VI

La morale des maîtres est positive et créatrice. Elle fonde les

civilisations. La morale des esclaves est négative et subversive. Elle

est le principal agent et le grand symptôme des décadences. Nous allons

les montrer l’une, et l’autre à l’œuvre.

* * * * *

La morale des maîtres se présente sous deux aspects bien différents

selon qu’on la considère dans un âge barbare ou dans un âge poli. C’est

dans le premier cas qu’elle est le plus forte, mais aussi le moins

intéressante. Moins des hommes sont complexes, plus il est facile de les

discipliner, de concentrer leurs énergies en quelques vertus simples et

vigoureuses. On pourrait dire que le fonds d’une morale barbare, c’est

l’énergie brute, l’énergie pour elle-même.

Mais, à mesure que le développement de la sécurité, du bien-être et des

plaisirs, le progrès des connaissances et des arts, une expérience trop

longue de la morale elle-même viennent accroître et compliquer le

contenu de la conscience humaine, l’homme se dérobe de plus en plus aux

prises: il en sait, il en veut, il en rêve trop. L’établissement de

disciplines à la fois puissantes et adaptées est alors l’entreprise la

plus difficile. Nietzsche remarque que les grandes ou plutôt les grosses

systématisations de la morale accréditées aujourd’hui (kantisme,

utilitarisme, etc.) se rapportent en fait à une humanité

psychologiquement fort rudimentaire (toute théorique et abstraite au

surplus), et que tous les vrais éléments de moralité, c’est-à-dire les

nuances et les finesses d’appréciation morale, qui se sont développés

d’eux-mêmes dans nos civilisations, n’ont rien à voir avec ces lourdes

machines. Et il est certain que, si ces fameux doctrinaires des mœurs

sont ingénieux, puissants même, puissants à vide, dans la déduction des

principes généraux, ils se montrent, Kant notamment, dans l’exposé des

préceptes pratiques, d’une lourdeur, d’une vulgarité, d’un ridicule

difficiles à accorder avec ce qu’on sait parfois de leur tact personnel.

Le problème pour l’homme moderne ne serait-il pas de joindre à sa

précieuse complexité l’énergie du barbare? Ce problème ne sera pas

résolu par des formules, mais par des individus...

Dans l’âge barbare, la morale en faveur est l’objet d’une foi si

prépondérante que les croyances théologiques et les traditions

légendaires du peuple se façonnent à son image et selon ses exigences.

De là l’invention de ces généalogies qui, en faisant descendre les

princes des dieux, divinisent les hautes mœurs elles-mêmes. De là,

l’imagination de ces paradis où seules les vertus qui font le chef

auront leur récompense, les autres n’étant sans doute que vertus viles.

Nous verrons que la morale des esclaves a, elle aussi, ses au-delà...

Mais on sent, dès ici, la différence profonde de signification qui

existe entre un Walhalla, un paradis scandinave de guerriers, et un

paradis juif de misérable. Les cieux des peuples maîtres sont une

exaltation de la terre. Ceux des peuples esclaves ont été conçus en

haine et en horreur de la terre.

Une morale de barbares est tournée tout entière vers des fins de combat

et de conquête. Il est des peuples qui ne sont jamais sortis de l’état

barbare, soit que les circonstances ne le leur aient pas permis, soit

qu’il y eût dans leur forme propre d’énergie quelque chose de trop épais

et de trop court, comme dans le cou d’un taureau. D’autres, plus heureux

et mieux doués, ont pu s’épanouir, se donner--parfois sans que la guerre

cessât de les harceler--des siècles de jouissance, exercer leur force

dans tous les jeux de la civilisation. Ce sont les peuples artistes,

peuples de maîtres essentiellement.

Un peuple est artiste quand son élite au moins n’a plus besoin de

théologie, quand il ne lui est plus nécessaire de s’appuyer sur des

autorités surnaturelles pour se rester fidèle à lui-même, quand enfin sa

morale lui apparaît suffisamment justifiée par l’ordre qu’elle met en

l’homme, par la logique et la perfection du type humain qu’elle a formé.

