IX

Telle est la «mentalité» servile. Merveilleux instrument pour les

desseins de l’esclave contre la civilisation. Des cœurs blessés par tout

ce qui a forme sous le soleil se trouvent en complicité merveilleuse

avec des cerveaux qui ne se représentent plus le vrai que dans

l’abstraction de l’idée. Cette alliance d’une sensibilité offensée par

la terre et douloureusement avide du néant de l’au-delà, avec une

intelligence dépersonnalisée, coupée de toute communication avec les

sens, l’énergie, le corps--engendre la folie de l’«Esprit pur». L’esprit

pur! écoutez bien ces mots, l’invention la plus raffinée de

l’esclave--ces mots qui ont plus fait pour la ruine de la cité antique,

que la torche du barbare. Écoutez-les en psychologue, et percevez tout

ce qu’ils étouffent de pâle haine sous leur inoffensive apparence de

préciosité métaphysique! La morale des esclaves, c’est la revanche de

l’Esprit pur.

«La révolution des esclaves dans la morale, écrit Nietzsche, commence

_lorsque le ressentiment devient créateur_.»

Qu’elle condamne la méchanceté des royaumes de la terre au nom d’un

royaume de Dieu destiné à se réaliser, à recueillir tous les bons, tous

les purs à la fin des temps, ou seulement au nom d’un ordre idéal de

justice inscrit dans la conscience humaine--en d’autres termes, qu’elle

s’enveloppe de mythologie ou de philosophie, la morale servile ne change

pas de méthode. Sa visée reste la même. Son procédé aussi. Il consiste

toujours à falsifier des faits, à en dénaturer la couleur et la

signification par des dénominations abstraites et métaphysiques. De la

sorte, tout ce dont l’esclave souffre ou est impatient--et au premier

chef sa qualité servile--se trouve transformé en scandale pour le cœur

et la raison, apparaît comme une insulte à Dieu lui-même. En même temps

les ressentiments et les vœux de l’esclave se dépouillent de leur

caractère sombre et jaloux pour recevoir une auréole de désintéressement

et de religion. Ils n’expriment plus la soif de vengeance de l’être

indiscipliné et faible, irrité par le sentiment de sa propre anarchie et

par ce manque d’aisance, de liberté, de souveraineté intérieure qui

l’exclut des sommets lumineux de la civilisation. Ils deviennent la

sublime inspiration de l’homme pieux dont les regards dépassent les

courts horizons de la cité terrestre et se lèvent vers une éternelle

justice.

Le servile s’appelle l’«Opprimé»; opprimé, il l’est, en effet, de la

pire façon, parce qu’il se sent vil et se hait lui-même, parce qu’il ne

s’estime pas assez pour servir sans un sentiment de déchéance. Mais

voyez l’effet redoutable de cette majuscule, de ce grand mot isolé, de

ce silence sur la cause et le genre de l’oppression! Il semble que la

responsabilité en retombe sur la terre entière et qu’il ne faudrait pas

moins qu’un bouleversement total pour y mettre fin.--L’Opprimé est le

Juste. Et la hiérarchie non pas seulement formelle et sociale,

mais plus encore réelle et psychologique d’où sa condition

résulte:--l’Iniquité.--De misérables timidités, de sottes innocences,

des impuissances niaises, se promeuvent à une céleste dignité et se

haussent à je ne sais quel état de pureté transcendante sous le nom

d’Idéal.

Cette résolution dans l’action, qui naît de la certitude qu’on agit

droit, qu’on sait ce qu’on veut et qu’on le payera ce qu’il faut, est

rabaissée au niveau de la simple brutalité sous le nom de Force. Dans la

bouche de l’esclave (qui ne comprendra jamais que toute force créatrice

est force sur soi-même d’abord, est morale), ce mot devient une injure.

A cette abstraction, on oppose cette autre: le Droit. Mais ce droit

devient lui-même entre certaines mains une force, toute négative, il est

vrai, et décourageuse des entreprises de l’Energie. Enfin, comme tout ce

qui offense l’esclave a son principe dans les différences que la nature

indique, mais que l’effort dur et artiste, la discipline sévère des

privilégiés, va accentuant et légitimant sans cesse entre les individus,

les peuples et les races--la morale servile s’est élevée jusqu’à l’idée

d’on ne sait quelle essence pure et absolue de l’Homme, présente dans le

plus humble comme dans le plus glorieux, au regard de laquelle toutes

les humaines inégalités apparaissent comme autant d’absurdités et de

vivants blasphèmes.

