Au moyen âge, certaines fêtes religieuses et populaires ne s

Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier and the Online

EU-Distributed Proofreading Team. This file was produced

from images generously made available by the Bibliothèque

nationale de France (BnF/Gallica)

ÉTUDES SUR ARISTOPHANE

PAR

M. ÉMILE DESCHÂNEL

Ancien Maître-de-Conférences à l'École Normale Supérieure.

PARIS

LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie

1867.

AVERTISSEMENT.

Les bégueules, de l'un ou de l'autre sexe, feront bien de ne pas ouvrir

ce livre; on les en prévient.

S'il leur plaisait, après cela, de passer outre, ces très-respectables

personnes seraient malvenues à crier: _Shocking!_

L'esprit attique est, comme l'esprit gaulois, fort libre en ses

propos,--principalement dans les comédies,--lesquelles faisaient partie

des fêtes de Bacchus.

Or, si Bacchus a découvert la vigne, jamais, que je sache, il ne

conseilla d'en mettre la moindre feuille à ses statues,--ni aux œuvres

littéraires qui lui furent consacrées.--L'invention de la feuille de

vigne est toute moderne. Quoiqu'ils n'aient pas de vigne en Angleterre,

comme dit la chanson, je croirais volontiers que la feuille de vigne est

originaire de ce pays-là,--tant est grotesque cette pudibonderie, tant

cette décence est indécente!

Aristophane n'était pas prude. Aujourd'hui on l'est

prodigieusement,--signe peut-être qu'on est plus corrompu.

Pour moi, Gaulois, je me suis amusé dans les vignes d'Aristophane; j'y

ai fait vendange à loisir. Et voici le dessus des paniers.

Ces paniers sont ceux des Dionysies, où l'on se barbouillait de lie, et

où l'on portait en procession le phallos, organe mâle de la génération,

emblème de la fécondité.--C'est de là qu'est né le théâtre grec.

Avouons toutefois, sans être bégueule ni hypocrite, que, malgré la

prodigieuse culture intellectuelle et l'esprit extrêmement raffiné des

Athéniens, le sens moral, chez eux, comme chez tous les peuples du midi,

n'était pas très-châtié. Les méridionaux sont trop gâtés par le climat:

ils restent aisément sensuels,--et, en tout cas, insoucieux de la

pudeur.

La pudeur est, apparemment, une vertu du Nord, plutôt que du Midi,--une

vertu des pays où le froid nous rend laids en nous forçant de nous

habiller:--les nations qui vivent demi-nues, sous un ciel plus clément,

restent plus belles, parce qu'elles cultivent davantage le corps et

prennent plus de souci de la beauté.

La philosophie morale des Athéniens était pour eux un art, comme tout le

reste, un exercice, un jeu,--une sorte de gymnastique de l'esprit,

complétant celle du corps;--mais il ne paraît pas qu'elle constituât un

code, une certaine nécessité générale dans la manière d'être et dans la

conduite de la vie. Voilà pourquoi l'idée de la décence publique ne

trouve pas jour dans tout Aristophane.

Nous autres, au rebours, nous sommes tout confits en décence et en

hypocrisie publique.

Au surplus, bien des choses qui paraissent grossières quand on les

traduit du grec en français, sont exquises dans le grec. Quelque énormes

qu'elles puissent sembler ici, où encore on n'en laisse voir qu'une

faible partie, dans le texte c'est la grâce même. Voilà ce qu'il ne faut

pas perdre de vue en lisant ces études sincères.

Elles parurent pour la première fois en 1849, dans _la Liberté de

penser_. En les revoyant, après dix-huit ans, je les ai un peu

modifiées; j'ai ajouté plus d'un détail, j'en ai retranché d'autres, qui

faisaient allusion aux événements de ce temps-là, et qui aujourd'hui ne

s'entendraient plus.

Quant aux citations assez nombreuses, qui donnent ici la fleur des

comédies d'Aristophane, je les ai cueillies sur le texte même la plupart

du temps,--sans négliger cependant de me servir parfois des deux

remarquables traductions d'Artaud et Destainville, et de mon ancien

élève Poyard, mais en essayant çà et là de serrer de plus près encore le

poëte grec, et d'en saisir au vol le mouvement et la couleur.

Bref, on trouvera dans ces _Études_ une sorte d'Aristophane écrémé, à

l'usage des gens du monde qui ont de l'esprit et de l'honnêteté, et qui,

par conséquent, ne sont pas prudes.

É. D.

ÉTUDES SUR ARISTOPHANE.

VUE GÉNÉRALE.

Chez les Athéniens, comme le dit Fénelon avec une brièveté élégante,

«tout dépendait du peuple et le peuple dépendait de la parole.»

Or, les deux principales formes de la parole publique à Athènes, étaient

la tribune et le théâtre.

Le théâtre était une institution nationale et religieuse. La comédie, en

effet, et le drame de Satyres, et la tragédie elle-même, étaient nées

des fêtes de Dionysos, autrement dit Bacchus. Dans ces fêtes, le peuple

tout entier assistait aux représentations. L'entrée en fut d'abord

gratuite; et, même après qu'elle eut cessé de l'être, l'État remettait

aux citoyens pauvres l'argent nécessaire pour payer leur place, de peur

que la nécessité de travailler pour vivre ne les empêchât de venir au

théâtre. C'était quelque chose d'analogue à ce que nous appelons

aujourd'hui l'éducation gratuite. Il y avait des fonds spécialement

destinés à ce grand service public: on nommait cela le _théôricon_,

c'est-à-dire, l'argent destiné au théâtre et aux fêtes[1].

Il faut nous figurer que cet argent faisait partie, comme nous dirions à

présent, du budget des cultes et de l'instruction publique: nous devons

mêler tout cela ensemble dans l'idée du théâtre grec.

Il n'était permis, sous aucun prétexte, de changer la destination de ces

fonds. Même dans les plus grands besoins de l'État, par exemple s'il

s'agissait de quelque guerre à soutenir, on ne pouvait point y toucher:

une loi prononçait la peine de mort contre l'orateur qui eût osé faire

une proposition si hardie. Loi excessive en apparence, mais d'une grande

profondeur morale si l'on y songe, puisqu'elle interdisait, sous peine

de la vie, de sacrifier quelque chose du budget des arts, qui est celui

de la civilisation, au budget des armes, qui est souvent celui de la

force brutale et de la barbarie.

Le théâtre était donc une des institutions organiques de la démocratie

athénienne. C'était une sorte d'éducation populaire, d'autant plus

pénétrante qu'elle ne s'annonçait pas et qu'elle s'insinuait par le

plaisir.

