II

Par cette conception généreuse du pouvoir de l’espèce humaine sur sa

propre destinée, Nietzsche se montre bien l’ennemi de la résignation

évangélique et du pessimisme chrétien.--Mais il s’oppose plus fortement

encore au moderne optimisme humanitaire, et--trait remarquable--en vertu

du même principe.

* * * * *

Les philosophes et sociologues modernes de l’inspiration de Rousseau se

croient en effet non-chrétiens parce que, contre l’ascétisme de la

morale évangélique, ils revendiquent la liberté de l’instinct. Mais la

dangereuse folie de ces esprits c’est d’être plus imprudemment chrétiens

que l’Évangile lui-même. L’Évangile ne perd pas de vue l’opposition de

ses préceptes à la nature, ni combien ils sont faits pour scandaliser

l’homme naturel, quand celui-ci n’en aperçoit pas l’envers divin. Ce que

nos humanitaires entendent, eux, par «Nature» ce n’est autre chose que

l’idéal évangélique tout réalisé. Leur thèse de la «bonté primitive de

l’homme» signifie que l’homme portait primitivement en lui les vertus et

les affections que le chrétien croit avoir été révélées à la terre par

Jésus-Christ.

Le Christianisme--aussitôt du moins qu’il se fut organisé en

gouvernement moral d’une partie de l’espèce humaine--montra cette

sagesse de ne laisser espérer la félicité générale que pour une autre

vie. Il reconnut dans le mal une nécessité essentielle de la

vie présente. C’est dès ce monde même que les disciples de

Rousseau--chrétiens déréglés, masqués d’un faux naturalisme,--rêvent de

voir s’accomplir le parfait bonheur de l’humanité. Ces pontifes

bourgeois, ces «juifs charnels» ont matérialisé, laïcisé le «royaume de

Dieu». A supposer que leur espérance ne fût pas misérablement

chimérique, ne voient-ils pas tout ce que sa réalisation supprimerait de

vertus et d’énergies? La fraternité, la douceur des mœurs fleuriraient.

Mais que deviendraient les vertus de guerre et de défense? Le courage

des grands desseins et des grandes ambitions individuelles dépérirait

et, avec lui, la cause la plus décisive du progrès intellectuel.

Singuliers ennemis du christianisme, qu’une hérédité de christianisme

sans correctif a assez pétris, assez brisés pour qu’ils ne ressentent

plus un tel idéal comme la plus lamentable diminution de l’être humain,

comme le plus triste affadissement de la vie!

Contre cet idyllisme, généreux d’apparence, mais par ses conséquences si

laid au fond, Nietzsche est du côté des Montaigne, des Hobbes, des La

Rochefoucauld, des de Maistre, des clairvoyants enfin. Nullement brutal,

l’homme au contraire le plus délicat, dirai-je, le plus féminin qui fût

par la sensibilité, il n’éprouve aucun besoin d’innocenter la nature, de

prêter la franchise au renard et la mansuétude au loup. Il sait que

l’homme a commencé par être un loup et un renard, qu’il l’est encore et

que ce n’est pas à déplorer absolument, car un agneau n’est propre qu’à

être mangé, et la douceur, l’honnêteté de l’agneau n’ont rien

d’admirable, étant, chez cet animal, stupides et justement «naturelles».

Rien n’a commencé que par l’énergie. Et l’énergie, jusqu’à ce qu’elle

ait appris de ses propres échecs la nécessité de la discipline et de la

modération, ne connaît d’autre loi qu’elle-même. Elle est donc cynique,

impitoyable, impudique. Elle est le mal. Sot qui professe: le mal n’est

qu’un accident. Il est, au contraire, l’origine, le noyau de tout ce qui

existe, de tout ce qui a grandi sous le ciel. Il est enveloppé dans le

bien. Il y a, à la racine de la vie, une impulsion initiale qui la

pousse uniquement à se faire place, à prévaloir. La vie est, en son

principe, «Volonté de puissance».

Arrêtons-nous un instant sur cette formule fameuse, à cause du grave

malentendu auquel elle peut prêter.