Ce n’est donc pas par des violences destructives, mais en falsifiant les

idées, en corrompant les intelligences, que la philosophie servile

travaille à ses fins. Elle est, en ce genre, d’une fécondité et d’une

ampleur d’invention singulières. A toute conception, à tout sentiment

particulier et caractérisé d’ordre politique ou social, d’honneur et de

dignité privée, de beauté artistique, elle s’efforce de substituer des

notions universelles qui, en se faisant accepter de tous les hommes

demi-réfléchis, de la majorité, par les airs de grandeur qu’elles ont

incontestablement pour elles, et les apparences de vérité absolue

qu’elles doivent à leur abstraction même, amènent à mépriser, comme

œuvres de la convention et de l’arbitraire, jusqu’aux plus magnifiques

formes de civilisation, de sociabilité et d’art qui aient brillé dans

l’histoire et les rend surtout impuissants à en rêver, à en chérir de

nouvelles. Admirable façon de dévoyer et de griser les esprits et les

cœurs que de leur tendre ainsi l’appât de l’absolu. Merveilleux moyen de

stériliser les activités que de les lancer à la poursuite de

l’inattingible. La philosophie servile semble n’élever l’homme au-dessus

de tout idéal borné de nation ou de race que pour lui ouvrir des

horizons illimités. Elle lui fait prendre en dégoût les devoirs, les

enthousiasmes, les points d’honneur, les maximes de civisme et de

loyalisme, les sensibilités artistes, toutes ces marques intérieures de

noblesse qui, comme Athénien, Romain ou Français, le distinguaient du

barbare et de la plèbe. Elle le persuade qu’il ne relève raisonnablement

que de Dieu et de la nature. Par là, elle donne une valeur mystique à

tout le monde. Méfiante et haineuse, en général, de toute ordonnance, de

toute norme, de tout style, il faut qu’elle aille jusqu’au bout de son

dessein, et glorifie l’amorphe, lui constitue une dignité. Elle le nomme

l’«Infini». Comment résister au vertige de l’Infini? Ennemie du

Temps,--du Temps qui, par la rapidité de sa fuite, donne la fièvre aux

forts, les stimule à des créations durables--elle gagne la pensée de

l’homme à l’illusion d’une réalité qui ne passerait point, et

l’immobilise dans le souci de l’Éternel...

L’Éternel, l’Infini, l’Intemporel, l’Impersonnel, images grandioses et

vides, que la philosophie servile fait miroiter sur le gouffre du rien.

La révolution des esclaves soulève, par-dessus les palais de la

civilisation, une poussière qui empêche d’en discerner les belles

lignes. Dans cette poussière, la philosophie des esclaves dessine de

monstrueux et fuyants fantômes, divinités gigantesques du néant[10].

[10] Il y a quelque chose de grand, de généreux, disons mieux,

d’essentiellement vrai dans ce culte des belles civilisations et de

tout ce qu’elles créent dans le domaine des arts. Mais l’effort du

génie humain pour vaincre le temps ne s’expliquerait pas sans sa foi

implicite à quelque chose d’absolu et d’éternel.

X

Il y a un art qui correspond à cette philosophie: le Romantisme. L’art

classique est l’art des maîtres.

Négatrice et contemptrice de la Terre, on a vu de quels dehors la

philosophie servile pare son nihilisme, et on comprend la séduction

qu’elle doit exercer sur l’élite des générations de décadence. Il semble

qu’elle représente, en toute question, la thèse libre et généreuse,

qu’elle ne ruine les cités particulières que pour rendre possible une

cité humaine universelle, qu’elle fasse passer sur les décombres des

civilisations le vent purificateur de la Nature. Elle met la foi et

l’ardeur de son côté. Elle éveille des espérances obscures, mais

énormes. Elle annonce de grands commencements. En détachant la partie

pensante des peuples de toute discipline, de toute tradition, on dirait

qu’elle ramène l’humanité à la fraîcheur des origines. Elle est une

source de lyrisme. Elle suscite ses poètes et ses prophètes, lesquels,

affranchis de toute loi particulière de tenue et de beauté dans leurs

imaginations, en éprouvent tout d’abord une impression de libération et

de rajeunissement. Le romantisme naît de l’enthousiasme provoqué par les

idéaux vides, mais grandioses, de la philosophie servile chez des hommes

dont c’est l’ardent et secret besoin d’échapper, à tout prix, au

sentiment cruel de la décadence qui, par eux, s’accomplit.