À la vérité, les représentations n'avaient pas lieu tous les jours comme

chez nous, mais seulement deux ou trois fois par an, aux diverses

Dionysies, et pour cela l'on pourrait croire que cette influence était

moindre. Elle était pour le moins égale, parce qu'elle s'exerçait dans

un monde plus étroit.

Songez que la surface de l'Attique tout entière n'était pas la moitié de

celle de nos plus petits départements français; que la population

d'Athènes, vers l'époque d'Aristophane, ne se composait que de quinze à

vingt mille citoyens libres, et d'environ dix mille étrangers

domiciliés[2]. Les revenus de l'Attique, dans le même temps,

s'élevaient, selon quelques historiens, à cent mille talents; selon

quelques autres, à deux cent mille: prenons une recette moyenne de

quinze cent mille talents, et, comme l'argent valait alors six ou huit

fois plus qu'aujourd'hui, cela fait un revenu annuel de quarante-cinq à

soixante millions de notre monnaie, soit à peu près le revenu de la

ville de Paris en 1851.

Vous voyez combien cela était petit. Mais, précisément, une force

concentrée dans une sphère plus étroite a plus de puissance que si elle

s'épand dans une plus vaste étendue. C'est pourquoi les représentations

du théâtre athénien, quoique intermittentes, avaient sans doute plus

d'influence que celles de nos théâtres quotidiens.

Le théâtre d'Athènes, au témoignage de Platon, pouvait contenir trente

mille spectateurs, qui ne manquaient pas de s'y rendre; tandis que

l'Assemblée ordinaire du peuple, qui à la vérité avait lieu deux ou

trois fois par mois, s'élevait rarement, selon Thucydide, à cinq mille

citoyens présents. Il y avait cependant aussi une indemnité allouée aux

citoyens qui prenaient la peine d'y assister: usage essentiellement

démocratique: toute fonction publique doit être rétribuée, afin que la

pauvreté n'en écarte pas les gens de mérite, et que la richesse n'y

implante pas les gens médiocres, à l'exclusion des autres; mais, si le

principe est bon et louable, l'usage offrait bien des inconvénients.

Quoi qu'il en soit, Athènes par son théâtre, autant que par sa tribune,

était l'institutrice de l'Hellade, comme par ses marchés et ses ports,

elle en était la cité nourricière. Il n'existait pas dans le monde un

plus grand marché de céréales que le Pirée, ni une lumière

intellectuelle plus éclatante que celle de la tribune et du théâtre

Attiques[3].

* * * * *

Pour ne parler que de la comédie, celle qu'on appelle _la comédie

ancienne_ jouissait d'un privilége singulier: au milieu de la pièce, à

travers l'action, le poëte prenait la parole, par la bouche du coryphée

ou du principal personnage, et discourait des affaires du moment avec

une liberté complète, comme il eût fait à la tribune de l'Agora, et même

avec cette différence que lui, sur le théâtre, avait seul la parole et

qu'on ne pouvait lui répliquer. C'était comme nos prédicateurs[4].

Aussi ne pouvait-on avant un certain âge se déclarer poëte comique et

jouir de ce privilége. Chose singulière et digne de remarque: à trente

ans, le citoyen pouvait entrer au Sénat; à vingt ans, il pouvait faire

partie de l'Assemblée du peuple, non-seulement pour y voter, mais même

pour y prendre la parole; et avec cela, s'il en faut croire un des

scholiastes d'Aristophane, on ne pouvait avant trente ans, et peut-être

même avant quarante (il est incertain sur le chiffre), se déclarer poëte

comique. Ainsi la fonction de poëte comique était considérée comme plus

délicate que celle même de membre de l'Assemblée.

Et c'est pour cela qu'Aristophane, selon ce scholiaste, aurait donné ses

premières pièces sous les noms de Philonidès et de Callistrate, poëtes

à ce qu'il paraît, et non pas acteurs ainsi qu'on l'a prétendu.-—«Comme

j'étais encore fille, dit-il plaisamment (dans un de ces passages où il

prenait la parole[5] au milieu de la comédie), et qu'il ne m'était pas

permis de devenir mère, je confiai à des mains étrangères l'enfant que

j'avais mis au monde en secret; et vous, Athéniens, vous me fîtes la

grâce de le nourrir et de l'élever.»

Quelques-uns, il est vrai, expliquent ces prête-noms seulement par la

peur de ne pas réussir, par la modestie ou par la prudence de

l'auteur[6].

Quoi qu'il en soit, cette loi, ou du moins cette coutume, des trente

ans, sinon des quarante, met bien en lumière l'importance démocratique

de la comédie _ancienne_ à Athènes.

Une autre loi défendait aux membres de l'Aréopage d'écrire des comédies,

moins sans doute à cause de la gravité, de leur caractère, que parce que

c'eût été réunir sur la même tête deux fonctions incompatibles, celle de

juge, et celle, en quelque sorte, d'accusateur public.

* * * * *

La comédie _ancienne_ était donc politique et militante. Celle qui vint

ensuite, et qu'on appelle comédie _moyenne,_ fut plutôt philosophique ou

allégorique. Enfin, la comédie _nouvelle,_ dont nous n'avons pas à nous

occuper, représente les mœurs générales de l'humanité, et, n'ayant plus

rien de local, put être facilement imitée par les Latins et les

Modernes.

* * * * *

La comédie _ancienne_ était essentiellement locale et mêlée à la vie

publique d'Athènes, essentiellement démocratique, même lorsqu'elle

combattait la démocratie: à Athènes, l'esprit faisait tout passer, même

la caricature du peuple; Aristophane en est un exemple éclatant,

notamment par sa comédie des _Chevaliers_, que nous analyserons tout à

l'heure.

Chez les anciens Athéniens, la vie privée était close aux regards, et

n'aurait d'ailleurs fourni au poëte comique, par la constitution même de

la société, qu'une matière assez restreinte. C'était donc une nécessité

pour la comédie ancienne de représenter la vie publique.

Elle suit en effet tous les mouvements de la politique et des affaires,

toutes les fluctuations de l'aristocratie et de la démocratie. Il ne lui

manque que d'être quotidienne pour devenir dès cette époque quelque

chose d'analogue au journalisme moderne, un pouvoir réel en dehors des

pouvoirs officiels, une sorte d'institution libre qui complète toutes

les autres et qui les contrôle, qui au besoin les modifie ou les

renverse, les défait et les refait.

