Ah! malheureux! je suis perdu! Chez lui, ce vieillard est le plus
raisonnable des hommes; mais, sitôt qu'il siége sur ces bancs de
pierre là-bas, aussitôt il baye aux corneilles.
* * * * *
Ici probablement la scène changeait et représentait la Pnyx.
Le charcutier, pour gagner la victoire, promet à Peuple de le bien
nourrir, de le dorloter comme il faut. Il commence par lui apporter un
bon coussin, qu'il a cousu lui-même. «Allons, soulève-toi, cher maître,
et repose plus mollement ce derrière qui s'est tant fatigué en ramant à
Salamine!»
* * * * *
Aux bouffonneries se mêlent des paroles sérieuses. «On te connaît, dit
le charcutier à Cléon, tu veux que la guerre enveloppe comme d'un
brouillard tes friponneries, que le peuple n'y voie goutte, et que la
nécessité, le besoin, l'attente de son salaire, le réduisent à n'espérer
qu'en toi. Mais, si jamais la paix lui est rendue, s'il retourne à ses
champs se réconforter avec du pain frais et saluer ses chères olives, il
saura de quels biens tu le sevrais, tout en lui payant un salaire, et il
se lèvera, plein de haine et de rage, brûlant de voter contre toi. Tu le
sais, et c'est pour cela que tu le berces de tes mensonges!»
* * * * *
Le Paphlagonien, de son côté, s'évertue et proteste, et fait assaut de
zèle. Les deux rivaux luttent de platitude avec fierté...
Combien de fois avons-nous assisté, depuis quinze ans, à des luttes
pareilles!
CLÉON, _au bonhomme Peuple_.
Ah! tu ne trouveras jamais d'ami plus dévoué que moi! Seul j'ai su
étouffer les conspirations! Il ne se trame pas un complot dans la
ville, que je ne sonne aussitôt l'alarme!
LE CHARCUTIER.
Oui, tu fais comme les pêcheurs d'anguilles: si l'eau reste calme,
ils ne prennent rien; mais, après qu'ils ont agité la vase, la
pêche est bonne. Et toi aussi tu pêches en eau trouble, et pour
cela tu imagines des complots...
Le charcutier donne encore au bonhomme un manteau à manches pour l'hiver
et une paire de souliers; Peuple, tout doucement, se sent attendrir, et
témoigne au charcutier sa royale satisfaction. «À mon avis, dit-il, nul
citoyen, de tous ceux que je connais, n'a si bien mérité du Peuple, ni
ne s'est montré aussi dévoué à la ville et à mes orteils.»
LE CHARCUTIER, _encouragé par son succès_.
Tiens, voici une boîte d'onguent pour les plaies de tes jambes.
CLÉON.
Permets que j'ôte tes cheveux blancs, pour te rajeunir.
LE CHARCUTIER.
Prends cette queue de lièvre, pour essuyer tes yeux.
CLÉON.
Quand tu te moucheras, ô Peuple, essuie tes doigts à mes cheveux!
LE CHARCUTIER.
Aux miens!
CLÉON.
Aux miens!
Qu'on se figure ces jeux de scène: quel mouvement!... Quelle brûlante
verve!... Et quels immenses éclats de rire dans le public!...
Que dire de la joute d'oracles qui vient ensuite? Et de ces répliques
entrechoquées, comme celles de Bartholo et de Figaro plaidant!...
Les orateurs aimaient beaucoup à s'appuyer sur des textes d'oracles.
Aussi, lorsque le bonhomme Peuple ne veut plus de Cléon pour intendant
et lui redemande l'anneau, signe de ses fonctions, Cléon s'écrie:
Maître, je t'en conjure, ne décide rien avant d'avoir entendu mes
oracles!
LE CHARCUTIER.
Et les miens!...
CLÉON.
Mes oracles disent que tu dois, couronné de roses, régner sur la
terre entière!
LE CHARCUTIER.
Les miens, que revêtu d'une robe de pourpre brodée à l'aiguille, et
couronne en tête, tu parcourras la Thrace sur un char d'or!
PEUPLE.
Va me chercher tes oracles, afin qu'il les entende.
LE CHARCUTIER.
Volontiers.
PEUPLE.
Et toi, apporte aussi les tiens.
CLÉON.
J'y cours.
LE CHARCUTIER.
J'y cours aussi: rien de mieux.
* * * * *
Au bout de quelques instants, ils reviennent, apportant chacun des
monceaux d'oracles.
CLÉON.
