la guerre du Péloponnèse, 425 ans avant notre ère.
Cléon perpétuait la guerre, afin, disait-on, de se rendre indispensable.
C'est donc toujours la guerre qu'Aristophane attaque, en attaquant
Cléon.
* * * * *
_Les Acharnéens_ sont tout à la jovialité, à l'ivresse dionysiaque; _les
Chevaliers_ respirent la haine politique: Cléon était à l'apogée de sa
puissance, et la fortune, à ce moment, couronnait jusqu'à ses témérités;
il avait pour lui la chance et la veine; la faveur populaire enflait ses
voiles; tout lui riait, tout l'acclamait; Aristophane, personnellement
irrité par les persécutions judiciaires que lui avaient values _les
Babyloniens_, l'attaque cette fois plus violemment encore; il prend le
taureau par les cornes, il le secoue, il l'exaspère, il lui plante au
cou vingt banderillas, dont les feux d'artifice éclatent dans les
plaies.
* * * * *
L'exposition de la pièce est des plus vives. Deux esclaves du bonhomme
Peuple (le poëte, dans ces deux personnages, désignait, sans les nommer,
deux généraux athéniens, Démosthène et Nicias; ces noms, même, ont été
introduits par les copistes dans la liste des personnages; mais ils ne
se trouvent point dans les vers d'Aristophane, et ne pouvaient pas s'y
trouver: ce ne sont pas là des noms d'esclaves); le _premier esclave_,
donc, et le _second esclave_, car dans la pièce il n'y a pas autre
chose, se plaignent d'avoir été supplantés dans l'esprit du vieillard
par un nouveau venu, souple et hâbleur.
Ils poussent des gémissements fantastiques: _Iattataiax,
iattataye!... Mymy, mymy, mymy! Mymy, mymy, mymy!..._
«Il faut que vous sachiez, dit l'un aux spectateurs, c'est-à-dire au
peuple lui-même, que nous avons un maître d'un naturel difficile et
colérique, Peuple, le Pnycien, mangeur de fèves, vieillard morose et un
peu sourd...»
La Pnyx était le nom du lieu des Assemblées, situé près de la citadelle:
le poëte en fait la patrie du bonhomme Peuple. Et, s'il l'appelle
mangeur de fèves, c'est que les Athéniens, étant tous juges ou jurés
tour à tour, se servaient de fèves blanches et noires pour donner leurs
suffrages: ils recevaient pour cette fonction, un salaire, d'abord
d'une, puis de deux, puis de trois oboles. Notez ce point qui va revenir
souvent.
* * * * *
«Le mois dernier, continue l'esclave à qui on a donné le nom de
Démosthène dans la liste des personnages, il achète un nouvel esclave,
un corroyeur paphlagonien[13], intrigant et calomniateur. Ce
corropaphlagon, ayant connu l'humeur du vieillard, se mit à faire le
chien couchant auprès de lui, à le caresser de la queue, à le flatter, à
le tromper, à l'enlacer dans ses réseaux de cuir, en lui disant: «O
Peuple, c'est assez d'avoir jugé une affaire, va-t'en au bain, prends un
morceau, bois, mange, reçois tes trois oboles. Veux-tu que je te serve à
souper?» Puis il s'empare de ce que nous avons apprêté, et l'offre au
maître généreusement. L'autre jour encore, à Pylos, je prépare un gâteau
lacédémonien, ce voleur-là me l'escamote, et le présente de sa main,
quand c'était moi qui l'avais pétri! Il nous écarte, il ne souffre pas
qu'un autre que lui donne des soins au maître. Débout, l'épouvantail en
main[14], il éloigne de sa table les orateurs qui bourdonnent. Il lui
débite des oracles, et le vieillard raffole de prophéties. Quand il le
voit dans cet état d'imbécillité, il en profite pour accuser
effrontément tous ceux de la maison, pour nous calomnier, et les coups
de fouet pleuvent sur nous.»