Comme le remarque un spirituel critique, «lorsque Périclès voulut

substituer son influence à l'autorité des lois, il se crut obligé de

supprimer la comédie (peut-être le désir de se venger des plaisanteries

des poëtes comiques ne fut pas non plus étranger à ce coup d'État; nous

savons qu'il avait été attaqué par Cratinos, Eupolis, Hermippos et

Aristophane lui-même, qui l'appelait _le Jupiter Olympien d'Athènes_);

mais le peuple ne renonça pas à la comédie aussi facilement qu'à ses

garanties constitutionnelles: trois ans après, le dictateur démocrate

fut forcé de la rétablir, et elle acquit assez de puissance pour que

Platon définît la république d'Athènes une _théâtrocratie_[7].»

Quand ce philosophe voulut faire comprendre à Denys de Syracuse le

gouvernement d'Athènes, il ne trouva rien de mieux que de lui envoyer

les comédies d'Aristophane.

La comédie attique était même, quelquefois, aussi terrible et aussi

formidable que cet usage étrange qu'on nommait l'_ostracisme_: c'était

seulement un ostracisme moins immédiat et moins absolu. Mais jusqu'à

quel point le plus grand des Grecs, Socrate, en ressentit les funestes

effets, c'est ce que nous aurons à voir quand nous étudierons la pièce

des _Nuées_.

Avec une toute-puissante liberté, la comédie _ancienne_, fait

comparaître devant elle les philosophes, les poëtes, les orateurs, les

démagogues, les généraux, les administrateurs des finances. Elle

ridiculise l'impudence des ambitieux parvenus et des coteries au

pouvoir. Elle maintient par sa censure l'égalité républicaine. Elle

satisfait même l'envie, cette plaie ou, si l'on veut, cet aiguillon de

la vie publique, à Athènes comme dans toute démocratie. Pas une

question, politique, littéraire, sociale, philosophique, religieuse,

qu'elle ne saisisse et ne retienne, comme étant de son ressort. Elle

éprouve par la plaisanterie, les actes et les projets des gouvernants;

elle les discute quelquefois sérieusement, comme dans l'Assemblée: avec

une éloquence simple et forte, familière et élevée, elle adresse au

peuple des interpellations et des conseils. Elle a le droit de parler de

tout et de tous.

Les plus hautes renommées ne sont pas à l'abri de ses atteintes:

Euripide est tourné en ridicule, Socrate est travesti et calomnié; les

dieux, Dionysos lui-même, en l'honneur de qui on célèbre ces solennités

du théâtre, n'obtiennent pas plus de respect. Pourvu qu'on fasse rire le

peuple Athénien, même de lui et en le nommant par son nom, _Dèmos_, on

est applaudi, couronné. Telle est la puissance redoutable de l'ancienne

comédie attique.

* * * * *

Je ne m'occuperai point ici des origines mégariennes et doriennes de la

comédie, soit avec Susarion, chez les Icariens, habitants d'un village

attique, soit avec Épicharme chez les Siciliens; cela seul fournirait un

livre. Notons seulement les premiers auteurs de la comédie athénienne.

Après Myllos et quelques autres qui n'avaient pas laissé d'ouvrages, les

premiers dans l'ordre chronologique furent Chionidès, Magnès,

Ecphantidès; puis Cratinos, qui mourut l'an 423 avant notre ère, à un

âge très-avancé. «Il paraît n'avoir pas été beaucoup plus jeune

qu'Eschyle, dont il occupe à peu près le rang parmi les poëtes comiques.

Toutes les données que nous avons sur ses poëmes dramatiques, dit

Otfried Müller, concernent cependant les dernières années de sa vie; et

tout ce qu'on peut dire de lui, c'est qu'il ne craignit pas d'attaquer

dans ses comédies Périclès au faîte de son autorité et de sa

puissance[8]. Cratès s'éleva du rang d'acteur dans les pièces de

Cratinos, à la hauteur d'un poëte estimé; carrière commune à plusieurs

comiques de l'antiquité. Téléclidès aussi et Hermippos sont au nombre

des poëtes du temps de Périclès. Eupolis ne commença à donner des

comédies qu'après l'ouverture de la guerre du Péloponnèse, en 429, et sa

carrière se termina à peu près en même temps que cette guerre.

Aristophane débuta en 427 sous des noms empruntés, et trois ans plus

tard seulement sous son propre nom. Il composa des comédies jusqu'en

388. Parmi les contemporains de ces grands comiques, il faut remarquer

encore Phrynichos, à partir de 429; Platon (non le philosophe), de 427 à

391, ou plus longtemps encore; Phérécratès, également pendant la guerre

du Péloponnèse; Amipsias, rival assez heureux d'Aristophane; Leucon, qui

combattit souvent le grand comique. Dioclès, Philyllios, Sannyrion,

Strattis, Théopompe, qui fleurissent à la fin de la guerre du

Péloponnèse ou peu après, forment déjà la transition à la comédie

_moyenne_ des Athéniens[9].»

* * * * *

Ce que l'on sait de la biographie d'Aristophane est peu de chose.

Aristophane, fils de Philippe, naquit à Athènes vers l'an 452 avant

notre ère. En 430, il alla, en qualité de colon, avec sa famille et avec

d'autres citoyens attiques, dans l'île d'Égine, enlevée à ses anciens

habitants, pour y prendre possession d'un domaine.

On ne connaît guère les autres circonstances de sa vie, et on ignore la

date de sa mort. Le peu que l'on a recueilli encore s'offrira de

soi-même et plus à propos en parcourant les onze comédies qui nous

restent d'une cinquantaine de pièces qu'il avait composées.

* * * * *

Nous ne pouvons, certes, nous flatter de connaître exactement ce grand

poëte, quand nous ne possédons que le quart ou le cinquième de son

œuvre. Mais il faut bien se contenter de ce qu'on a.

Au surplus les pièces qui ont surnagé dans le grand naufrage étant

apparemment celles dont on avait fait le plus de copies, il y a lieu de

croire que le jugement public avait choisi les plus remarquables.

* * * * *

Ces pièces, au premier coup d'œil, étonneraient fort un lecteur moderne

qui n'y serait pas préparé. On n'y distingue rien d'abord, que des

créations fantastiques, des personnages grotesques, des figures

bizarres, se mouvant dans des lieux changeants ou imaginaires, tantôt la

terre, tantôt les airs, tantôt les enfers, parlant, chantant, dansant,

aboyant, grognant, coassant; on est étourdi, ébaubi, abasourdi. On se

croirait à un de ces sabbats où Faust est entraîné par Méphistophélès:

ici comme là, «cela se pousse et se choque, cela s'échappe et cliquette,

cela siffle et grouille, cela saute et jacasse, cela reluit, étincelle

et pue et flambe!»

