, que cette scène et la précédente
aient jamais été représentées sur un théâtre public, c'est ce qui peut à
peine se comprendre, même lorsqu'on se rappelle la sicinnis et le
cordax, origines de la comédie, et qu'on se figure ce que pouvaient être
les chœurs de _Chèvres_ et de boucs ou les _Androgynes_ de Cratinos.
Voici quelques passages de cette scène capitale, qu'il est aussi
difficile de citer que d'omettre, quand on est résolu à ne pas éluder
l'étude sincère du grand poëte comique athénien.
CINÉSIAS.
Ah! grands dieux! quel supplice!... je suis sur la roue!...
LYSISTRATA.
Qui vive?
CINÉSIAS.
C'est moi!
LYSISTRATA.
Un homme?
CINÉSIAS.
Eh! oui, un homme!...
Qu'y a-t-il de plus comique et de plus bouffon que ce mot, dans cette
situation et dans cette posture?
On veut le chasser, il supplie; et, prenant sa voix la plus douce, il
implore sa chère Myrrhine, sa belle petite Myrrhinette! il la fait
appeler par son petit garçon. Un enfant, au milieu de cette
phallophorie!... Il est vrai qu'on l'emmènera tout à l'heure.
CINÉSIAS.
Petit, appelle ta maman.
L'ENFANT.
Maman, maman, maman!
CINÉSIAS.
Eh bien! n'entends-tu pas, et n'as-tu pas pitié de cet enfant?
Voilà six jours qu'il n'est ni lavé ni nourri[46].
MYRRHINE.
Pauvre petit! son père n'en a guère soin!
CINÉSIAS.
Descends, chérie, descends, c'est pour l'enfant!
MYRRHINE.
Ce que c'est que d'être mère! il faut descendre. Comment s'y
refuser?...
Cinésias trouve sa femme plus jeune, plus jolie que jamais. Elle
embrasse l'enfant avec coquetterie: «Tu es aussi gentil que ton père est
méchant! Que je t'embrasse, ô cher trésor de ta maman!»
Le mari entre en pourparlers; mais, comme à l'éloquence des paroles il
veut joindre celle des gestes, Myrrhine lui dit: «À bas les mains!» Et
elle dicte ses conditions: À moins qu'un bon traité ne termine la
guerre, elle n'accordera rien, mais rien!
Il promet de faire conclure la paix; il jurera tout ce qu'elle voudra.
Mais il demande, en guise d'arrhes, quelques caresses.
MYRRHINE.
Non pas!... Et cependant... je ne saurais nier que je t'aime.
CINÉSIAS.
Tu m'aimes! Alors pourquoi me refuser, ma Myrrhinette?
MYRRHINE.
Y penses-tu? devant cet enfant!
CINÉSIAS.
Manès, emporte l'enfant à la maison... Là; ton fils ne nous gêne
plus. Eh bien! ne veux-tu pas à présent?...
MYRRHINE.
Mais où?...
Cinésias propose la grotte de Pan, située dans le voisinage. Myrrhine
fait quelque objection; le mari y répond. Vite elle en fait une autre.
C'est une escrime très-bien conduite.
MYRRHINE.
Et mon serment, malheureux! veux-tu donc que je me parjure!
CINÉSIAS.
Je prends la faute sur moi, ne t'inquiète pas!
On se rappelle ici l'objection d'Elmire et la réponse de Tartuffe, dans
une situation analogue:
ELMIRE.
Mais comment consentir à ce que vous voulez,
Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez?
TARTUFFE.
Si ce n'est que le ciel qu'à mes vœux on oppose,
Lever un tel obstacle est pour moi peu de chose...
.....
Oui, madame, on s'en charge...
Toutefois il n'y a là qu'une ressemblance de situation, et non une
ressemblance de caractère: Cinésias n'est pas un Tartuffe; c'est
simplement un homme emporté par la passion sensuelle, mais sans
complication d'hypocrisie. Et c'est à sa propre femme qu'il s'adresse,
non à la femme d'un ami.
