XII

Pour cette révolution de mots Victor Hugo s'est nommé roi. C'était le

poète-roi, mais pas pour les idées, comme le roi-poète David. Gautier

acclama le roi Victor, de concert avec tous les hugolâtres. Pour être un

vrai roi, Hugo se nomma aussi prêtre, afin de rappeler le roi-prêtre

Melchisédec. A cet effet, il érigea la poésie en sacerdoce. Il

s'attribua la tiare et le sceptre des Césars; ses disciples le

révérèrent comme le souverain Pontife; pour le servir sur l'autel de la

vanité, ils entrèrent dans les ordres majeurs ou mineurs. Autant de

poètes, autant de prêtres. On s'agenouille devant les prêtres; Gautier

recommande d'écouter à genoux le poète. Dans toutes les religions on

exempte le prêtre d'une multitude de charges; Gautier dispense le poète

de tout; il ne lui impose qu'un devoir, celui de chanter. Malgré son bon

sens, Balzac a partagé tout cet engouement. On lit cette profession dans

sa lettre, du 18 novembre 1846: «Aujourd'hui, l'écrivain a remplacé le

_prêtre_, il a revêtu la chlamyde des martyrs, il souffre mille maux, il

prend la lumière sur l'autel et la répand au sein des peuples; il est

prince, il est mendiant, il console, il maudit, il prie, il prophétise;

sa voix ne parcourt pas seulement la nef d'une cathédrale, elle peut

quelquefois tonner d'un bout du monde à l'autre; l'humanité, devenue son

troupeau, écoute ses poésies, les médite, et une parole, un vers, ont

maintenant autant de poids dans les balances politiques qu'en avait

jadis une victoire. La presse a organisé la pensée, et la pensée va

bientôt exploiter le monde; une feuille de papier, instrument d'une

immortelle idée, peut niveler le globe; le _pontife_ de cette terrible

et majestueuse puissance ne relève donc plus des rois ni des grands; il

tient sa mission de Dieu.--Je prie rarement.» Est-ce clair?

Il fallait un temple à cette procession de poètes. Hugo bâtit une grande

_Notre-Dame_, de papier in-8. Gautier se contenta d'une petite

_Notre-Dame_, de papier aussi, mais d'une feuille in-18. Tous les autres

eurent une madone, puisque l'_Angelus_ avait porté bonheur à Byron.

Ceux qui eurent l'idée d'examiner tout ce qu'il y avait de noir sur le

blanc dans la grande _Notre-Dame_, de papier in-8º, remarquèrent que

l'auteur avait oublié de mettre un Dieu dans le tabernacle. Le

roi-pontife Hugo a-t-il l'intention de se déclarer Dieu, comme faisaient

les Césars, ou attend-il un décret de déification des derniers vétérans

de son _cénacle_? Heureusement il a eu jusqu'à présent la modestie de ne

se manifester qu'en qualité de Lucifer; il rend aux églises l'hommage de

ne pas y entrer assister au service divin, quand il daigne suivre un

convoi catholique; il manque rarement un enterrement civil pour se

donner un beau sujet de lumière dans les ténèbres. Il est fâcheux que

ces discours de croquemort soient inférieurs aux _Oraisons funèbres_ de

Bossuet, de Fléchier, de Massillon, de Mascaron, prononcées dans les

églises, après une mort chrétienne.

Le temple était vide; rien de plus facile que de réparer la distraction

du grand prêtre au moyen d'un mot solipède. Aussi les hugolâtres

rôdèrent tout autour de la métropole de Paris; ils n'hésitèrent point à

envahir Notre-Dame; ils se jetèrent sur tous les vases sacrés, mais

pour les profaner comme Balthasar. Gautier arracha des gloires d'or un

Dieu pour rire, un Dieu de poche, tout juste ce qu'il faut à ceux qui ne

veulent que d'un _Dieu_ rimant bien avec _Peu_. Rappelons-nous que

Le Dieu de ce Gautier ne vaut pas un hareng.

Donc les _saints désespérés_ qui ont _renié leur Dieu_. Donc saint

athéisme. Et d'un.

Pour ceux qui ont la foi, l'espérance et la charité, Gautier dit, et sa

parole créa, à la minute, des dieux à l'infini, des cieux nouveaux, qui

ne tenaient rien de l'Olympe. Il mit au divin la nature et ses parfums,

tous les membres du corps et toutes les facultés de l'âme, le pinceau du

peintre et la lyre du poète, les poètes sans exception; Eschyle,

Sophocle, Euripide comme Pétrarque, leur chant et leurs larmes, et

jusqu'à la courtisane de Madeleine, pour ses fautes, il est vrai, et non

pour son repentir: tout était dieu, excepté Dieu même, suivant le

célèbre mot de Tertullien, décoré par Bossuet. La dévotion avait de quoi

se rassasier. Donc panthéisme. Et de deux.

A tant de dieux il fallait des adorateurs pour occuper leur solitude.

