VIII

Or il se trouve qu’une civilisation artiste est contrainte de procurer

l’éducation philosophique des esclaves et de leur mettre ainsi entre les

mains l’instrument avec lequel ils la ruineront. Plus elle se

perfectionne, plus il lui faut d’hommes qui la servent non pas avec

leurs mains, mais avec leur cerveau; plus relevés et plus difficiles

sont les services intellectuels dont elle a besoin. Bref, la

science--dans la plus grande étendue du mot--devient une fonction

indispensable de l’ordre social. Elle est sans doute la première et la

plus honorable des fonctions de subordonnés. Mais elle est une fonction

de subordonnés. Nietzsche y tient et il ne se dissimule pas qu’une telle

proposition est bien faite pour scandaliser une époque où les «savants»

règnent et donnent le ton. Elle paraîtra anti-civilisée au premier chef.

Ne nous ramène-t-elle pas à ces temps où il ne convenait pas que les

rois sussent signer? Mais elle dépend, sans doute, dans la pensée de

Nietzsche, d’une vérité plus compréhensive, à savoir: que tout emploi

spécial, toute utilité limitée et définissable sont,--en un sens

nullement péjoratif du mot,--serviles, c’est-à-dire regardent les

serviteurs. Or, les sciences sont des spécialités. Il y faut du génie.

Qu’importe? Est spécialité tout emploi de l’intelligence qui ne se

rapporte pas immédiatement à la morale, à l’homme. Les maîtres n’ont pas

de spécialités parce qu’ils ont la charge des mœurs. Et cette charge

devient d’autant plus lourde, demande d’autant plus de finesse et

d’énergie que précisément les progrès de l’érudition--en éclairant

l’humanité sur l’origine des traditions religieuses ou sociales,

menacent de la rendre impatiente de toute discipline, ou que les

conquêtes de l’expérience, en accroissant son empire sur la nature,

bouleversent les conditions matérielles de son existence. Car il ne

suffit pas que l’utilisation de la vapeur soit découverte ni que des

locomotives soient construites. Il faut aussi que ces monstres ne

stupéfient pas l’homme par leur énormité, ne le rapetissent pas par leur

voisinage, qu’il apprenne au contraire à s’en servir pour être encore

plus libre. Voilà ce à quoi les physiciens et les ingénieurs ne songent

guère, et c’est, en effet, souci de maîtres. Les maîtres manqueraient

donc à leur office essentiel en s’en fermant dans des laboratoires ou

des bibliothèques. Comment concilier le devoir d’une attitude modèle

avec l’obligation de rester penché sur des cornues et des grimoires? Et,

au surplus, d’où viendrait le dédain unanimement attaché à la

qualification de spécialiste, si ce n’est de ce sentiment profond, que

le succès, la grandeur même dans une spécialité suppose des vertus ou,

si l’on veut, des défauts incompatibles avec une certaine aisance noble

de la personne, avec une moralité supérieure? Notre siècle, qui pousse

jusqu’à l’idolâtrie le culte des grands spécialistes, confesse son

propre errement en leur attribuant, par une phraséologie creuse, mais

bien significative, je ne sais quel sacerdoce général[9].

[9] Voici un ordre d’idées dans lequel on peut entièrement sympathiser

avec Nietzsche et qui n’a pas de solidarité avec ses frénésies

antichrétiennes et anti-métaphysiques.

Malheureusement la pratique des hautes spécialités développe un genre

d’intelligence qui menace de se tourner en agent de dissolution et de

ruine, si l’usage n’en est pas modéré, contenu en de justes limites par

le sens des mœurs et par le goût. Elle exige une grande perfection dans

l’art de définir, d’expliquer, de généraliser, de déduire. Art précieux,

mais dangereux, quand il ne se subordonne à rien, quand il n’est pas

averti de certaines choses sur lesquelles il ne doit pas entreprendre.

