Or il se trouve qu’une civilisation artiste est contrainte de procurer
l’éducation philosophique des esclaves et de leur mettre ainsi entre les
mains l’instrument avec lequel ils la ruineront. Plus elle se
perfectionne, plus il lui faut d’hommes qui la servent non pas avec
leurs mains, mais avec leur cerveau; plus relevés et plus difficiles
sont les services intellectuels dont elle a besoin. Bref, la
science--dans la plus grande étendue du mot--devient une fonction
indispensable de l’ordre social. Elle est sans doute la première et la
plus honorable des fonctions de subordonnés. Mais elle est une fonction
de subordonnés. Nietzsche y tient et il ne se dissimule pas qu’une telle
proposition est bien faite pour scandaliser une époque où les «savants»
règnent et donnent le ton. Elle paraîtra anti-civilisée au premier chef.
Ne nous ramène-t-elle pas à ces temps où il ne convenait pas que les
rois sussent signer? Mais elle dépend, sans doute, dans la pensée de
Nietzsche, d’une vérité plus compréhensive, à savoir: que tout emploi
spécial, toute utilité limitée et définissable sont,--en un sens
nullement péjoratif du mot,--serviles, c’est-à-dire regardent les
serviteurs. Or, les sciences sont des spécialités. Il y faut du génie.
Qu’importe? Est spécialité tout emploi de l’intelligence qui ne se
rapporte pas immédiatement à la morale, à l’homme. Les maîtres n’ont pas
de spécialités parce qu’ils ont la charge des mœurs. Et cette charge
devient d’autant plus lourde, demande d’autant plus de finesse et
d’énergie que précisément les progrès de l’érudition--en éclairant
l’humanité sur l’origine des traditions religieuses ou sociales,
menacent de la rendre impatiente de toute discipline, ou que les
conquêtes de l’expérience, en accroissant son empire sur la nature,
bouleversent les conditions matérielles de son existence. Car il ne
suffit pas que l’utilisation de la vapeur soit découverte ni que des
locomotives soient construites. Il faut aussi que ces monstres ne
stupéfient pas l’homme par leur énormité, ne le rapetissent pas par leur
voisinage, qu’il apprenne au contraire à s’en servir pour être encore
plus libre. Voilà ce à quoi les physiciens et les ingénieurs ne songent
guère, et c’est, en effet, souci de maîtres. Les maîtres manqueraient
donc à leur office essentiel en s’en fermant dans des laboratoires ou
des bibliothèques. Comment concilier le devoir d’une attitude modèle
avec l’obligation de rester penché sur des cornues et des grimoires? Et,
au surplus, d’où viendrait le dédain unanimement attaché à la
qualification de spécialiste, si ce n’est de ce sentiment profond, que
le succès, la grandeur même dans une spécialité suppose des vertus ou,
si l’on veut, des défauts incompatibles avec une certaine aisance noble
de la personne, avec une moralité supérieure? Notre siècle, qui pousse
jusqu’à l’idolâtrie le culte des grands spécialistes, confesse son
propre errement en leur attribuant, par une phraséologie creuse, mais
bien significative, je ne sais quel sacerdoce général[9].
[9] Voici un ordre d’idées dans lequel on peut entièrement sympathiser
avec Nietzsche et qui n’a pas de solidarité avec ses frénésies
antichrétiennes et anti-métaphysiques.
Malheureusement la pratique des hautes spécialités développe un genre
d’intelligence qui menace de se tourner en agent de dissolution et de
ruine, si l’usage n’en est pas modéré, contenu en de justes limites par
le sens des mœurs et par le goût. Elle exige une grande perfection dans
l’art de définir, d’expliquer, de généraliser, de déduire. Art précieux,
mais dangereux, quand il ne se subordonne à rien, quand il n’est pas
averti de certaines choses sur lesquelles il ne doit pas entreprendre.
