VII

Hostile aux maîtres et jalouse de leur inimitable vertu, la morale

servile sera nécessairement ennemie de la civilisation et de l’art qui

les glorifient, du style qu’ils ont fondé. Elle n’a rien plus à cœur que

de ruiner des palais. Elle n’est pourtant pas le vandalisme. Les

Vandales sont des maîtres par leur sauvagerie même,--au moins de la

graine de maîtres[7]. De plus, ce que l’esclave moralement révolté hait

et envie, ce n’est pas la richesse et l’éclat extérieur des

aristocraties, c’est un bien infiniment plus précieux: leur privilège

spirituel, leurs titres humains. Il ne s’agit donc pas, pour lui, de

saccager, mais de déprécier, de flétrir. Les révolutions des esclaves

par la morale peuvent être appelées d’immenses entreprises de

déconsidération.

[7] Voilà de ces outrances littéraires que je laissais passer trop

innocemment. En France, elles sont sans danger. Mais songez à

l’effet qu’elles peuvent produire sur le cerveau des incendiaires de

Louvain.

Les Juifs, écrit Nietzsche, peuple «né pour l’esclavage», comme le

disent Tacite et tout le monde antique, «peuple choisi parmi les

peuples», comme ils le disent et le croient eux-mêmes, les Juifs ont

réalisé cette merveille du renversement des valeurs, grâce à laquelle la

vie sur terre, pour quelques milliers d’années, a pris un attrait

nouveau et dangereux: leurs prophètes ont fondu ensemble les termes

«riche», «impie», «méchant», «violent», «sensuel», pour frapper pour la

première fois le mot «monde» à l’effigie de la honte. C’est dans ce

renversement des valeurs (dont fait partie l’idée d’employer le mot

«pauvre» comme synonyme de «saint» et d’«ami») que réside l’importance

du peuple juif: avec lui commence l’insurrection des esclaves dans la

morale. (_Ibid._, p. 113)

* * * * *

On le voit: si Nietzsche se montre épris, jusqu’à un étrange degré de

passion qui est son génie même, de toutes les belles formes d’ordonnance

sociale, politique ou esthétique que l’histoire nous présente et que les

esclaves ont minées, si ces magnifiques réussites lui apparaissent comme

le but de la terre, il ne s’ensuit nullement qu’il juge la morale

servile sommairement, en grand seigneur, par l’inintelligence hautaine

et le dédain. Il dirait presque qu’elle est, des deux, de beaucoup la

plus intéressante, la plus tentante pour le psychologue, la plus

complexé, la plus riche en nuances. Assurément elle est la plus

«intérieure» et la plus intellectuelle; car, au contraire de la morale

aristocratique qui recherche le grand jour, modèle l’homme tout entier,

se réalise en œuvres brillantes et en gestes harmonieux, celle des

esclaves naît et grandit dans le secret des âmes. C’est là qu’elle

opère. Son action est invisible. Ses voies sont sombres et souterraines

ou, si l’on préfère, spirituelles.

C’est une observation presque banale que rien ne développe chez un homme

une intensité plus passionnée de réflexion et de critique, ni de plus

obscures puissances de rêverie, que de porter dans une condition servile

un orgueil et des prétentions de maître. La souffrance qu’il en éprouve

ne peut trouver d’adoucissement que s’il parvient à se représenter son

humiliation comme un scandale. Or, ce résultat suppose un travail mental

qui n’est pas chose simple. Car, en dehors du fait matériel et des

signes extérieurs de la dépendance, dont on pourrait se consoler

facilement, il y a la supériorité psychologique que le moins intelligent

des maîtres garde pour les mœurs, pour le discernement rapide et sûr de

tout ce qui y touche, sur le mieux doué des hommes marqués pour servir.

Celui-ci peut l’emporter par tel ou tel talent particulier; mais il

reste chez l’aristocrate quelque chose d’inimitable, un art très sûr

d’assigner leur vrai rang aux choses et aux personnes, de les estimer

d’un point de vue plus libre et plus haut que toutes les considérations

d’utilité spéciale et de mérite relatif, d’un pur point de vue de style

et de goût. L’aristocrate est le dépositaire né des acquêts les plus

précieux et les plus impalpables de la civilisation. On peut être

meilleur logicien, meilleur grammairien, meilleur astronome que lui,

mais on est un moindre civilisé, on est d’une moindre qualité humaine.