Le premier romantique, c’est Rousseau, celui des génies modernes en qui

la morale des esclaves a atteint son plus haut degré d’ébullition. Chez

Rousseau on surprend le passage des rancunes et des sensibilités de

l’esclave à l’idéologie qui va les magnifier en dogmes, en vérités de

raison et de sentiment. Il y a de la malice dans Rousseau, malgré qu’il

s’enivrât tout le premier des fumées de cette transmutation. Après

Rousseau, les romantiques se plongent et nagent innocemment dans l’océan

de la Nature, de l’Infini, de l’Universel, de l’Originaire. Ils n’ont

plus le caractère équivoque et sombre de leur père, si soupçonneux parce

qu’il prêtait lui-même à tant de soupçon. Sont-ils cependant si naïfs et

si purs? Vigny, par exemple, dans sa tour d’ivoire? Il y aurait une

jolie psychologie, une fine classification des grands romantiques à

faire, d’après ce qui s’est mêlé à leur religieuse inspiration

d’anarchique amertume, d’esprit de vengeance contre les formes ordonnées

et les bonnes mœurs. Nietzsche souligne ce trait commun à la plupart

d’entre eux: l’affectation de sentiments grandioses, l’impudeur à

s’attribuer de sublimes émotions. Signe de natures sans mœurs et que le

sentiment d’en manquer fait souffrir, enfièvre.

Dans la morale des maîtres, nous l’avons vu, les vertus exigées de

l’homme se rapportent à une fin «désintéressée» éminemment, mais

concrète et particulière. C’est, par exemple, à Rome, la grandeur et la

pérennité de la cité romaine. Rien n’est plus étranger à cette morale

que l’idée d’un Homme absolu, d’une nature humaine absolue.

Or, ceci se laisse exactement appliquer à l’art. Dans un art de

civilisation--un art classique--il est aussi des mœurs, à savoir: les

règles dans lesquelles l’expérience de plusieurs générations d’artistes

a, non pas du tout donné les moyens de bien faire, mais fortement tracé

les limites en delà desquelles on ne saurait rien produire d’excellent,

de solide. Ce sont les grandes formes épiques, dramatiques; lyriques,

narratives (pour nous en tenir aux arts littéraires) qu’elle a

patiemment construites, découvertes au prix de ses errements mêmes, pour

l’usage de siècles plus heureux. Quand ces règles et ces formes règnent,

le mérite d’un artiste est jugé, non selon la fidélité, mais selon

l’aisance avec laquelle il les observe et les réduit au service de son

génie propre. L’idée d’une «inspiration» personnelle, sortant de la

nature toute armée comme une Minerve, c’est-à-dire capable de se créer

par une espèce de coup divin tout un organisme de moyens d’expression

adaptés et puissants, ou seulement empruntant plus à soi-même qu’à la

tradition--cette idée (bien romantique, n’est-il pas vrai?) eût paru en

des temps classiques non seulement un scandale, mais une chimère.

Le fond du classicisme, c’est que, si les règles ne valent rien sans le

génie, il y a cependant en elles plus de génie que dans le plus grand

génie. Ce trait ne montre-t-il pas bien que l’excellence dans l’art est

de même nature que l’excellence dans les mœurs? Quand celles-ci ne

correspondent plus aux âmes, tout ce qui y paraît encore de noblesse et

de liberté n’est sans doute que formalisme. Et cependant il y a plus de

moralité dans la tradition des mœurs que dans l’instinct individuel de

la plus belle âme.

Les vrais créateurs d’art sont ceux chez qui l’esprit des grandes formes

esthétiques atteint son plus haut degré de conscience et de puissance.

Gœthe lui-même, que l’on vit adopter successivement la forme du drame

shakespearien et celle de la tragédie grecque, souffrit de l’errance, de

l’incertitude perpétuelle à quoi l’absence de hauts canons esthétiques

valables pour son temps et son pays le condamnaient dans sa production.

Son expérience lui fournissait la substance de chaque œuvre. Mais qu’est

la substance sans l’ordre qui la met en valeur, la rend claire et

majestueuse, l’amplifie jusqu’à une portée universelle? Il était

contraint d’essayer, de recréer artificiellement les formes d’ordonnance

d’une autre humanité, de se faire Grec. Ainsi dans une époque sans

traditions, certains hommes peuvent souffrir de ce qu’il n’existe rien

de grand pour élever leurs activités à une signification supérieure. Ils

se sentent diminués d’être des intelligences «livrées à elles-mêmes».