Imaginons-nous, dans les commencements de la statuaire grecque, un
praticien qui, à force d’équarrir des pierres pour un sculpteur, eût
découvert les premiers principes de la géométrie et de la mécanique. Il
lui eût fallu un très sérieux respect, un amour bien fin de la beauté
des Apollons et des Dianes pour ne pas se croire, par la possession de
ces «vérités», bien au-dessus de l’artiste qui les ignore,--pour ne pas
mettre au premier rang ce qui est au second. Le grammairien, qui sait
rendre un compte minutieux des merveilles du langage et en voit le
comment, risque d’oublier qu’il n’a, en comparaison avec le poète, sans
qui ces merveilles ne seraient pas, que des vertus de domestique. En
général, il y a danger que ceux qui ont pour fonction d’expliquer, de
tirer les conséquences, s’enivrent de leur compétence spéciale jusqu’à
ne plus mesurer l’étendue qui les sépare de ceux qui créent, qui osent,
qui ont pris et portent les souveraines responsabilités. Ainsi
l’habitude de démêler dans les cas obscurs les indications de la coutume
et de comparer les droits, donne au juriste, avec une aptitude à la
démonstration et à la justification tout à fait étrangère aux
aristocraties (il n’y a rien de moins aristocratique que de vouloir
toujours justifier ce qu’on est, ce qu’on fait), une habileté de
dialectique par laquelle il peut prouver l’absurdité des plus beaux
usages, d’institutions glorieuses et en pleine force: jeu de sophistique
où il sera tenté de s’essayer, s’il perd de vue ou bien s’il n’est pas
apte à goûter la qualité de civilisation dont est dépendante sa mission
particulière. Les magistrats de l’ancienne monarchie française, nourris
pourtant aux meilleures lettres et à la merveilleuse dialectique de
Rome, nous donnent à cet égard un admirable exemple. Grâce à leurs
hautes mœurs, ces serviteurs nous font aujourd’hui l’effet de maîtres
et, s’ils sont grands par la fermeté et la lucidité de la raison, ils
sont uniques par une intelligence bien supérieure à la raison
raisonneuse. Quand un homme est rompu au maniement des idées et des
mots, il lui faut en effet une éducation du jugement tout à fait rare et
en tout cas venue d’autres sources, pour s’attacher fortement à la
beauté et à la justice propres d’une institution sociale donnée, et
résister aux attraits de cette justice et de cet ordre possibles, qui se
laissent si bien déduire de quelques notions absolues prises pour
principes. Aristote, qui semble avoir de son temps réuni toutes les
compétences particulières et qui avait, pour ainsi parler, le génie des
principes en toutes choses, est le type le plus élevé de ce bel
équilibre. L’esprit fut assez fort et surtout assez libre en lui pour
modérer l’esprit et en régler l’usage. La métaphysique elle-même ne lui
fit pas perdre pied et, à la lumière de l’ordre universel tel qu’il
l’imagina, l’ordonnance de la cité grecque parut plus belle et plus
raisonnable, tant ses plus hautes spéculations en étaient en quelque
sorte imprégnées. Socrate, au contraire, c’est le raisonneur de la
plèbe, le dialecticien effréné dont le génie, privé de la substantielle
nourriture des mœurs, se grise des idées pures et sème, avec un mélange
d’innocence et de malice, les prémisses de toute anarchie.
Socrate peut être pris comme le type le plus imposant de l’idéologue
anarchique. La mauvaise idéologie se produit, quand des esprits
originaux peut-être, mais sans discipline et sans qualité, se mettent à
raisonner abstraitement sur la matière des mœurs et du goût--à juger de
points de vues généraux, ce qui est essentiellement particulier, unique.
Elle consiste à réclamer des justifications théoriques de ce qui ne peut
se justifier que par la beauté et la saveur de ses fruits. Elle sent la
plèbe. Au fond, cette prétention de mettre à tout prix de la raison, de
l’absolu dans la morale, a pour fin secrète de ruiner le privilège moral
de l’aristocratie. Tout le monde n’est-il pas égal devant la raison,
également apte à juger d’une déduction correcte? L’idéologie fait tout
le monde juge des mœurs, elle introduit la foule dans les palais.
L’idéologue est un spécialiste débauché, un homme qui, marqué pour
quelque fonction intellectuelle dépendante, ne se contenterait pas d’y
être supérieur, et se laisse abuser par la puissance de ses facultés
mentales jusqu’à n’avoir plus conscience de leur caractère secondaire et
servile. C’est un serviteur qui a perdu les mœurs, lesquelles consistent
pour lui dans le respect. En cessant de respecter ce qu’il devrait
servir, il cesse de se respecter lui-même comme servant. Il prend honte
de lui-même. Par là il devient esclave. Et il conçoit le grand dessein
de vengeance des esclaves. Désormais, sa force de raisonnement ne va
plus s’exercer sur des questions utiles et subordonnées, mais sur toutes
questions humaines et divines. Sa passion de généraliser ne connaîtra
plus de bornes. Il devient le grand réclameur de titres et de pourquoi,
l’homme de la raison pure, le maniaque de l’idée, de l’absolu.