C'est tantôt un chœur de grenouilles, tantôt un de nuées, ou de guêpes,

ou d'oiseaux; c'est le juste et l'injuste dans une cage et armés

d'éperons comme des coqs de combat; ou c'est un personnage qui monte au

ciel sur un escarbot de la plus sale espèce. Parmi tout cela, des cris

d'animaux, des bruits sans nom, des onomatopées étranges:--Coï, coï!

coï, coï!--Mymy, mymy, mymy!--mymy, mymy, mymy!--Houah, houah,

houah!--Iattataïax, iattataye!--Bombax, bombalobombax!--Brékékoax, koax,

koax, koax, brékékoax!--Épopo, popopo, popopo, popi!--Toro, toro, toro,

torolililix!--Kiccabau, kiccabau!--toute une fourmilière de drôleries,

de coq-à-l'âne, de calembours, d'équivoques licencieuses et

d'obscénités, qui, avec ce vacarme baroque, donnent à ces comédies une

physionomie fantastique rappelant confusément à notre esprit l'arche de

Noé, les Bacchanales, la fête de l'Âne et celle des Fous, le Carnaval,

Callot, Goya, Grandgousier et Gargantua, Pourceaugnac et ses matassins,

le Mamamouchi et ses chandelles, _Robert-Macaire, les Saltimbanques, le

Chapeau de paille d'Italie et la Mariée du mardi-gras_.

Puis, çà et là, du milieu de ce fleuve d'imagination burlesque,

amphigourique et ordurière, on est étonné de voir s'élever des îlots

verdoyants de poésie gracieuse et pure, pleine de suavité et de

fraîcheur.

* * * * *

Une bonne part de toute cette folie et de toute cette licence appartient

moins à Aristophane en particulier qu'à la comédie _ancienne_ en

général. Cette comédie faisant partie du culte de Bacchus, l'ivresse y

règne.

Premièrement, l'ivresse physique: on distribuait du vin au chœur à son

entrée; on faisait ce repas qui s'appelait _cômos_, d'où vint le nom de

comédie, _chant du cômos_, et non pas de _cômè_ village, comme on l'a

prétendu.

Les _phallophories_, c'est-à-dire les processions où l'on portait le

phallos, faisaient aussi partie de ces fêtes. La religion, qui

consacrait les plus beaux principes de la morale et de la politique

sortis de la bouche des Solon et des Lycurgue, consacrait également ces

étranges cérémonies:--étranges pour nous, non pour les Grecs, puisque

cette religion, au fond, n'était que le culte de la nature, en sa

complexité indéfinissable d'esprit et de matière, de pensée et

d'animalité.

Un passage du _Grand Étymologique_ dit formellement: «On regarde les

chants phalliques comme ayant été les premières _trygédies_,»

c'est-à-dire les premières pièces, soit tragiques, soit comiques, qu'on

jouait en se barbouillant de lie dans les vendanges, _trygè_.

Ces processions étaient accompagnées de danses: les principales danses

phalliques s'appelaient _la Sicinnis_ et _le Cordax_, noms trop

significatifs, quelque étymologie qu'on adopte, danses licencieuses,

auprès desquelles les danses les plus lascives des modernes ne sont

rien, et dont nous n'avons trouvé quelque idée que dans celles des

Gitanos et des Gitanas de l'Albaycin de Grenade.

La Sicinnis était la danse des drames de Satyres, le Cordax était celle

des comédies.

Si l'on oubliait les phallophories, on ne s'expliquerait pas

parfaitement Aristophane: elles seules vont rendre raison de certaines

scènes des _Acharnéens_, de plusieurs passages de la pièce intitulée

_les Femmes aux fêtes de Cérès_, et de _Lysistrata_ presque tout

entière.

* * * * *

Outre cette ivresse physique, une sorte d'ivresse morale régnait dans

les fêtes de Dionysos et dans la comédie _ancienne_. Le peuple grec, le

peuple Athénien surtout, race fine et naturellement artiste, était sujet

à des accès de diverses sortes d'enthousiasme: l'enthousiasme religieux,

l'enthousiasme belliqueux, celui de la douleur, celui de la gaieté,

l'enthousiasme politique, l'enthousiasme musical, l'enthousiasme

orgiaque.

Dans tout le culte de Bacchus, la poésie, le chant, la danse, la

mimique, le dessin et les arts plastiques, sont animés de cette double

ivresse.

Le chœur comique était le porte-voix et l'interprète, désordonné en même

temps qu'officiel, de la joie populaire dans ces fêtes où la sensualité

naturelle prenait ses ébats.

C'est le chœur des fêtes de Bacchus qui, avant les poëtes comiques,

inventa maints déguisements et maintes métamorphoses. Ces fêtes, en un

mot, donnaient lieu à une sorte de carnaval, dans lequel figuraient

parfois les animaux, comme jadis dans le nôtre: rappelez-vous les lions

et les ours de notre mardi-gras classique, et aussi l'Arlequin italien,

dont le masque n'est autre qu'un museau.

Ce genre de fantaisie, d'ailleurs, se retrouve chez tous les peuples. Un

des personnages de Shakespeare est orné d'une tête d'âne, un autre fait

le rôle du lion, un autre celui de la muraille qui sépare Pyrame et

Thisbé. Dans les vieilles farces anglaises, Vice, le héros principal,

remplissait le rôle du hareng-saur. Chez les Romains, peuple sérieux

pourtant et bien plus rarement gai que les Grecs, un certain Asellius

Sabinus n'avait-il pas fait dialoguer ensemble un bec-figue, une huître

et une grive? L'empereur Tibère, sensible à cette littérature culinaire,

lui donna deux cent mille sesterces en récompense d'une si belle

imagination. Ce n'est pas d'hier, vous le voyez, qu'on s'avisa de mettre

en scène les légumes, les poissons, les huîtres, les oiseaux, et

monsieur le Vent et madame la Pluie, qui pourraient bien être issus des

_Nuées_.

Au moyen âge, certaines fêtes religieuses et populaires ne seraient pas

sans analogie avec les Fêtes de Bacchus; surtout celles dans lesquelles

on voyait figurer les saints avec leurs animaux familiers, saint Antoine

avec son porc, saint Roch avec son chien, saint Jean avec son aigle,

saint Luc avec son bœuf, etc.--Dans la comédie grecque, selon M. Magnin,

la parodie respecta d'abord la figure de l'homme et ne se prit qu'aux

animaux... La transition de la parodie des animaux à la parodie de

l'homme se fit par les Satyres et les Centaures.

* * * * *

Ainsi, Aristophane ne fut pas toujours l'inventeur de ces

personnifications bizarres et de ces travestissements; l'inventeur, ce

fut tout le monde.