C’est cette vérité qui blesse l’esclave: car son propre sentiment l’en

avertit de façon bien plus irrécusable et cruelle que le fait--tout

matériel--de sa domesticité. Même devenu maître par un bouleversement de

l’ordre social, il la reconnaît et en souffre encore. C’est la pointe

enfoncée dans son amour-propre dont il brûle de se débarrasser à tout

prix. Comment? Il ne peut rivaliser d’aisance, de liberté, d’eurythmie,

d’humanité avec les maîtres. Un seul moyen lui reste: convaincre le

monde que, dans leur grandeur, les maîtres sont vils et que, dans leur

avilissement, les esclaves sont grands, que les apparences mentent,

qu’il y a une autre beauté que la beauté visible, d’autres vertus que

les vertus triomphantes, une autre gloire que la gloire, une autre force

que la force, une autre mesure de la noblesse humaine que celle devant

laquelle s’inclinent l’imagination et les sens misérablement éblouis.

Ainsi, la rancune de l’esclave, sa soif de vengeance et de primauté lui

suggèrent cet artifice grandiose: en appeler de la réalité matérielle et

visible à une réalité invisible et immatérielle. La terre donne tort aux

esclaves. Selon la terre, ils sont impies; car les œuvres de la

civilisation sont l’ornement et l’honneur de la terre. Il faudra donc

qu’ils tirent leurs arguments d’ailleurs que de la terre pour mettre le

bon droit de leur côté. Comment flétrir et déshonorer, dès ici-bas, la

superbe et la puissance des maîtres, si ce n’est au nom d’une autre

vie--non plus passagère, mais éternelle, dont l’ordre sera le

renversement de l’ordre terrestre et où les déshérités seront les élus?

Le Paradis et tous les au-delà ont été conçus par la rancune, l’orgueil

et la folle espérance des esclaves[8].

[8] Tout ce qui dans les idées exposées ici apparaît comme une

allusion au christianisme doit être compris et apprécié d’après ce

qui est dit dans ma nouvelle préface de l’origine des idées

anti-chrétienne de Nietzsche.

* * * * *

Arrêtons-nous un instant avec Nietzsche devant cette falsification

prodigieuse et songeons à ce qu’elle implique de ruse, d’ingéniosité

raffinée, de moyens sophistiques. Que sont les découvertes d’un Copernic

ou d’un Colomb, ces empires gagnés sur une étendue que les yeux voient

ou que les pieds foulent par des intelligences affamées de réalité, à

côté de cette conquête d’un monde invisible et impalpable, de cette

formidable captation et organisation du néant dans laquelle se lancent

des âmes ivres de souffrances et d’orgueil? Non seulement inventer un

monde, mais le rendre si croyable que les cœurs mêmes qui n’en connurent

pas le besoin doutent s’il ne serait point vrai et n’y pensent point

sans vertige! Persuader à l’homme que ce monde ne lui est pas étranger,

mais qu’il le porte en lui-même, qu’il y participe par une immatérielle

essence! Plus encore: cet au-delà, d’où personne pourtant ne revint

jamais annoncer de nouvelles, le célébrer, le glorifier avec un

enthousiasme sans vergogne, avec une divine impudence! Le parer d’une

dignité incomparablement supérieure à celle de la terre, afin de ravaler

la terre et tout ce qui est d’elle, par la comparaison! Ce n’est rien

que de haïr. Et il n’est pas difficile de crier que la vie est méchante

et diabolique quand on est un vaincu et un manqué de la vie! Mais faire

taire sa rancune, étouffer des cris qui seraient un aveu, attireraient

le mépris et le courroux des forts, perdraient à jamais la cause de

l’esclave, et se réserver pour une vengeance profonde! Tourner lentement

la civilisation et déposer dans la source où elle s’alimente, dans la

conscience et l’énergie des maîtres, un poison mortel qui les

paralysera: le souci de l’invisible, la terreur d’être mauvais et

stérile peut-être, là où on se sentait fécond, heureux et juste!

S’élever contre un ordre de grandeur et de justice terrestre qu’on ne

peut souffrir (parce qu’il est une insulte sereine à l’indiscipline et à

l’anarchie), non pas d’une façon sincère, pitoyable et basse, au nom de

la vanité blessée--mais d’une façon doucereuse et sévère, les yeux levés

au ciel, au nom d’un ordre de justice et de vérité supra-terrestres! Et

pour cela construire tout un mécanisme d’idées et de démonstrations

abstraites d’où découlera la réalité d’un tel ordre et sa supériorité!

Voilà qui n’est pas petit! Voilà bien le «génie de la destruction» et le

grandiose du travestissement! La vraie révolution des esclaves n’est pas

l’œuvre de la violence, mais celle de l’esprit. A ce titre, elle ne peut

se produire que dans un état de culture très avancé. Elle suppose

derrière soi tout un passé de réflexion et de spéculation.

La morale de Nietzsche · 第 20 / 30 题