Gautier dit, et sa parole crée, pour remplacer les mauvais anges et

augmenter le choeur des bons anges, une multitude d'anges nouveaux,

des anges pour tous les besoins et toutes les allégories. Il mêle, à ces

anges masculins ou neutres, une grande variété d'anges femelles; il fait

des anges de toutes les femmes, surtout des adultères et des

fornicatrices; il s'abat, une nuit de bal, à l'Opéra; toutes les filles

encore à vendre ou déjà vendues sont métamorphosées en anges, pendant

qu'elles chantent ou dansent; elles n'échappent point au sort des

maîtresses qui fument dans leur boudoir avec l'amant de coeur: de

cette sorte, tout ce qui avait été oublié au divin fut transporté à

l'ange. Il n'y avait eu qu'une courtisane de divinisée; mais à cette

deuxième époque de la genèse, toutes les catégories de la prostitution,

les filles qui se donnent comme les filles qui se vendent, les adultères

désintéressées ou vénales, furent élevées à la dignité d'anges. Anges

mâles et femelles ont bien fumé, chanté, dansé; ils doivent avoir faim

et soif. Qu'ils boivent et mangent, suivant leur goût; Sainte-Beuve, qui

a bâclé le _Cénacle_, a donné l'exemple de faire gras le Vendredi-Saint.

Entre anges tout est licite. Gautier, qui est le fils de quelqu'un et le

père de filles et de garçon, semble supprimer la paternité et n'admet

d'autre amour que celui de la mère. Pour que l'amour ne devienne point

une passion creuse et vide, il convient de le débarrasser de tout

engagement, puisque toute union ne dure pas plus de six mois. Donc que

tous ces anges Vénusets et Vénusettes suivent leurs caprices et ne se

refusent rien. Donc promiscuité. Et de trois.

La _sainteté de l'art_, lavé dans les _saints flots du baptême_, veut

s'élever à la _peinture sainte comme les autels_. Pour avoir des

_modèles divins_ il faut donc que les anges se dépouillent de tout et

marchent, comme Adam et Ève, dans l'Éden. Qu'ils ne rougissent pas, car

où il y aurait de la gêne, il n'y aurait plus de plaisir. Plus de

pudeur, puisque le vice est supprimé. D'ailleurs Gautier a fait de Dieu

un bon compagnon d'atelier, qui n'est, après tout, que le rival ou au

plus l'égal de la peinture. Donc que les anges mâles et femelles

reviennent à l'état de nature, au berceau de l'innocence, car Gautier

demande à voir la _sainte nudité_ des _antiques Vénus_. Donc cynisme. Et

de quatre.

Si l'on peut tout faire, à plus forte raison doit-on tout dire, afin que

le vers soit libre enfin. Qui s'y opposerait? Gautier n'a-t-il pas fait

de Dieu le camarade de Dante, de Shakspeare qui étaient si peu

précieux, si peu bégueules? La _sainte poésie_ réclame, dans ses

_saints transports_, dans ses _extases saintes_, et avec de _saintes

larmes_, la _sainte nudité du vers_. Sois réhabilité, Piron! tu as trop

pleuré la verve de quelques heures de ta jeunesse, qui t'a fermé les

portes de l'Académie. Tu es le précurseur de la liberté de penser; la

sainte nudité pourra désormais passer dans les mandements des évêques

après les _sermons_ de saint Bernard sur le _Cantique des cantiques_ et

les _Méditations_ de Bossuet sur les transports de l'amour. Lamartine

n'a-t-il pas donné la _vision_ de l'_obscénité sainte_ comme du _saint

amour_ et de _la faculté sainte_ de la reproduction dans la _Chute d'un

Ange_ qui vit dans le panthéisme et finit par le blasphème et le

suicide, comme Werther et tous les héros des légendes, poèmes et romans

de l'école romantique? Donc obscénité. Et de cinq.

Décidément tartufier et versifier, c'est une rime très riche.

Total de la révolution des mots ou de la niaiserie des barbarismes:

escamotage du sacerdoce, sacrilèges, saint athéisme, promiscuité,

cynisme, obscénité, et pour fin: enterrement civil, désiré par Gautier,

stipulé par le testament de Sainte-Beuve et journellement consacré par

Hugo pour les _saints désespérés_, qui ont _renié leur Dieu_.

Voilà ce que les romantiques ont dit. Les communards ont-ils répété

autre chose dans leurs placards et leurs sermons? Le soir, les églises

n'étaient-elles pas devenues le temple de la prostitution comme de

l'athéisme? Les femmes et les maîtresses des romantiques étaient trop

vieilles pour étaler leur sainte nudité des antiques Vénus. Autrefois il

y avait des femmes romantiques qui ne se faisaient aucun scrupule de se

mettre dans la sainte nudité des antiques Vénus. La vile prose des

communards aurait reculé devant les exigences de la sainte poésie des

romantiques. Les Vénusettes de la Commune laissèrent la sainte nudité

des antiques Vénus à tous les romantiques, et préférèrent ne paraître,

dans les églises profanées, que plus ou moins bien vêtues, avec la

décence de la Raison des régicides, sur le grand autel de Notre-Dame.

Que reste-t-il d'impeccable dans la fabrique de vers de Théophile

Gautier?

L'Impeccable Théophile Gautier et les sacrilèges romantiques · 第 19 / 20 题