Chaque poëte ensuite augmenta ce fonds, créé par tous, légué à tous, et

l'imagination de chacun d'eux, se mariant au génie populaire, produisit

des effets nouveaux.

Cratinos fit une comédie des _Chèvres_ et une des _Androgynes_, ou

Hommes-Femmes (était-ce la même idée que celle de la jolie légende de

Platon dans _le Banquet_?). Phérécrate fit représenter les

_Hommes-Fourmis_ et un _Faux Hercule_, apparemment le même personnage

que nous verrons figurer dans _les Grenouilles_ de notre auteur. Magnès

avait donné aussi des _Grenouilles_, des _Oiseaux_ et des

_Moucherons_,-—Parmi les pièces d'Aristophane qui ne nous sont point

parvenues, il y avait _les Cigognes_.

Mais personne peut-être avant lui n'avait imaginé de faire paraître sur

le théâtre des êtres aussi incorporels que les Nuées, de les faire

danser, chanter et parler; et jamais sans doute on ne vit représenter

rien de plus fantastique, si ce n'est ces ballets imaginés au

dix-septième siècle par quelques régents de collège et dansés par leurs

écoliers, où figuraient en menuets les Prétérits, les Gérondifs et les

Supins, avec les Adjectifs Verbaux.

* * * * *

Souvent aussi le chœur comique parodiait les mouvements et la pompe du

chœur tragique par ses gambades désordonnées et son burlesque appareil.

* * * * *

Outre l'influence générale du culte de Bacchus, peut-être aussi

l'influence particulière des ïambes d'Archiloque sur le développement du

talent d'Aristophane contribua-t-elle à produire cette sorte de lyrisme

dans la satire et jusque dans la bouffonnerie, «cet essor enthousiaste

dans la peinture du mal et de la vulgarité,» qui est, selon la remarque

d'Otfried Müller, un des caractères saillants du grand poëte comique

athénien.

* * * * *

Aristophane ne fit donc que multiplier ou varier ces inventions

drolatiques, qu'il trouva, si l'on peut s'exprimer ainsi, dans le

répertoire courant, c'est-à-dire dans l'usage: car presque tout, comme

vous savez, se passait de vive voix et se transmettait de mémoire.

En quoi est-ce, alors, que le grand poëte fit éclater son génie propre?

Ce fut en introduisant, plus habilement encore et plus vivement que ne

firent tous ses rivaux, des idées sérieuses et utiles sous ces

personnifications bizarres, sous ces costumes et ces masques, sous ces

groins, ces becs et ces ailes; ce fut en se servant merveilleusement de

tout cet appareil grotesque pour mettre en action des moralités, comme

celles des fables ésopiques, mais avec bien plus de puissance et de

portée, ou, chose plus difficile encore, des questions politiques et

sociales.

* * * * *

En effet, si la comédie d'Aristophane, ivresse ou lyrisme, relève de la

fantaisie et de la poésie par sa forme à la fois très-vive et

très-hardie mais très-fine et très-arrêtée, elle appartient presque

entièrement par le fond à la politique ou à la philosophie sociale.

Elle n'est donc ni frivole ni stérile. Elle assaisonne de gaieté les

idées graves, pour allécher le peuple et le nourrir à son insu, pendant

qu'il croit seulement s'enivrer du vin des Dionysies. Comme Solon, elle

cache un grand dessein sous son apparente folie: elle veut dicter des

lois et gouverner.

Cette comédie ne nomme pas toujours le personnage qu'elle attaque; mais

elle le désigne d'une manière si claire qu'il n'y a pas moyen de s'y

tromper; elle prend parfois un masque qui lui ressemble, ou même qui ne

lui ressemble pas et qui n'est que la caricature de son visage, afin que

la malignité le reconnaisse mieux.

Chacune de ces pièces est une action, un combat; et cependant elle

paraît toujours, grâce à l'imagination et à l'art du poëte, un pur

caprice, une boutade, un accès de la double ivresse dionysiaque.

Aristophane excelle à mettre l'idée en scène, à la revêtir d'une forme

vive, dramatique et lyrique en même temps. L'imprévu de sa fantaisie,

l'agilité de son esprit dans l'imaginaire, étonnent et ravissent. Il

faut aller jusqu'à Shakespeare pour retrouver dans la littérature un

nouvel exemple, aussi admirable, de cette puissance légère, ailée: la

comédie des _Oiseaux_ n'a d'égal que _le Songe d'une Nuit d'été_.

Rabelais seul, avant Shakespeare, pourrait en donner parfois une idée.

Mais la langue française du seizième siècle, quelle que soit sa richesse

soudainement accrue par la féconde inondation de la Renaissance, ne peut

avoir encore ni la limpidité ni la perfection de la langue attique à

l'époque d'Aristophane. Celui-ci, d'ailleurs, a pour lui, outre la

supériorité de la langue grecque sur toute autre langue humaine, celle

de la poésie sur la prose. Et, en même temps que les vers d'Aristophane

ont la couleur de ceux de Mathurin Régnier, ils ont aussi, lorsqu'il le

faut, chose qui semble inconciliable, la sobriété élégante et fine de la

prose de la Rochefoucauld et de Voltaire.

Précisément, ce sont les jeux exquis de cette langue unique au monde qui

faisaient tout passer, même les choses les plus fortes. Le peuple grec

était amoureux de sa langue--riche, musicale, souple, fantaisiste--il

jouait avec elle, comme les Italiens avec leurs fioritures. De là toutes

ces plaisanteries, ces onomatopées, ces choses intraduisibles. Maniée

par des esprits d'élite, cette langue, qui n'eut jamais d'égale, savait

conserver la beauté jusque dans l'ivresse, la grâce jusque dans les plus

énormes folies. C'est ce qui purifie ces folies mêmes.

Ce point de vue doit dominer toute notre appréciation. Si vous refusez

de vous y placer, n'allez pas plus avant, je vous en prie: il est temps

encore de vous arrêter.

* * * * *

I

COMÉDIES POLITIQUES.

Quatre des onze comédies qui nous restent touchent aux questions

politiques; quatre aux questions sociales; trois aux questions

littéraires. C'est dans cet ordre que nous allons les parcourir.

Les quatre comédies politiques sont: _Les Acharnéens_, représentés 426

ans avant notre ère, la sixième année de la guerre du Péloponnèse.

_Les Chevaliers_, 425 avant notre ère, septième année de la guerre.

_La Paix_, 421.

_Lysistrata_, 412.

