«Plutôt n’importe quelles mœurs, dit Nietzsche, que pas de mœurs du
tout!»
Sans doute! mais il y a pour l’homme bien des façons de se représenter
l’ordre et la discipline convenables à sa nature. Il y a eu bien des
sortes d’éthique, autant que de climats, de religions, de patries, de
castes sociales. Qu’est-ce qui fait adopter l’une plutôt que l’autre?
Qu’est-ce qui, pour une société, une famille humaine déterminée, assigne
à chaque mode d’agir et de sentir son rang respectif dans l’échelle des
valeurs morales? Qu’est-ce qui qualifie le bien et le mal?
Toujours la volonté de puissance. Tout critère d’estimation morale est
au fond, pour ceux qui l’adoptent et le préconisent, un moyen de
s’assurer la grandeur. Il s’inspire des conditions qu’il faut ou qu’il
faudrait à une certaine catégorie d’hommes pour primer; ces conditions,
il les érige en norme, en idéal de la vie.
Mais la morale s’établit par des voies et des inspirations bien
différentes, selon que ce fondamental vouloir de primauté jouit de la
puissance effective nécessaire pour réaliser ses desseins, tout au moins
pour les poursuivre au grand jour--ou bien qu’il est paralysé par la
débilité et le malheur.
* * * * *
Le premier cas est, par exemple, celui d’un peuple militaire et
organisateur comme les Romains. C’est encore, au sein d’un peuple, le
privilège d’une classe conquérante ou mieux douée qui s’empare du
pouvoir et, en usant avec sagesse, le garde des siècles. La morale alors
s’organise d’elle-même et elle n’est, pour ainsi dire, que la sanction
du fait. Les aptitudes guerrières et politiques, la vigueur et le talent
de commander, le courage d’obéir, le mépris de la vie, le civisme,
l’esprit patriotique, l’esprit de caste et généralement toutes les
tendances créatrices, organisatrices, conservatrices, sont mises au
premier rang des vertus. De même la véracité (les forts n’ont que faire
de mentir), la générosité et la magnanimité, ce «luxe de la puissance»,
interdit au faible. Toutes les façons générales de penser qui tournent à
la défense et à la consécration de l’ordre établi forment les bons
principes. La petitesse d’âme, la ruse, la peur des responsabilités,
l’incapacité de s’émouvoir pour d’autres intérêts que d’individuels sont
les signes de l’homme vil. Les mauvaises doctrines sont toutes celles
qu’inspirent l’orgueil, l’excès de sensibilité personnelle, une secrète
rancune contre les puissances régnantes et l’œuvre de civilisation
qu’elles ont créée ou qui leur a été transmise à conserver.
En face, ou plutôt au-dessous de cette morale de la puissance,
l’histoire en effet en a toujours vu se former une autre: la morale de
l’impuissance et de la défaite. Elle renverse l’ordre des valeurs établi
par la première, glorifie ce que celle-ci avilissait et réciproquement.
Quand un peuple est subjugué et hors d’état de prendre sa revanche, il
s’avise d’un détour; il flétrit le vainqueur qu’il ne peut écraser et
travaille à accréditer dans le monde le mépris de la victoire. S’il y
réussit, il deviendra plus grand que ses maîtres. Il s’agit de faire
passer les humiliations visibles pour la marque d’une supériorité...
invisible, «spirituelle,» d’une élection mystique. Dieu, insinuera-t-on,
laisse frapper ses enfants pour les distinguer des enfants de la terre
et montrer que leur grandeur n’est pas de ce monde. Plus ils seront
humbles, résignés, doux, mieux cette leçon se fera comprendre au
vainqueur, le troublera, lui donnera la mauvaise conscience. Les Juifs
ne purent se prémunir contre les dangers dont leur nullité militaire,
les captivités, les dispersions menaçaient sans cesse leur existence
nationale, qu’en se serrant le plus fortement possible autour de leur
dieu pour suppléer à la caducité du lien politique. L’idée du royaume de
Dieu (au sens charnel) est juive. C’est l’expédient grandiose qui, en
sauvant ce peuple de l’anéantissement, lui révéla sa vocation propre,
lui imprima son caractère.
Sur les monuments allemands qui commémorent la guerre de 1870 on lit:
«Gott war mit uns.» _Dieu fut avec nous_. En France on a parlé trop de
l’écrasement du «Droit» par la «Force»; on s’est exalté à des principes
d’où il résulterait que nos ennemis ont été bien malheureux et presque
bas de vaincre. Ces formules se valent. Les armées, les tactiques, les
politiques ne se valaient pas. La nature ne connaît que vainqueurs et
vaincus, forts et faibles, organisés et désorganisés. Ces derniers en
appellent à la Surnature, à la «Justice». Ne l’auraient-ils pas inventée
à leur usage?
En tout cas, on ne saurait sérieusement continuer de répandre que la
doctrine de Nietzsche soit malsaine. Son goût pour la morale des
puissants c’est tout simplement son antipathie pour la duplicité.