Depuis Hegel, les métaphysiciens allemands sont obsédés du dessein

grandiose, mais fabuleux, de ramener toute la variété de l’univers à un

unique principe générateur. Ce principe, ils s’évertuent à l’atteindre

par une dialectique souvent fort obscure, où l’imagination supplée la

raison. Et ils le baptisent. C’est pour l’un le Moi, pour d’autres

l’Absolu, l’Inconscient, la Volonté. On reconnaît là de simples

abstractions logiques ou psychologiques divinisées. Dans la fausse vue

qui fait de Nietzsche le continuateur de ces philosophes, et de sa

doctrine la dernière étape dans le développement de ce panthéisme,

d’ailleurs si vain, quelques auteurs prennent la «Volonté de puissance»

pour une formule d’explication cosmique. Ainsi entendu, Nietzsche

perdrait toute sa précision, tout son prix. Malgré des éclairs parfois

jetés sur le domaine des idées cosmologiques, il n’étend pas

sérieusement ses regards au delà du règne humain. C’est dans l’homme

qu’il observe la Volonté de puissance. Il voit en elle la cause première

de tout ce que l’industrie humaine a ajouté à la nature. Il entend qu’à

l’origine de tout ce qui s’est établi de durable, d’ordonné, de

proprement humain dans l’humanité, il y a, non pas suggestion de

l’instinct, non pas même commandement de la nécessité, mais fait de

violence, de domination, de conquête, quelque chose d’imposé et de subi.

Toute règle--intellectuelle, esthétique, morale ou politique,--signifie

des instincts et impulsions rebelles mis sous le joug. Tout «droit» est

un legs de la force. Victorieuse, elle a pu organiser ce qu’elle avait

soumis, faire du résultat de la guerre la loi de la paix.

La Volonté de puissance est la conseillère profonde des peuples et des

races. C’est elle qui les met sur la voie des vertus par lesquelles ils

seront forts, deviendront grands, uniques. C’est elle qui les rend

appliqués, persévérants, rusés, intraitables dans la défense et

l’entretien de ces vertus. C’est elle qui leur suggère les expédients

qui les sauvent de périr aux tournants dangereux de leur destinée: ici

la cruauté, les exterminations rapides et complètes de l’ennemi

extérieur ou intérieur, ailleurs au contraire la patience, l’endurance,

la longanimité. Elle fête ses extrêmes triomphes dans les belles

civilisations, les plus doux et les plus achevés dans de gracieuses et

nobles mœurs[3].

[3] J’expose Nietzsche. Mais il y a dans mon exposé un certain ton

d’adhésion sur lequel je dois encore ici m’expliquer. Quand on est

jeune, on rebondit à l’excès sous la contradiction, on est enclin à

répondre aux déclarations de l’hypocrisie par un certain cynisme

d’esprit qui se plaît à exagérer ce que l’hypocrisie dissimule.

Devant des idéalistes affectés qui opposent d’une manière absolue la

justice et la force, on se plaît à outrer la part originaire de la

force et de la violence dans toutes les institutions de justice. Une

force qui écrase _injustement_ d’autres forces et qui, après cette

victoire se montre organisatrice, fonde un ordre de justice, une

paix qui rend la justice possible. L’histoire ne nous montre qu’en

trop de cas ce spectacle. Il est niais ou malhonnête d’édulcorer les

leçons de l’histoire et mieux vaut écouter Nietzsche. Mais le même

sens expérimental et positif, qui nous fait voir que rien ne saurait

différer autant d’une pastorale que le tableau vrai des événements

humains, nous montre aussi (et c’est ce dont je ne tenais pas assez

de compte) que le progrès général de la civilisation et des lumières

dans les peuples de l’Occident (je dis: de l’Occident) y ôte

d’avance toute justification aux entreprises «exterminatrices»

tentées soit par un peuple contre un autre, soit, dans un peuple,

par un parti contre un autre parti et condamne ces entreprises à

l’échec. L’échec peut malheureusement (nous l’avons assez vu) ne

survenir qu’après beaucoup de ravages accomplis. Il reste donc vrai,

que la première vertu des peuples et des gouvernements, c’est qu’ils

soient forts. C’est la condition primordiale pour qu’ils puissent

être doux et justes.

Mais, par quelque biais qu’elle dirige l’homme vers ses fins, il est une

contrainte qu’invariablement elle lui impose, à savoir: celle qu’il a à

exercer sur lui-même dans le sens des vertus d’où dépendent son salut et

sa primauté.

La morale de Nietzsche · 第 16 / 30 题