Tiens, regarde!... Et je ne les apporte pas tous!
LE CHARCUTIER.
Ouf! je crève sous le poids, et je n'apporte pas tout!
PEUPLE.
Qu'est ceci?
CLÉON.
Des oracles.
PEUPLE.
Tout cela?
CLÉON.
Tout cela. Tu en es étonné?... Mais j'en ai encore une caisse
pleine.
LE CHARCUTIER.
Et moi, deux chambres et mon grenier.
PEUPLE.
Allons, lisez-les moi, et d'abord celui que j'aime tant, où il est
dit que je serai «l'aigle planant dans les nues!»
Après l'assaut d'oracles, il y en a un autre, d'offrandes culinaires,
digne de Rabelais: croûtes contre gâteaux, sauces contre purées,
andouilles contre poissons, le tout au profit du bonhomme Peuple et de
son ventre souverain.
* * * * *
À ces caricatures d'une gaieté si franche le poëte mêle de graves
leçons, tempérées par de délicates flatteries:
LE CHŒUR.
O Peuple, ta puissance est grande: tous les hommes te craignent
comme un maître absolu; mais tu es facile à séduire! tu te plais à
être flatté, trompé; tu écoutes, bouche béante, chaque orateur, et
ton esprit va et vient avec eux.
PEUPLE.
Ah! qu'il n'y en a guère, d'esprit, sous vos cheveux, si vous
croyez que je ne sais pas ce que je fais. C'est à dessein que j'ai
l'air imbécile. J'aime à boire tout le jour, et me plais à nourrir
un ministre voleur; mais, quand il est plein, je le frappe, il
tombe.
LE CHŒUR.
Rien de mieux, si, comme tu le prétends, tu mets du calcul dans
cette conduite, si tu les engraisses exprès dans la Pnyx comme des
victimes publiques, et qu'ensuite, en guise de provisions, tu
prennes le plus gras pour l'immoler et le manger.
PEUPLE.
Oui, voilà comme j'attrape ceux qui se croient bien fins et pensent
me tromper! je les suis de l'œil, sans en avoir l'air, pendant
qu'ils me volent; ensuite je leur fourre un jugement dans la gorge,
et ils rendent tout ce qu'ils ont pris.
* * * * *
Enfin Cléon, vaincu encore une fois, devant le Peuple comme devant le
Sénat, est livré au charcutier son vainqueur.
Puis on voit reparaître Peuple, régénéré et rajeuni par les soins du
charcutier, qui l'a fait bouillir dans sa marmite, comme Médée le vieil
Éson. Il est paré élégamment, quoiqu'à la vieille mode. Il est brillant
de paix, de bien-être et d'honneur. Il a recouvré la vigueur de son
esprit comme de son corps, et rougit de son imbécillité passée,--qui
était donc plus réelle qu'il ne l'avouait.--Agoracrite, de son côté,
n'est plus dès-lors, évidemment, le charcutier impudent et fripon, mais
Aristophane lui-même. Aristophane se sert de sa fiction comme d'un
masque qu'il ôte ou reprend à son gré (Rabelais fera de même). Selon le
moment, dans la même pièce, Aristophane appelle la ville d'Athènes «la
République des Gobe-mouches,» τήν κεχηναίων πόλιν, ou bien
c'est ensuite, «l'antique Athènes, couronnée de violettes, la belle et
brillante Ville, qui porte sur sa chevelure la cigale d'or!»
Il sait que ses concitoyens riront volontiers de ses railleries sur leur
légèreté et leur mobilité, s'il caresse leur patriotisme.
Telle est cette comédie pleine de verve, si mal appréciée par La Harpe,
et beaucoup mieux par M. Grote: «C'est, dit-il, le chef-d'œuvre de la
comédie, diffamatoire. L'effet produit sur l'auditoire athénien quand
cette pièce fut jouée à la fête Lénéenne (janvier 424 av. J.-C., six
mois environ après la prise de Sphactérie), en présence de Cléon
lui-même et de la plupart des chevaliers réels, a dû être puissant au
delà de ce que nous pouvons facilement nous imaginer aujourd'hui. Que
Cléon ait pu se maintenir après cet humiliant éclat, ce n'est pas une
faible preuve de sa vigueur et de sa capacité intellectuelles. Son
influence ne semble pas en avoir été diminuée.--Non pas, du moins, d'une
manière permanente. Car non-seulement nous le voyons le plus fort
adversaire de la paix pendant les deux années suivantes, mais il y a
lieu de croire que le poëte jugea à propos de baisser le ton à l'égard
de ce puissant ennemi.--La plupart des écrivains sont tellement disposés
à trouver Cléon coupable, qu'ils se contentent d'Aristophane comme
témoin contre lui, bien que nul autre homme public, d'aucune époque ni
d'aucune nation, n'ait jamais été condamné sur une telle preuve.