À part ce point, qui a son importance, la situation est pareille,--et
des plus hardies chez Aristophane, comme chez Molière. Lorsqu'Elmire
feint de consentir à ce que veut Tartuffe et qu'elle le prie de regarder
auparavant si son mari n'est pas dans la galerie voisine, lorsque
Tartuffe revient, ferme la porte, se débarrasse de son manteau, et
s'avance délibérément vers Elmire pour l'embrasser, la scène est aussi
osée que possible dans le théâtre moderne; le spectateur, à la vérité,
est rassuré par l'honnêteté de la femme, et par la présence du mari
caché; toujours est-il que Tartuffe, quand il rentre, se dispose à
satisfaire tout de suite sa brutalité, et qu'entre l'intention et
l'exécution il ne se passerait pas trois minutes, si tout à coup Orgon
et la morale ne le saisissaient au collet.
De même, chez le poëte grec, Cinésias, dont le nom, comme l'action, ne
sont que trop significatifs, pousse les choses aussi loin que possible;
mais c'est à sa femme qu'il s'adresse, et, d'après la donnée de la
pièce, sa femme doit lui résister. Il est vrai que le spectateur n'est
pas très-sûr de la résistance obstinée de Myrrhine, qui pourrait bien
finir par se prendre elle-même au piége des coquetteries dont elle agace
son mari. Elle feint, comme Elmire, de consentir à tout.
MYRRHINE.
Allons! je vais chercher un petit lit.
CINÉSIAS.
Eh non! par terre nous serons bien!
C'est répliquer comme Jupiter à Junon, au XIVe chant de l'_Iliade_,
lorsque la rencontrant dans les bois de l'Ida, ornée de la ceinture
de Vénus, irrésistible talisman, il ne prend pas le temps de
regagner l'Olympe.
Mais Cinésias n'est pas Jupiter, et n'en vient pas à ses fins comme
lui. Chaque fois qu'il croit toucher au but de ses désirs, c'est
une chose, c'est une autre, que Myrrhine a oubliée et qu'elle va
chercher: après le petit lit, un matelas, et puis un oreiller.
CINÉSIAS.
Mais à quoi bon un matelas? Pour moi, je n'en ai pas besoin!
MYRRHINE.
Par Diane! sur les sangles, ce serait honteux!
CINÉSIAS.
Eh bien! donne-moi d'abord un baiser.
MYRRHINE.
Voilà!
CINÉSIAS.
Hon! que c'est bon! À présent, reviens au plus vite!
MYRRHINE, _revenant_.
Voici le matelas. Couche-toi, je me déshabille... Mais il n'y a pas
d'oreiller.
CINÉSIAS.
Eh! je n'en ai pas besoin!
MYRRHINE.
Mais j'en ai besoin, moi!
Le pauvre bonhomme est haletant: soif de Tantale!... Elle revient avec
l'oreiller, elle raccommode. Puis elle se déshabille lentement.
CINÉSIAS.
Enfin, il ne manque plus rien!
MYRRHINE.
Plus rien? Crois-tu?
CINÉSIAS.
Allons, viens, mon bijou!
MYRRHINE.
J'ôte mon corset[47]. Mais n'oublie pas ce que tu m'as promis au
sujet de la paix. Tu tiendras ta promesse?
CINÉSIAS.
Oui, que je meure!...
MYRRHINE.
Mais tu n'as pas de couverture!
CINÉSIAS.
Des couvertures! Eh! c'est toi que je veux!...
MYRRHINE.
Patience! je suis à toi dans un instant.
CINÉSIAS.
Cette femme-là[48] me fera mourir avec ses couvertures!
Myrrhine revient avec une couverture... Ah! enfin!...--Mais elle
s'aperçoit, fort à propos, qu'elle a oublié... quoi encore? de l'huile,
pour parfumer ce cher mari!
MYRRHINE.
Ne veux-tu pas que je te parfume?
CINÉSIAS.
Non, par Apollon! non, de grâce!