* * * * *

Aristophane est l'historien de la guerre du Péloponnèse aussi bien que

Thucydide, quoique différemment. Pour mieux dire, il en est le

pamphlétaire. Il est, pour cette période de l'histoire grecque, ce que

Rabelais, par exemple, est pour le règne de François Ier et pour la

crise de la Réforme, ce que la Satire Ménippée est pour la Ligue, ce que

sont _les Tragiques_ de d'Aubigné pour la cour d'Henri III, et son

_Baron de Fæneste_ pour celles d'Henri IV et de Louis XIII, les

Mazarinades pour l'époque de la Fronde, les _Provinciales_ pour les

assemblées violentes de la Sorbonne en 1656; ce qu'est Saint-Simon,

après coup, pour le règne de Louis XIV; ce que sont Voltaire et

Beaumarchais pour le dix-huitième siècle; Camille Desmoulins, ou

Rivarol, pour les luttes de la Révolution française; les Chansons de

Béranger et les pamphlets de Paul-Louis Courier pour la Restauration.

Toute crise politique ou sociale a ses pamphlets, pour ou contre. Or la

crise fut l'état ordinaire des petites républiques de la Grèce tant

qu'elles vécurent réellement, et jamais elles ne vécurent d'une vie plus

active, plus intense, que dans cette guerre où éclata l'antagonisme

originel des deux principales races dont la nation grecque se composait,

la race ionienne et la race dorienne. Mais Aristophane comprit que, dans

cette crise fiévreuse, Athènes, même victorieuse, usait ses forces et sa

vie. Il fut donc l'adversaire déclaré de cette guerre funeste, et ne

cessa de la blâmer, de l'attaquer.

Voyons comment il s'y prenait.

LES ACHARNÉENS.

Acharnes était un bourg, assez riche, voisin d'Athènes. Depuis six ans,

la guerre désolait le Péloponnèse et l'Attique. Périclès, qui avait

engagé la lutte pour le compte d'Athènes, était mort, il y avait trois

ans, victime de la peste (en 429), et le pouvoir flottait en des mains

inhabiles: la guerre redoublait de fureur. Chassés par les invasions des

Lacédémoniens, les paysans s'étaient réfugiés dans les murs d'Athènes.

L'un d'eux, Dicéopolis (dont le nom signifie à peu près

_Bonne-Politique_), désespéré de voir que ses compatriotes s'obstinent à

rejeter la trêve que les Lacédémoniens leur proposent, s'avise de

négocier lui-même une petite trêve pour son usage particulier.

On lui présente des échantillons de différentes trêves, en forme de

petits flacons de vin, tels qu'on les employait à la libation dans les

traités de paix: Trêve de cinq ans?--Mais elle sent le goudron et les

navires! (c'est-à-dire, encore la guerre).--Trêve de dix ans?--Cela vaut

mieux.--Trêve de trente ans sur terre et sur mer?--Vive Dionysos!

celle-ci a un goût d'ambroisie et de nectar! Elle ne dit pas: «Pars,

prends des vivres pour trois jours.» Elle dit dans la bouche: «Va où tu

voudras!» Tope! je la reçois et la bois! Serviteur aux Acharnéens!

Délivré de la guerre et de ses maux, je m'en vais aux champs célébrer la

fête de Dionysos!

* * * * *

Les Acharnéens, vieux soldats de Marathon, irrités contre Dicéopolis qui

a conclu la paix pour lui et sa famille sans leur participation, veulent

lui faire un mauvais parti: ils parlent de le lapider. Il les menace de

poignarder... leurs paniers à charbon!--Les Acharnéens (presque tous

charbonniers) sont intimidés; capitulent.

* * * * *

Dicéopolis, alors, leur fait un discours sur les maux de la guerre et

les avantages de la paix. Il a eu soin, pour mieux toucher ses

auditeurs, d'aller emprunter à Euripide la défroque et les _accessoires_

d'un de ses héros: des haillons, un bâton de mendiant, une vieille

lanterne et une écuelle ébréchée.--«Malheureux! s'écrie Euripide, tu

m'enlèves ma tragédie!»

Dicéopolis, ainsi équipé, prouve que tous les torts ne sont pas du côté

des Lacédémoniens; qu'on ferait bien de suivre son exemple, de conclure

la paix, et de couper court à cette horrible guerre qui, depuis six

années déjà, entrave le commerce, tient toutes les affaires en

souffrance et porte partout la désolation.--Sous l'accoutrement comique

du bonhomme, c'est Aristophane qui parle raison, et sa parole simple et

familière s'élève souvent jusqu'à l'éloquence, sans disparate et sans

effort.

* * * * *

Les Acharnéens se laissent convaincre et, à leur tour, font entendre au

public, une harangue hardie, d'un style varié, où se mêlent la

plaisanterie et la poésie. (Nous reviendrons plus tard sur ce morceau,

lorsque nous parlerons des _Parabases_; celle-ci est une des plus

belles.) Ici encore c'est Aristophane lui-même qui s'adresse aux

Athéniens par la voix du coryphée.

* * * * *

Mais raisonner longtemps ne vaudrait rien, au milieu des fêtes de

Bacchus. Pour faire éclater l'idée du poëte à l'esprit et aux yeux de

tous, il faut présenter à ce peuple un tableau qui l'amuse et le

séduise: il importe moins de le convaincre que de le gagner.

La maison de Dicéopolis, depuis qu'il a fait la paix pour son compte,

devient un pays de Cocagne; tout y afflue, tout y abonde; c'est le seul

marché de l'Attique. Pendant que la guerre affame et désole le reste du

pays, lui seul peut acheter tout ce que le commerce fournit aux besoins

de la vie et aux plaisirs. Il fait bombance et chère-lie.

* * * * *

Un Mégarien, réduit par la famine à vendre ses deux filles qu'il ne peut

plus nourrir, les déguise en petites truies avec des groins, et les

apporte, dans un sac, sur le marché de Dicéopolis. De là une foule de

bouffonneries licencieuses, le mot _truie_ ayant aussi en grec un autre

sens. Les deux petites truies grognent du mieux qu'elles peuvent: _Coï,

coï! coï, coï_!--«La chair de ces animaux-là, dit le Mégarien, est

délicieuse quand on la met à la broche!» Vous entendez d'ici les rires!

il y a là un feu roulant d'équivoques, qui ne dure pas moins d'une

quarantaine de vers, pour la plus grande gloire de Bacchus et des

phallophories[10].

* * * * *

Ensuite survient un Béotien, qui apporte à Dicéopolis tous les produits

de son pays. Dicéopolis lui livre en échange une des denrées qu'Athènes

produit en abondance, un sycophante[11] empaqueté. Il faut lire ce

dialogue:

DICÉOPOLIS.

Veux-tu que je te paye en espèces sonnantes, ou en marchandises de

ce pays-ci?

LE BÉOTIEN.