Personne ne songe à juger sir Robert Walpole, ni M. Fox, ni Mirabeau,
d'après les nombreux pamphlets mis en circulation contre eux. Personne
ne prendra _Punch_ comme mesure d'un homme d'État anglais, ni le
_Charivari,_ d'un homme d'État français. L'incomparable mérite comique
des _Chevaliers_ d'Aristophane n'est qu'une raison de plus de se défier
de la ressemblance de son portrait avec le vrai Cléon[17].»
* * * * *
En résumé, l'exposition vive et amusante faite par les deux esclaves qui
entrent en poussant des mugissements fantastiques; le portrait si fin du
bonhomme Peuple, qui rappelle les têtes de vieillards d'Holbein; les
scènes si hardies où le poëte se sert des libertés de la démocratie pour
en attaquer les excès; les luttes prolongées, et pourtant variées, du
charcutier avec le corroyeur; leurs assauts d'impudence, d'effronterie,
de coups de poings et de coups de tripes, leurs plaisanteries,
grossières et jolies tour à tour, mais abondantes comme les eaux dans
les montagnes; enfin la métamorphose joyeuse et touchante de Peuple,
rajeuni et régénéré, entouré de trêves de trente ans, personnifiées en
de belles jeunes femmes, et cette marche triomphale accompagnée de
fanfares; tout cela valut au poëte une nouvelle victoire, dans un sujet
si délicat, si hasardeux! Par sa gaieté et son adresse il fit applaudir
son audace. Il obtint encore cette fois le premier prix, par-dessus
Aristomène et Cratinos.
Aristophane aimait à rappeler cette victoire et n'en parlait qu'avec
orgueil. Il se vante, en plusieurs endroits, du courage herculéen qu'il
a déployé, au début de sa carrière, en attaquant un monstre affreux.
* * * * *
En effet, ne l'oublions pas, la hardiesse du poëte comique, en cette
circonstance, était moins de faire la caricature du peuple et de la
démocratie elle-même que d'attaquer son meneur redouté. Car, selon la
remarque de Macchiavel, «du peuple on peut médire sans danger, même là
où il règne; mais, des princes, c'est autre chose.» Or Cléon, à ce
moment-là, ayant remplacé Périclès, était en quelque sorte le prince de
cette mobile démocratie.
On voit par cet exemple comment la liberté de la comédie _ancienne_
n'était limitée que par la faveur ou la défaveur du public. Cette sorte
de journalisme oral pouvait aller aussi loin qu'il voulait, à la seule
condition de se faire applaudir.
Imaginez-vous la représentation d'une pareille pièce. Quelle journée! et
que d'émotions! N'est-ce pas bien là cette Athènes que Bossuet définit
ainsi: «Une ville où l'esprit, où la liberté et les passions donnaient
tous les jours de nouveaux spectacles?»
Shakespeare, dans ses drames de _Coriolan_, de _Jules César_ et de
_Richard_ III, a fait aussi d'admirables peintures du peuple, de sa
crédulité, de sa mobilité, qui sont les mêmes dans tous les temps; il
n'a pas effacé Aristophane. L'un et l'autre sont également vrais, par
des procédés différents: Shakespeare, Anglais et réaliste, nous fait
mieux voir la bête à mille têtes; Aristophane, Grec et idéaliste, les
réunit en une seule et fait du peuple une personne. L'un met en
mouvement la foule, comme les flots de l'Océan; l'autre la résume en un
type et anime une abstraction, qui semble une réalité. Shakespeare n'a
aucun parti pris, que de peindre la nature humaine; Aristophane en a un
autre, et très-arrêté: c'est de combattre la démagogie, et même
quelquefois la démocratie.
