La morale des maîtres est positive et créatrice. Elle fonde les
civilisations. La morale des esclaves est négative et subversive. Elle
est le principal agent et le grand symptôme des décadences. Nous allons
les montrer l’une, et l’autre à l’œuvre.
* * * * *
La morale des maîtres se présente sous deux aspects bien différents
selon qu’on la considère dans un âge barbare ou dans un âge poli. C’est
dans le premier cas qu’elle est le plus forte, mais aussi le moins
intéressante. Moins des hommes sont complexes, plus il est facile de les
discipliner, de concentrer leurs énergies en quelques vertus simples et
vigoureuses. On pourrait dire que le fonds d’une morale barbare, c’est
l’énergie brute, l’énergie pour elle-même.
Mais, à mesure que le développement de la sécurité, du bien-être et des
plaisirs, le progrès des connaissances et des arts, une expérience trop
longue de la morale elle-même viennent accroître et compliquer le
contenu de la conscience humaine, l’homme se dérobe de plus en plus aux
prises: il en sait, il en veut, il en rêve trop. L’établissement de
disciplines à la fois puissantes et adaptées est alors l’entreprise la
plus difficile. Nietzsche remarque que les grandes ou plutôt les grosses
systématisations de la morale accréditées aujourd’hui (kantisme,
utilitarisme, etc.) se rapportent en fait à une humanité
psychologiquement fort rudimentaire (toute théorique et abstraite au
surplus), et que tous les vrais éléments de moralité, c’est-à-dire les
nuances et les finesses d’appréciation morale, qui se sont développés
d’eux-mêmes dans nos civilisations, n’ont rien à voir avec ces lourdes
machines. Et il est certain que, si ces fameux doctrinaires des mœurs
sont ingénieux, puissants même, puissants à vide, dans la déduction des
principes généraux, ils se montrent, Kant notamment, dans l’exposé des
préceptes pratiques, d’une lourdeur, d’une vulgarité, d’un ridicule
difficiles à accorder avec ce qu’on sait parfois de leur tact personnel.
Le problème pour l’homme moderne ne serait-il pas de joindre à sa
précieuse complexité l’énergie du barbare? Ce problème ne sera pas
résolu par des formules, mais par des individus...
Dans l’âge barbare, la morale en faveur est l’objet d’une foi si
prépondérante que les croyances théologiques et les traditions
légendaires du peuple se façonnent à son image et selon ses exigences.
De là l’invention de ces généalogies qui, en faisant descendre les
princes des dieux, divinisent les hautes mœurs elles-mêmes. De là,
l’imagination de ces paradis où seules les vertus qui font le chef
auront leur récompense, les autres n’étant sans doute que vertus viles.
Nous verrons que la morale des esclaves a, elle aussi, ses au-delà...
Mais on sent, dès ici, la différence profonde de signification qui
existe entre un Walhalla, un paradis scandinave de guerriers, et un
paradis juif de misérable. Les cieux des peuples maîtres sont une
exaltation de la terre. Ceux des peuples esclaves ont été conçus en
haine et en horreur de la terre.
Une morale de barbares est tournée tout entière vers des fins de combat
et de conquête. Il est des peuples qui ne sont jamais sortis de l’état
barbare, soit que les circonstances ne le leur aient pas permis, soit
qu’il y eût dans leur forme propre d’énergie quelque chose de trop épais
et de trop court, comme dans le cou d’un taureau. D’autres, plus heureux
et mieux doués, ont pu s’épanouir, se donner--parfois sans que la guerre
cessât de les harceler--des siècles de jouissance, exercer leur force
dans tous les jeux de la civilisation. Ce sont les peuples artistes,
peuples de maîtres essentiellement.
Un peuple est artiste quand son élite au moins n’a plus besoin de
théologie, quand il ne lui est plus nécessaire de s’appuyer sur des
autorités surnaturelles pour se rester fidèle à lui-même, quand enfin sa
morale lui apparaît suffisamment justifiée par l’ordre qu’elle met en
l’homme, par la logique et la perfection du type humain qu’elle a formé.