Ce trait du gâteau de Pylos devait faire rire les Athéniens, qui étaient
au courant des faits. Ces faits nous sont rapportés par Thucydide, au
quatrième livre de son Histoire de la guerre du Péloponnèse, dans un
passage qui est lui-même une assez jolie scène de comédie et qui éclaire
d'un nouveau jour cette curieuse figure de Cléon. Au reste, n'oublions
pas que Thucydide, qui était, comme Aristophane, partisan de
l'aristocratie, devait être, lui aussi, très-hostile à Cléon, homme
nouveau, homme populaire. Il ne faut donc pas plus se fier aveuglément
au témoignage de Thucydide sur Cléon que, par exemple à celui de
Froissart, le chroniqueur de la noblesse et du clergé, sur Van Arteveld
le tribun des Flandres. Ceci soit dit sans mettre Froissart, si léger,
si enfant, si indifférent, sur la même ligne que Thucydide, si plein et
si mûr.
L'historien raconte comment Cléon avait empêché la paix de se conclure,
comment les Athéniens continuaient, à Pylos, de tenir les Lacédémoniens
assiégés dans l'île de Sphactérie, et souffraient une grande disette
d'eau et de vivres.
Cléon, de peur qu'on ne s'en prît à lui de ces souffrances, assurait
qu'on ne recevait que de fausses nouvelles. À quoi on répondit en le
priant d'aller lui-même voir les choses par ses yeux, en compagnie de
Théagène. Cléon sentit qu'en y allant il serait forcé de convenir que
les nouvelles étaient vraies. Il conseilla, voyant qu'on n'était pas
encore tout à fait dégoûté de la guerre, de ne point envoyer aux
informations, ce qui ne servirait qu'à perdre du temps; ajoutant que, si
l'on regardait les nouvelles comme vraies, il fallait s'embarquer et
porter aux assiégeants du renfort. Puis, attaquant indirectement Nicias,
fils de Nicératos, qui était alors général et qu'il n'aimait pas (ce
Nicias, représenté par le second esclave), il dit qu'avec la flotte qui
était appareillée il serait facile aux généraux, s'ils étaient des
hommes, d'aller prendre les ennemis qui étaient dans l'île; qu'il le
ferait bien, lui, s'il avait le commandement! Le peuple fit entendre
quelques murmures contre Cléon: «Que ne partait-il à l'instant, puisque
la chose lui paraissait si facile?» Nicias surtout, attaqué par lui, dit
qu'il n'avait qu'à prendre ce qu'il voudrait de troupes et se charger de
l'affaire. Cléon crut d'abord qu'on ne lui parlait pas sérieusement et
répondit qu'il était prêt. Mais, quand il vit que Nicias voulait tout de
bon lui céder le commandement, il commença à reculer et dit qu'après
tout ce n'était pas lui, mais Nicias, qui était général. Il était un peu
interdit; il ne croyait pas cependant que Nicias voulût tout de bon lui
remettre le généralat. Celui-ci le pressa de l'accepter, renonça à
conduire l'affaire de Pylos, et prit le peuple à témoin. Plus Cléon
essayait d'éluder la proposition, plus la multitude (car tel est son
caractère, dit Thucydide) pressait Nicias de lui remettre le
commandement, et criait à Cléon de s'embarquer. Ne pouvant plus retirer
ce qu'il avait dit, Cléon accepte enfin, et promet d'amener vifs, dans
une vingtaine de jours, les Lacédémoniens qui étaient dans Sphactérie,
ou de les laisser morts sur la place. On rit de la forfanterie, et les
honnêtes gens se réjouissaient de voir que, de deux biens, il y en avait
un immanquable: ou d'être délivrés de Cléon, et c'est sur quoi l'on
comptait; ou, s'ils étaient trompés dans cette attente, d'en avoir fini
avec les Lacédémoniens. Cléon partit, et, des généraux qui étaient à
Pylos, ne voulut pour collègue que Démosthène (ce Démosthène représenté
par l'autre esclave du bonhomme Peuple, dans l'exposition de la
comédie). C'est qu'il avait ouï dire que ce général pensait à faire une
descente dans l'île pour mettre un terme à la déplorable situation des
soldats qui ne demandaient pas mieux que de tenter, de leur côté, une
sortie, si dangereuse qu'elle fût, pour en finir à tout prix, d'une ou
d'autre façon. Un incendie survenu parmi les assiégés acheva de décider
ce général: les Athéniens entrèrent dans l'île de deux côtés à la fois,
d'une part avec Démosthène, de l'autre avec Cléon; les Lacédémoniens,
pris entre deux, furent vaincus et faits prisonniers. Ainsi la promesse
de Cléon eut son effet, quoiqu'elle fût des plus téméraires, et, dans le
terme de vingt jours, il amena les Lacédémoniens captifs, comme il s'y
était engagé.
