Si le style est l'homme même, on doit se flatter de connaître tout
Gautier. Il a toujours été si ennuyé, il a tant souffert de voir si
rarement accueillir le peu d'amour que son tempérament lymphatique
mettait au service d'une imagination passablement frileuse, qu'il
convient de ne le juger qu'avec le plus d'indulgence possible.
D'ailleurs il n'a aucune originalité, c'est un imitateur. Il est plus ou
moins badaud et souvent souverainement, mais parce qu'il copie
servilement tout ce que la badauderie et la niaiserie ont mis à la mode.
Maintenant que des becs de gaz éclairent toute la distance qui sépare la
station d'arrivée du point de départ, il faudrait être aveugle pour ne
pas distinguer la physionomie de toute l'école.
Ce qui frappe à première vue, c'est la corvée qui remplace
l'inspiration. La plus vile prose dédaignerait habituellement ce qui
fait la nouveauté et l'orgueil de cette poésie. Tous les mots les plus
rutilants sont invités à battre aussi fort que le tambour; l'oreille en
est assourdie, et c'est tout: le volcan n'a vomi que des glaçons; on ne
trouve rien d'aussi froid, d'aussi sec, d'aussi aride chez les
classiques. Le mouvement, et même le souffle de la vie manquent, parce
qu'il n'y a ni l'âme du poète, ni le cerveau du penseur. On croupira
dans le laid, on ne sortira pas du petit, parce qu'il est impossible que
l'imagination s'élève, par suite d'un travail forcé, jusqu'au grand,
quand on n'a aucun principe. On aura beau presser, comme une orange,
toute cette raffinerie d'accouplements de consonnes et de voyelles, on
n'en dégagera que le dernier refuge de l'athéisme. On ne croit à rien,
parce qu'on n'aime rien. Il n'y a pas d'autre amour que l'amour-propre.
La profusion des images ne cache qu'une abondance stérile. Les mots
tiennent lieu d'idées et de sentiments; ils sont tout. Encore si c'était
l'expression propre? Mais non! La cacophonie est érigée en harmonie;
l'enjambement se donne l'air de la période la plus commune; la rime
rappelle les mariages mal assortis; fort étonnés d'être mis, à
l'alignement de la mesure, les mots se coudoient, se battent et se tuent
dans la contradiction. On est très heureux qu'on n'ait affaire qu'avec
le précieux, car c'est le galimatias qui prétend dominer, si le creux et
le vide laissent un instant de répit au bon sens.
Quand les romantiques se comptèrent, se réunirent, s'enrégimentèrent et
arborèrent leur étendard, la langue était depuis longtemps arrivée à la
perfection dans tous les genres. Molière l'avait nettoyée des dernières
taches du précieux. Malgré toute sa hardiesse, le XVIIIe siècle s'était
contenté de cet héritage; il le conserva comme un patrimoine; c'est la
seule chose qu'il ait respectée et laissée intacte à la postérité. Ce
que les philosophes avaient seulement ébranlé, les conventionnels
l'abattirent, trône et autel, châteaux et chaumières; la guillotine
n'épargnait rien. Quand on inaugura le culte de la Raison, on choisit
une belle actrice. La Raison était bien drapée, dernier hommage rendu à
la pudeur d'une langue chrétienne. Les romantiques iront aussi à
Notre-Dame; que vont-ils y faire?
Ils avaient sous la main une langue formée et perfectionnée par le
Christianisme sur les genoux de toutes les femmes les plus belles, les
plus riches, les plus spirituelles et les plus gaies, les plus tendres
de la société. Il aurait fallu une mère chrétienne, une mère sainte à
celui qui prétendait enrichir une langue à son apogée; elle manqua à
l'audacieux. Ses disciples ne furent pas plus heureux.
Les temples étaient rouverts depuis longues années; la religion
florissait. On ne la nia point, mais on ne lui demanda rien. On ne
pouvait pas quitter les salons de Chateaubriand pour aller vénérer au
Panthéon les restes de Voltaire et de Rousseau. Après tant de
révolutions d'idées occasionnées par le Protestantisme, la Fronde,
l'Encyclopédie, la Convention, l'Opposition, on jugea prudent de laisser
les choses comme elles étaient, sous la protection du drapeau tricolore.
Mais on s'imagina que le temps était mûr pour une révolution de mots. On
était jeune; il suffit d'un bond pour reculer jusqu'au siècle de Marot
et de Ronsard, et se désaltérer à la source de la langue moderne. Le
lexique de Rabelais aurait dû suffire, puisque c'est le dictionnaire le
plus complet qu'on ait encore, car il a conservé tout ce qu'il y avait
de bon dans le passé, mis à profit les langues mortes et les langues
vivantes, emprunté partout et, au besoin, créé des mots de toutes
qualités, de toutes mesures, au point qu'il s'en trouve de si longs
qu'ils forment à eux seuls un vers alexandrin, sans compter ces réunions
inintelligibles de voyelles et de consonnes qui arrivent à composer un
chiffre de 19 lettres, puis de 36, puis de 54, enfin de 56 qu'il serait
tout à fait impossible de prononcer. On dédaigna Rabelais précisément
parce qu'il avait trop fait, cumulant les fonctions de classique et de
romantique. Il ne s'agissait pas de faire mieux, mais autrement.
