Gautier ne recule pas dans sa mosaïque de mots. Considérant, son _âme,
ange elle-même_, il convoite _une âme_
Capable d'aimer comme aimerait un ange.
Il développe sa pensée sur le plaisir:
Poignante volupté,--plaisir qui fait peut-être
L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître
S'il ne vous a connus, moments délicieux,
Et si longs et si courts qui valent une vie,
Et que voudrait payer l'ange qui les envie
De son éternité de bonheur dans les cieux?
Il laisse les démons, les mauvais anges assez tranquilles. Toutefois il
pense à l'_ange déchu_, à l'_ange, exilé des cieux_. Il aime l'_ange
gardien_ comme _compagnon fidèle_, maintes fois il se réclame de _son
ange gardien_. La classe des anges une fois reconnue, il s'élève
jusqu'aux séraphins, distingue les _chérubins en légions merveilles_, ne
prend point l'archange saint Michel pour l'ange Ituriel, et sépare les
chérubins d'avec les anges. Il connaît si bien les anges du ciel qu'il
peut en faire un dénombrement aussi authentique que celui des douze
tribus d'Israël, laissé par Moïse. Il cultive l'ange de la mort, l'ange
de minuit, l'ange de la douleur, l'ange des douleurs, l'ange des
jugements, l'ange du souvenir, l'ange de la poésie et surtout l'ange de
l'inspiration. Suivant leur rang, il prodigue les ailes d'or, les ailes
jaunes, les ailes d'azur, les ailes roses, les ailes blanches.
S'imaginant l'_ange amoureux_, il regarde la _fille comme un ange
d'amour_, appelle la _jeune fille_ un _jeune ange_ et dit _cher ange_
pour chère fille. Le mot lui sert de paravent à l'adultère ou à la
fornication pour cette _Fatuité_:
J'aime, et parfois un ange avec un corps de femme
Le soir descend du ciel pour dormir sur mon coeur.
Même quand le plaisir n'a pas été complet et que l'amour ne peut
inspirer qu'une _Élégie_, c'est un ange qui figure. A plus forte raison
ce sera un ange qui, dans un _sonnet_, fera des colonnes torses du
petit lit rouge d'un taudis un _paradis bleu_:
Un ange chez moi parfois vient le soir
Dans un domino d'Hilcampt ou Palmire,
Robe en moire antique avec cachemire,
Voilette et chapeau faisant masque noir.
Ses ailes ainsi, nul ne peut les voir,
Ni ses yeux d'azur où le ciel se mire;
Son joli menton que l'artiste admire,
Un bouquet le cache ou bien le mouchoir.
Nous fumons tous deux en prenant le thé.
Tout le choeur des anges finit par passer à l'Opéra. Ce sera leur nuit
du fameux 4 août de la première Assemblée constituante. Autant de
filles, autant d'anges à marchander et à acheter au poids de l'or. Elles
restent des anges après comme avant ce trafic; les hommes seuls sont des
démons de corruption.
Sur ce sujet, Gautier reste le premier. Ainsi dès 1823, Alfred de Vigny
avait pris le mot hébreu _Eloa_ qui signifie _Dieu_, pour faire dans un
_mystère_, _Eloa ou la soeur des anges_, un Dieu des deux sexes, un
Dieu hermaphrodite pour quiconque s'en tient au genre du dictionnaire.
Reniant sa gloire de poète catholique, Lamartine se rapprocha de la
nouvelle école sacrilège et lui offrit en 1838, la _Chute d'un ange_;
plus tard il proclama Charlotte Corday l'_ange de l'assassinat_. On
raconte que M. de Lamartine réunit un jour tous les membres de sa
famille pour leur offrir un banquet; il resta triste et taciturne
pendant toute la durée du repas; on crut que le dessert lui donnerait de
la gaieté. On lui demanda donc la raison d'un silence si prolongé.
Alors il déplia une serviette et en retira un livre; puis il dit en
pleurant: «Mon fils Alphonse était l'orgueil de la famille; il vient de
la déshonorer.» Il jeta le livre au feu; ce livre c'était la _Chute d'un
ange_. Le poète resta si confondu qu'il ne fit plus de poème du même
genre.
Les saints ne sont pas plus épargnés que les anges, comme l'annonce
_Albertus_.
Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place
Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu.
_Albertus_ se ravise, et dans la crainte que les saints ne soient
considérés comme d'une nature plus parfaite que les anges, il ajoute
bientôt:
La dame était si belle
Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle.
Voici donc la Toussaint. Le _saint amour des choses éternelles_
engendre la _sainte poésie_ de laquelle découlent l'_hymne saint des
poètes_, _extase sainte_, _saint transport_, _saintes larmes_, _saintes
funérailles_ de Napoléon, et surtout _nudité sainte_ des vers cyniques.
_La sage liberté_ survient, comme _Fille du saint Devoir_ auquel
s'associe le _saint Travail_ des _Jeunes Détenus_.
La _sainteté de l'Art_, dirigée par la _sainte beauté_ fera avec une
_sainte langueur_, des _plus saintes ruines_ une _peinture sainte comme
les autels_. On pourra y montrer _à un jeune Tribun_
Les _Antiques Vénus_, aux gracieuses poses,
Que l'on voit étalant leur _sainte nudité_.
Toute cette sanctification est probablement l'effet des _flots saints du
baptême_. On finit par mettre sur les autels
Les saints désespérés et reniant leur Dieu.
Grâce au _profil divin du verre_, coulé par la _divine nourrice_ de
solitude pour recéler l'_onction divine_, composée avec le _divin baume_
d'un _divin parterre_ d'_odeur divine_, de _divines senteurs des
fleurs_, un _coeur plein d'extase divine_ de concert avec une _âme_
débordant des _plus divins parfums_ peut, comme un _oiseau divin_,
s'élever jusqu'aux _choses divines_ dans ses _transports divins_, dans
les _beaux élans divins de la passion_ et, par l'effet d'un _vertige
divin_ contempler face à face les _exemples divins_, donner un _baiser
divin_ avec un _sentiment divin_ à la _forme divine de l'Art_. Un _rayon
divin_ ou un _divin rayon_ guide vers le _pinceau divin_ qui a créé les
_divins appas_, les _attraits divins_ de la _gorge divine_, des _divins
genoux_, de la _jambe divine_, de l'_oreille divine_, du _divin
contour_. Les _palmes divines de la poésie_ attendent les _poètes
divins_ dont la _plume divine_ fera _oeuvre divine_, _chant divin_ du
_langage divin_; on leur passera de _divines larmes_.
Il n'y a point d'acception de personnes. Il faut que tout passe au
divin, les gentils comme les juifs, la _divine courtisane_ de Madeleine
aussi bien que ces _hôtes divins_ d'Eschyle, d'Euripide, et de Sophocle.
Soit imitation de Gautier, soit instinct d'hugolâtre, M. Théodore de
Banville a fait de _la divine courtisane_ une poseuse de son _douzain de
Parisiennes_, de _Parisiennes de Paris_ dans ses _Esquisses parisiennes_
avec aussi peu de scrupule qu'il consacre une _Ballade à la sainte
Vierge_ pour finir un volume de _Trente-six Ballades joyeuses_.
Un homme qui a eu l'ambition d'_Être Dieu_, et qui a passé sa vie
d'artiste à faire de tout, des saints, des anges et des dieux, ne devait
pas être méchant. Il eut sans doute un coeur, digne d'un légataire
universel des épouses et concubines de Salomon. Il est opportun
d'ausculter ce coeur et de compter ses palpitations.