«Nous n'en avons point, dit Vacarme, nous ne sommes emménagés que

d'hier.

--Va m'en chercher un à Athènes, et lestement...»

Vacarme revient presque aussitôt:

«Hélas! les Athéniens ont perdu leur pilon, ce corroyeur qui broyait

l'Hellade.»

En effet, Cléon avait été tué, en 422, un an avant la représentation de

cette comédie, dans un combat devant Amphipolis, le même jour que le

général des Lacédémoniens, Brasidas; et c'était cette double mort qui

avait donné lieu à _la paix_, ou plutôt à la trêve trop courte, occasion

de cette pièce.

On s'étonne que le poëte continue d'attaquer un homme mort; on ne

s'étonne pas moins que les Athéniens le permettent. On est tenté de dire

à Aristophane, ce que lui-même fait dire par Trygée à Mercure un peu

plus loin: «Assez, assez, puissant Hermès; cesse de prononcer ce nom,

laisse cet homme aux enfers, où il est maintenant; il n'est plus à nous,

mais à toi.» Cependant, même après cette parole très-juste, le poëte y

revient, et à plusieurs reprises, et plus violemment que jamais.--Nous

le verrons s'acharner de même sur Euripide jusque dans les enfers. Ses

convictions sont si profondes et si ardentes, qu'il suit ses haines

au-delà du tombeau.

Avant que la Guerre et Vacarme aient trouvé un nouveau pilon, Trygée se

hâte de convoquer les laboureurs, les ouvriers et les marchands,--les

habitants, les étrangers, domiciliés ou non,--les insulaires, les Grecs

de tout pays, pour délivrer la Paix. Tous accourent avec des leviers,

des pioches, des cordes, afin de débarrasser l'accès de la caverne, et

font une entrée de ballet d'un entrain bacchique, qui donne une idée de

l'ivresse joyeuse des Dionysies.

LE CHŒUR.

Allons, que faut-il faire? ordonne, dirige; je jure de travailler

aujourd'hui sans relâche, jusqu'à ce qu'avec nos leviers et nos

engins nous ayons ramené à la lumière la plus grande de toutes les

déesses, celle à qui la vigne est le plus chère.

TRYGÉE.

Silence! si la Guerre entendait vos cris de joie, elle bondirait

furieuse hors de sa retraite.

LE CHŒUR.

C'est qu'une telle entreprise nous remplit d'allégresse. Ah!

qu'elle diffère de ce décret qui nous commandait de venir avec des

vivres pour trois jours[23]!

TRYGÉE.

Prenons garde que, du fond des enfers, ce Cerbère maudit[24], par

ses hurlements furieux, ne nous empêche encore, comme quand il

était sur la terre, de délivrer la déesse.

LE CHŒUR.

Quand une fois nous la tiendrons, rien au monde ne pourra nous la

ravir. Iou! iou!

TRYGÉE.

Mes amis, vous me faites mourir avec vos cris! Si le monstre

accourt[25], il foulera tout sous ses pieds.

LE CHŒUR.

Qu'il foule, qu'il écrase, qu'il bouleverse tout! Nous ne saurions

modérer notre joie!

TRYGÉE.

Qu'est-ce donc, citoyens? qu'avez-vous? Au nom des dieux, quelle

mouche vous pique? ne gâtez pas par vos gambades la plus belle des

entreprises!

LE CHŒUR.

Ce n'est pas moi, ce sont mes jambes qui sautent de joie.

TRYGÉE.

Assez! Allons, cessez, cessez de gambader.

LE CHŒUR.

Tiens, j'ai fini.

TRYGÉE.

Vous le dites, mais vous ne finissez pas.

LE CHŒUR.

Une fois encore, et je finis.

TRYGÉE.

Une seule donc, et rien de plus.

LE CHŒUR.

Nous cessons de danser, pour te servir.

TRYGÉE.

Mais, voyez, vous ne cessez pas du tout!

LE CHŒUR.