Mais ce que l'on nommait alors démocratie, n'était pas encore, tant s'en
faut, la démocratie véritable. «Le vrai malheur d'Athènes, non plus que
d'aucune cité antique, dit M. Havet, n'a pas été d'aller jusqu'à la
démocratie, mais plutôt de n'y pas atteindre. On ne voit nulle part,
dans le monde grec, un peuple qui ne dépende que de lui-même, mais des
villes sujettes d'une autre ville, et, dans la ville maîtresse, une
population d'esclaves sous une plèbe privilégiée. Pour qui n'était pas
_citoyen_, il n'y avait pas de droit proprement dit. Si c'était une
grande nouveauté dans la physique que de briser la voûte de cette
sphère, d'un si court rayon, où on enfermait l'univers, comme l'osèrent
Démocrite et Épicure, ce ne fut pas une tentative moins hardie, dans la
philosophie morale, que de franchir les bornes de _la cité_, comme le
firent les stoïciens. Les socratiques ne s'occupaient encore que de _la
cité_, et là point d'inégalité, point de maître; on buvait, comme dit
Platon, le vin pur de la liberté, on s'en enivrait jusqu'au délire, et
la raison des sages se heurtait avec colère aux folies démagogiques qui
s'étalaient de toutes parts. Il nous est facile aujourd'hui de
reconnaître que le véritable principe de ces excès n'était pas l'égalité
établie entre les citoyens, mais, au contraire, l'inégalité sur laquelle
_la cité_ était fondée. Et d'abord les délibérations de la multitude,
amassée sur la place publique, seraient devenues chose impossible si
dans le peuple eussent été compris les esclaves, et plus impossible
encore si ces sujets d'Athènes, qu'on appelait ses alliés, eussent été
tenus pour Athéniens, et n'avaient fait qu'un avec les habitants de
l'Attique. Ainsi disparaissaient d'un seul coup l'extrême mobilité d'un
gouvernement à vingt mille têtes, absolument incapable d'aucune suite;
l'influence des démagogues tournant au vent de leur parole une foule
assemblée deux ou trois fois par mois comme pour un spectacle; le
scandale de la souveraineté exercée pour un salaire[18] par une
population besogneuse, qui subsistait des oboles de l'agora ou des
tribunaux; les fonctions publiques tirées au sort, non comme un service,
mais comme un profit, tandis que les sages demandaient si ceux qui
montent un navire ont coutume de tirer au sort celui qui gouvernera le
vaisseau; une justice capricieuse comme une loterie, faite non pour les
jugés, mais pour les juges, car il fallait leur fournir des procès pour
les faire vivre, et ils recevaient, pour ainsi dire, des _bons_ pour
juger comme ils auraient reçu des _bons_ de pain; enfin les malheureux
alliés faisant principalement les frais de cette justice, comme
l'atteste Xénophon, et forcés, pour l'alimenter, de s'en venir plaider
dans Athènes. Toutes ces misères ne résultaient pas de ce que la
république athénienne était une démocratie, mais bien de ce qu'elle
était la démocratie de quelques-uns, et non pas de tous. Cette multitude
exerçait en réalité une tyrannie, et, comme les tyrans, elle usait de sa
puissance pour satisfaire ses envies et pour se dispenser de ses
devoirs. Elle voulait régner par la guerre et elle ne voulait pas faire
la guerre: elle payait donc des mercenaires, et c'est la plainte
perpétuelle des bons citoyens; mais avec quoi les payait-elle? Avec
l'argent des _sujets_. Sans les sujets, il n'y aurait pas eu de
mercenaires, car qui les aurait payés? Et, sans les esclaves, il n'y
aurait pas eu non plus de mercenaires: car, si tous les habitants
avaient été des citoyens, Athènes n'aurait pas eu besoin d'étrangers
pour se défendre. La multitude voulait encore avoir des fêtes, des
spectacles, des distributions; elle payait tout cela, avec quoi encore?
Toujours avec l'argent des sujets. Et, comme ce n'étaient pas ses
propres deniers qu'elle administrait, ni les fruits de son travail, mais
ceux du travail d'autrui, elle les administrait mal, et perdait en
dépenses folles les ressources des services publics. Enfin toutes les
misères privées ou publiques, toutes les espèces d'infériorité que
l'esclavage entraîne avec soi, Athènes y était condamnée, ainsi que le
monde ancien tout entier. Il ne s'agissait donc pas, pour la délivrer
des maux qu'elle souffrait ou la mettre à couvert des périls dont elle
était menacée, de restreindre chez elle la démocratie; tout au contraire
il aurait fallu l'élargir, là comme dans toutes les cités du monde
antique, l'étendre jusqu'où la démocratie moderne s'est étendue, et
faire de l'empire d'Athènes, ou plutôt de la Grèce elle-même, ce que
nous appelons une nation, dont tous les membres, égaux et libres,
servent au même titre la patrie, et ne sont sujets que de la loi[19].»