Imaginons-nous, dans les commencements de la statuaire grecque, un

praticien qui, à force d’équarrir des pierres pour un sculpteur, eût

découvert les premiers principes de la géométrie et de la mécanique. Il

lui eût fallu un très sérieux respect, un amour bien fin de la beauté

des Apollons et des Dianes pour ne pas se croire, par la possession de

ces «vérités», bien au-dessus de l’artiste qui les ignore,--pour ne pas

mettre au premier rang ce qui est au second. Le grammairien, qui sait

rendre un compte minutieux des merveilles du langage et en voit le

comment, risque d’oublier qu’il n’a, en comparaison avec le poète, sans

qui ces merveilles ne seraient pas, que des vertus de domestique. En

général, il y a danger que ceux qui ont pour fonction d’expliquer, de

tirer les conséquences, s’enivrent de leur compétence spéciale jusqu’à

ne plus mesurer l’étendue qui les sépare de ceux qui créent, qui osent,

qui ont pris et portent les souveraines responsabilités. Ainsi

l’habitude de démêler dans les cas obscurs les indications de la coutume

et de comparer les droits, donne au juriste, avec une aptitude à la

démonstration et à la justification tout à fait étrangère aux

aristocraties (il n’y a rien de moins aristocratique que de vouloir

toujours justifier ce qu’on est, ce qu’on fait), une habileté de

dialectique par laquelle il peut prouver l’absurdité des plus beaux

usages, d’institutions glorieuses et en pleine force: jeu de sophistique

où il sera tenté de s’essayer, s’il perd de vue ou bien s’il n’est pas

apte à goûter la qualité de civilisation dont est dépendante sa mission

particulière. Les magistrats de l’ancienne monarchie française, nourris

pourtant aux meilleures lettres et à la merveilleuse dialectique de

Rome, nous donnent à cet égard un admirable exemple. Grâce à leurs

hautes mœurs, ces serviteurs nous font aujourd’hui l’effet de maîtres

et, s’ils sont grands par la fermeté et la lucidité de la raison, ils

sont uniques par une intelligence bien supérieure à la raison

raisonneuse. Quand un homme est rompu au maniement des idées et des

mots, il lui faut en effet une éducation du jugement tout à fait rare et

en tout cas venue d’autres sources, pour s’attacher fortement à la

beauté et à la justice propres d’une institution sociale donnée, et

résister aux attraits de cette justice et de cet ordre possibles, qui se

laissent si bien déduire de quelques notions absolues prises pour

principes. Aristote, qui semble avoir de son temps réuni toutes les

compétences particulières et qui avait, pour ainsi parler, le génie des

principes en toutes choses, est le type le plus élevé de ce bel

équilibre. L’esprit fut assez fort et surtout assez libre en lui pour

modérer l’esprit et en régler l’usage. La métaphysique elle-même ne lui

fit pas perdre pied et, à la lumière de l’ordre universel tel qu’il

l’imagina, l’ordonnance de la cité grecque parut plus belle et plus

raisonnable, tant ses plus hautes spéculations en étaient en quelque

sorte imprégnées. Socrate, au contraire, c’est le raisonneur de la

plèbe, le dialecticien effréné dont le génie, privé de la substantielle

nourriture des mœurs, se grise des idées pures et sème, avec un mélange

d’innocence et de malice, les prémisses de toute anarchie.

Socrate peut être pris comme le type le plus imposant de l’idéologue

anarchique. La mauvaise idéologie se produit, quand des esprits

originaux peut-être, mais sans discipline et sans qualité, se mettent à

raisonner abstraitement sur la matière des mœurs et du goût--à juger de

points de vues généraux, ce qui est essentiellement particulier, unique.

Elle consiste à réclamer des justifications théoriques de ce qui ne peut

se justifier que par la beauté et la saveur de ses fruits. Elle sent la

plèbe. Au fond, cette prétention de mettre à tout prix de la raison, de

l’absolu dans la morale, a pour fin secrète de ruiner le privilège moral

de l’aristocratie. Tout le monde n’est-il pas égal devant la raison,

également apte à juger d’une déduction correcte? L’idéologie fait tout

le monde juge des mœurs, elle introduit la foule dans les palais.

L’idéologue est un spécialiste débauché, un homme qui, marqué pour

quelque fonction intellectuelle dépendante, ne se contenterait pas d’y

être supérieur, et se laisse abuser par la puissance de ses facultés

mentales jusqu’à n’avoir plus conscience de leur caractère secondaire et

servile. C’est un serviteur qui a perdu les mœurs, lesquelles consistent

pour lui dans le respect. En cessant de respecter ce qu’il devrait

servir, il cesse de se respecter lui-même comme servant. Il prend honte

de lui-même. Par là il devient esclave. Et il conçoit le grand dessein

de vengeance des esclaves. Désormais, sa force de raisonnement ne va

plus s’exercer sur des questions utiles et subordonnées, mais sur toutes

questions humaines et divines. Sa passion de généraliser ne connaîtra

plus de bornes. Il devient le grand réclameur de titres et de pourquoi,

l’homme de la raison pure, le maniaque de l’idée, de l’absolu.

La morale de Nietzsche · 第 21 / 30 题