Encore cette échappée de la jambe droite, et, par Jupiter, c'est

fini.

TRYGÉE.

Allons, je vous l'accorde; mais cessez de m'inquiéter.

LE CHŒUR.

La gauche réclame aussi ses droits. Quelle joie! je ne me sens pas

d'aise! je pète, je ris! Déposer le bouclier, c'est plus, pour moi,

que dépouiller la vieillesse[26].

TRYGÉE.

Ne vous réjouissez pas encore, vous n'êtes pas assurés du succès.

Mais, quand vous tiendrez la déesse, alors chantez, riez, criez:

car vous pourrez alors, à votre bon plaisir, naviguer ou rester

chez vous, faire l'amour ou dormir, assister aux fêtes et aux

processions, jouer au cottabe[27], vivre en Sybarite, et crier:

Iou, iou!

Quelle vivacité! et quelle fantaisie! Cela rappelle cet avocat bizarre

consulté par M. de Pourceaugnac, et qui ne lui répond qu'en sautant et

qu'en rebondissant comme une balle élastique: on voudrait en vain

l'arrêter.

Mais ici ce n'est pas un homme, c'est le chœur tout entier qui gambade

en criant, et que Trygée veut en vain retenir. Figurez-vous cette sorte

de ballet orgiaque, ces bonds et ces cris fantastiques.

Enfin, tous se mettent à l'ouvrage, mais avec plus ou moins de zèle,

plus ou moins d'amour pour la Paix: les Béotiens mollement; c'était leur

caractère, en toute chose, d'être mous et lourds; les Argiens plus

mollement encore, parce que la guerre leur profitait et qu'ils

recevaient tour à tour des subsides des deux partis; il y a dans tout ce

passage une multitude d'allusions qui étaient transparentes pour les

contemporains; les uns tirent les cordes dans un sens, les autres tirent

en sens contraire. Les Lacédémoniens y vont de tout cœur: c'étaient eux

qui récemment, après la mort de leur général Brasidas, s'étaient décidés

à faire des propositions de paix. Les Mégariens n'avancent guère: la

faim a épuisé leurs forces (rappelez-vous la scène du Mégarien, avec ses

deux filles, dans la comédie des _Acharnéens_). Les laboureurs Athéniens

sont ceux qui, avec les Laconiens, font le plus avancer l'ouvrage.

Mercure et Trygée les excitent et prêchent d'exemple.

L'entrée de la caverne est, à la fin, déblayée, et l'on en voit sortir

la Paix, suivie de l'Automne chargée de fruits, et de la belle Théoria,

patronne des processions et des fêtes. Ces déesses répandent sur leur

passage mille parfums délicieux, et ramènent avec elles tous les biens

de la vie: vendanges, banquets, dionysies, flûtes harmonieuses, joies de

la comédie, chants de Sophocle, grives, petits vers d'Euripide!...

Aristophane semble ne laisser échapper ce demi-éloge d'Euripide que pour

donner lieu tout de suite à une réplique désobligeante de Trygée. Un peu

plus loin, il reparle de Sophocle, pour l'accuser d'avarice. Cratinos

est traité d'ivrogne. Ainsi le poëte comique ne respecte rien: ceux-là

même qu'il honore en certains moments, dans d'autres il les ridiculise.

Les spectateurs, ici encore, payent leur tribut, comme les hommes

illustres, à la toute-puissante comédie, au bon plaisir de la malice et

de la joie: Trygée, les parcourant des yeux, montre du doigt à Mercure

le fabricant d'aigrettes qui s'arrache les cheveux, le faiseur de hoyaux

qui se moque du fourbisseur de sabres, le marchand de faulx qui se

réjouit et qui fait la nique au marchand de lances: les lances désormais

serviront d'échalas pour soutenir les vignes... Le public, du reste, est

toujours content quand on le met de la partie, quand l'auteur comique le

mêle à la pièce, parce que le spectateur alors, devenant acteur en même

temps, s'intéresse par l'amour-propre à la comédie. Bien que la fiction

dramatique en soit quelque peu altérée ou suspendue, le succès de

l'auteur n'en est que plus certain.