«Ce seront toujours, dit Nietzsche, les natures fortes, dominatrices

qui, sous ce joug, dans cette tenue et cet achèvement résultant d’une

loi qu’on s’impose à soi-même, éprouveront leurs plus fines jouissances;

la passion qui anime leur très puissante volonté éprouve un soulagement

à la vue de toute nature soumise à un style, de toute nature domptée et

faite servante; même lorsqu’ils ont à construire des palais ou à établir

des jardins, il leur répugne de donner à la nature libre

carrière.--Réciproquement, ce sont les caractères faibles, non maîtres

d’eux-mêmes, qui haïssent la tenue du style; ils sentent que si ce joug

si méchant leur était imposé, il ne pourrait que les rendre vils; ils

deviennent esclaves dès qu’ils servent, ils haïssent de servir. De tels

esprits--ce peuvent être des esprits de premier rang--n’ont qu’une

visée: de se modeler et de se donner à comprendre eux-mêmes et ce qui

les entoure, comme _libre Nature_--sauvages, sans règles, fantasques,

hors de tout ordre, étonnants...» (_Die fröhliche Wissenschaft_, p.

220.)

Dans les siècles classiques, une œuvre d’art est d’autant plus goûtée

qu’elle unit à une plus impeccable pratique, à une science plus profonde

des ordonnances traditionnelles, plus de liberté, de jeunesse,

d’imprévu, de fraîcheur. Cela est d’une psychologie très sage. Car, à

supposer que les règles qui résultent d’une telle exigence soient un peu

lourdes et oppressives, on n’en est que mieux assuré, à voir un génie

les porter légèrement, qu’il est plein de force et de ressources. Mais

en fait les formes classiques sont des œuvres d’art générales d’un

peuple artiste. Elles signifient les diverses sortes d’arrangement sous

lesquelles l’intelligence et les sens de son élite se plaisent le plus à

embrasser un sujet et en sont le plus capables. La séduction d’un

chef-d’œuvre classique, c’est donc bien moins de nous révéler une

personnalité nouvelle ou un sujet nouveau que de nous faire retrouver

plaisir à la majesté, à la grâce, aux mystères aussi d’un ordre maintes

fois, mais toujours diversement éprouvé. Le romantisme est, en principe

du moins, la négation de toute forme consacrée. A y regarder de près, on

verrait qu’il n’a été le plus souvent qu’un usage effronté et chaotique

de tous les styles du passé à la fois.

Se croyant ou se rêvant d’ailleurs sortie directement des entrailles de

la nature, l’œuvre d’art romantique sera condamnée, par une conséquence

évidente, à chercher l’intérêt dans la nouveauté absolue. Par quoi donc

pourra-t-elle être si nouvelle? Par le sujet tout d’abord. Trait

caractéristique du romantisme: la poursuite de sujets extraordinaires,

de cas inouïs, laquelle a pour aboutissant extrême la frénésie de

l’anormal.

Mais entre les sujets extraordinaires, il en est un qui les dépasse

tous, le sujet des sujets, le sujet sans fond et sans bornes. Comment le

nommer? Dieu, si l’on veut, l’Infini, l’Univers, la nature tout entière

de l’alpha à l’oméga. Fils de la nature et de la nature seule,

nouveau-nés de l’Infini, les grands artistes romantiques ne se sont pas

proposé une moindre matière. Celle-là seule les a hantés, toute autre

leur apparaissant trop inférieure à ce qu’ils portent en

eux.--Avons-nous besoin de montrer que, bien qu’unique (puisqu’elle

enveloppe tout), elle est inépuisable et assure inévitablement

l’originalité?

On voit par quelle pente le romantisme, fruit d’une mauvaise

métaphysique, inclinait à accaparer pour l’art l’objet de la

métaphysique et de la religion, à nous donner un art théogonique,

cosmogonique, à inonder l’époque moderne de conceptions du monde et de

révélations, le tout--en raison de l’arrière-pensée qu’on a comprise et

qui apparaît presque brutalement chez Rousseau,--pour aboutir à quelque

mythologie sociale, à quelque idéalisation énorme de la morale des

esclaves. Cette phraséologie aujourd’hui courante: que l’art, la

philosophie, la religion expriment la même chose et accomplissent le

même office en trois langues différentes, est pur romantisme. Pour de

véritables artistes, l’art est l’art, et rien d’autre.

Dans le classicisme, les règles, signifiant les conditions sous

lesquelles le public peut être artistiquement touché, imposent à

l’expression une certaine tenue; elles la resserrent dans certaines

limites en dehors desquelles celle-ci peut émouvoir encore et très

fortement même, mais non plus esthétiquement. Il est donc permis de dire

que les règles indiquent la qualité de l’effet à produire, du plaisir à

procurer, et, de plus, qu’elles la mettent à très haut prix. Mais le

romantisme est, par définition, complètement désorienté à cet égard. Il

en résulte qu’il visera non plus à la qualité, mais à la quantité, au

maximum de l’effet. Et, s’il y atteint, ce sera fort bien. Mais il reste

à savoir, dit quelque part Nietzsche, sur qui cet effet s’exerce et sur

qui un artiste de ce nom doit avoir cure d’en exercer. «Pas sur la foule

assurément! Ni sur les énervés, les dégénérés, les malades! Surtout pas

sur les abrutis!»