MYRRHINE.
Si! par Vénus! que tu le veuilles ou non!
CINÉSIAS.
Tout-puissant Jupiter, fais que nous en finissions avec ces
parfums!
MYRRHINE.
Tends la main, que je t'en verse, et frotte-toi.
CINÉSIAS.
Par Apollon! ce parfum-là n'est guère agréable, à moins qu'il ne le
devienne en frottant; il ne sent pas la couche nuptiale.
MYRRHINE.
Ah! sotte que je suis! j'ai apporté du parfum de Rhodes.
CINÉSIAS.
C'est bon, laisse, ma chérie!
MYRRHINE.
Es-tu fou?
CINÉSIAS.
Maudit soit le premier qui a distillé des parfums!
Myrrhine sort encore une fois, et revient avec une autre fiole...
«Allons, méchante, couche-toi, et ne va plus chercher rien!
--Me voilà, par Diane! Je me déchausse. Mais, mon chéri, tu voteras la
paix?
--Sois tranquille.»
Et l'espiègle femme, étant déshabillée, s'en va, ne revient plus.--«Je
suis mort, elle me tue!» s'écrie le malheureux Cinésias. «Dans quel état
elle me laisse!... Hélas! qui me soulagera?...»
Le chœur, afin que personne n'en ignore, ajoute ses commentaires et ses
descriptions aux exclamations et à la mimique priapesque de Cinésias.
Sur ces entrefaites, arrive de Sparte un héraut qui demande la paix. «À
Sparte aussi, tout est en l'air,» et le héraut comme les autres.
Un magistrat survient et le gourmande: «Drôle! dans quel état!...» Le
héraut lui explique le complot formé par les femmes, non-seulement
d'Athènes, mais de toute la Grèce, pour contraindre les hommes à faire
la paix et à abolir la guerre. C'est une conspiration générale, qui
embrasse toutes les villes: les hommes, dans tous les pays, sont excédés
de cette situation, n'en peuvent plus, demandent grâce, implorent la
paix à tout prix: la paix avec les femmes, la paix entre les peuples; la
paix au dedans, la paix au dehors; la paix partout et toujours!... Le
plan de la courageuse Lysistrata a réussi: elle a fait honneur à son
nom, elle a dissous toutes les armées, plus habile à elle seule qu'un
Congrès de la Paix.
Les ambassadeurs lacédémoniens arrivent ensuite, dans le même état que
le héraut. «La situation, disent-ils, est de plus en plus tendue...»
* * * * *
On appelle Lysistrata. Elle conclut la réconciliation universelle.
«Laconiens, approchez-vous; et vous, Athéniens, de ce côté. Écoutez-moi:
Je ne suis qu'une femme, mais j'ai quelque bon sens; la nature m'a donné
un jugement droit, que j'ai développé encore, en écoutant les sages
leçons et de mon père et des vieillards. Permettez que je vous adresse,
à tous également, un reproche, hélas! trop fondé! Vous qui, à Olympie,
aux Thermopyles, à Delphes (combien d'autres lieux je pourrais nommer,
si je ne craignais de m'étendre!) arrosez les autels de la même eau
lustrale et ne formez qu'une seule famille, ô Hellènes, vous vous
détruisez, les armes à la main, vous et vos villes, quand les Barbares
sont là qui vous menacent!...»
Démosthène ne dira pas mieux que cette brave Lysistrata, et ne trouvera
pas dans son cœur une plus noble et plus grande éloquence. Cavour ne
parlera pas autrement pour réunir les membres dispersés de la patrie
italienne, que Garibaldi ressuscitera.
Bref, Péloponnésiennes, Athéniennes, Corinthiennes, Béotiennes, se
remettent avec leurs maris. Seuls les vieillards grognent un peu, tout
en étant contents au fond; mais ils sont humiliés de se soumettre:
«Maudites femmes! sont-elles assez rusées! Ah! qu'on a eu raison de
dire: _Pas moyen de vivre avec ces coquines, ni sans ces coquines!_»