* * * * *

Aux plaisanteries vient se mêler la poésie, avec des accents bucoliques,

qui sont comme un lointain prélude de Tityre et de Mélibée,

_Post aliquot mea regna videns mirabor aristas_!

et aussi avec des éclats de joie et des triomphes de sensualité dignes

de Rubens dans sa _Kermesse_ ou de Teniers dans ses intérieurs flamands.

Il faut lire dans le texte même ces vers charmants, mêlés de tons si

divers, dont notre prose ne peut donner qu'un pâle reflet:

LE CHŒUR, _à la déesse de la Paix_.

O toi que désiraient les gens de bien et qui es si douce aux

cultivateurs, à présent que je t'ai contemplée avec bonheur,

permets que j'aille saluer mes vignes, et embrasser, après une si

longue absence, les figuiers que j'ai plantés dans ma jeunesse!...

TRYGÉE.

La belle chose qu'une houe bien emmanchée! Comme ces hoyaux à trois

dents reluisent au soleil! Qu'ils vont tracer des plants bien

alignés! je brûle d'aller dans mon champ et de remuer cette terre

si longtemps délaissée! O mes amis, rappelez-vous les plaisirs dont

la Paix nous comblait autrefois: beaux paniers de figues fraîches

ou confites, myrtes, vin doux, prés émaillés de violettes sur le

bord des ruisseaux, olives tant regrettées! Pour tous ces biens

qu'elle nous rend, ô mes amis, adorons la déesse!

LE CHŒUR.

Salut, salut, divinité chérie! ton retour nous comble de joie!

comme nous soupirions après toi, consumés du désir de revoir nos

campagnes! O Paix si regrettée, mère de tous les biens! Seule tu

soutiens ceux qui, comme nous, usent leur vie à travailler la

terre. Nous goûtions sous ton règne mille douceurs charmantes qui

ne nous coûtaient rien. Tu étais le gâteau de froment des

laboureurs, tu étais leur salut! Aussi nos vignes, et nos jeunes

figuiers, et tous les arbres de nos vergers souriront avec joie à

ton retour! Mais où donc était-elle pendant un si long temps?

Dis-le-nous, ô le plus bienveillant des dieux!

MERCURE.

Sages laboureurs, écoutez mes paroles, si vous voulez savoir

comment elle fut perdue pour vous. Le principe de nos infortunes,

ce fut l'exil de Phidias[28]: Périclès craignit de partager sa

mauvaise fortune, et, redoutant votre naturel irritable, pour en

prévenir les effets, mit lui-même l'État en feu: avec cette petite

étincelle du décret de Mégare[29], faisant souffler un vent de

guerre, il alluma l'incendie, dont la fumée a fait pleurer ici et

là-bas les yeux de tous les Grecs. Dès que le feu eut fait craquer

nos vignes, les tonneaux irrités heurtèrent les tonneaux[30]; dès

lors, il ne fut plus au pouvoir de personne d'arrêter le mal, et la

Paix disparut.

TRYGÉE.

Voilà, par Apollon, ce que personne ne m'avait appris; je ne me

doutais pas quel lien pouvait exister entre Phidias et la Paix.

LE CHŒUR.

Ni moi, et je viens de l'apprendre. Je ne m'étonne plus qu'elle

soit belle, s'il y a entre elle et Phidias quelque parenté! Que de

choses nous ignorons!...

O joie! ô joie! de laisser là le casque! et le fromage, et les

oignons! Foin de la guerre et des combats! Ce que j'aime, c'est de

boire avec de bons amis, devant le feu, où pétille un bois sec,

coupé pendant l'été; de faire griller des amandes sur les braises,

ou des fênes de hêtre sous la cendre; ou de caresser la jeune

servante[31], pendant que ma femme est au bain!