* * * * *
Tel est, en abrégé, le piquant récit de Thucydide, que l'on est habitué
à regarder comme un écrivain sévère et triste; et certainement en
l'abrégeant, nous l'avons plutôt gâté qu'embelli.
Ne trouvez-vous pas que l'historien ajoute de nouveaux traits au poëte
comique, et que le poëte comique, à son tour, complète l'historien?
Voilà comment Cléon servit au peuple cet excellent gâteau que Démosthène
avait pétri de ses mains et fait cuire dans l'incendie de Sphactérie.
Encore une fois, ne perdons pas de vue que Thucydide est hostile à
Cléon, tout comme Aristophane. Et cependant l'historien et le poëte
comique sont forcés d'avouer que Cléon vint à bout de ce qu'il avait
promis. Tout en nous amusant de leurs malices, il faut donc nous garder
de les prendre au mot, ni l'un ni l'autre, dans tous les détails: ce
serait comme si l'on voulait juger un des hommes politiques du
gouvernement de Juillet ou de la République de 1848 d'après le
_Charivari_ ou d'après quelques-unes des parades satiriques et
calomnieuses qui parurent pendant cette dernière révolution.
Thucydide, moins âpre qu'Aristophane et par conséquent moins suspect,
représente partout Cléon comme un démagogue violent et éloquent, d'un
naturel ardent et sombre. Mais il ne va point, comme Aristophane,
jusqu'à attaquer sa moralité et son honneur. Cependant Thucydide
lui-même appartient, aussi bien qu'Aristophane, au parti oligarchique,
au parti de l'aristocratie, et du régime ancien.
Cléon, d'ailleurs, fut cause du bannissement de Thucydide comme général,
et en conséquence Thucydide, s'étant mis à écrire l'histoire de son
temps pour occuper son exil, traita Cléon plus durement qu'il n'aurait
dû le faire en sa qualité d'historien.
Le savant et sage M. Grote, dans son _Histoire de la Grèce_, estime
qu'en cette circonstance «il n'y eut rien dans la conduite de Cléon qui
méritât le blâme ou la raillerie.» (Voir tome IX, page 63 à 79.) Il
établit très-bien aussi que Nicias était un général un peu plus estimé
que de raison, lent, indécis, honnête homme et dévot, mais assez
incapable. Démosthène était un général plus habile[15].
* * * * *
Revenons à l'exposition de la comédie des _Chevaliers_.--Le moyen dont
s'avisent les deux esclaves pour combattre l'ascendant de leur rival,
c'est de lui dérober, tandis qu'il dort gorgé de viande et de vin volés
au maître, un de ces oracles dont il se sert pour duper le
vieillard.--On sait, encore par Thucydide (II, 54; VIII, 1), l'influence
qu'exercèrent sur les dispositions du peuple, pendant toute la guerre du
Péloponnèse, les oracles et les prédictions de prétendus prophètes
antiques. Plus d'une fois pendant la guerre du Péloponnèse, les chefs de
partis firent parler les dieux.