Il y a donc, selon Nietzsche, au sommet de toute civilisation artiste,
un certain athéisme[6]. L’amour de la perfection et de l’ordonnance pour
elles-mêmes est le sentiment civilisé par excellence. Dans l’état
barbare, la vertu était tendue; elle était au prix d’une dure et
vigilante contrainte, à laquelle l’imagination donnait quelque chose de
sacré, mais de sombre aussi; maintenant elle est devenue un jeu (ce qui
ne signifie pas une facilité), une chose belle. La vigilance sur soi,
sans se relâcher, en se faisant même plus minutieuse et plus nuancée, a
perdu de sa raideur. Elle a pris des formes agiles et promptes. Elle se
manifeste par le tact et le goût. Dans les époques rudes, la morale
n’était que joug; sa force était au prix d’un certain aveuglement. Mais
c’est son plus beau triomphe d’avoir préparé une espèce d’hommes assez
finement maîtres d’eux-mêmes, pour qu’elle n’ait plus de très grands
dangers à redouter de leur clairvoyance. Génératrice de l’ordre, elle
fournit à présent l’aliment de hauts plaisirs intellectuels. Monté fort
haut grâce à elle, l’homme prétend jouir de son ascension, affirmer le
rapport où il se sent être avec l’univers. Il a acquis, au prix d’une
discipline séculaire, l’aisance et la liberté des mouvements, de nobles
loisirs. Sa volonté de maîtrise, sans s’affaiblir, se raffine, se tourne
vers de plus vains objets. Sa propre harmonie détermine le désir de
toute son intelligence et l’objet de ses activités supérieures. Il
s’ingénie à trouver entre les éléments de la nature des harmonies
subtiles et profondes, et à les représenter dans cette ordonnance
idéale. C’est l’origine et la raison d’être de l’art, glorification de
l’homme--de l’homme d’une certaine culture--temple que les maîtres d’une
civilisation élèvent à leur vertu. Si indépendant que l’art tende à
devenir par la suite, si séduisant qu’il se fasse par la richesse de ses
perfectionnements et de son éclat propre, si tenté qu’il puisse être un
jour de se diviniser lui-même--il ne doit pas oublier sa signification
première, sous peine de perdre son point d’attache et sa solidité.
L’homme, une certaine sorte de grandeur et de perfection humaines, voilà
donc le thème fondamental de l’art, son centre et sa mesure, voilà l’art
comme chose de civilisation. L’art est l’épanouissement de la morale, de
la morale des maîtres, la fleur qu’elle arrive enfin à produire. Une
certaine qualité d’art comme elle est une certaine qualité de morale, au
grand sens du mot: un style. Là où un style règne n’éprouve-t-on pas
jusqu’à l’évidence que les maîtres ont passé?
[6] Il est plus vrai de dire que la notion de Dieu et des choses
divines, sur laquelle l’esprit de l’homme peut travailler
indéfiniment, s’épure et devient plus lumineuse à mesure que la
civilisation progresse.
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Toute morale, dit Nietzsche, est, par opposition au _laisser-aller_, une
sorte de tyrannie contre la «nature», aussi contre la «raison»: ce n’est
cependant pas encore une objection contre elle, si ce n’est que l’on
veuille décréter soi-même, de par une autre morale quelconque, que toute
espèce de tyrannie et de déraison sont interdites. L’essentiel et
l’inappréciable, dans toute morale, c’est qu’elle est une longue
contrainte; pour comprendre le stoïcisme, ou Port-Royal, ou le
puritanisme, il faut se souvenir de la contrainte qu’il fallut imposer à
toute langue, pour la faire parvenir à la force et à la liberté,
contrainte métrique, tyrannie de la rime et du rythme. Quelle peine les
poètes et les orateurs de chaque peuple se sont-ils donnée,--sans
excepter certains prosateurs de nos jours, qui ont dans l’oreille une
inflexible conscience,--«pour une absurdité», comme disent les
maladroits utilitaires qui se croient avisés,--«par soumission à des
lois arbitraires», comme disent les anarchistes, qui se prétendent ainsi
libres»,--libres-penseurs même! C’est, au contraire, un fait singulier
que tout ce qu’il y a, ou tout ce qu’il y avait sur terre de liberté, de
finesse, de hardiesse, de légèreté, de sûreté magistrale, que ce soit
dans la pensée, ou dans la façon de gouverner, dans la manière de dire
ou de persuader, dans les arts comme dans les mœurs, ne s’est développé
que grâce «à la tyrannie de ces lois arbitraires»; et sérieusement, il
est très probable que c’est précisément cela qui est «nature» et
«naturel»--et nullement ce laisser-aller... Le principal «au ciel et sur
la terre», semble-t-il, pour le dire encore une fois, c’est d’_obéir_
longtemps et dans une même direction: il en résulte toujours à la longue
quelque chose pour quoi il vaut la peine de vivre sur terre, par exemple
la vertu, l’art, la musique, la raison, l’esprit,--quelque chose qui
transfigure, quelque chose de raffiné, de fou et de divin.
(_Par delà le Bien et le Mal_, trad. L. Weiskopf et G. Art, page 104.)