Non, rien n'est plus charmant, quand les semailles sont faites et

quand Jupiter les arrose d'une pluie bienfaisante, que de recevoir

un voisin qui vient vous dire: Eh bien, cher Comarchide, que

faisons-nous? Pour moi, je boirais volontiers, pendant que le ciel

féconde nos terres.--Allons, femme, fais-nous cuire trois mesures

de haricots, où tu mêleras un peu de froment, et donne-nous des

figues. Que Syra rappelle Manès des champs: il n'y a pas moyen

d'ébourgeonner la vigne aujourd'hui, ni de briser les glèbes: la

terre est trop humide.--Qu'on apporte de chez moi la grive et les

deux pinsons. Il doit y avoir encore du lait caillé, et quatre

morceaux de lièvre, à moins que le chat n'en ait volé hier au soir:

car j'ai entendu, au logis, je ne sais quel tapage. Garçon,

apportes-en trois pour nous; laisse le quatrième pour mon

père.--Demande aussi à Eschinade des branches de myrte avec leurs

fruits. Et puis,--c'est le même chemin,--qu'on appelle Charinade,

afin qu'il vienne boire avec nous, pendant que le Dieu bienfaisant

fait prospérer nos travaux.

Mais, quand revient le temps où la cigale chante sa gentille

chanson, j'aime à aller voir si les vignes de Lemnos commencent à

mûrir, car celles-là sont les plus précoces; ou si les figues se

gonflent et rougissent. Qu'il est doux, quand elles sont à point,

de les cueillir, de les goûter, en s'écriant: O saison douce!

Quelle variété dans ces esquisses, si finement touchées et enlevées!

Quelle fraîcheur! Quelle senteur de la campagne! Un intérieur rustique

pendant l'hiver, des promenades pendant l'été, tout cela se succède en

quelques vers. Quelle poésie, et quelle réalité tout à la fois! Quelle

saveur et quelle simplicité exquise!

Déjà le chœur des _Acharnéens_ avait dit, aux vers 989 et suivants: «O

Paix, compagne de la belle Aphrodite et des Grâces souriantes, que tes

traits sont charmants! et je l'ignorais! Puisse l'Amour m'unir à toi,

l'Amour que l'on peint couronné de roses!»

Il semble que, dans ces vers de la première comédie, se trouvât le germe

de l'autre.

Dans une ode de Bacchylide se rencontraient déjà ces riantes images de

la paix: «La Paix, la grande Paix produit pour les mortels la richesse

et la fleur des douces chansons. Sur les splendides autels des Dieux,

elle brûle à la flamme blonde les cuisses des bœufs et des brebis à la

riche toison: les jeunes gens ne songent plus qu'aux jeux du gymnase,

aux flûtes et aux fêtes. La noire araignée file sa toile sur les agrafes

de fer des boucliers; la rouille ronge le fer des lances et des épées.

On n'entend plus retentir les clairons, et le doux sommeil n'est plus

écarté des paupières au moment où il apaise le cœur. Dans les rues se

dressent les tables de festin, et partout éclatent les hymnes joyeux.»

Ce petit tableau, sans doute, est charmant; mais combien ceux

d'Aristophane sont plus riches, plus vifs et plus variés.

* * * * *

Trygée, à qui Mercure donne pour compagnes l'Automne et Théoria,

redescend du ciel sur la terre. Chemin faisant, il rencontre deux ou

trois âmes de poëtes dithyrambiques.

Que faisaient-elles là? dit l'esclave à qui il raconte les épisodes

de son voyage aérien.

TRYGÉE.

Elles tâchaient d'attraper au vol quelques débuts lyriques dans le

vague des airs.

L'ESCLAVE.

Est-il vrai, comme on le dit, que les hommes, après leur mort,

soient changés en étoiles?

TRYGÉE.

Très-vrai.

L'ESCLAVE.

Quel est donc cet astre que je vois là-bas?

TRYGÉE.

C'est Ion de Chios, l'auteur de cette ode qui commençait par:

«L'Orient...» Dès qu'il parut dans le ciel, on l'appela l'_astre

d'Orient_.