L'oracle dérobé prédit qu'un marchand de boudins héritera du pouvoir;
qu'un charcutier évincera le corroyeur.
Un charcutier ambulant vient à passer: ils s'emparent de lui, et, dans
une scène qui a pu servir de modèle à la farce du _Médecin malgré lui_
(moins les coups de bâton, toutefois), le saluent sauveur de la
République. Le charcutier s'en défend d'abord, comme Sganarelle se
défend d'être médecin.--On le débarrasse, bon gré mal gré, de son
éventaire et de sa poêle à saucisses.
«Vois-tu ce peuple nombreux? (On lui montre les spectateurs). Tu en
seras le maître souverain, et aussi des marchés, des ports, de
l'Assemblée; tu fouleras aux pieds le Sénat, tu casseras les généraux,
tu les garrotteras, les emprisonneras; tu mèneras des filles dans le
Prytanée.»
Le charcutier commence à se laisser faire plus volontiers. Alors
s'engage un dialogue plein de verve et d'audace.
DÉMOSTHÈNE.
Tourne maintenant l'œil droit du côté de la Carie, et l'autre vers
Chalcédoine, et, dis-moi, n'es-tu pas heureux?
LE CHARCUTIER.
Parce que tu me fais loucher?
DÉMOSTHÈNE.
Non; mais d'avoir tout cela à t'administrer: car cet oracle te fait
souverain.
LE CHARCUTIER.
Souverain, moi? un charcutier!
DÉMOSTHÈNE.
Oui, souverain, pour cela même, parce que tu n'es rien, que
vaurien, faubourien!
LE CHARCUTIER.
Je ne me crois pas digne d'un si haut rang.
DÉMOSTHÈNE.
Et pourquoi donc, pas digne? Aurais-tu des scrupules? serais-tu
d'honnête famille!
LE CHARCUTIER.
Par tous les dieux! je suis de la canaille!
DÉMOSTHÈNE.
Heureux drôle! tu es né pour gouverner!
LE CHARCUTIER.
Mais je n'ai pas d'éducation: à peine je sais lire, et mal.
DÉMOSTHÈNE.
Ceci pourrait te faire tort de savoir lire, si mal que ce soit. Le
gouvernement populaire n'appartient pas aux hommes instruits ni aux
honnêtes gens, mais aux ignorants et aux gredins.
Aristophane ici confond l'ochlocratie, ou gouvernement de la populace,
avec la démocratie, ou gouvernement du peuple: c'est que les démagogues,
dont il est l'adversaire, font de leur côté la même confusion, pour des
raisons différentes, et, par de perpétuelles agitations, ne veulent
faire monter à la surface que la lie; il retourne donc contre eux-mêmes
cette confusion sophistique.
LE CHARCUTIER.
Mais je ne puis comprendre comment je serai capable de gouverner le
peuple.
DÉMOSTHÈNE.
Rien de plus simple; continue ton métier: brouille et pétris
ensemble les affaires, comme quand tu fais tes andouilles; tire-les
en longueur, comme les boudins; pour t'attacher le peuple,
cuisine-lui toujours quelque petit ragoût qui lui plaise. Au
surplus, que te manque-t-il pour faire un bon démagogue? Voix
crapuleuse, nature de gueux, vrai voyou, tu as tout ce qu'il faut
pour gouverner!
Voilà la grande audace du poëte dans cette pièce: ce n'est pas seulement
d'avoir offert aux risées du peuple le peuple lui-même, tel que l'on
vient de le décrire et tel que nous allons le voir paraître; ce n'est
pas seulement d'avoir désigné et dénigré Cléon, le puissant démagogue,
et de l'avoir servi en pâture à la haine de ses ennemis, à la jalousie
de ses rivaux; c'est encore d'avoir attaqué parfois la démocratie
elle-même, de l'avoir confondue avec l'ochlocratie; c'est d'avoir ouvert
par-devant le bonhomme Peuple ce débat qui remplit presque toute la
pièce, entre le corroyeur et le charcutier, celui-ci succédant à
celui-là uniquement parce qu'il est encore plus voleur et plus impudent;
c'est d'avoir osé dire à la multitude que bien souvent, si elle chasse
un coquin, ce n'est que pour se livrer à un autre coquin plus détestable
encore.
