Or, ce sera Dieu même qu'il prendra pour témoin de son amour, à la fin
de l'unique _Elégie_ des _Poésies diverses_ de 1833-1838.
Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie.
Près de l'amour que sont les choses qu'on envie?
Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, _mon Dieu_!
Comme la gloire est creuse et vous contente peu!
L'amour seul peut combler les profondeurs de l'âme,
Et toute ambition meurt aux bras d'une femme.
On croirait cet amour éternel; mais il est trop violent pour durer
longtemps. Aussi ne veut-on passer avec lui qu'un bail de trois ou six
ou neuf années, ainsi qu'il est stipulé dans cette _Elégie quatrième_;
Puis un amour âgé de trois ans importune;
C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui
Vient la réflexion; l'amour s'en va...
L'expérience apprend que l'amour est frileux et émigre avec les oiseaux
de passage. _La Dernière Feuille_ le constate, en 1837:
L'oiseau s'en va, la feuille tombe,
L'amour s'éteint, car c'est l'hiver.
Hé bien! bon voyage à ce petit Monsieur Dumollet, car ce sera autant de
gagné sur le chauffage, l'éclairage et autres menus frais d'entretien.
Il faut se hâter de résilier le bail de trois ou six ou neuf années,
déménager le grand appartement et se contenter d'un petit logement pour
un terme ou deux, de chacun trois mois. Une location de six mois suffit
pour la saison d'été. L'amour ne veut rien de plus. _Albertus_ l'avoue:
Les hommes
Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.--
Pour peu qu'on continue la soustraction, on devra vendre ses meubles, et
vagabonder dans les hôtels ou auberges où on loge à la nuit. Excellente
précaution de prudence, car _la tête de mort_ chuchote:
L'amour, passion creuse et vaine.
Aussi _Albertus_ parle ainsi, dès 1831.
Et je n'aime à présent que ma mère.
Tout autre amour en moi s'est tu.
L'unique _Elégie_ des _Poésies_, de 1833-1838, répètera:
Chimère
D'aimer une autre femme que sa mère.
Avant de magnifier ainsi la mère, Gautier avait un père, mais il ne
parle point de ce père. Un jour il quitta la société de quelques amis
pour aller donner un coup de pied à un homme qui était près d'eux; quand
il revint, l'un des causeurs lui dit: «Vous ne vous gênez guère avec ce
Monsieur»--Il répondit: «Mais c'est mon père.» Pour un poète qui se
croyait un déclassé de l'Orient, cette reconnaissance de la paternité
choqua tout le monde. Il avait aussi des soeurs; il les oublie. Il y a
encore un garçon et deux filles qui portent son nom et méritent plus
qu'un amour de six mois. Pourquoi n'a-t-il pas sacrifié à la mère de son
fils et à la mère de ses deux filles trois vers qui sont un outrage à la
famille? Comment la succession ne renonce-t-elle pas à cet héritage de
quelques mots?
Reste à savoir si la misanthropie de ce testament d'amour s'accorde
avec le contexte des _Poésies complètes_. Gautier nous a mis à la main
tant de marguerites qu'il sera facile de recommencer l'épreuve maintes
fois pour bien s'assurer qu'il était décidément voué au jaune, comme
Panurge.
Dès l'_Elégie deuxième_, mauvais pronostic:
Elle était tout pour moi qui ne suis rien pour elle.
Dans _Albertus_, on s'arrête en route pour se plaindre:
En ce temps-là j'aimais et maintenant j'arrange
Mes beaux amours en méchants vers.
En 1834, on se cache dans le _Trou du serpent_; c'est pour y murmurer:
Je n'aime rien, parce que rien ne m'aime.
Mon âme usée abandonne mon corps;
Je porte en moi le tombeau de moi-même,
Et suis plus mort que ne sont bien des morts.
Toujours délaissé, on se plonge dans la _Tristesse_:
Moi, je n'aime plus rien,
Ni l'homme, ni la femme,
Ni mon corps, ni mon âme
Pas même mon vieux chien.
Hélas! j'ai dans le coeur une tristesse affreuse.
Les _Poésies diverses_, de 1833-1838, nous enlèvent sur _le sommet de
la Tour_; si on prête l'oreille à la cheminée de telle dernière pièce,
on entendra:
Depuis longtemps, pauvre et rude manoeuvre,
Insensible à la joie, à la vie, à l'amour.
_La Comédie de la mort_ nous conduit en 1838. Même complainte:
Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même,
Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime
Et je me survis seul.
Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse,
Je ne puis rien aimer.
Le changement de climat le consolera-t-il des déceptions d'une ingrate
patrie? Hélas! le soleil d'Espagne n'a pas de rayons de chaleur assez
forts pour ranimer notre tourtereau transi qui roucoule _In deserto_:
Les pitons des sierras, les dunes du désert,
Où ne pousse jamais un seul brin d'herbe vert;
Les monts aux flancs zébrés de tuf, d'ocre et de marne,
Et que l'éboulement de jour en jour décharne,
Le grès plein de micas papillotant aux yeux,
Le sable sans profit buvant les pleurs des cieux,
Le rocher refrogné dans sa barbe de ronce,
L'ardente solfatare avec la pierre-ponce,
Sont moins secs et moins morts aux végétations,
Que le roc de mon coeur ne l'est aux passions.
N'importe à quel âge on le suive, on est forcé de regarder comme la clef
de son _Dépit Amoureux_ ces vers de la _Thébaïde_:
J'ai mis sur un plateau de toile d'araignée
L'amour qu'en mon chemin j'ai reçue et donnée;
Puis sur l'autre plateau deux grains de vermillon
Impalpable, qui teint l'aile du papillon,
Et j'ai trouvé l'amour léger dans la balance.