L'ESCLAVE.

Et qu'est-ce que ces étoiles qui traversent le ciel et brûlent en

courant[32]?

TRYGÉE.

Ce sont des étoiles riches qui reviennent de dîner en ville, elles

portent des lanternes, et dans ces lanternes du feu.--Mais,

dépêchons, conduis cette femme chez moi, nettoie la baignoire, et

fais chauffer l'eau; puis prépare, pour elle et pour moi, le lit

nuptial. Quand tout sera prêt, reviens ici. Pendant ce temps, je

vais la présenter au Sénat.

L'ESCLAVE.

Où donc as-tu pris ce joli bagage?

TRYGÉE.

Où? Dans le ciel.

L'ESCLAVE.

Oh bien! je ne donne pas trois oboles des dieux, s'ils font

commerce de femmes, comme nous autres mortels.

TRYGÉE.

Ils ne le font pas tous; mais, là-haut comme ici, quelques-uns

vivent de ce métier.

L'ESCLAVE, _à la femme_.

Eh bien, entrons. (_À Trygée_:) Dis-moi, lui donnerai-je à manger?

TRYGÉE.

Non. Elle ne voudrait ni pain ni gâteau, habituée qu'elle est

là-haut, chez les dieux, à lécher l'ambroisie.

L'ESCLAVE.

Mais on peut aussi lui servir ici quelque chose à lécher...

Enfin Trygée, à peu près comme Dicéopolis dans les _Acharnéens_, et

comme Peuple dans les _Chevaliers_, ne songe plus qu'à vivre en joie et

en liesse, avec sa déesse. Ici encore, éclatent, jaillissent à foison

mille bouffonneries licencieuses, qui sont le couronnement de la comédie

et en quelque sorte le dessert du _cômos_. Il y a, du vers 868 au vers

904, une longue description digne de l'Arétin, quand l'esclave vient

dire que l'épousée est prête et que tout est bien en état. Et, du vers

1226 au vers 1239, on rencontre une scène qui pourrait figurer dans le

chapitre XIII du livre Ier de _Gargantua_.

Le mariage n'est pas encore à cette époque le dénoûment obligé de la

comédie; mais on en voit déjà poindre l'usage: ce n'est alors qu'un

instinct de la chair, ce sera plus tard une habitude et un procédé.

* * * * *

Quoiqu'on retrouve dans cette pièce l'imagination et la poésie de

détails qui brillent dans les précédentes, l'ensemble en est moins

remarquable, la trame en est plus faible. La seconde partie, dépouillée

pour nous de tout l'appareil du spectacle, semble un peu traînante. Pour

les Athéniens, elle était relevée par la mise en scène, par les

costumes, et par toute la pompe poétique et musicale de l'épithalame qui

la terminait:

LE CHŒUR.

Faites silence, voici que la fiancée va paraître: prenez des

torches! Que tout le peuple se réjouisse avec nous et se mêle à nos

danses! Quand nous aurons bien dansé et bien bu, et chassé

Hyperbolos[33], nous déménagerons pour retourner aux champs, et

nous prierons les dieux de donner la richesse aux Grecs, d'accorder

à tous d'abondantes récoltes, en orge, en vin, en figues, de rendre

les femmes fécondes, de nous faire recouvrer enfin tous les biens

que nous avions perdus, et d'abolir l'usage du fer meurtrier.

TRYGÉE.

Chère épouse, partons pour les champs, et viens, belle, coucher

bellement avec moi.

LE CHŒUR.

Ô hymen, ô hyménée! ô trois fois heureux! et bien digne de ton

bonheur!

TRYGÉE.

Ô hymen, ô hyménée!

PREMIER DEMI-CHŒUR, _montrant la femme_.

Que lui ferons-nous?

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Que lui ferons-nous?

PREMIER DEMI-CHŒUR.

Nous cueillerons ses baisers.

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Nous cueillerons ses baisers[34].