À la vérité, les faits étaient là pour prêter quelque vraisemblance aux
attaques du poëte comique: en effet, à un marchand d'étoupes, nommé
Eucrate, avait succédé un marchand de moutons appelé Lysiclès; à
celui-ci, le corroyeur Cléon; à Cléon, le lampiste Hyperbolos. Y
avait-il eu aussi un charcutier parmi ces démagogues? ou était-ce une
invention par analogie? Peu importe.
Ce qu'il y a de vrai au fond de tout cela, c'est qu'à Athènes, où il
n'existait guère de grands propriétaires fonciers, tout homme public, si
public qu'il fût, tenait à un commerce quelconque, à un négoce, à un
métier. Et il n'y avait pas de sots métiers. Mais le poëte oligarchique
tirait parti de ces métiers pour la drôlerie et la mise en scène. Et le
public, tout démocratique qu'il était, ne demandait pas mieux que de s'y
prêter pour un moment[16].
* * * * *
Que de verve cependant ne fallait-il pas pour faire pardonner, pour
faire applaudir, pour faire couronner une témérité si grande, pour faire
rire de bon cœur la spirituelle Athènes en lui riant au nez! Rabelais se
moque bien aussi du peuple de Paris, «tant sot, tant badaud, et tant
inepte de nature, qu'un bateleur, un porteur de rogatons, un mulet avec
ses cymbales, un vielleux au milieu d'un carrefour, assemblera plus de
gens que ne feroit un bon prescheur évangélique.» Il ne s'en moque pas
sur le théâtre, devant un public parisien.
Mais, outre que jamais souverain n'entendit mieux la plaisanterie que le
peuple d'Athènes, surtout le jour où il fêtait Bacchus, peut-être aussi
sentait-il tant de courage sous cette témérité du poëte, et tant de bon
sens sous ces bouffonneries, qu'il se mettait volontiers, contre
lui-même, du parti d'Aristophane, sauf à ne pas profiter de ses avis.
* * * * *
Le Paphlagonien paraît; le charcutier va pour s'enfuir. Les deux
esclaves le rappellent, lui promettant l'assistance des Chevaliers.
Les Chevaliers, ainsi nommés parce que chacun d'eux devait entretenir à
ses frais un cheval de guerre, étaient la classe moyenne, les
propriétaires aisés, la bourgeoisie de la République. En les choisissant
pour former le chœur qui donne le titre à la pièce, le poëte les lie
habilement à sa cause. Le langage qu'il leur prête est fait pour leur
plaire: ils célèbrent la gloire ancienne des Athéniens, promettent de
rendre toujours à l'État des services gratuits; enfin, comme il ne
serait pas séant qu'ils chantassent leurs propres louanges, ils chantent
celles de leurs coursiers; ou plutôt le brillant poëte, dans sa
fantaisie intrépide, confond ensemble et amalgame les chevaux et les
chevaliers. Ailleurs nous trouverons une personnification aussi
brillante et aussi vive des _guêpes_ attiques.
Par ce panégyrique des chevaliers, Aristophane indiquait clairement que
le meilleur gouvernement, à son avis, était une aristocratie tempérée,
juste-milieu entre un patriciat oppressif et une turbulente démagogie.
L'aristocratie qui plaisait à Aristophane, comme à Thucydide, à Périclès
et à Platon, ce n'était pas celle qui prétend être fondée sur la
naissance ou la fortune, mais celle qui s'acquiert par le mérite et qui
est, ainsi que son nom l'exprime, «le gouvernement des meilleurs.» Or,
précisément, la beauté de la véritable démocratie, c'est d'être la
source féconde de la véritable aristocratie, jamais fermée, toujours
ouverte à qui se rend digne d'y entrer. C'est ce qu'Aristophane, sans
doute, comprenait bien en théorie, mais oubliait parfois dans la
pratique, étant ennemi instinctif et des nouvelles choses et des
nouvelles gens, et conservateur à l'excès.