Il y a donc, selon Nietzsche, au sommet de toute civilisation artiste,

un certain athéisme[6]. L’amour de la perfection et de l’ordonnance pour

elles-mêmes est le sentiment civilisé par excellence. Dans l’état

barbare, la vertu était tendue; elle était au prix d’une dure et

vigilante contrainte, à laquelle l’imagination donnait quelque chose de

sacré, mais de sombre aussi; maintenant elle est devenue un jeu (ce qui

ne signifie pas une facilité), une chose belle. La vigilance sur soi,

sans se relâcher, en se faisant même plus minutieuse et plus nuancée, a

perdu de sa raideur. Elle a pris des formes agiles et promptes. Elle se

manifeste par le tact et le goût. Dans les époques rudes, la morale

n’était que joug; sa force était au prix d’un certain aveuglement. Mais

c’est son plus beau triomphe d’avoir préparé une espèce d’hommes assez

finement maîtres d’eux-mêmes, pour qu’elle n’ait plus de très grands

dangers à redouter de leur clairvoyance. Génératrice de l’ordre, elle

fournit à présent l’aliment de hauts plaisirs intellectuels. Monté fort

haut grâce à elle, l’homme prétend jouir de son ascension, affirmer le

rapport où il se sent être avec l’univers. Il a acquis, au prix d’une

discipline séculaire, l’aisance et la liberté des mouvements, de nobles

loisirs. Sa volonté de maîtrise, sans s’affaiblir, se raffine, se tourne

vers de plus vains objets. Sa propre harmonie détermine le désir de

toute son intelligence et l’objet de ses activités supérieures. Il

s’ingénie à trouver entre les éléments de la nature des harmonies

subtiles et profondes, et à les représenter dans cette ordonnance

idéale. C’est l’origine et la raison d’être de l’art, glorification de

l’homme--de l’homme d’une certaine culture--temple que les maîtres d’une

civilisation élèvent à leur vertu. Si indépendant que l’art tende à

devenir par la suite, si séduisant qu’il se fasse par la richesse de ses

perfectionnements et de son éclat propre, si tenté qu’il puisse être un

jour de se diviniser lui-même--il ne doit pas oublier sa signification

première, sous peine de perdre son point d’attache et sa solidité.

L’homme, une certaine sorte de grandeur et de perfection humaines, voilà

donc le thème fondamental de l’art, son centre et sa mesure, voilà l’art

comme chose de civilisation. L’art est l’épanouissement de la morale, de

la morale des maîtres, la fleur qu’elle arrive enfin à produire. Une

certaine qualité d’art comme elle est une certaine qualité de morale, au

grand sens du mot: un style. Là où un style règne n’éprouve-t-on pas

jusqu’à l’évidence que les maîtres ont passé?

[6] Il est plus vrai de dire que la notion de Dieu et des choses

divines, sur laquelle l’esprit de l’homme peut travailler

indéfiniment, s’épure et devient plus lumineuse à mesure que la

civilisation progresse.

* * * * *

Toute morale, dit Nietzsche, est, par opposition au _laisser-aller_, une

sorte de tyrannie contre la «nature», aussi contre la «raison»: ce n’est

cependant pas encore une objection contre elle, si ce n’est que l’on

veuille décréter soi-même, de par une autre morale quelconque, que toute

espèce de tyrannie et de déraison sont interdites. L’essentiel et

l’inappréciable, dans toute morale, c’est qu’elle est une longue

contrainte; pour comprendre le stoïcisme, ou Port-Royal, ou le

puritanisme, il faut se souvenir de la contrainte qu’il fallut imposer à

toute langue, pour la faire parvenir à la force et à la liberté,

contrainte métrique, tyrannie de la rime et du rythme. Quelle peine les

poètes et les orateurs de chaque peuple se sont-ils donnée,--sans

excepter certains prosateurs de nos jours, qui ont dans l’oreille une

inflexible conscience,--«pour une absurdité», comme disent les

maladroits utilitaires qui se croient avisés,--«par soumission à des

lois arbitraires», comme disent les anarchistes, qui se prétendent ainsi

libres»,--libres-penseurs même! C’est, au contraire, un fait singulier

que tout ce qu’il y a, ou tout ce qu’il y avait sur terre de liberté, de

finesse, de hardiesse, de légèreté, de sûreté magistrale, que ce soit

dans la pensée, ou dans la façon de gouverner, dans la manière de dire

ou de persuader, dans les arts comme dans les mœurs, ne s’est développé

que grâce «à la tyrannie de ces lois arbitraires»; et sérieusement, il

est très probable que c’est précisément cela qui est «nature» et

«naturel»--et nullement ce laisser-aller... Le principal «au ciel et sur

la terre», semble-t-il, pour le dire encore une fois, c’est d’_obéir_

longtemps et dans une même direction: il en résulte toujours à la longue

quelque chose pour quoi il vaut la peine de vivre sur terre, par exemple

la vertu, l’art, la musique, la raison, l’esprit,--quelque chose qui

transfigure, quelque chose de raffiné, de fou et de divin.

(_Par delà le Bien et le Mal_, trad. L. Weiskopf et G. Art, page 104.)

La morale de Nietzsche · 第 19 / 30 题