Je veux bien de ce qu'on trouve à Athènes et qu'on ne trouve pas en

Béotie.

DICÉOPOLIS.

Des anchois de Phalère? de la poterie?

LE BÉOTIEN.

Oh! des anchois, de la poterie, nous en avons! je veux un produit

qui manque chez nous et soit ici en abondance.

DICÉOPOLIS.

J'ai ton affaire: prends-moi un sycophante, bien emballé, comme de

la poterie!

LE BÉOTIEN.

Par Castor et Pollux! je gagnerais gros à en emporter un! je le

montrerais comme un singe plein de malice!

DICÉOPOLIS.

Tiens! voici justement Nicarque, qui moucharde!

LE BÉOTIEN.

Qu'il est petit!

DICÉOPOLIS.

Mais il est tout venin!

On empoigne le sycophante, on le roule, on le ficelle comme un ballot,

et le Béotien l'emporte.

Imaginez tout cela en action: quelle fantaisie divertissante! quel

mouvement! quel entrain! quelle verve!

Croyez-vous qu'une scène semblable n'aurait pas, encore aujourd'hui,

quelque succès autre part qu'à Athènes?

Je ne veux pas dire pour cela qu'il faille imiter cette scène. Il faut

étudier, et non imiter; et, après qu'on a étudié les livres, il faut

étudier les hommes et les femmes et les enfants. Les imitations et les

pastiches sont choses mortes et inanimées; aussi bien les pastiches de

comédies que les pastiches de tragédies; aussi bien les pastiches de

temples grecs que les pastiches de cathédrales gothiques; mais,

aujourd'hui que l'invention manque, parce qu'on ne croit plus chaudement

à rien, on ne fait plus guère, en toutes choses, que des pastiches.

* * * * *

Ensuite, le poëte, dans une série de scènes à tiroir courtes et vives,

achève ce qu'on appelle en rhétorique la démonstration par les

contraires.

UN LABOUREUR.

Oh là, là! Pauvre que je suis!

DICÉOPOLIS.

Par Hercule! qui es-tu?

LE LABOUREUR.

Un homme bien malheureux!

DICÉOPOLIS.

Tourne-moi les talons!

LE LABOUREUR.

Ah! mon ami, puisque seul tu jouis de la paix, cède-m'en un peu, ne

fût-ce que cinq ans!

DICÉOPOLIS.

Qu'est-ce qu'on t'a fait?

LE LABOUREUR.

Je suis ruiné! j'ai perdu ma paire de bœufs!

DICÉOPOLIS.

Et comment?

LE LABOUREUR.

Les Béotiens me l'ont enlevée à Phylé!

DICÉOPOLIS.

Pas de chance!...

LE LABOUREUR.

Hélas! le fumier de mes bœufs faisait ma richesse!

DICÉOPOLIS.

Qu'est-ce que j'y peux?

LE LABOUREUR.

Je perds la vue à pleurer mes bœufs! Ah! si tu t'intéresses à

Dercétès de Phylé, frotte-moi vite les yeux avec ton baume de paix!

DICÉOPOLIS.

Mais ce n'est pas un baume de paix pour tout le monde!

LE LABOUREUR.

Je t'en supplie! Peut-être retrouverais-je mes bœufs.

DICÉOPOLIS.

Non, rien! Va-t'en pleurer plus loin!

LE LABOUREUR.

Rien qu'une seule goutte de paix! verse-la-moi, là, dans, ce

chalumeau!

DICÉOPOLIS.

Non pas une goutte! va-t'en geindre ailleurs!

LE LABOUREUR, _s'en allant_.

Ah! ah! malheureux que je suis!... Mes deux pauvres bœufs de

labour!

Le poëte comique, qui est vrai avant tout, et qui, tout en suivant son

idée politique, ne perd pas de vue la nature humaine, représente avec

naïveté dans cette scène l'endurcissement des parvenus. Dicéopolis,

malheureux la veille comme ce pauvre laboureur, et qui alors eût compati

sans doute aux infortunes qu'il partageait, devient impitoyable, tout

naturellement, sitôt qu'il se voit riche. Il ne connaît plus ces

misères; il y est insensible désormais, si ce n'est peut-être pour en

jouir, par la comparaison de son bonheur, selon la profonde et triste

pensée de Lucrèce, le poëte philosophe:

_Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas, Sed, quitus ipse malis

careas, quia cernere suave est._

«Non pas qu'on prenne plaisir à l'infortune d'autrui, mais parce que la

vue des maux dont on est exempt a sa douceur.»

À peu près de même l'auteur de _Gil Blas_ nous montre son héros se

dépouillant de toute sensibilité humaine dès qu'il a fait fortune et

qu'il est à la cour. «Avant que je fusse à la cour, dit Gil Blas dans sa

naïve confession, j'étais compatissant et charitable de mon naturel;

mais on n'a plus, là, de faiblesse humaine, et je devins plus dur qu'un

caillou. Je me guéris aussi, par conséquent, de ma sensibilité pour mes

amis; je me dépouillai de toute affection pour eux...»

Ainsi fait Dicéopolis. Il ne songe qu'à se réjouir, et ne veut pas

donner un brin de son bonheur.

* * * * *

Un garçon de noces vient aussi, de la part d'un nouveau marié, lui

demander une goutte de ce baume admirable, élixir de félicité! Le nouvel

époux voudrait bien, au lieu de partir pour la guerre, passer chez lui

sa nuit de noces!--«Non! répond Dicéopolis, je ne donnerais pas une

goutte de paix, fût-ce pour mille drachmes!»

Une matrone vient faire la même prière, de la part de la mariée. Elle

brûle, cette pauvre petite mariée, de garder pour elle, au logis, tout

ou partie de son époux!--Que veux-tu dire? réplique Dicéopolis.--Alors

la matrone lui parle à l'oreille. Et le peuple de rire! Et Dicéopolis de

même. Il a ri, il est désarmé. «Allons! dit-il, je vais lui en donner

une goutte! pour elle seule! parce qu'elle est femme et ne doit pas

souffrir des maux de la guerre!»

Et il donne avec le flacon la manière de s'en servir, qui est encore une

polissonnerie.

* * * * *

Un dénoûment en antithèse, on ne peut plus bouffon, achève de rendre

sensible à tous l'idée du poëte, les maux de la guerre et les avantages

de la paix:

Le général Lamachos est obligé d'aller se mettre à la tête de l'armée,

pendant que Dicéopolis va se mettre à table. L'un demande son casque,

l'autre crie qu'on apporte le civet. Il y a là un cliquetis de

répliques, vers par vers.

LAMACHOS.

Esclave décroche ma lance, et apporte-la-moi!