L’art véritable agit fortement, mais sans violence; il a la décence dans

l’enthousiasme; il a la clairvoyance et l’équilibre dans l’ivresse; il

saisit, il terrifie, mais sans oppresser physiquement; il a l’élan, mais

sans la frénésie; le charme caressant et voluptueux ne lui est certes

pas interdit, mais il l’enveloppe de je ne sais quelle majesté

brillante; il reste clair et serein jusque dans l’orageux et le

passionné, suave jusque dans le cruel. Les larmes qu’il fait couler sont

des larmes du cœur. Et c’est par là qu’il est l’art.--Dans le

romantisme, le délicieux devient l’aphrodisiaque, le cruel devient le

hideux; la terreur coupe la respiration, l’enthousiasme et l’ivresse

tournent à l’hystérie; on appelle noble et majestueux le mastodontal. Ce

n’est pas bien admirable, dira-t-on. Il suffit de forcer la dose!

Justement; mais cela même n’est pas à la portée de tout le monde.

«Fanatique de l’effet à tout prix», de l’intense pour l’intense--il y a

un danger auquel ne pouvait échapper le romantisme. Et il s’y est

précipité avec une ardeur croissante. Ce danger, c’était de chercher à

provoquer l’émotion par l’abus des moyens matériels de l’art, de

s’adresser violemment aux sens dans la crainte que la pensée et le cœur

ne «rendissent» pas assez. On arrive à ses fins comme on peut. L’art

classique fait pleurer quand il est vraiment grand: mais ces larmes sont

un mystère; la communication qui nous est accordée avec le beau se passe

à une altitude où nous n’avons pas l’habitude d’être. Elle va

immédiatement et par en haut au plus intime de nous-mêmes. Si elle

ébranle nos nerfs, c’est secondairement. L’art finit où la secousse

nerveuse commence. Mais ne comprend-on pas quel degré de civilisation,

quelles nobles mœurs de l’âme ce genre d’action suppose?--Il est

d’autres voies pour accéder au «moral» de l’homme; ce sont les yeux, les

oreilles, l’épiderme. Le romantisme les a pratiquées timidement, et non

sans réserve au début, d’une façon de plus en plus exclusive à mesure

qu’il prenait conscience de lui-même et qu’il entrait dans la faveur du

siècle: c’est-à-dire qu’il est allé raffinant sans cesse sur les appâts

sensuels et la splendeur physique du mot, de la couleur et du son,

jusqu’à faire de la jouissance d’art une espèce de jouissance de tout le

corps à la fois, ce que vous observerez fort bien chez les «wagnériens»

et «wagnériennes». De cette façon il est évident que l’art «prend» les

âmes, mais en les stupéfiant par un vertige sensuel.

Conclusion singulière, mais d’ailleurs bien prévue pour le psychologue!

Religieux, métaphysique dans l’intention, l’art romantique est

grossièrement matérialiste dans l’expression! Ce Dieu romantique, cet

Infini équivoque ne serait-il pas quelque chose comme la somme de toutes

les excitations nerveuses?

Ces traits originaires du romantisme, il resterait à les vérifier sur

ses plus grands représentants au XIXe siècle. Mais on comprend le

principe. Il achèvera de se préciser par les lignes suivantes, capables

aussi bien de couronner toute cette étude, car elles en rappellent le

thème fondamental.

«Qu’est-ce que le romantisme? écrit Nietzsche. Tout art, toute

philosophie peuvent être considérés comme un secours, un remède

réparateur qui s’offre à une vie en croissance et en lutte: ils

supposent toujours de la souffrance et des souffrants. Mais il y a deux

sortes de souffrants: tout d’abord ceux qui souffrent d’une

_surabondance de vie_ et qui veulent un art dionysiaque et aussi une vue

tragique de la vie;--puis, ceux qui souffrent d’un appauvrissement de la

vie, et qui par l’art ou la connaissance ne cherchent que repos,

accalmie, délivrance d’eux-mêmes, ou bien encore l’ivresse, le spasme,

l’étourdissement, la folie. Au double besoin de ces derniers correspond

tout romantisme dans les arts et la philosophie...» (_Die fröhliche

Wissenschaft_.)

La morale de Nietzsche · 第 22 / 30 题