D'ailleurs, maudire Voltaire et se réclamer de Rabelais eût été une
contradiction; puis bon gré, mal gré, il aurait fallu rire avec
Rabelais. On était naturellement maussade, sinon ennuyeux; ce fut une
raison de se croire sérieux.
On déblatéra contre Voltaire et Rousseau, on bafoua le savant, on
qualifia l'érudition de pédantisme, afin qu'il fût clair comme le jour
qu'on respectait les idées, et qu'on ne travaillait qu'à une révolution
de mots.
A la vérité on se mettait sous l'invocation de la Renaissance, qui avait
été la résurrection du polythéisme. L'OLYMPE fournissait une infinité de
divinités mâles et femelles, belles et laides, grandes et petites,
répondant à toutes les nuances des sept couleurs, se prêtant à la mesure
de tous les genres de vers, tantôt manchots et boiteux, tantôt étendant
autant de bras et de pieds que la circonstance réclamait. Tout le
Panthéon fut abandonné parce qu'on remarqua qu'il y avait passablement
d'esprits soi-disant éclairés, qui avaient maille à partir avec l'Etre
suprême auquel la Convention avait réduit la sainte Trinité. On reconnut
Dieu, mais on confessa aussi que la foi était morte. Pour plaire aux
croyants on exhiba la beauté de la femme comme une nouvelle et
invincible preuve de l'existence de Dieu. Mais pour ne pas scandaliser
les hommes qui sont dans l'impuissance de manifester leur amour, les
laids et les sots dont les flammes ne rencontrent que dédain, dégoût, on
recourut à ce nouveau sophisme qu'il n'y a point de Dieu pour ceux qui
ne sont pas aimés. C'était proclamer un Dieu de caoutchouc, mais c'était
Dieu! Assez pour la liberté des cultes d'après la charte.
On se posta sur les épaules de la Renaissance comme sur un observatoire,
afin d'accuser de fadeur, de pâleur toute la littérature moderne, en lui
offrant le tableau des derniers siècles du Moyen Age. On se garda bien
de remuer les idées de cet âge d'or de la foi; on n'en montra que les
costumes et les ornements bariolés de toutes couleurs, les pierres et
non les âmes, les coutumes, mais jamais l'esprit des moeurs, tout
l'extérieur au détriment de l'intérieur. A ce prix, on se crut
coloriste. La vérité est qu'il n'y a jamais eu d'écrivain aussi incolore
que tous les artistes de cette audacieuse école. Victor Hugo n'a qu'un
pennon fauve; nous savons que le drapeau de Gautier est seulement
mi-partie jaune et bleue; on trouvera difficilement un autre rapin qui
ait manié heureusement jusqu'à trois couleurs. Le pittoresque seul de ce
petit livre des _Fables_ de La Fontaine donne plus de variété de tons,
de nuances que l'oeuvre complète de tous les romantiques. Le mépris de
Boileau pour «l'abondance stérile» est vengé. Gloire et reconnaissance
aux professeurs qui font apprendre par coeur l'_Art poétique_, aussi
multicolore que tous les chefs-d'oeuvre du siècle de Louis le Grand!
On a échoué comme coloriste, parce qu'on s'est fait peintre par
dévouement. Mais, on sera sinon infaillible, du moins indéfectible dans
la révolution des mots, parce qu'on est né linguiste. On n'inventera
aucun mot nouveau, parce qu'on n'a rien de nouveau à dire; ainsi
Gautier se bornera à mettre Tartuffe en adverbe et à employer tantôt le
féminin, tantôt le masculin en l'honneur de l'amour. On ressuscitera de
vieux mots; aussi Gautier revient deux fois au verbe rosir. Comment
enrichir la langue? ce sera en la ruinant, en lui ôtant tout crédit, au
point qu'elle n'obtiendra point de concordat et ne se réhabilitera
jamais dans le commerce. La révolution des mots aboutit à une
banqueroute frauduleuse, en faisant de chaque mot un barbarisme. La
métaphysique des mots est le premier dogme que nos maîtres linguistes
affectent de méconnaître. Les mots ne sont plus considérés que comme les
esclaves de la césure, de l'hiatus et de la rime relativement à la
mesure; suivant qu'on a besoin d'un pied, de deux pieds, de trois pieds,
de quatre pieds ou plus, on met à l'alignement des mots solipèdes,
bipèdes, quadrupèdes, quintupèdes, sextupèdes. Cette levée de mots de
différentes tailles se contredira, se battra; mais on compte sur la
discipline du vers pour les habituer à la marche et au silence. On
prendra pour l'éclat de l'antithèse la révolte de la contradiction; on
chantera victoire après une boucherie du sens et de la propriété de
chaque mot dont on a eu le caprice. L'érudition des mots est la même
chose que l'ignorance des mots. Qu'on ouvre au hasard n'importe quel
livre de tout romantique, on est sûr d'y signaler, aussi bien que dans
Gautier, soit des contradictions, soit des barbarismes qui sont de la
force des fautes grammaticales pour lesquelles les enfants subissent la
férule et sont condamnés à un _pensum_.
La révolution des idées enfante la révolution des choses; la Convention
trône après l'Encyclopédie, et la guillotine de Sanson succède au
blasphème de Voltaire et de Diderot. La Révolution des mots engendrera
la Commune; au délire des poètes répondra le pétrole. Qu'ils l'aient
voulu ou non, les romantiques sont les précurseurs des Communards. Ils
sont des sots, s'ils ne l'ont pas prévu. Ils sont bien bêtes, s'ils le
nient.