Son esprit était, à vrai dire, plus vif qu'étendu. On peut avoir
beaucoup d'esprit, et être rétrograde par les idées: nos temps en
fourniraient plus d'un exemple. Eh bien! Aristophane était ainsi: lui
aussi, de nos jours, il eût parlé contre les chemins de fer à leur
naissance. Lui aussi, en toute occasion, se défie du progrès, regrette
le bon vieux temps, ce temps d'ignorance et de rudes mœurs; «où un marin
athénien ne savait que demander son gâteau d'orge, et crier: _Ho! ho!
ryppapaye_!» Il va même parfois jusqu'à présenter la corruption et la
turpitude morale comme la conséquence naturelle du progrès intellectuel
de l'époque agitée et critique dans laquelle il vit et que nous
analyserons.
* * * * *
Les Chevaliers viennent, comme on l'a promis, prêter main-forte au
charcutier, qui peu à peu, se sentant soutenu, s'enhardit. Ils accablent
le corroyeur des accusations les plus violentes:
«Infâme! scélérat! braillard! ton audace envahit tout, le pays,
l'assemblée, les bureaux de finances, le greffe, le tribunal. Tu ravages
la ville, comme un torrent fangeux. Tu assourdis Athènes de tes
clameurs. Perché sur une roche, tu guettes l'arrivée des tributs, comme
un pêcheur les thons.»
Le corroyeur n'est pas en reste d'invectives. Il y a là un formidable
assaut d'injures: cela dure pendant plus de deux cent cinquante vers. Il
faut que vous imaginiez cette abondance d'énormités, qui sans doute
plaisait au peuple en liesse, comme les ripostes flamboyantes du
catéchisme poissard dans notre carnaval d'autrefois.
CLÉON.
M'opposer un rival à moi! Bah! quand j'ai dévoré un thon bien
chaud, et bu, par-dessus, un grand pot de vin pur, je me moque des
généraux de Pylos!
LE CHARCUTIER.
Moi, quand j'ai avalé les tripes d'un bœuf avec le ventre d'une
truie, et bu la sauce par-dessus, je suis capable, tout dégouttant
de graisse, de hurler plus haut que les orateurs et de faire peur à
Nicias!
LE CHŒUR.
Ton langage me plaît, la seule chose que je n'approuve pas, c'est
que tu avales toute la sauce à toi tout seul...
CLÉON, _au charcutier_.
Je ferai de ta peau un tabouret!
LE CHARCUTIER.
Et moi, de la tienne une poche de filou!
CLÉON.
Je l'étendrai par terre avec des clous!
LE CHARCUTIER.
Je te hacherai menu comme chair à pâté!
CLÉON.
Je t'arracherai les paupières!
LE CHARCUTIER.
Je te crèverai le jabot!...
Nous ne citons que les répliques les plus douces. Beaucoup d'autres sont
trop colorées pour qu'on en puisse donner même une faible idée. Cela
étonnera peut-être quelques personnes qui ne s'imaginaient pas que
l'atticisme admît de pareilles libertés. Ces mêmes personnes, sans
doute, expurgeraient Molière, au nom de la morale, et même Mme de
Sévigné, au nom du bon goût. Les Athéniens étaient encore moins délicats
que Mme de Sévigné et que Molière. Pourtant il est à croire que les
Athéniens se connaissaient en atticisme. Mais les bienséances du Midi ne
sont pas celles du Nord, et qui dit _convenances_ dit _conventions_. La
morale est une et identique dans ses principes; mais ses applications
varient à l'infini, comme le thermomètre et le baromètre montent et
descendent.