* * * * *
Ne laissons pas cependant d'admirer la noble race athénienne. Quelle
autre a plus fait pour la gloire et pour les progrès de l'humanité? Dans
son amour de l'idéal, elle aurait voulu devancer les siècles; mais à
toute chose il faut le temps pour se développer et pour mûrir. C'est
donc l'honneur d'Athènes, et non pas son erreur, quoi qu'en aient dit
Aristophane, et avant lui les pythagoriciens, et après lui les
socratiques, d'avoir conçu et essayé la démocratie avant le temps. «Elle
a aimé, du moins pour ses citoyens, l'égalité, le droit, la seule
souveraineté de la loi et de l'opinion; elle a fait voir dans
l'antiquité l'effort le plus indépendant et le plus hardi que la liberté
humaine, eût fait jusqu'alors vers l'idéal politique: la république de
l'avenir a donné là ses prémices, bien imparfaites et cependant déjà
grandes[20].»
* * * * *
Le patriotisme d'Aristophane l'empêchait d'étendre ses regards vers
l'avenir: il ne s'attachait qu'au présent, et même il eût voulu ramener
le passé.
Dès cette époque, cinq siècles avant notre ère, la religion et la
philosophie, par suite, la littérature et l'art, commençaient à être
travaillés d'une crise de rénovation et de révolution qui ne devait
aboutir que longtemps après, sous le nom de christianisme. Aristophane,
dont l'imagination était si hardie, était d'une raison prudente à
l'excès. Effrayé de l'ébranlement général des esprits, inquiet aussi et
irrité des excès démocratiques, il se déclare à la fois l'adversaire de
la démagogie, ennemie de l'ordre, de la sophistique, qui renverse les
croyances, de la nouvelle tragédie, qui prêche une morale téméraire et
qui abuse du pathétique en l'excitant par de mauvais moyens. Il
personnifie la première dans Cléon, la seconde dans Socrate, la
troisième dans Euripide. En toute chose, il déteste l'excès et craint la
nouveauté; il prêche les anciennes mœurs, l'ancienne religion,
l'ancienne politique, l'ancienne tragédie, les anciennes formes et les
anciennes idées.
* * * * *
Pour nous modernes, qui sommes instruits par la longue suite des
événements historiques accumulés pendant vingt-deux siècles depuis lors,
une vérité est évidente:
Il y a tel progrès qui ne peut s'accomplir pour l'humanité tout entière
qu'en brisant le peuple qui l'accomplit. Telle nation enfante une grande
révolution dont profiteront tous les autres peuples, et est destinée
elle-même à périr dans l'enfantement. Aristophane avait-il le vague
pressentiment de cette vérité, que les destins de la Grèce et de Rome
devaient manifester plus tard? et était-il moins soucieux du progrès de
l'humanité que du danger de sa patrie? On pourrait le lui pardonner.
LA PAIX.
Le plus immédiat de ces dangers était cette guerre du Péloponnèse que
perpétuait l'égoïste ambition des démagogues. Aussi Aristophane y
revient-il sans cesse.
La comédie intitulée _la Paix_ présente sous une nouvelle forme la même
idée que la pièce des _Acharnéens_: il faut mettre fin à cette funeste
guerre. Mais l'imagination du poëte sait créer des allégories variées,
pour ne point lasser le public. Quoique le sujet soit le même au fond,
vous allez voir que les deux pièces ne se ressemblent guère.
Une didascalie[21] nouvellement découverte établit d'une manière
authentique que _la Paix_ fut représentée aux grandes Dionysies de
l'année 421; cette pièce fut donc montée peu de temps avant la
conclusion de la paix appelée de Nicias, qui mit un terme à la première
partie de la guerre du Péloponnèse et qui devait, de l'aveu de tout le
monde, finir à jamais cette guerre désastreuse des États grecs.
Le sujet de _la Paix_ est au fond le même que celui des _Acharnéens_;
seulement la paix qui dans cette dernière pièce n'est que le vœu d'un
individu, est ici l'objet des désirs de tout le monde: dans _les
Acharnéens_, le chœur était contraire à la paix; dans _la Paix_, il se
compose de paysans de l'Attique et de Grecs de toutes les contrées,
regrettant tous vivement la paix[22]. Mais la comédie des _Acharnéens_
est bien supérieure en intérêt dramatique à celle qui a pour titre: _la
Paix_. Celle-ci manque d'unité et de vigueur.
