III

«Plutôt n’importe quelles mœurs, dit Nietzsche, que pas de mœurs du

tout!»

Sans doute! mais il y a pour l’homme bien des façons de se représenter

l’ordre et la discipline convenables à sa nature. Il y a eu bien des

sortes d’éthique, autant que de climats, de religions, de patries, de

castes sociales. Qu’est-ce qui fait adopter l’une plutôt que l’autre?

Qu’est-ce qui, pour une société, une famille humaine déterminée, assigne

à chaque mode d’agir et de sentir son rang respectif dans l’échelle des

valeurs morales? Qu’est-ce qui qualifie le bien et le mal?

Toujours la volonté de puissance. Tout critère d’estimation morale est

au fond, pour ceux qui l’adoptent et le préconisent, un moyen de

s’assurer la grandeur. Il s’inspire des conditions qu’il faut ou qu’il

faudrait à une certaine catégorie d’hommes pour primer; ces conditions,

il les érige en norme, en idéal de la vie.

Mais la morale s’établit par des voies et des inspirations bien

différentes, selon que ce fondamental vouloir de primauté jouit de la

puissance effective nécessaire pour réaliser ses desseins, tout au moins

pour les poursuivre au grand jour--ou bien qu’il est paralysé par la

débilité et le malheur.

* * * * *

Le premier cas est, par exemple, celui d’un peuple militaire et

organisateur comme les Romains. C’est encore, au sein d’un peuple, le

privilège d’une classe conquérante ou mieux douée qui s’empare du

pouvoir et, en usant avec sagesse, le garde des siècles. La morale alors

s’organise d’elle-même et elle n’est, pour ainsi dire, que la sanction

du fait. Les aptitudes guerrières et politiques, la vigueur et le talent

de commander, le courage d’obéir, le mépris de la vie, le civisme,

l’esprit patriotique, l’esprit de caste et généralement toutes les

tendances créatrices, organisatrices, conservatrices, sont mises au

premier rang des vertus. De même la véracité (les forts n’ont que faire

de mentir), la générosité et la magnanimité, ce «luxe de la puissance»,

interdit au faible. Toutes les façons générales de penser qui tournent à

la défense et à la consécration de l’ordre établi forment les bons

principes. La petitesse d’âme, la ruse, la peur des responsabilités,

l’incapacité de s’émouvoir pour d’autres intérêts que d’individuels sont

les signes de l’homme vil. Les mauvaises doctrines sont toutes celles

qu’inspirent l’orgueil, l’excès de sensibilité personnelle, une secrète

rancune contre les puissances régnantes et l’œuvre de civilisation

qu’elles ont créée ou qui leur a été transmise à conserver.

En face, ou plutôt au-dessous de cette morale de la puissance,

l’histoire en effet en a toujours vu se former une autre: la morale de

l’impuissance et de la défaite. Elle renverse l’ordre des valeurs établi

par la première, glorifie ce que celle-ci avilissait et réciproquement.

Quand un peuple est subjugué et hors d’état de prendre sa revanche, il

s’avise d’un détour; il flétrit le vainqueur qu’il ne peut écraser et

travaille à accréditer dans le monde le mépris de la victoire. S’il y

réussit, il deviendra plus grand que ses maîtres. Il s’agit de faire

passer les humiliations visibles pour la marque d’une supériorité...

invisible, «spirituelle,» d’une élection mystique. Dieu, insinuera-t-on,

laisse frapper ses enfants pour les distinguer des enfants de la terre

et montrer que leur grandeur n’est pas de ce monde. Plus ils seront

humbles, résignés, doux, mieux cette leçon se fera comprendre au

vainqueur, le troublera, lui donnera la mauvaise conscience. Les Juifs

ne purent se prémunir contre les dangers dont leur nullité militaire,

les captivités, les dispersions menaçaient sans cesse leur existence

nationale, qu’en se serrant le plus fortement possible autour de leur

dieu pour suppléer à la caducité du lien politique. L’idée du royaume de

Dieu (au sens charnel) est juive. C’est l’expédient grandiose qui, en

sauvant ce peuple de l’anéantissement, lui révéla sa vocation propre,

lui imprima son caractère.

Sur les monuments allemands qui commémorent la guerre de 1870 on lit:

«Gott war mit uns.» _Dieu fut avec nous_. En France on a parlé trop de

l’écrasement du «Droit» par la «Force»; on s’est exalté à des principes

d’où il résulterait que nos ennemis ont été bien malheureux et presque

bas de vaincre. Ces formules se valent. Les armées, les tactiques, les

politiques ne se valaient pas. La nature ne connaît que vainqueurs et

vaincus, forts et faibles, organisés et désorganisés. Ces derniers en

appellent à la Surnature, à la «Justice». Ne l’auraient-ils pas inventée

à leur usage?

En tout cas, on ne saurait sérieusement continuer de répandre que la

doctrine de Nietzsche soit malsaine. Son goût pour la morale des

puissants c’est tout simplement son antipathie pour la duplicité.

La morale de Nietzsche · 第 17 / 30 题