PREMIER DEMI-CHŒUR.

Allons, camarades, nous qui sommes au premier rang, enlevons et

portons le fiancé. O hymen, ô hyménée!

TRYGÉE.

Ô hymen, ô hyménée!

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Vous aurez une jolie maison, pas de soucis, et de bonnes figues. Ô

hymen, ô hyménée!

TRYGÉE.

Ô hymen, ô hyménée!

PREMIER DEMI-CHŒUR.

Celui-ci en a de grosses, celle-là en a de douces.

TRYGÉE.

Mangez et buvez à cœur-joie, et ensuite répétez encore: ô hymen, ô

hyménée!

DEUXIÈME DEMI-CHŒUR.

Ô hymen, ô hyménée!

TRYGÉE.

Joie et liesse, mes amis! Ceux qui me suivront auront des gâteaux.

Il faut vous figurer cette fin animée. Vous la devinez, quoiqu'il y ait

plusieurs lacunes dans le texte de cette dernière scène.

On croit que cette pièce fut presque improvisée et cela expliquerait la

faiblesse de la composition et de la contexture; mais combien de détails

charmants!

Au reste, la contexture des comédies d'Aristophane en général est des

plus simples. C'est à peu près la même que nos auteurs emploient, sans

se mettre la tête à la torture, dans nos _revues_ de fin d'année: le

procédé épisodique est celui de tout le théâtre grec, aussi bien des

tragédies que des comédies. C'est également celui de Shakespeare. Il n'y

en a point de plus aisé ni de plus naturel. Le procédé de notre théâtre

classique est plus concentré, plus artificieux, et peut-être aussi plus

artificiel, lorsque le génie ne l'anime point.

Les Grecs n'ont guère connu l'unité régulière: ils n'ont connu que

l'unité de verve, si l'on peut s'exprimer ainsi. Peuple inspiré, qui

créait en se jouant, et pour un jour.

Aristophane déploie plus de variété dans ses personnages que dans ses

plans. Ses dénoûments ont presque tous entre eux un air de ressemblance.

On pourrait en dire autant de ceux de Molière. Quand ces grands poëtes

comiques ont bien fait rire et bien frappé leur auditoire, ils savent

qu'ils n'ont plus besoin de se mettre en frais d'imagination pour

terminer la comédie: le premier moyen venu suffit; on écoute à peine la

fin de la pièce, loin de songer à l'éplucher. Les éclats de rire qui se

continuent enveloppent et enlèvent le dénoûment.

Les contrastes, les antithèses en action, sont un des procédés

d'Aristophane. Ainsi, au dénoûment des _Acharnéens_, il nous a montré,

d'un côté, Dicéopolis, partisan de la paix, jouissant de tous les biens

qu'elle procure; de l'autre, Lamachos, partisan de la guerre, que l'on

ramène estropié, percé de coups. Dans la comédie de _la Paix_, nous

venons de voir, d'une part, le fabricant d'aigrette qui, de désespoir,

s'arrache les cheveux; de l'autre, le fabricant de faulx et le marchand

de tonneaux qui se réjouissent; les piques changées en échalas, les

casques en marmites, les trompettes guerrières en pieds de balances

pacifiques[35].

Il a ses procédés pour les expositions, comme pour les dénoûments. Ainsi

_les Acharnéens_, _Lysistrata_ que nous allons analyser, _les Femmes à

l'Assemblée_ qui viendront plus tard, commencent de même, par une

convocation, à laquelle on ne se rend qu'avec lenteur: le principal

personnage, attendant les autres et se plaignant de leur retard, fait

l'exposition, à peu près de la même manière dans chacune de ces trois

comédies. Les Athéniens étaient flâneurs, comme sont les Parisiens;

l'Assemblée se trouvait rarement en nombre à l'heure dite: le poëte

comique ne devait donc pas craindre de renouveler la peinture de cette

flânerie, qui elle-même se renouvelait tous les jours.

LYSISTRATA.