Il y aurait à rapprocher de ces deux comédies d'Aristophane contre la
guerre, tant de pages ironiques et éloquentes de Rabelais, de Montaigne,
de Johnson, de La Bruyère, de Voltaire, d'Erckmann-Chatrian, pages que
l'on pourrait appeler l'honneur de la raison et de l'humanité, mais qui
n'ont fait jusqu'à présent triompher ni l'une ni l'autre.
* * * * *
Voici la comédie d'Aristophane:
Un personnage nommé Trygée (comme qui dirait _Vigneron_, ou plutôt
_Vendangeur_) ouvre la scène en se disposant à monter au ciel sur un
certain escarbot d'une nature si disgracieuse que l'esclave chargé de le
nourrir demande aux spectateurs s'ils pourraient lui vendre _un nez
bouché_. Trygée a pris une résolution: c'est d'aller apprendre de
Jupiter lui-même pourquoi depuis tant d'années, et toujours, et sans
fin, il laisse les Athéniens en proie aux calamités de la guerre. Les
filles du bonhomme essayent en vain de le retenir. Il excite _son
Pégase_, comme il l'appelle, se recommande au machiniste, craignant de
se casser le cou, et commence son ascension grotesque.
Cet escarbot était, en même temps qu'un souvenir ésopique, une parodie
du coursier ailé sur lequel le Bellérophon d'Euripide s'enlevait dans
les airs, et une critique des machines qui embarrassaient le début de
cette tragédie.
* * * * *
La scène change presque aussitôt, et représente le ciel. Lorsque Trygée
sur sa monture, approche de la demeure des dieux, Mercure, qui joue là à
peu près le rôle de saint Pierre dans nos fabliaux, Mercure sentant une
odeur de mortel, comme Don Juan _odor di femina_, reçoit d'abord notre
voyageur en portier bourru. Mais Trygée graisse le marteau, un bon plat
de viande adoucit Mercure. C'est bien là le Mercure de la légende et des
poëmes homériques: venu au monde le matin, à midi il joue de la cithare,
le soir il vole les bœufs d'Apollon, les tue, les fait cuire, et en
mange une partie; premier type de Gargantua, qui _soubdain qu'il fut
nay, à haulte voix s'escrioyt: À boire, à boire, à boire_! Mercure
était, après Hercule, le plus goinfre de cet Olympe grand mangeur!
Amadoué par ce plat de viande, le portier du ciel consent à répondre aux
questions de Trygée. Il lui apprend que les dieux, irrités de la folie
des Grecs, ont déménagé depuis la veille, et se sont retirés bien loin,
bien loin, tout au fond de la calotte du ciel. Ils l'ont laissé, lui,
pour garder la vaisselle, les petits pots, les petites marmites, les
petites tables, les petites amphores. Ils ont installé la Guerre dans la
demeure qu'ils occupaient eux-mêmes et lui ont donné tout pouvoir de
faire des Grecs ce que bon lui semblerait. Puis ils sont allés aussi
haut que possible pour ne plus voir vos combats et ne plus entendre vos
prières.
TRYGÉE.
Et pourquoi en usent-ils de la sorte à notre égard?
MERCURE.
Parce qu'ils vous ont plus d'une fois ménagé l'occasion de faire la
paix, et que, les uns comme les autres, vous avez préféré la
guerre. Les Lacédémoniens remportaient-ils le plus mince avantage?
«Par Castor et Pollux, s'écriaient-ils, il en cuira aux Athéniens!»
Ceux-ci triomphaient-ils au contraire, et les Laconiens
venaient-ils faire des ouvertures de paix? «Par Cérès, disiez-vous,
ce n'est pas nous qu'on attrapera! Non, par Jupiter, nous ne les
écouterons point! Ils reviendront toujours, tant que nous aurons
Pylos!»
TRYGÉE.
Oui, c'est bien là le style de nos gens.
La Guerre donc a pris la place de Jupiter et règne à présent sur les
hommes. Elle a commencé par enfermer la Paix dans une caverne profonde,
qu'elle a obstruée d'un monceau de pierres.
C'est là encore une parodie des tragédies, où l'on voyait plusieurs
cavernes de cette sorte: Antigone, par exemple, est enfermée ainsi.
À présent la Guerre s'apprête à broyer dans un grand mortier les villes
grecques. Elles sont désignées par leurs productions: les poireaux,
l'ail, le miel attique, avec force jeu de mots et calembours.
* * * * *
La Guerre paraît alors, à peu près comme la Mort dans la tragédie
d'_Alceste_: elle est accompagnée de son serviteur Vacarme, à qui elle
ordonne de lui apporter un pilon.