DICÉOPOLIS.

Esclave! esclave! retire le boudin du feu, et apporte-le-moi!

LAMACHOS.

Allons! que j'ôte ma lance du fourreau! Tiens, tiens bien, esclave!

DICÉOPOLIS.

Tiens, tiens bien, esclave! que je retire la broche!...

Cette antithèse et ce contraste se développent pendant une cinquantaine

de vers avec une verve étourdissante. Puis, l'un s'en va combattre, et

l'autre banqueter. Et le chœur, qui reste toujours en scène, achève

d'indiquer à l'imagination des spectateurs ce que l'on ne peut mettre

tout à fait sous leurs yeux; quoiqu'on ne se gêne pourtant pas beaucoup,

comme vous allez le voir bientôt; mais le chœur dit en attendant:

«Bien du plaisir à tous les deux, dans vos expéditions qui ne se

ressemblent guère! l'un va boire, couronné de fleurs, avec une belle

fille à ses côtés...; l'autre va geler et monter la garde pendant la

nuit...»

* * * * *

Après ce chœur, assez court,--mais dans le théâtre grec, soit tragique,

soit comique, le temps marche au gré du poëte et de l'imagination des

spectateurs, et il n'y a rien de plus chimérique que les prétendues

unités de temps et de lieu imputées aux Athéniens,--voilà que l'on

rapporte Lamachos blessé, estropié;--Dicéopolis arrive de l'autre côté,

chantant à tue-tête, avec deux courtisanes, une sous chaque bras, et les

caresse et se fait caresser par elles en plein théâtre, tandis que le

chœur lui décerne l'outre réservée au meilleur buveur dans les fêtes de

Dionysos[12].

Par là le poëte semblait présager le succès qu'obtint en effet sa pièce:

Aristophane, par cette comédie des _Acharnéens_, remporta le prix sur

Eupolis et sur Cratinos.

Cet appareil si varié et si bizarre de guerre et de cuisine, de tribune

et de marché, ces scènes courtes et vives, l'originalité de la mise en

scène et des accessoires, les costumes et les évolutions du chœur, ses

chants joyeux et gaillards «au dieu Phalès compagnon de Dionysos, ami

des festins, coureur nocturne, patron de l'adultère, séducteur des

jeunes garçons»; à travers tout cela, un dialogue naturel, rapide,

étincelant, une abondance intarissable de plaisanteries, les unes

bonnes, les autres mauvaises, toutes concourant à l'effet voulu; le

mouvement, l'entrain scénique de ce dénoûment en action et en antithèse;

les gaietés énormes de la dernière scène, entre Dicéopolis et les deux

filles, tout cela enchanta le peuple d'Athènes et les juges du concours,

qui n'étaient pas prudes comme on se pique de l'être aujourd'hui.

* * * * *

Il est vrai que l'on peut, sans être prude, trouver tout cela un peu

bien vif; mais les mœurs des Grecs n'étaient pas les nôtres et leurs

bienséances étaient moins étroites. Il faut songer que les rôles de

femmes étaient joués par des hommes. Cela rendait la licence plus aisée,

mais cela diminue l'obscénité réelle.

Le bonheur de la paix, tel que le poëte nous le représente, est un peu

matérialiste si vous voulez; mais, au théâtre et pour un grand public,

il faut des choses qui frappent les sens. Le théâtre a des procédés qui

lui sont propres, autres que ceux de la tribune et non moins puissants.

Souvent le sens commun parlant le langage de la bouffonnerie convaincra

mieux le peuple que la plus grave éloquence:

L'auteur de _l'Esprit des Lois_, désignant la nation française:

«Laissez-lui traiter, dit-il, les choses frivoles sérieusement, et

gaiement les choses sérieuses.» Et un peu plus loin: «On n'aurait pas

plus tiré parti d'un Athénien en l'ennuyant, que d'un Lacédémonien en le

divertissant.» Le difficile est de rendre intelligible, d'animer et de

personnifier les idées qu'on veut mettre aux prises devant le peuple,

afin qu'il soit juge du combat et qu'il prononce lui-même par le rire en

faveur de ses intérêts, contre ce qui peut les menacer. Aristophane

excelle en ce point.

LES CHEVALIERS.

On sait comment il crayonna à l'usage du peuple souverain d'Athènes, qui

était bon prince à ses heures, une jolie caricature de la démocratie.

C'est dans la comédie des _Chevaliers_ qu'il met en scène le bonhomme

_Peuple_ lui-même, sot, un peu sourd, irascible, radoteur et gourmand,

et, à côté de lui, Cléon, le principal meneur de l'Assemblée depuis la

mort de Périclès. Il ne nomme pas Cléon, du moins dans cette pièce, mais

il le désigne clairement; et dans une autre, il dit bien que c'est lui

qu'il a attaqué dans les _Chevaliers_. Il l'avait maltraité déjà,

incidemment, dans les _Acharnéens_, et précédemment encore dans _les

Babyloniens_, pièce qui ne nous est point parvenue. Cléon, pour se

venger, accusa le poëte devant le Sénat, premièrement d'avoir livré le

peuple à la risée des étrangers, qui assistaient en grand nombre aux

représentations, secondement de n'être pas citoyen d'Athènes et d'en

usurper les droits. Nous avons dit qu'Aristophane avait des biens à

Égine, et il paraît que sa famille était originaire de Rhodes: de là ces

accusations. Sur le second point il se justifia en poëte comique par le

mot de Télémaque au premier chant de l'_Odyssée_: «Nul ne sait jamais

sûrement quel est son père.» Sur le premier il répondit par une audace

plus grande encore que celle qui lui avait attiré ces accusations, il

fit _les Chevaliers_. Il nous apprend lui-même dans sa pièce, revue

apparemment et augmentée, qu'aucun ouvrier n'osa faire un masque

représentant le visage de l'homme qu'il voulait ridiculiser, tant Cléon

était redouté! Et le scoliaste raconte à ce propos, mais on ne sait s'il

faut ajouter foi à cette anecdote, qu'aucun comédien n'ayant eu la

hardiesse de se charger du rôle, Aristophane se barbouilla légèrement le

visage avec de la lie et monta sur le théâtre pour y représenter

lui-même son ennemi.

Le fait est, que _les Chevaliers_ sont le premier ouvrage qu'il donna

sous son nom et sans prendre pour chaperon Philonidès ou Callistrate.

Ainsi ce fut la première fois qu'il parut dans la lice personnellement,

pour combattre à visage découvert, de quelque façon qu'on veuille

l'entendre: il faut donc toujours louer son courage.

Etudes sur Aristophane · 第 1 / 32 段