Cette comédie de _Lysistrata_ est une des meilleures, mais une des plus

effrontées. Elle montre jusqu'où pouvait aller la licence de la comédie

_ancienne_, née de l'ivresse bacchique et des phallophories. Mieux que

tout autre, elle ferait voir combien on doit se méfier de cette maxime,

qu'une œuvre d'art, si elle est parfaite, est morale par cela seul.

_Lysistrata_ est une merveille d'art et de verve, mais un prodige

d'obscénité. Il y a, dans le Musée secret de Naples, des priapées dont

on ne peut contester la beauté plastique; dira-t-on qu'elles sont

morales? Évidemment l'impression plus ou moins morale qui peut résulter

de la beauté de la forme et de la perfection du style dans ces priapées,

est peu de chose en comparaison de l'impression licencieuse qui résulte

du sujet même. Il est donc périlleux de prétendre qu'il y ait assez de

moralité dans la forme seule de l'art et dans la perfection du style.

Mais, d'autre part, il n'y a pas d'idée plus erronée que de confondre

l'art avec la morale, et que de vouloir ramener toujours l'idée du beau

à l'idée de l'utile. L'art est une chose, et la morale en est une autre.

* * * * *

Au fond, cette comédie, comme les trois précédentes, est encore un

plaidoyer pour la paix. Ainsi les quatre comédies politiques du poëte

ont toutes le même dessein, le même but.

Le moment, cette fois, semblait mieux choisi que jamais pour faire

accueillir enfin des conseils pacifiques. Nicias venait d'être battu en

Sicile; toute l'armée athénienne, massacrée; Alcibiade, poursuivi par

une haine impolitique peut-être, quoique méritée à certains égards,

s'était réfugié à Sparte, et se vengeait de sa patrie en conseillant à

ses nouveaux alliés de fortifier Décélie en Attique; d'un autre côté

Sparte, victorieuse mais épuisée, ne semblait pas éloignée de souscrire

à des conditions équitables, et de laisser à Athènes l'hégémonie de la

Grèce centrale et des îles, pourvu qu'elle conservât elle-même sa

suprématie dans le Péloponnèse. C'est à cette époque, l'an 412 avant

notre ère, que fut représentée _Lysistrata_[36].

* * * * *

Lysistrata, femme d'un des principaux citoyens d'Athènes, persuade à

toutes les autres femmes de sa ville et des autres villes grecques de

prendre une résolution désespérée pour forcer leurs maris à conclure la

paix: c'est de leur retirer leurs droits conjugaux, de les sevrer de

toute caresse. Depuis assez longtemps elles pâtissent de la guerre, ils

pâtiront à leur tour! Résolution énergique! Elle a bien quelque peine à

les y décider: c'est jouer quitte ou double, et sur un terrible enjeu!

La délibération donne lieu déjà à une scène très-joliment développée,

mais d'une liberté qu'on ne peut se figurer. Cependant la courageuse et

éloquente Lysistrata finit par emporter ce vote redoutable. Quelques

femmes, par exemple la jeune Calonice et la jeune Myrrhine, refusent

d'abord, et ensuite ne prononcent que d'une voix mal assurée le terrible

serment; mais enfin, voilà qui est fait!

Cette situation est à peu près celle qui se retrouve, mais présentée

avec plus de modestie, quoique avec assez de vivacité encore, dans une

jolie comédie de notre temps, intitulée: _Une femme qui se jette par la

fenêtre_, œuvre de Scribe et de M. Gustave Lemoine. Ici Myrrhine

s'appelle Gabrielle. Sa mère lui conseille, comme Lysistrata, de tenir

rigueur à son mari, tant qu'il n'aura pas demandé la paix. La guerre

dont il s'agit dans la pièce moderne, n'est, à la vérité, qu'une simple

querelle de ménage. Et les rôles sont renversés, en ce sens que c'est la

jeune femme qui finit par céder à son mari, ne pouvant supporter d'être

privée de lui.

Etudes sur Aristophane · 第 4 / 32 段