Les deux rivaux font gloire, à qui mieux mieux, de leur friponnerie et
de leur impudence. Le charcutier, comme Scapin, se vante de son habileté
qui fut précoce. Il n'était pas plus haut que cela, qu'il se signalait
déjà par cent tours d'adresse jolis:
«Dès mon enfance, je savais plus d'un tour. Pour attraper les
cuisiniers, je leur disais: O mes amis, regardez donc! une hirondelle!
Voilà le printemps!... Eux de regarder; moi, pendant ce temps, je leur
chipais de bons morceaux... Ordinairement, ils n'y voyaient que du feu.
Mais, si l'un d'eux s'apercevait du tour, vite je cachais la viande
entre mes fesses, et je niais par tous les dieux! Ce qui fit dire à un
orateur: «Voilà un enfant qui ira loin; il y a en lui l'étoffe d'un
homme d'État!»
Le charcutier, par sa vive éloquence et ses chaudes répliques, prélude à
sa victoire, et prouve déjà, dans cette première lutte, qu'il mérite
mieux de gouverner.
Bientôt, en effet, il triomphe devant le Sénat, qu'il achète en lui
promettant les sardines à bon marché, et en lui offrant un peu de
coriandre et de ciboules pour les assaisonner. Le chœur, son fidèle
allié, avait eu soin de le munir préalablement d'utiles conseils:
«Frotte-toi le cou avec ce saindoux, et tu glisseras entre les mains de
la calomnie...»
* * * * *
Après une admirable parabase, dont nous reparlerons plus tard, le
charcutier vient faire un récit animé de cette victoire devant le Sénat.
C'est une vive parodie des manœuvres et des stratagèmes employés par les
orateurs pour tromper l'auditoire, et une mordante raillerie de la
crédulité et de la mobilité des assemblées.
Mais le corroyeur espère bien prendre sa revanche devant le Peuple.
C'est ici une des scènes capitales de la pièce, une scène homérique et
rabelaisienne, d'une philosophie profonde, d'une admirable bouffonnerie.
CLÉON.
Je te traînerai devant le Peuple, pour avoir justice de toi!
LE CHARCUTIER.
Moi aussi, je t'y traînerai et je te dénoncerai encore bien plus!
CLÉON.
Mais, misérable, le Peuple ne te croit pas; moi, je me moque de lui
tant que je veux!
LE CHARCUTIER.
Comme il est sûr que le peuple est à lui!
CLÉON.
Oui, car je sais les friandises qui lui plaisent.
LE CHARCUTIER.
Bon! Tu fais comme les nourrices: tu goûtes avant lui chaque chose
et lui en mets dans la bouche une miette, puis tu en avales trois
fois plus que lui.
CLÉON.
Grâce à mon habileté, je sais lui élargir ou lui resserrer le
gosier...
* * * * *
Peuple paraît enfin. Le poëte a fait longtemps attendre son entrée pour
la mieux préparer. Ainsi fera Molière pour Tartuffe. L'entrée du
bonhomme Peuple est excellente.
PEUPLE.
Quel tapage! Allons, hors d'ici! décampez de devant ma porte!...
Voyez un peu! ils en ont fait tomber le rameau d'olivier... Ah!
c'est toi, Paphlagonien; qui est-ce qui te fait du mal?
CLÉON.
C'est cet homme et ces gamins-là, qui me battent à cause de toi.
PEUPLE.
Comment cela?
CLÉON.
Parce que je t'aime, ô peuple, et te chéris...
Alors chacun des deux adversaires, tour à tour, essaye de se faire
valoir auprès du bonhomme.
CLÉON.
Peuple, convoque vite l'assemblée, afin de connaître lequel de nous
deux t'est le plus dévoué et mérite tes faveurs.
LE CHARCUTIER.
Oui, décide entre nous, pourvu que ce ne soit pas dans la Pnyx!
LE PEUPLE.
Je ne saurais siéger ailleurs: on se rendra à la Pnyx comme de
coutume.